ALAIN-FOURNIER
DU GRAND MEAULNES
A
ALAIN-FOURNIER
¤ En route pour le Domaine ou du grand Meaulnes à Augustin
-la lente dépossession de soi
-La solitude
-la halte
-L'étonnante certitude du but atteint
¤ La fête étrange ou Frantz justifié
¤ La rencontre
¤ Etrange fête ou étranges noces?
¤ La tentation d'Yvonne ou la rançon de la Gloire
¤ Alfa ou oméga du Domaine
-Le climat
-La composition du Domaine
-Le thème de l'eau
-Qui est le Domaine?
Le Grand Meaulnes est un roman à forte teneur autobiographique. Tout lecteur sait qu’ Alain-Fournier raconte sa rencontre avec Yvonne de Quièvrecourt. Nous retrouvons également dans l'ouvrage de nombreux indices de Ia vie de I'auteur : Ie milieu socio-famiIiaI, Ia province d'origine, l'amitié... pourtant un point important de I'itinéraire de I'écrivain n'est pas mentionné : Ia recherche spirituelle. Dès 1907 et surtout pendant son long séjour à Mirande, naît, face au catholicisme, une interrogation inquiète, qui se transforme rapidement en une réflexion désordonnée, parcourue de préjugés, de peurs et de flambées d'enthousiasme. Dans la lettre du 04-04-1910 à J. Rivière, iI écrit : "...si [... ] tu n'as pas vu que depuis trois ans la question chrétienne ne cessait de me torturer – certes, tu m'as méconnu -certes, tu t'es beaucoup trompé, ...» et à Charles Morice, le 30-05-1903 "Et nous, qui sommes depuis longtemps chrétiens, nous à qui il manque seulement le courage de nous l'avouer à nous-même..., »(Note 1 ) Nous n'étudierons pas I'itinéraire spirituel d'Alain-Fournier, mais I'influence qu'il a eu sur le roman. Comment ne faire aucune allusion à un thème aussi important dans une première œuvre à forte tendance autobiographique?
Puisqu'il avoue avoir été torturé par la question chrétienne et qu'il a été conduit à n'en plus parler, comment l'œuvre où il se livre ne porterait-elle pas les traces de cette recherche? Pourtant il n'est guère question de religion dans ce premier roman: à peine une allusion aux vêpres dans la première page servant plus à indiquer Ie moment de l’action et un ou deux détails rappelant qu'en Sologne, en 1910, on se marie à l'église. Cette absence doit nous paraître plus suspecte que de longs développements sur la religion. En effet, cela signifie que l'auteur en parle d’une autre façon. La réflexion sur la foi (ou tout simplement ses sentiments) est présente d'une manière si déconcertante qu'elle en paraît cachée. Cette affirmation pourrait sembler sans fondement, si eIle n'était étayée par les propres confidences de l'écrivain. Il parle assez peu du contenu de son œuvre dans sa correspondance, aussi ce qu'il en dit prend-iI une valeur d'autant plus significative.
Dans une lettre à sa mère du 05.08.09, il dit "Je voulais – encore - te copier des phrases du peu que j'écris en ce moment, mais cela est si imprégné de christianisme que je préfère te copier ceci qui est un million de fois plus beau. " et il cite deux personnages du Nouveau Testament. Plus explicitement, dans une lettre du 20-.05-1909 à J.Rivière : "Et I'autre jour est-ce que je ne me suis pas montré à moi-même que tout mon livre aboutissait à quelque grand triomphe de la Vierge". Plus tard, dans une lettre du 27-O7-1909, toujours à Rivière: "Je voulais te raconter l'épisode que je suis en train d'écrire. Il s'agit d'un personnage qu'on découvre à la fin, l’adolescent de Ia nuit, le veilleur aux colombes, Ia vieille âme très pure. Et tandis que d'autres ont connu le triomphe mystérieux dans Ie pays nouveau qui était comme I'expansion de leur cœur, Iui, comme dans une tour, a senti monter vers lui, ce paysage inconnu. Chaque jour, cela gagne et cela déferle comme une énorme vague. Chaque jour, sur un papier, comme un homme perdu, iI décrit le progrès de I'inondation mortelle. Dans sa vie très simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est pur et désirable, se glisse comme une parole incompréhensible, dans les discours de celui qui va devenir fou. Enfin, une nuit, au plus haut de sa tourelle, alors qu'en bas et jusqu'à I'horizon, fulgure Ia vie de la joie inconnue, iI comprend que Ia vraie joie n'est pas de ce monde, et que pourtant, eIIe est là, qu'elle ouvre la porte et qu'eIIe vient de se pencher contre son cœur. Alors iI meurt en écrivant quelque chose, un nom peut-être qui n'est pas encore décidé [...]. Peut-être Ie nom serait-iI "Marie".Mais alors je n'écrirais pas mon Iivre. "
La métaphore de Ia vie spirituelle, de I'assaut de la foi chrétienne sur ce jeune homme est assez évidente et conforme à la description d'une vie mystique décrite dans les manuels de prière...Mais quel est Ie rapport avec Le Grand Meaunes, si ce n'est I'affirmation d'Alain Fournier qu'iI s'agit d'un épisode non conservé sous cette forme dans son roman? II est difficile de trouver une analogie entre cette marée indescriptible et I'aventure d'Augustin. Pourtant nous retrouvons les éIéments du roman : le nom évoque bien sûr Ie dialogue sur I'identité d'Yvonne entre la jeune fille et I'écolier, qui vaudra à la première ce reproche ou cette constatation "le nom que je vous donnais était plus beau", p.72. Il s'agit aussi d'un pays inconnu. Pourtant, Meaulnes se demande si "la mort seule nous donnera la clef et Ia suite et Ia fin de cette aventure manquée, »p.134. II ne s'agit pas ici de chercher une équivalence entre des symboles chrétiens et le roman. L'auteur n'aime pas les allégories, mais nous essaierons d'entendre ce que nous dit I'écrivain implicitement et explicitement. II ne convient pas de dire qu'Yvonne est une image de Ia foi ou de la charité. Il serait absurde d'occulter la grande histoire d'amour de I'auteur. En premier lieu, Le grand Meaulnes est le récit du sentiment que porta Henri à Mademoiselle de Quièvrecourt, mais il contient aussi ses relations familiales et amicales avec leur grandeur et leur misère...(cela les études psychanatiques I'ont montré), mais également un rapport avec Dieu qui n’était ni simple, ni aisé.
Augustin représente I’auteur, celui qui vit Ia rencontre avec la femme aimée ( inspirée de celle du cours la Reine). Mais François partage avec I'auteur le milieu socio-familial et Frantz, comme Henri, est à l'école navale. Peut-être le désir d'Yvonne d'être institutrice s'inspire-t-il un peu du regret inavoué de I 'écrivain, de n'avoir pas suivi I'exemple parental dans le pays qu'iI aimait tant au lieu d'errer à paris, à la recherche de sa propre voie. Trois personnages (peut-être quatre) sont des figures de I'auteur et on peut faire I’hypothèse que tous, d'une manière plus ou moins visible, représentent Alain-Fournier.
Aussi aborderons-nous cette étude en nous demandant ce que représente le Domaine, puis nous nous interrogerons sur chaque protagoniste et son rapport avec la fête étrange.
En route pour le domaine
ou
du grand Meaulnes à Augustin
La lente dépossession de soi
Les raisons initiales du voyage vers Ie Domaine sont assez puériles. II s'agit au départ d'une farce de jeune paysan pour impressionner ses camarades de classe. En allant chercher les grands-parents de François avec une voiture à cheval au lieu d'un âne, Augrustin sacrifie à son rôIe de grand garçon un peu frondeur, tout en restant dans les limites de la farce innocente. Sa désobéissance n'émeut guère I'instituteur et Ie fils de ce dernier Ia décrit plus comme une performance que comme un acte d'insubordination. L'équipage de Ia BeIIe Etoile Iui permet d'exiber une fois de plus sa supériorité sur ses camarades, supériorité toute relative, puisqu'elIe ne concerne que son habileté à conduire une carriole et à se reconnaître topographiquement dans Ia campagne environnante. L'exhaltation et l’intérêt de François à la réussite du projet nous invite à le considérer comme un exploit dans le monde routinier de Sainte-Agathe. Mais les motivations de Meaulnes ne résident pas uniquernent dans le désir d'impressionner ses camarades. Le jeune homme d'aiIleurs ne semble jamais se rendre compte de l'admiration qu'il suscite. En effet, il traverse I'existence (jusqu'à la découverte du Domaine) en portant son attention sur des puérilités (comme Ia fusée du feu d'artifice du premier chapitre) sans manifester de sentiments particuliers (ni enthousiasme, ni défi...). Nous ne savons pas les motivations profondes qui I'amènent à devancer l'âne de Delouche, si ce n'est I'amusement, mais peut-être est-ce la seule.
La solitude
Or ce voyage va être I'antithèse d'un amusement et surtout de celui que c'était figuré Augustin. En effet, alors qu'il avait entrepris cette escapade par rapport au regard des autres, iI traverse une région déserte et jusqu'au Domaine, il ne pourra communiquer avec quelqu'un ( si I'on excepte les paysans de Ia ferme isolée qui ont une fonction précise). II demande certes son chemin une fois, mais les indications données I'induisent en erreur. La communication est d'ailleurs caricaturale, puisque I'un des émetteurs répond : "quelgue chose en faisant un geste vague' p.44 et Meaulnes ne parlera véritablement à personne. D'autre part, la bergère du chapitre XI "disparaît sans I'entendre" . Sur Ia route qui mène aux Sablonnières, Augustin apprend Ia solitude et celle-ci étonne d'autant plus qu'eIIe n'existe que dans ce passage. A Sainte-Agathe, I'écolier a toujours été en compagnie de son fidèIe Seurel et d'une cour de campagnards (même lorsqu'il s'isole après son aventure, François reste à ses côtés). A Paris, il trouvera Valentine, puis, quand il reviendra, sa propre fille. Pendant Ia recherche de Ia fiancée de Frantz, nous ignorons s'iI a été seul. De même, les autres personnages n'expérimentent guère Ia solitude. Ils sont touiours au moins deux: Ganache et Frantz, Yvonne et son père, Valentine et sa sœur, François et Delouche ou Ieurs amis chasseurs. Ce parti-pris ne doit pas surprendre.
L'auteur lui-même n'a que peu expérimenté Ia solitude: la complicité avec Isabelle se prolonge avec Rivière, puis avec Ie couple que sa soeur et son ami forment. Lorsqu'iI est éloigné de sa famille, Fournier réside comme pensionnaire dans des groupes constitués : I'école militaire, les classes de khagne, I'armée...II est à noter qu'iI ira vivre avec sa grand-mère et sa soeur quand iI ne sera plus pensionnaire. Cette structure où I'on a toujours un témoin, où I'on fait toujours partie d'un groupe se retrouve dans I'ensemble du Iivre, sauf dans le passage du Domaine perdu. Pendant toute I'aventure, Augustin est seul, iI ne rencontre qu'épisodiquement quelqu'un d'autre. II ne parlera à Yvonne et à Frantz que quelques instants, il suivra de loin, un court moment, l'étonnant petit jeune homme et Ganache. Pourquoi avoir déIibérement mis sous Ie signe de Ia solitude le passage-clé de son roman? Pourquoi Seurel n'accompagne-t-il pas son ami? IIs auraient aussi bien pu se perdre en allant chercher tous les deux les grands-parents. Pour justifier I'absence du narrateur, I'auteur invente Ia farce de partir à I'avance à la gare. La présence d'autrui permet à Augustin de rester ce qu'iI est, mais l'y oblige également. Le regard de I'autre (celui de Valentine) a été capital pour Frantz, clui de Seurel l'est également pour notre héros. II a besoin d'être seul pour se départir de son rôle de chasseur-campagnard. La présence de Seurel I'aurait empêché de trouver Ie Domaine, parce qu'alors Augustin n'aurait pas évolué et parce que le Domaine de François n'est pas celui de Meaulnes. La solitude est une condition sine qua non de la réalisation de I'aventure : avant d'être face au Domaine, it faut être face à soi.
L'auteur entend que son héros expérimente un réel isolement. Aussi, non seulement ne voit-il personne, mais I'amusement qu'iI attendait de I'aventure disparaît. Si le village désert avait, en premier lieu, piqué son intérêt, iI se lasse très vite d'un paysage où rien ne vient accrocher son regard: "De nouveau ce fut la vaste campagne gelée, sans accident, ni distraction aucune" p.44 et iI s'endort accoudé sur un côté de Ia carriole. Ce dernier détail montre à quel point Ie chemin est sans intérêt. Alors qu'il attendait de I'amusement, Meaulnes n'a que de I'ennui, qui ne disparaît pas grâce aux petits divertissements qu'affectionnent le héros : la chasse, Ia recherche de nids.... Ainsi nous voyons mieux Ie rôIe de Ia chasse pour Augustin. ElIe sert à occuper des journées vides de sens et à masquer la routine sans but de Ia vie et I'absurde qui en résulte. François en est Ie meilleur exemple : aucune évolution, aucun sens dans son existence, mais une succession de passe-temps d'où I'ennui suinte. Adulte, iI assure ses cours, chasse, passe ses vacances à Sainte-Agathe à relire de vieux Iivres, enfermés dans les archives. Le tout est décrit sans enthousiasme et sans regret, comme si une activité pouvait tout aussi bien en remplacer une autre. (Avant I'aventure Meaulnes se prépare à Ia même vie avec une quelconque Valentine). S'iI n'y a aucune révolte de la part de François, c’est que rien de ce qu'iI connaît ne peut donner un sens à sa vie. Il se résigne à s'occuper sans pour cela atteindre un bonheur tranquille. II ne “cultive [pas] son jardin” et ni n'atteint une sagesse cachée et profonde comme Yvonne, iI tente de passer Ie temps. Avant I'aventure, Meaulnes se prépare à une vie identique. La solitude, I'absence de divertissement au sens pascalien du terme vont lui permettre de faire face à une dépossession progressive de son rôle.
L'effondrement
du rôle de chasseur-paysan
Meaulnes part accomplir une petite prouesse pour montrer qu'iI sait conduire un attelage et trouver sans problème son chemin parmi les routes de Sologne (ce qui pourrait être l’équivalent actuellement de conduire une voiture sans avoir son permis de conduire). Or, en premier lieu, iI se perd après avoir somnolé. Il faut bien sûr prendre cet égarement au sens propre comme au sens figuré. L'incapacité à retrouver Ia route des Sablonnières est surtout psychologique, de même être perdu dans les bosquets de Sologne équivaut à perdre tous les repères socio-culturels, tout Ie conditionnement qui permet de fonctionner normalement et presque par réflexes dans Ia société. Meaulnes ne se pose pas de questions, iI ne se remet jamais en cause, mais son voyage va lui enlever tout Ie soutien des habitus. Tout ce qui est légué par le milieu social disparaît. Cette dépossession est symbolisée par les deux ruisseaux des pages 46-7. Il Ies traverse tous les deux et on peut se demander si ce n'est pas le même qu'iI ne reconnaît pas. Au retour Ies ruisseaux se changent en prés et en sentiers. Page 50, Ie narrateur nous dit: "...iI se guida entre les herbes et les eaux". Ainsi iI ne se repère plus dans Ia topographie campagnarde: ce qui étaient des prés longés de sentiers et parcourus de ruisseaux devient un mélange sans ordre d'herbes et d'eau. Cette disparition des repères culturels des paysans est bien sûr confortée par la multiplicité des chemins. "Parfois son pied butait dans les ornières. Aux tournants. dans I'obscurité totale, il se jetait contre Ies clôtures, et, déjà trop fatigué pour s'arrêter à temps, s'abattait sur les épines, Ies bras en avant, se déchirant les mains pour se protéger Ie visage..."p.50 (N 18)
Un autre exemple corrobore cette idée de dépossesssion de son ancrage socio-culturel. Augustin est présenté comme un "gars expert au maniement du bétail" p.45. Quand le cheval de Monsieur de Galais se blesse à la partie de plaisir, il montre sans modestie son savoir: "Avec précaution mais en un tour de main il avait déIivré Bélissaire "p.L72. Or non seulement iI laisse échapper cheval et carriole, mais il retire difficilement un caillou du sabot de I'animal tout en se blessant: "II examina longuement Ia bête et n’y découvrit aucune trace de blessure. Très craintive, Ia jument levait la patte dès que Meaulnes voulait Ia toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. II comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot. En gars expert au maniement du bétail, iI s'accroupit, tenta de lui saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses genoux, mais iI fut gêné par Ia voiture. A deux reprises, Ia jument se déroba et avança de quelques mètres. Le marchepied vint Ie frapper à la tête et la roue Ie blessa au genou. II s'obstina et finit par triompher de la bête peureuse; mais Ie caillou se trouvait si bien enfoncé que Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir à bout." p.45
Deux idées se conjuguent: la première concerne I'incompétence de Meaulnes. Tout d'abord, il ne trouve pas Ia raison du boitillement: "II comprit enfin ...". Ensuite, iI ne sait comment s'y prendre pour se placer près de la jument et finit par se blesser. Ce geste naturel de s'accroupir pour regarder le sabot lui devient étranger, et tout en sachant théoriquement ce qu'iI doit effectuer, il le fait maladroitement comme quelqu'un qui n'en a pas I'habitude (ceci contraste avec I'habileté qu'il déploie à la partie de plaisir). Sa réussite est amoindrie par les expressions "finir par triompher" et "en venir à bout" qui présupposent de multiples efforts pour un geste si banal pour un paysan. La deuxième idée qui vient s'entrelacer à celle-ci concerne le manque de confiance de Ia bête. Au lieu de reconnaître (comme sans doute Bellissaire) un homme habitué aux chevaux et qui peut Ie soulager, I'animal reste sous une constante méfiance qui culminera dans sa fuite quelques pages plus loin : "A deux reprises, la jument se déroba et avança de quelques mètres", "Ia bête peureuse". Cet éIément est important pour comprendre à quel point Augustin a changé. Comme un bon paysan selon Alain-Fournier, il a I'intuition de Ia nature, plus qu'une connaissance acquise, et les animaux devraient se sentir rassurés par sa présence. Or, ici, il agit comme un néophyte, iI a perdu cette communion avec Ia nature qui faisait de lui un dénicheur de nid hors pair.
Sa maladresse aura une conséquence importante sur I'image que Meaulnes a de lui-même. Il se blesse et, quoique bénin, le coup porté par le marche-pied Ie gènera au départ pour aboutir à un handicap important à I'approche des Sablonnières: "Mais son genou enflé lui faisait mal, il lui fallait s'arrêter et s'asseoir à chaque moment tant Ia douleur était vive […]. Il continua cependant à marcher [...] lavec une désolante lenteur. . . "p.52. Celui qui partait des journées entières dans les bois en est réduit à claudiquer. Le lecteur reconnaît maI dans ce jeune homme blessé, cédant à la panique, parce qu'iI ne reconnaît pas son chemin, et laissant échapper un cheval qu'iI a soigné à grand peine et au prix d'une blessure, le chef des gamins de Sainte-Àgathe, le fils et I'ami admiré, presque adulé, celui à qui Monsieur Seurel n'osera reprocher son escapade. Nul doute également qu'Augustin ne se reconnaît pas lui-même: ce n'est pas Ie chasseur-paysan qui arrive aux Sablonnières. Cette fonction a disparu au cours du voyage initiatique Ie conduisant à I'orée du Domaine. Comme pour un conte de fée, la solitude, Ia blessure, la perte du cheval et du chemin sont des épreuves qui lui permettent d'accéder aux Sablonnières (N 19). C'est sans doute ce parcours psychologique que Meaulnes ne peut refaire à volonté, quand iI se décIare indigne désormais du Domaine:
". . . Iorsque j'avais découvert le Domaine sans nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et de pureté que je n'atteindrai jamais plus." p.160 Or ce degré de perfection n'était pas atteint quand iI partit de Ia BeIle-Etoile, iI I'a acquis durant le trajet. Nous avons ainsi quelques indications sur ce qu’est la perfection et également Ia pureté pour Alain-Fournier. Elle consiste à se débarrasser de I'héritage et du conditionnement socio-curturel, des habitus et des goûts acceptés par fidéIité inconsciente à un milieu et non choisis librement. "Pur" a donc son sens originel : quelque chose débarrassé des impuretés qui constituent ici le lourd héritage du milieu. Ainsi, nous pouvons affirmer que Meaulnes n'était pas dans l'âme un chasseur-paysan, mais il l'était par habitude, par tradition. Pour que Meaulnes retrouve Ie chemin des Sablonnières comme Frantz le lui demande, pour qu'il puisse rester auprès d'Yvonne, il faut qu'il refasse ce chemin de purification des habitus de son milieu et des rôIes qu'il joue. La dernière image que nous avons de lui à la fin du livre montre que s'il a retrouvé Valentine et si elle est installée dans la maison de Frantz, il n'a pourtant pas retrouvé le chemin du Domaine. Il ne s'agit que d'un leurre (au sens du terme de chasse). De l'extérieur, tout semble rentré dans I'ordre, mais ce n'est qu'une façade, un trompe-l'œil . Meaulnes ne cessera d'osciller entre son rôle de chasseur-paysan et sa vraie personnalité qu'iI découvre au Domaine (Valentine et Yvonne incarnant chacune I'un ou I'autre). C'est dans ce mouvement de balançoire, qu'il faut comprendre l'épisode de la halte.
La halte
"Notre voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison après tant d'inquiètudes, pensant que sa bizarre aventure était terminée, faisait déjà Ie projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves gens. II ne savait pas que c'était là seulement une halte, et qu'il allait tout à I'heure reprendre son chemin" p.49. Ce court extrait se situe à la fin du chapitre appelé "Ia halte". Meaulnes ne sait pas encore qu'il va se perdre définitivement, laisser échapper son cheval et céder à Ia panique. Aussi les rapprochements que l'auteur fait sont-ils révélateurs de Ia façon dont Augustin envisage ce début d'aventure et de l'éclairage qu'Alain-Fournier veut donner à ce qui n'est encore qu'un voyage. Dans Ia première phrase s'instaure une opposition entre Ie moment passé dans la maison et Ie voyage proprement dit. Le mot "halte" renforce cette idée. Il faut bien sûr donner plusieurs niveaux de lecture à ce terme. Tout d'abord, le plus évident : iI s'agit d'un arrêt dans Ie temps et l'espace. La halte dans la maison s'oppose au reste du voyage sur les chemins. Mais le mot a également une signification psychologique. Au cours de ce voyage initiatique, de ce long dépouillement de ses valeurs et de ses repères, Ie séjour dans la ferme correspond à un moment où cette perte de son environnement culturel cesse et où iI se retrouve chasseur- paysan. Le vocabulaire qu'il utilise "ma pauvre dame", "Ie patron"...est significatif du retour au milieu originel, tout comme les deux explications mensongères fondées sur des histoires de parties de chasse. Le narrateur insiste sur la connaissance du milieu par Ie héros: “II savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de discrétion, de politique même, et surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays." p.48. Ceci contraste évidemment avec Ie fait qu'iI se soit égaré, preuve de la perte de son savoir et de son habileté. Dans la ferme, Meaulnes se retrouve chez lui, en terrain connu et il gagne immédiatement la confiance du fermier. Nous constatons ainsi que Ies réflexes sociaux sont vite revenus: "II faisait déjà Ie projet de revenir avec des camarades" p.48. Une fois qu'iI a retrouvé pour lui-même son statut de chasseur-paysan, le chef des gamins de Sainte-Agathe refait surface. Nous avons déjà noté I'absence de la solitude dans I'ouvrage si l'on excepte Ie séjour aux Sablonnières. Or il est significatif que Meaulnes ne conçoive qu'un retour avec des camarades. Il ne nous semble pas que ce soit pour se vanter auprès de ses amis, mais plutôt pour se rassurer. La présence d'autres personnages du même statut social et culturel réduirait à une bizarrerie pittoresque son escapade. Entouré de témoins , l'image qu'iI s'est formée de lui-même résisterait davantage, sinon totalement, à ce dépouillement. N'oppose-t-il pas à ce retour à la ferme son voyage qualifié de "bizarre aventure" et de "tant d'inquiètudes". Mais le narrateur se charge de nous indiquer qu'il ne s'agit que d'un vain désir. L'épisode de la ferme n'est qu'une halte: moment de répit qui lui permet de reprendre son souffle tant physiquement que moralement avant la grande panique qui suivra et lui permettra d'atteindre Ie " degré de perfection" dont iI parle à François. Mais déjà au cours de cette halte, plusieurs indices indiquent qu'il n'a recouvré qu'une apparence d'assurance. Il ne peut, en effet, Ieurrer très longtemps Ia fermière, il faut I'arrivée du paysan pour mettre fin à ses interrogations. De même, bien que François ait affirmé qu'il savait se faire accepter des gens de Ia campagne, ses deux mensonges consécutifs montrent qu'iI ne se sent pas très à I'aise. En fait, il ne maîtrise plus les événements et se fait mener par eux. Les indications données par Ie couple lui sont incompréhensibles et iI ne peut retrouver Ie chemin de la maison, puisqu'iI ignore avoir traversé" la sente" qui lui permettrait de se situer. D'autre part, il a perdu I'assurance et I'aisance dont il fit preuve dans le dialogue avec Ia fermière et qui le caractérisera dans I'ensemble du roman. Le manque d'audace et les hésitations sont mises en évidence dans Ie dernier paragraphe du chapitre: "Meaulnes n'osa pas avouer qu'iI n'était pas venu par Ia "sente". II fut sur Ie point de demander au brave homme de I'accompagner. Il hésita une seconde sur Ie seuil et si grande était son indécision qu'il faillit chanceler. Puis il sortit dans Ia cour obscure."p.49
Une lecture symbolique peut se surajouter à une lecture littérale. En effet, I'obscurité annonce le moment de panique pendant lequel il perdra toutes les marques de son conditionnement. Jusqu'au retour à Sainte- Agathe, Augustin se laissera guider, iI n'aura aucune maîtrise de la situation, aucune réflexion sur celle-ci. Son effort se réduira à subir les événements et à se laisser émerveiller. Cette même idée est annoncée par Ie chancellement sur Ie seuil de la porte. II symbolise I'hésitation entre Ia poursuite de I'aventure, Ie saut dans I'inconnu et I'univers rassurant, car familier, de la ferme. Néanmoins. bien qu'iI subisse la situation, Augustin est animé par un enthousiasme et une aspiration à pousuivre son voyage, qui laissent supposer qu'il en pressent I' importance.
L'étonnante
certitude du but atteint
Meaulnes s'égare dans la campagne de Sologne en allant chercher Ies grands-parents de François. quelles que soient les interprétations symboliques de cet égarement, Il semble évident que seul le hasard Ie mène au Domaine. Pourtant, tout en affirmant l'inconscience d'Augustin sur ce qui lui arrive, Ie narrateur glisse quatre passages dans Iesquels iI déclare que Meaulnes pressent I'importance de son aventure. II ne s'agit pas ici, de découvrir un mensonge à soi-même comme pour Ia localisation du Domaine. Augustin se perd involontairement, mais il semble deviner la portée que son égarement aura sur sa vie future. Avant Ia halte, alors gue la nuit tombe et qu'iI se sait perdu, iI évoque Ia salle à manger de Sainte-Agathe:
"Lorsqu'il fit tout à fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de cœur, à Ia salle à manger de Sainte- Agathe, où nous devions, à cette heure, être tous réunis. Puis Ia colère Ie prit, puis I'orgueil et Ia joie profonde de s'être ainsi évadé, sans I'avoir voulu... " p.46. Quatre sentiments sont évoqués: Ia tristesse due à la nostalgie de ce qui tient lieu de cocon famiIial, Ia colère, I'orgueil et la joie. si les trois premiers correspondent au contexte, Ie quatrième semble incongru. Pourtant, l'auteur par I'adjectif "profonde" insiste sur la réalité du sentiment, il semble par ce qualificatif et sa place lui donner la préférence. En effet, Les quatre sentiments se superposent, mais Ia joie est le sentiment dominant. La nostalgie évoque bien sûr l'éloignement de son milieu, ce n'est qu'un sentiment transitoire. La colère et l'orgueil sont les impressions que ressent le héros face aux autres. Tandis que la joie est le sentiment qu'il éprouve face à la situation et à lui-même. Ainsi peut-il être heureux tout en sachant que son image est flétrie. Les quatre sentiments existent donc, mais l’un est profond et les autres sont superficiels. "La joie profonde de s'être évadé, sans I'avoir voulu... ". D'où s'est-il involontairement évadé? Ce terme qui évoque bien sûr la prison étonne au sujet de celui qui est si à I'aise à saint-Agathe. Le dépouillement de l’image de chasseur-paysan est la possibirité pour lui de se libérer de cette personnalité tant admirée par François et qui n'est que le résultat d'un conditionnement.
D'ailleurs au Domaine, en se mirant dans l’eau, iI se découvrira différent: "Et il crut voir un autre Meaulnes, non plus l'écolier qui s'était évadé dans une carriole de paysan…" p.68. Mais Ia joie d'être sorti de son rôle se conjugue au désir de trouver sa véritable personnalité. c'est ce qui est dit maladroitement page 462 "[Il] sentait grandir en lui Ie désir exaspéré d'aboutir à quelque chose et d'arriver quelque part, en dépit des obstacles! ". Les indéfinis montrent qu'il ne s'agit que d'un désir sans objet encore. Dans la nuit (aux sens propre et figuré) qui I'entoure, il ne reste que I'envie que cette échappée bouleverse sa vie, qu'elle le change radicalement. S'iI pressent que cela est possible, c'est sans doute que Ie rêve dont il se souvient dans la bergerie ne demande qu'à revenir à sa conscience. Il reconnaît des similitudes entre ce dernier et les événements qu'il est en train de vivre.
Ce rêve présenté comme prémonitoire de l’histoire d'amour n'est peut-être pas aussi Iimpide qu’il y paraît: "Glacé jusqu'aux moelles il se rappela un rêve -une vision plutôt, qu'iI avait eue tout enfant, et dont il n'avait jamais parlé à personne : un matin, au lieu de s'éveiller dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots, il s'était trouvé dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à des feuillages. En ce lieu coulait une lumière si douce qu'on eût cru pouvoir la goûter. Près de la fenêtre, une jeune fille cousait, le dos tourné, semblant attendre son réveil... Il n'avait pas eu Ia force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure enchantée. Il s'était rendormi...Mais la prochaine fois, iI jurait bien de se lever. Demain matin, peut-être!... "p.52 Les similitudes avec la situation présente sont évidentes, par exemple la solitude évoquée deux fois.
D’une part Meaulnes n'a pasraconté son rêve, iI s'agit d'un domaine réservé où iI se trouve face à lui-même. D'autre part, la silhouette de Ia jeune filIe est révéIatrice. On pense bien sûr à Yvonne, mais le fait qu'elle soit de dos est une manière de montrer la distance qui les sépare. Les détails de la couture et de la fenêtre anticipent les fiançailles pendant lesquels : "… plus de deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande fenêtre [. . .] mademoiselle de Galais a vu. . . " p.175. Mais bien qu'elIe semble attendre son réveiI, sa position I'empêche de se rendre compte des mouvements du garçon. Ces deux détails ( I'attente et Ie dos tourné) se contredisent. Deux explications peuvent être données.
Premièrement Ie "dos tourné" symbolise, nous I'avons suggéré, Ia distance qui sépare les deux personnages. Ils ne sont pas dans Ia même sphère psychologique, bien que tous deux aient conscience I'un de l’autre. La deuxième explication est contenue dans Ie verbe "sembler". L'auteur n'affirme pas que Ia jeune fille attende Ie réveil du garçon, mais que ce dernier a l’impression d'être attendu. Il l'attribue alors à la première personne qu'il aperçoit. De toute façon, cela met une ombre à Ia rencontre de ces deux êtres et sous-entend qu'Yvonne n'est peut-être pas Ie principal but du garçon. L'opposition entre les culottes, les paletots et la pièce verte annonce celle entre le milieu socio-culturel dont se dépouille Meaulnes et les Sablonnières. Ainsi la seconde similitude apparaît moins nettement. L'histoire du roman est très céIèbre et nous avons tendance quand nous lisons ce passage à Ie réinterpréter à Ia lumière de tout I'ouvrage.
Alors Ia jeune fille à Ia fenêtre ne peut qu'anticiper Ia rencontre des deux héros sur l'île. Le fait de ne pouvoir se Iever ferait allusion à Ia perte d'Yvonne ou à I'épisode de Valentine. L'enchaînement des faits et Ia bêtise de se rendormir serait à mettre en relation avec le départ à la recherche de Frantz. Mais pour qui n'a Iu que Ia première partie du roman, I'interprétation peut être très différente. Trois détails prennent alors une importance capitale. Tout d'abord, l'âge du héros : Ie rêve a lieu lorsqu'iI est "tout enfant" et rien n'indique, contre toute vraisemblance, que Ie petit garçon fasse un rêve dans lequel iI a dix-huit ans. La jeune fille ne peut donc être sa future femme, ni une simple image maternelle.
L'auteur utilise à escient les termes de "jeune filIe", et d'aiIIeurs Ie "dos tourné" contredit une idée de protection. Ainsi connaître cette femme n'est pas le but du petit garçon, mais un objectif secondaire comme nous Ie confirme la phrase qui suit. Les conséquences du réveil sont explicitement dites: "Il n'aurait pas eu Ia force de se glisser hors de son Iit pour marcher dans cette demeure enchantée". Nous avons souligné Ie mot qui donne tout son sens à Ia phrase. Le but manqué du garçon est la visite de Ia maison et non Ia rencontre avec Ia jeune fille. Or lorsqu'on se souvient gu'une partie de Ia demeure est décrite comme une "pièce verte, aux tentures pareilles à des feuillages", il semble évident que la pièce enchantée n'est qu'un symbole ou peut-être une synecdote du Domaine.
Le rêve confirme ce que nous avons déjà dit au sujet de I'aventure. ElIe concerne la fête étrange, émananation des Sablonnières, Yvonne n'étant qu'un élément de celle-ci. Le moment essentiel du roman, celui qui fascine tous les personnages, celui que Meaulnes cherchera désespérement, qui transformera Ganache et dont Ie souvenir hantera Frantz est celui pendant lequel les personnages marchent dans la maison enchantée : Ia fête mystérieuse
LA FETE ETRANGE
OU
FRANTZ JUSTIFIE
Le narrateur ne cesse de nous dire que la visite de Meaulnes aux Sablonnières pour les noces de Frantz a été la grande aventure de leur vie. Pourtant Ie lecteur pourrait être tenté de dire comme Delouche qu'iI ne s'agit que d'une noce de campagne costumée. Rien ne semble particulièrement extraordinaire dans Ia description des actions d'Augustin, si ce n'est son propre état d'esprit. Aussi essayerons-nous de découvrir ce qui constitue Ia spécificité de Ia fête. Le narrateur insiste fortement sur quelques points qui paraissent insignifiants. Tout d'abord le thème de la noce. II est essentiellement symbolique, puisque dès que le mariage ne peut avoir Iieu à cause de la fuite de Valentine, I'aspect magique de Ia fête disparaît. Les invités débonnaires se transforment en"paysans avinés"." Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grace et de merveilles. C'était le commencement du désarroi et de la dévastation. " p.77. Dès que Frantz revient, la nouvelle se répand sans que personne ne l'annonce. La noce est capitale pour obtenir Ia féerie de Ia fête.
Les invités sont également révéIateurs. Nous saurons par Ia suite qu'il s'agit de paysans et de petits notables du pays : Florentin, la tante Moinel. . .Pendant Ia partie de plaisir, Meaulnes contraste avec les autres invités: '...d'un mouvement inconscient et gêné, iI avait passé sa main sur sa tête nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés, sa rude tête rasée de paysan" p. 167. Le reste du roman nous apprend donc que les invités étaient de jeunes notables ou des paysans aisés. Or la description qui est faite de ceux-ci pendant Ie premier repas infirme ce constat. Page 63, Meaulnes remarque qu'iI y a surtout des vieillards et des enfants, tous très bons et choisis.
Pendant son séjour aux Sablonnières, Augustin va s'inquiéter de ne pas avoir été invité. Cela est étonnant, parce que sa conversation avec Yvonne aurait dû Ie rassurer. EIIe connaît sa présence et veille à I'organisation de la fête. Si la présence d'un inconnu avait été grave, elle en aurait fait la remarque. Pourtant Augustin ne cesse de s'interroger sur la valeur de sa présence dans le Domaine. Ainsi: "Je serai simplement un invité dont tout le monde a oublié Ie nom. D'ailleurs, ie ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnons m' attendaient. . . " p. 59 " . . . tant il craignait d,être reconnu pour un étranger. . . " p.68 "Il appréhendait, au fond du cœur, de se trouver soudain seul, dans Ie Domaine, et que sa supercherie fut découverte. "p.79
L'appartenance au Domaine se manifeste par le port d'un costume du début du XIXème siècle. Dès que la féérie se termine, chacun se précipite pour retirer son habit, même s'ils continuent à boire et à chanter. Le principal souci d'Augustin est le choix de la tenue qu'il portera, car il lui apparaît être son laissez-passer dans le Domaine. '[Il] se renseignait hâtivement sur les costumes que l'on porterait les jours suivants [. . .] craignant à chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissât voir sa blouse de coIlégien"p.65
Ces éléments rappellent Ia parabole du festin nuptial dans I'Evangile de Saint Matthieu 22 ( 1-14). Nous recopions ce qui est similaire: ”Il en va du Royaume des Cieux comme d'un roi qui fit un festin de noces pour son fils [les invités ne veulent pas venir et on convie tous ceux que l’on rencontre] la salle de noce fut remplie de convives. Le roi entra alors pour examiner les convives, et iI aperçut Ià un homme qui ne portait pas la tenue de noce. "Mon ami, lui dit-il, comment es-tu entré ici sans avoir une tenue de noce? L'autre resta muet. Alors le roi dit aux valets: "Jetez-Ie, pieds et poings liés, dehors, dans les ténébres" (Bible de Jérusalem)
Nous retrouvons dans le roman la deuxième partie de la parabole. L'auteur met en scène cette dernière pour décrire pour son héros Ia mise en présence de la religion. Il semble que Ia fête étrange soit une métaphore pour montrer les réactions du personnage dans le Royaume de Dieu. L'aventure sentimentale a une tout autre portée, iI ne s'agit plus d'un quelconque roman d’amour, mais du résultat de Ia confrontation du héros avec la religion chrétienne. Alain-Fournier a choisi pour décrire cette expérience du catholicisme, non pas un décor et des personnages dévots, mais la mise en scène par métaphore de ce qui est par définition hors du monde, hors du temps: Ie royaume de Dieu. Nous étudierons la rencontre de I'homme et du CieI en suivant Ia chronologie du Iivre.
La première chose que le narrateur met en avant est la beauté et l'harmonie qui règnent dans le Domaine. Les habits, Ies décorations, tout respire un raffinement différent du luxe. En effet, avant même d'entrer dans le jardin, Meaulnes est séduit par la qualité des enfants. La description de leur tenue n'a pas d'autre fonction. Le jeune homme, d'aiIleurs, se refuse à quitter sa cachette pour ne pas leur faire peur. Ainsi I'auteur instaure-t-il une différence réelle de qualité entre l'écolier Meaulnes et les personnages des Sablonnières, ce qui témoignerait de la part de l'écrivain d'une idéologie éIiste que rien ne justifie, s'iI s'agissait d'un domaine terrestre et non céIeste. Le grand Meaulnes aurait pu traité de I'affrontement, ou seulement de Ia rencontre de deux classes sociales : I'une montante et l'autre sur Ie déclin. La particule des propriétaires des Sablonnières, leur ruine lente, mais inexorable, le personnage brillant de Frantz et I'idéalisation d'Yvonne auraient pu être les signes de Ia nostalgie d'une aristocratie de province. Or jamais il n'est fait allusion à des problèmes de classes sociales. En effet, Alain-Fournier a choisi des nobles pour incarner le Royaume de Dieu à la manière des conteurs dont les héros sont des rois et des princesses. Cela manifeste une puissance et une supériorité toutes symboliques. Il n'est pas question d'options politiques, mais de l'utilisation de I'univers des contes de fée. Pendant son séjour au Domaine, Meaulnes est ébloui, iI réfléchit peu, car ce qu'iI voit, ce qu’il vit, est au-deIà de sa puissance de réflexion. Les habits surannés, les berlines. . .sont nécessaires pour signifier que I'endroit n'appartient pas au temps. Parce qu'il fait parti du temps, de Ia terre, incarnés par ses habits d'écolier paysan, Meaulnes se cache pour se reposer : "Je vais entrer là [. . .] je dormirai dans Ie foin et je partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites filles" p.55.
Rappelons que Delouche et Seurel ont visité les Sablonnières sans se sentir inférieurs et sans rien découvrir. L'attitude de Meaulnes est sans doute Ia clef de la fête étrange. Augustin a conscience de sa rudesse et iI se laissera affiner. Il reconnaît Ia qualité de ce qui I'entoure et s'interdit de I'abîmer par sa présence. II semble donc que Ia rencontre de l'homme avec Ie Royaume de Dieu génère une admiration et une reconnaissance de Ia différence de qualité entre Ia divinité et l'être humain. II ne s'agit pas uniquement de distance, mais aussi d'émerveillement. Augustin n'est pas admiratif, parce que les enfants paraissent plus riches, mais car ils sont plus beaux. Bien sûr ce dernier terme doit être mis en relation avec I'égalité platonnicienne: beau = vrai =bien. On évalue mieux alors I'importance de l'idéalisation de l'aventure: elle signifie seulement que le Domaine est parfait, parce qu'iI n'appartient pas à ce monde.
Après l'éblouissement, vient Ia réflexion et Ia régression. Augustin ne peut se servir encore de son intelligence, car il manque d'éléments pour examiner ce qu'il lui arrive. Aussi lorsqu'il s'étend pour "réfléchir un peu à I'étrange aventure dans IaqueIIe il s'était jeté" p.56, sa raison ne peut que laisser Ia place à I'affectivité. Il évoque un souvenir: "Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d'une musique perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela Ie temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano I'après-midi dans le salon, et Iui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, iI l'écoutait jusqu'à Ia nuit... " p.56
Il est évident que I'auteur anticipe sur la rencontre avec Yvonne. Mais Ia façon de traiter le passage est révélatrice. Augustin pense entendre le son d'un piano et cela évoque un souvenir de sa mère. Ainsi au lieu de s'interroger sur le Domaine, se rattache-il à son univers. Mais il est plus étonnant encore que Ie souvenir mette en scène une action que Meaulnes vient de répéter. Petit, il écoutait sans être vu, maintenant il séjourne au Domaine en prenant soin de ne pas se montrer. Sans avoir les éléments pour répondre à la question, nous pouvons nous demander si la peur d'effrayer les enfants n'a pas, outre I'exprication spirtituelle donnée précédemment, une source psychologique qui s'y superpose.
La présence de Ganache confirme I'association à la parabole. En effet, iI dit: "Je ne comprends pas qu'on soit allé chercher des dégoûtants comme nous, pour servir à une fête pareille [...] Monsieur I'endormi […] vous n'avez plus qu'à vous éveiller, à vous habiller en marquis, même si vous êtes marmiteux comme je le suis" p.58. Tous les invités et les serviteurs (mais y a-t-il une différence?) ont été "ramassés sur les routes". Nous n'avons pas I'appel de ceux qui n'ont pas répondu à l'invitation. "Ramassés au bord des routes" qualifie aussi bien des pauvres hères comme Ganache, que ceux qui sont venus par hasard comme Meaulnes. Tous sont comme Ie grand Pierrot, puisqu’iI symbolise I'espèce humaine imparfaite par rapport au CieI, brisé par Ie péché originel (cf. la partie tratant de Ganache . Mais cela ne l’empêche-t-il pas d'accéder au Royaume des cieux à condition de revêtir un habit? Dans le christianisme, ce dernier sera souvent un vêtement blanc symbolisant la pureté de l'homme retrouvée grâce à la passion du Christ qui a restauré l'être humain dans sa condition originelle. Alain-Fournier reste au niveau de la parabole: s'habiller en marquis du siècle passé, c'est acquérir une qualité qu'on a peine à s'imaginer. Nul doute pourtant que l'auteur en décrivant cette amélioration a en tête une misère physique, pécuniaire, mais surtout morale et spirituelle au sens large (qui correspond effectivement à I'idée que pourraient se faire du péché originel de braves garçons comme les écoliers de Sainte-Agathe). II est évident qu'il ne s'agit pas d'une conformité à un code moral. L'habit de marquis n'est pas non plus à prendre comme une reconnaissance d'une supériorité aristocratique, mais comme un symbole, nous I'avons dit, de Ia même sorte que celui des rois des contes de fée. "Descendre au dîner, [...] je ne manquerai pas de le faire. Je serai simplement un invité dont tout Ie monde a oublié Ie nom. D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. II est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon m'attendaient. " p.59.
Meaulnes n'hésite pas à se joindre à Ia noce et à s'habiller pour cela. Nous retrouvons les deux thèmes de la parabole: Ie vêtement symbolique de Ia qualité spirituelle et morale, et I'invitation. Si Meaulnes accepte de se joindre à Ia fête, c'est qu'il a Ie certitude d'être attendu sans avoir été invité. L'auteur reprend un des éIéments du conte initiatique : Ie héros a été conduit sans le savoir là où doit se passer son épreuve. Mais Meaulnes évite de s'interroger sur la personne qui I'attend. En effet en indiquant M. Maloyau et son collègue comme organisateurs de la fête, Meaulnes évite à I'auteur d'être trop explicite. L'organisateur est Frantz, mais tous disent qu'il a déIégué ses pouvoirs aux enfants. Ceux-ci, invités par hasard, laissent un vide éloquent.
Qui est Ie roi qui convie aux noces de son fils? Certainement pas M. de Galais qui n'apparaîtra que dans Ia troisième partie, ni Frantz qui a déjà une fonction. II n'est pas possible de calquer Ia parabole sur Ie roman. Il est aussi évident que Ie comédien n'est pas une figure christique, mais sa fonction de "fils qui se marie" est nécessaire pour faire fonctionner la parabole dans Ie roman. Toutes proportions gardées, I'auteur se sert du texte évangélique à la manière des exercices de Saint Ignace. A I'intérieur d'un épisode biblique, le personnage évolue suivant son inspiration. Choisir d'être un "invité dont on a oublié Ie nom" n'est pas futile pour Augustin. Dans Ie dépouillement de son conditionnement socio-culturel commencé pendant Ie trajet jusqu’aux Sablonnières, I'absence de nom est une étape décisive. II suffit de se rappeler Le Chevalier au lion de Chrétien de Troye.
Mais le processus n'est pas sans régression. Alors que l’image du labyrinthe des couloirs de Ia demeure accentue Ia perte de tous les repères, Ies rencontres sont de deux sortes. Durant Ia fête étrange, le héros verra dans les personnes qu'il rencontrera, soit des êtres appartenant au Domaine, soit des paysans endimanchés. A chaque fois, ces derniers sont les signes d'une régression dans I'acceptation des Sablonnières et un retour à sa prétendue personnalité antérieure. Dans la parabole, ces moments représentent ceux où Ie roi peut Ie mettre à Ia porte. La différence avec Ie roman est intéressante. Ce n'est pas les gardes qui I'expulsent, mais lui-même qui s'exclut. L'habit est Ie laissez-passer pour être accepter dans Ia fête étrange, mais cet impératif concerne aussi bien sa tenue que celle des autres : voir dans les invités, non les protagonistes de Ia fête, mais des paysans est aussi un motif de renvoi. L'améIioration morale doit être perçue aussi chez les autres. Un autre exemple suffira pour rendre compte des régressions: ‘’Il craint maintenant d'être surpris. Son allure hésitante et gauche Ie ferait, sans doute, prendre pour un voleur. II va s'en retourner déIibérement vers Ia sortie. Lorsque de nouveau, il entend dans Ie fond du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants [ Ce ] sont probablement deux petits garçons de paysans. On Ieur a mis leurs plus beaux habits: de petites culottes coupées à mijambes qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches, une petit justaucorps de velours bleu, une casquette de même couleur et un noeud de cravate bIanc" p.61-2.
La description des vêtements est un peu ambiguë, même si nous n'avons pas de description d'habits masculins d'enfant pour comparer. Certes, Ies bas de laine et les galoches sont d'origine paysanne, mais ni Ie justaucorps, ni la cravate blanche, ni peut-être Ia casquette ne concordent avec une tenue de campagnard même endimanché. On peut aussi se demander pourquoi on ne leur a pas fourni à eux égalernent des tenues adéquates. Quand on se souvient des armoires pleines destinées au héros, on ne peut que trouver cette situation étrange, si elle n'est pas symbolique. De plus, lorsqu'il rencontre Mademoiselle de Galais, Augustin trouve sa tenue bizarre "après tous les déguisements de la veille" précise l'auteur, car elle n'est pas costumée. Il est inconcevable que seuls ces deux enfants aient gardé leurs propres vêtements ou qu'on les ait déguisés en paysan. Pourtant I'auteur insiste sur le bas de laine et les galoches. Cette absurdité nous indique non la réalité, mais le mouvement de l’esprit du héros qui hésite entre I'intégration au Domaine et son identité héritée de chasseurs. Il est significatif que I'apparition des petis paysans coïncide avec le désir de Meaulnes de s'en aller- Dans le passage que nous avons cité précédemment, juste avant Ia description des tenues, le héros perd confiance dans la certitude d'être attendu et est tenté de fuir. Le mot "voleur,' est significatif , parce qu'il n'est pas utilisé au bon moment. Si on avait dû appliqué ce qualificatif, il aurait fallu l’utiliser quand Augustin prend les habits de marquis ou lors du souper. Le mot "voleur" serait donc à prendre dans le sens d'escroc. Augustin a peur qu’on s'aperçoive qu’il a pris une place qui n'était pas la sienne. Cela renvoie bien sûr à la parabole. La description du repas qui suit sera une succession de thèmes campagnards et de motifs du Domaine.
Nous avons déjà étudiés la composition des invités au repas. Rappelons seulement qu'ils représentent toutes les situations sociales et de nombreux sites géographiques. Cette diversité symbolise I'ensemble des êtres humains. L'attitude du héros face à ces personnes est peu banale: "Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentît à I'aise et en confiance. II expliquait ainsi plus tard cette impression: quand on a, dit-iI, commis quelque lourde faute impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: "Il y a pourtant par Ie monde des gens qui me pardonneraient. On imagine de vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont persuadés à I'avance que tout ce que vous faites est bien fait’. Certainement parmi ces bonnes gens-Ià Ies convives de cette salle avaient été choisis..."p.63. Nous savons que ni la tante Moinel, ni Florentin, tout gentils soient-ils, ne correspondent à cette description. Mais y a-t-iI un seul être humain qui Ie puisse? Cette indulgence à toute épreuve, cette bienveillance en faveur du plus fautif est-eIIe seulement humaine? Il semblerait que non, pourtant les personnages que nous avons cités ont bien soupé au Domaine. Mais, Seurel le précise, iI s'agit non du comportement des individus, mais de l’impression d'Augustin. Trois nous paraissent à retenir: la faute, I'indulgence et Ie terme "choisis". Si I'on suit la parabole, on retrouve ces différents points. La faute évoquée ici peut renvoyer à deux références. D'une part Ie péché originel, il n'est pas nommé dans Ie livre, mais les difficultés de Meaulnes, Ia trahison de François, le désespoir de Frantz et I'attitude de Valentine sont autant de signes d'une tendance difficilement contrôlée de Ia nature humaine à s'éloigner du bien absolu. Le péché originel est latent chez les personnages et il se manifeste parfois sans faire d'eux des criminels. La lourde faute impardonnable qui ne correspond à aucune pensée précise et à aucun acte de Meaulnes se situe au niveau de la perfection de Dieu. Face au bien absolu, il se sent coupable; mais face au jugement des hommes, iI n'a rien à se reprocher. Mais la faute peut aussi avoir un rapport direct avec la parabole. Celle-ci nous dit qu'avant d'avoir été "au départ des chemins" pour "ramasser tous ceux qu'ils trouvèrent", les serviteurs du roi ont été chercher des personnes dûment invitées. Dans Ia parabole, celles-ci refusent. Dans L'Apocalypse, Jean nous parle de ceux qui ont été invités aux noces de I'Agneau i.e. les Saints, ceux qui rachetés par le Christ en sont devenus Ies disciples. Ainsi Ies vieilles personnes de Ia salle des Sablonnières représentent des êtres qui pendant le temps de I'influence du Domaine et du port des vêtements de la fête ont atteint Ia sainteté.Il est intéressant de noter que cette dernière, pour Alain-Fournier, implique une indulgence aveugle, alors queI'Eglise exige Ia connaissance des fautes d'autrui pour que le pardon soit total. Mais cet aveuglement correspond sans doute à cette intuition que I'homme n'est jamais irrémédiablement jugé au yeux de Dieu et Ce Dernier ne soupçonne jamais Ie mal de prime abord chez I'homme. La faute que Meaulnes aimerait se voir pardonner est le fait qu'iI n'a pas Ie vêtement de noce de Ia parabole. Malgré I'absence de ce dernier, il compte sur Ie pardon de ces indulgents vieillards, c'est-à-dire sur celui du Roi.
Pourtant il doute encore de ce pardon. Par intervalles irréguliers, il a de nouveau peur d'être chassé toujours pour Ia même raison: "Un peu agoissé à Ia longue par tout ce plaisir qui s'offrait à lui, craignant à chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissât voir sa blouse de collégien, iI aIIa se réfugier un instant dans Ia partie Ia plus paisible et la plus obscure de Ia demeure. On n'y entendait que Ie bruit étouffé d'un piano'. p.66
Plusieurs signes annoncent une régression à I'enfance. Les causes:Ia peur d'un plaisir inconnu et le souvenir de sa blouse de collégien. Augustin a peur de I'être qu'iI devient et se raccroche à la personnalité forgée par son éducation. Le refuge qu'iI recherche est celui d'une petite enfance idéalisée. Les petits enfants sont tels qu'iI aurait aimé être pour plaire à sa mère. L'endroit "le plus paisible et te plus obscure" pourrait faire penser à une réminiscence intra-utérine. Enfin nous I'avons vu le son du piano évoque toujours la mère pour Augustin. La scène a souvent été considérée comme une annonce de Ia rencontre avec Yvonne Ie jour suivant. Pourtant de nombreuses ambiguïtés obscurcissent la vision que I'on peut avoir d'Augustin et influeront sur la scène de Ia rencontre. II nous semble que pour ne pas idéaliser l'épisode du piano et celui de Ia rencontre, ni les réduire à des manifestations des pulsions de l'inconscient, il faut les disjoindre. Ces deux scènes doivent être traitées séparément: I'une comme le lieu de Ia régression et I'autre comme un archétype de la rencontre amoureuse.
L'épisode du piano peut-il être une annonce du coup de foudre qui suivra quand on songe que Meaulnes ne verra que le dos de la jeune fille? Le jeune homme régresse jusqu'au souvenir aimé et regretté où le héros se cachait pour écouter sa mère, nous I'avons vu. Le désir de mariage est démenti par son inconsistance. Ni les enfants, ni sa femme n'ont d'identité, ni de caracteristiques: Ia jeune fille n'est qu'un son et un dos et ses enfants des images idéales. Ces derniers sont d'ailleurs interchangeables: "De temps en temps seulement, I'un d'eux [... ] se soulevait, glissait par terre, et passait dans la salle à manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa pIace... " p.66. Les enfants et Ie rêve de mariage sont I'alibi pour être plongé à nouveau dans I'univers de I'enfance. Ne Iit-il pas les ouvrages en même temps que les petits garçons, mais sans les leur lire (ce qui aurait été une vraie attitude paternelle)?
La régression vient surtout de I'immobilité où se trouve Augustin "Après cette fête où tout était charmant, mais fièvreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait Ià plongé dans Ie bonheur le plus calme du monde."p.66.
Au mouvement de I'adulte, de celui qui s'achemine, même aveuglément, vers un but, I'auteur oppose un statisme presque fœtal. Le narrateur se trompe donc quand il affirme : "Alors ce fut un rêve comme son rêve de jadis,'. Dans le songe que nous avons étudié précédemment, I'immobilité est Ie signe du renoncement, de l'échec.(N 20) Ici le statisme est Ia manifestation apparente de la satisfaction des aspirations. Son rêve de mariage n'est qu'un paravent pour un retour stérile à I'enfance. Il en est tout autrement de Ia scène de la rencontre.
LA RENCONTRE
C'est un passage capital, puisqu'iI est le pivot du Iivre; mais il est difficile à étudier, car plusieurs niveaux de lecture s'entremêlent. Tout d'abord, I'auteur se sert de la rencontre avec Yvonne de Quièvrecourt. Dans le livre, Ia rencontre avec Y. de Galais est I'instant fondamental, celui qui comporte le plus d'émotion, de profondeur et également de vérité. Aussi est-il naturel que !’ auteur se serve pour Ie décrire du souvenir du moment le plus intense de sa vie. Les réminiscences ne sont pas aussi importantes que I'on a voulu Ie dire: sans doute la description de Ia jeune fille (qui ne change pas tout au Iong du roman) est-elle identique à la réalité: le manteau marron entr'ouvert, Ies mains dans les poches, mais également I'hésitation d'Yvonne à engager la conversation avec un inconnu et surtout cette phrase "Je ne sais même pas qui vous êtes" p.71. Le reste de Ia rencontre a été reconstruit suivant Ie but de I'auteur. En effet, Ia situation d'Yvonne, la fête étrange, Frantz montrent que I'ouvrage, tout en étant d'inspiration autobiographique, n'est pas uniquement prétexte à revivre Ia conversation du cours-la-Reine.
Le deuxième niveau est bien sûr Ie récit d'un coup de foudre. C'est d'ailleurs ce passage qui permet de donner Ie qualificatif "roman d'amour" au livre. C'est un amour réciproque qui jaillit du seul regard. Nous sommes dans la tradition littéraire de la rencontre amoureuse, mais celle-ci se révèIe très stéréotypée. En effet, alors qu'un souvenir personnel sert de base au récit, Ia réalité de celui-ci est fondée sur les réactions et les réponses de Meaulnes, non sur ses sentiments et sur Ia descriptions de Ia jeune fiIle. CeIIe ci n'est caractérisée que par son manteau marron (ultime concession au souvenir). ElIe est totalement irréelIe, si ce n'est comme incarnation de I'objet du sentiment amoureux. Les études psychanalitiques ont insisté sur ce fait, elles en ont déduit à une attirance pour Frantz de Ia part d'Augustin. Une autre interprétation peut s'ajouter à celle-ci. Le héros aime-t-iI vraiment un des personnages du roman? La rencontre génère certes un sentiment amoureux, mais Yvonne n'est-eIle pas seulement Ie porte-parole du Domaine? Donc nous pouvons en déduire que pour signifier ce coup de foudre (dont l'objet reste à définir), Alain- Fournier s'est servi de Ia seule aventure qui lui soit parue assez digne de lui être comparée, celle du Cours-Ia- Reine. Le personnage d'Yvonne est alors particulièrement complexe: iI est un personnage à part entière avec des relations avec autrui et une vie propre. Mais en même temps, il sert à incarner le sentiment amoureux, notion impalpable: c'est une sorte de symbole ou plutôt de révélateur au sens chimique du terme. Dans Ie chapitre étudié, eIIe est symbole sauf de "On eût dit "p.72 jusqu'à "que faisait Meaulnes"p. 73
Ce rôIe de révéIateur du sentiment amoureux sans qu'eIle en soit le destinataire est confirmé par I'absence du mot "amour" dans le texte. Au contraire p,72, le narrateur utilise deux termes qui indiquent cette absence: "Ils parlèrent lentement, avec bonheur -avec amitié". Le tiret accentue I'importance de ce terme capital "amitié", car iI est Ie seul qui exprime Ia nature du sentiment qui unit les deux jeunes gens. Seul Seurel utilise Ie terme "aimer" plus vague que les substantifs dans sa volonté de réduire la rencontre des deux jeunes gens à une aventure sentimentale.
Ces mises au point liminaires établies, nous allons étudier cet épisode en privilégiant Ie rôle symbolique d'Yvonne et en Ie confrontant à Ia parabole qui sert de référence à la fête étrange. L'épisode de I'île est la confrontation de I'invité et du roi en Ia personne de son symbole et porte-parole: Yvonne. Le dialogue sur les vêtements dans la parabole correspond à I'entretien des deux adolescents. Aussi, loin de leur prêter une valeur futile de marivaudage (au sens où on I'entendait avant Deloffre), chaque mot doit être pris dans son sens Ie plus fort, tout comme Ie jeu des regards.
Avant cette rencontre décisive, Augustin est solitaire et nous avons vu qu'il s'agit pour lui de ne plus avoir de témoin l’incitant par leur seule présence à jouer son rôle de chef de bande. Il est vêtu d'un habit qualifié de "simple", mais de mode passée, ce qui veut dire qu'il a revêtu Ia tenue de noces, tout en laissant de côté le pittoresque de Frantz. Le narrateur résume ainsi les changements du héros: "Et il crut voir un autre Meaulnes, non plus l'écolier qui s'était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et romanesque, au milieu d'un livre de prix…" p.68. (On reconnaît dans les derniers mots la volonté réductrice de Seurel qui élabore une caricature dont I'ouvrage aura du mal à se départir.) Le changement correspond à "cet état de perfection" dont Augustin parlera à François dans Ia salle de Ia mairie. La première rencontre suit un ordre en trois temps ,révélateur de l’évolution du héros. Tout d'abord Augustin compare Yvonne à une actrice. Son esprit est envahi par la féerie de Frantz et il déprécie tout ce qui ne génère pas Ie merveilleux. Ensuite iI voit son visage. Puis un troisième temps s'oppose au premier. Les termes "actrice", "excentrique", "extraordinaire" deviennent " Ia plus simple et Ia plus sage des toilettes,,. Dans cette première vision qui est censée provoquer Ie coup de foudre, aucune mention n'est faite à la beauté d'Yvonne. Au contraire une critique est prononcée: "aux traits un peu courts" et surtout la finesse s'allie à la souffrance: "une finesse presque douloureuse". Le dernier adjectif peut signifier aussi bien une finesse qui manifeste la fragilité ou la douleur qu'elle engendre qu'une finesse qui inspire chez celui qui la regarde la douleur. D'autre part le mot "sage" n'a peut-être pas I'acceptation morale à laquelle on pense immédiatement. Le qualificatif peut aussi signifier une tenue qui montre que celle qui la porte est emplie de sagesse.
Ensuite vient Ie premier regard d’Yvonne avoué par I'auteur. Il est "innocent et grave', et accompagné de questions imaginées par Ie héros: "Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais " p.70. Questions essentielles pour l'évolution de Meaulnes, mais qui montrent que les vraies pensées d'Yvonne importent peu. Ces interrogations et Ie constat: "Je ne vous connais pas " évoquent évidemment Ia parabole. Le roi demande aussi à son invité qui il est en mentionnant l’absence d'habit de noces. Meaulnes, Iui, a revêtu ce dernier physiquement et moralement, mais la question subsiste. A-t-iI Ie droit de le porter, n'a-t-il pas tricher? La dernière phrases des prétendues pensées d'Yvonne laissent prévoir une reconnaissance, une acceptation du jeune homme (N 21). N'est-ce pas également les propres impressions de Meaulnes qui sont exprimées dans ces questions? Certes I'auteur reprend le thème des amants prédestinés I'un à I'autre et se reconnaissant dès le premier regard. Mais cette prédestination peut aussi s'appliquer aux noces de Ia parabole. Dans I'EgIise catholique, tout être humain est destiné à entrer dans Ie Royaume des Cieux, mais également à reconnaître Dieu, puisque l'homme a Ia marque de la divinité en lui (étant formé à I'image et à Ia ressemblance de la divinité, iI est capax Dei -reconnaître Dieu ) .
Un autre portrait est proposé, mais est-ce vraiment un portrait? "Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu' ils fussent près de s' emplir de larmes. Et iI rappelait avoir vu, comme un secret déIicat qu'eIIe lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue... "p.71 La pureté ne doit pas être ici réduite à Ia beauté ou à Ia chasteté. La vie et Ia pensée d'Alain-Fournier n'étaient pas celles d'un bien-pensant. II semble que cet adjectif soit à prendre au sens Iittéral: sans mélange. Ainsi la pureté du visage serait une synecdote de Ia personne et représenterait la seule présence du bien et donc I'absence totale du mal. Ies pleurs de Meaulnes ne sont plus alors des larmes de culpabilité, mais d'admiration. La phrase qui suit prend ainsi un reflet particulier. La poudre devrait discréditer Yvonne aux yeux de Meaulnes. Or les termes qui entourent ce mot lui donne au contraire une haute valeur: "secret délicat", "confier". Dans I'esprit de Ia parabole, il peut s'agir d'un symbole de l’incarnation. Ilfaut sans doute être un enfant d'instituteurs laïcs pour oser une telIe symbolisation, pourtant I'incarnation n'est-elle pas Ie 'délicat secret" que Dieu confia aux hommes? Un étrange dialogue suit, entrecoupé de longs moments solitaires. Meaulnes lui dit qu'elle est belIe, puis iI lui demande pardon. On peut supposer qu'iI s'agit d'une réminiscence de la rencontre du cours-la-Reine et d'un point de politesse. Mais réduire ce dialogue uniquement à une marque de bienséance, n'est-ce pas changer de registre au cours d'un texte qui n'a rien de banalités échangées dans un salon? Si Yvonne pardonne "gravement" à Meaulnes son compliment abrupte, c'est sans doute qu'il est plus qu'une balourdise. Il lui dit qu'elle est belle, pourtant à aucun moment, il ne I'a pensé. Les qualités de "simplicité", de "pureté", de "finesse', et de "sagesse,', non de beauté. Le compliment de Meaulnes ne découvre donc nullement sa pensée, mais il la caricature. Il dit ce qu'on dit traditionnellement lors d'une scène de coup de foudre. (c'est d'ailleurs ce que dira Seurel de celle qui incarne la femme idéale: "Ia jeune fiIle Ia plus belle qu'il y ait peut-être jamais eu au monde" p.146). Ce compliment rejoint bien sûr le commentaire sur les "actrices" et les jeunes f illes ‘’exentriques’’. CeIa montre qu'Augustin est encore dépendant des réflexes de son conditionnement. Si sa pensée a découvert les qualités d'Yvonne, iI ne sait encore les exprimer et iI utilise les mots qu'on lui a inculqués. L'expression "gracieuse créature" est ambiguë. En effet le substantif peut avoir un sens péjoratif et l'adjectif, une connotation de futilité applicable plutôt à Valentine. Mais en même temps, I'utilisation du nom "créature" peut indiquer tout être créé par Dieu et I'adjectif peut signifier "qui a la grâce divine" . Ainsi, bien que fausse théologiquement, I'utilisation de cette expression montre que Ie narrateur poursuit sa réduction de la rencontre en aventure sentimentale, tandis que I'auteur laisse une possibilité d'interprétation spirituelle. Yvonne pardonne à Augustin de s'être trompé sur Ia nature du Domaine, et donc un peu sur eIle-même, parce qu'iI reconnaît son erreur.
Mais que veut dire ce refus du compliment de la beauté dans Ie cadre de la parabole? Bien sûr l'habit de noce que ne porte pas I'invité est la concrétisation de I'impossibilité d'accéder au Royaume. Nous savons en quoi iI consiste, iI suffit d'ouvrir un cathéchisme. Mais nous ne pouvons en déduire ce que recouvre Ie refus de beauté, aussi n'avancerons-nous qu'une hypothèse en nous référent aux mentalités qui ont baigné l'époque où vécut I'auteur. Augustin dit Ia vérité, car il est vrai que le roi est beau, puisque cette dernière qualité est un attribut de Dieu. Pourtant Meaulnes a l’impression d'avoir commis une grossièreté et ceci est confirmé par Ie pardon de Ia jeune fille.Nous pensons qu'il s'agit d'une accusation de superficialité.Comme au niveau psychologique, Augustin oublie les autres qualités du roman, il se peut qu'Alain- Fournier subodore dans les récits de conversion qu'il entend ou Ia vie des catholiques qu'il connaît une tentation de s'arrêter à la grandeur de I'Eglise, tentation qui conduirait à une sorte de militantisme. Ainsi à travers Ia grossièreté d'Augustin, l’auteur exprimerait son refus d'une spiritualité honnête, mais superficielle, son désir d'un approfondissement qui I'entraînerait si loin qu'il ne pourrait Ie supporter et se raccrocherait à une Jeanne ou à une Simone comme à une bouée de sauvetage.
Les deux dialogues suivants sont également insolites. Bien qu'ils constituent deux paragraphes interrompus par I'intermède du déjeuner froid, on peut considérer qu'un premier dialogue ayant le nom pour thème commence page 71 à "Je ne sais même pas qui vous êtes. . . " et se termine à "ne répondit rien"p.72 et un deuxième commence à Ia ligne suivante jusqu'à Ia fin du paragraphe. La phrase "Mon nom à moi est Augustin [...] et je suis étudiant, sert plus de transition que de réponse à la première phrase d'yvonne.
Etrange dialogue dans lequel I'invité inattendu dit son nom accidentellement, alors que celui de I'hôtesse fait I'objet de plusieurs répliques. "Je ne sais pas qui vous êtes". CeIa rappelle I'obsession du jeune homme que I'on découvre qu'iI n'était pas invité. Aussi, dans la phrase suivante, la déclinaison de son identité et de sa fonction sociale (étudiant) semble-t-elle une réponse à une question déguisée d'Yvonne. Pourtant celle-ci se moque de cette identité révéIée et la conversation s'engage sans qu'on sache son sujet, mais seulement qu"'ils parlèrent lentement, avec bonheur - avec amitié". aussi pouvons-nous nous interroger sur ce constat de I'ignorance de I'identité de Meaulnes? Tout d'abord, il s'agit certainement d’une réminiscence de la conversation du cours-la-Reine. Mais n'est-ce que cela? Cette phrase ne concerne pas uniquement Ie nom d'Augustin, Ia jeune fille y porte peu d'intérêt quand il Ie lui révèIe et qu'eIle lui dit Ie sien en premier. Si nous nous référons une fois encore à la parabole, ce constat correspond à Ia question du port de Ia tenue de noces. Pour Augustin, iI s'agit de se dépouiller d'un conditionnement qui lui servait de personnalité. Aussi la question déguisée d'Yvonne pourrait être reformulée ainsi: avez-vous réellement accès au monde féerique de Frantz ou trichez-vous en ne voyant dans cette fête qu'une noce de campagne? La réplique de Meaulnes lui donne la réponse. S'il n'avait pas été pris par la féerie du domaine perdu , il se serait présenté . En confiant ne pas connaître le nom de la jeune fille et en le lui demandant implicitement , il montre qu'il a perçu le caractère extraordinaire de l'endroit et veut le connaître , en saisir l'essence . Cette recherche est à prendre au sens biblique où le nom représente , non un moyen d'identification des individus , mais le signe de la reconnaissance de la personne. Dans les romans arthuriens , il a le même sens, comme le montre la perte du nom pour Yvain . Augustin ne désire pas connaître comment s'appelle Mademoiselle de Galais , mais qui elle est; il pense que son nom lui permettra de le découvrir , ainsi que le secret du domaine perdu et de la fête étrange.
‘’Le nom que je vous donnais était plus beau ‘’. Cette phrase est essentielle et l'auteur la met en valeur . Il est en effet paradoxal Augustin après un déjeuner froid revienne sans nécessité sur un sujet banal . D'autre part , contre toute attente, Yvonne ne se vexe pas et l'expression ‘’toujours avec la même gravité’’ montre qu'elle ne considère pas la déclaration comme une impolitesse . Quel est le nom imaginé ? Si Augustin l'avait dit , ne prouvait il pas qu'il avait compris ce qu'était le Domaine ? Certainement , mais il n'ose aller jusqu'au bout et rabaisse le dialogue au niveau de l'identité , il passe de la profondeur de l'être à la superficialité. Sans doute est-ce pour cela que Ia conversation qui suit n'est pas retranscrite. II demandera seulement avant de la quitter de "revenir un jour vers ce beau domaine". II ne dit pas "revenir vers elle". Il désire uniquement avoir une autre possibilité de découvrir le secret des Sablonnières. Deux couples de répliques montrent la différence existant entre Ie niveau psychologique qui englobe I'histoire sentimentale et Ie niveau existentiel qui permet d'accéder à Ia parabole. ‘’A quoi bon? A quoi bon?" répondait-elIe doucement aux projets de Meaulnes'. II s'agit ici de l'histoire d'amour et des projets concernant leur avenir et peut-être de fiançailles. De toute façon, ils impliquent automatiquement le retour de Meaulnes et Ia possibilité de se revoir. Aussi paraît-iI contradictoire d' ajouter : "Mais lorsqu'enfin il osa lui demander Ia permission de revenir un jour vers ce beau domaine, "Je vous attendrai" répondit-eIle simplement" .
La permission ne concerne pas les projets, Meaulnes demande de revenir identifier le domaine. Il ressemble en cela au Perceval de Chrétien de Troye qui passa sa vie à essayer de retrouver Ie château du roi pécheur pour demander ce que signifiait Ia procession du Graal. Deux héros élus qui pénètrent dans un univers et qui repartent sans avoir accompli leur mission. "Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant soigneusement Ia porte, ce mystérieux endroit qu'iI ne devait sans doute jamais revoir"p.79
Etrange déclaration de la part d'un narrateur qui connaît les Sablonnières et y vécut. Il est vraisemblable que Meaulnes ne revit pas Ia chambre de Wellington, puisque tous les bâtiment annexes de Ia propriété ont été détruits(N 22). Aussi est-il étrange que Seurel laisse planer un doute. On peut supposer qu'Yvonne ou Meaulnes ont expliqué à leur ami Ia disposition des Iieux qui I'ont fait rêver adolescent. Le doute exprimerait Ie sentiment de ce dernier. Certes, Augustin sait que les Sablonnières est Ie Domaine perdu, mais il ne le retrouve pas , ni les sentiments qu'il a éprouvés Ie jour de Ia fête, car ces derniers ne sont pas dépendants de la présence d'Yvonne. Lorsqu'il revient de I'île, Ie jeune homme se retrouve dans sa chambre et ses réactions sont disproportionnées à la situation. Il a deux comportements contradictoires. Il range sa chambre "comme s'il eût tout voulu préparer là pour un long séjour" et immédiatement après il plie son costume de voyage "songeant qu'il devrait se tenir toujours prêt à partir". Ces deux actions opposées sont un signe de l'état d'esprit du jeune homme. Il perçoit avec résignation que son séjour aux Salonnières est compromis. Pourtant iI désire rester, iI a coupé avec ses habitus passés. Les habits d'écolier sont comparés à un "costume de voyage", puis iI nomme la chambre "sa demeure", "son appartenance" p.75. Les possessifs expriment, non un sentiment de possession, mais celui de Ia familiarité. Il trouve dans le Domaine sa vraie place (l'Eglise ne dit-elle pas que I'homme est fait pour Dieu) et sa vie quotidienne n'est qu'une parenthèse. (Ceci rappelle Sainte Térèse d'AvilIa: la vie n'est qu'une mauvaise auberge espagnole, et I'idée que Ia vie terrestre n'est qu'un pèlerinage, un long exode vers Ie Royaume de Dieu. ) "Apaisé, depuis qu'iI avait rangé son appartement, Iegrand garçon se sentit parfaitement heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'iI avait obtenu dépassait toutes ses espérances. Et il suffisait maintenant à sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent qui se tournait vers..."p.75, ". . .un instant, autour de Meaulnes, Ia chambre maintenant familière, où toutes choses avaient été pour lui si amicales, palpitait, revivait"p.79
La peur de devoir partir s'estompe avec le rangement de la chambre, car inconsciemment, Meaulnes sait que c'est Iui-même qui s'excluera de la noce. La peur d'être jeter dehors sert de paravent à I'hésitation du jeune homme d'adhérer totalement au Domaine. Celui-ci lui offre la plénitude du bonheur et lui redonne sa vraie place (dans la maison du Père). Mais, en même temps, il Ie rend étranger à son univers. Les deux adjectifs Ie qualifiant sont "mystérieux" et "étranger" et insistent sur cet aspect déroutant de I'aventure. Parce qu'il utilise "monde inconnu", I'auteur oppose la terre (monde du héros) au royaume du roi. Ainsi s'explique I'utilisation simultanée d'"inconnu" et "familier" pour qualifier Ia chambre. Celle-ci, synecdote du Domaine, et représentant symboliquement Ie Royaume de Dieu, est familière, puisque Meaulnes revient auprès du Père, et en même temps étrangère, car Dieu est "Ie tout Autre". Le narrateur n'hésite pas ensuite à affirmer une chose fausse: "dans la chambre qu'iI avait choisie". L'auteur veut ainsi alerter Ie lecteur, Iui faire dépasser les apparences et lui découvrir une autre réalité. Augustin a été conduit au Domaine, iI s'est laissé transformer et a subi tous les événements sans jamais maîtriser Ia situation. Mais au moment où il range Ia chambre et I'adopte comme sa demeure, c'est comme s'il avait choisi tout ce qui lui est arrivé. Il fait plus que les accepter, c'est comme s'iI avait provoqué et désiré les événements.Son adhésion au Domaine lui donne une Iiberté rétroactive. L'histoire d'amour peut être Iu à cet éclairage. Tout d'abord, rappelons qu'il s'agit de I'idée, presque au sens platonicien du terme, de I'amour.
Dans "ce visage de jeune fille qui se tournait vers lui", I'absence de déterminant devant "jeune" enlève toute individualité à l'être aimé, avec Ie verbe, I'auteur insiste sur le mouvement et Ie regard. C'est le geste révélant I'attention qui est important. Yvonne n'a pas avoué qu'eIle I'aimait, elle a seulement promis d'être là au retour de Meaulnes au Domaine. Or paradoxalement iI nous est dit: "Ce qu'iI avait obtenu dépassait toutes ses espérances" et Ia description du visage se tournant vers lui suit. Qu'a-t-il obtenu? Si I'on s'en tient au texte, il n'a eu que Ia permission de revenir. Mais si I'on se place dans le contexte de la parabole, le visage est celui du roi, donc celui de Dieu posé sur lui, ce qui I'a comblé au point qu'iI ne désire rien de plus. (N 23) L'arrivée de Frantz va tout bouleverser. Cédant à la panique et au désir de ne pas avoir à expliquer sa présence aux Sablonnières, Meaulnes part avec les autres. Pourtant à Ia fin du chapitre, alors qu'Augustin est dans la voiture qui Ie ramène chez lui: "Après avoir longtemps repassé dans son esprit tout ce qu'il avait vu et entendu [...] Ie jeune homme lui aussi s'abandonna au sommeil, comme un enfant triste" p.81. Ceci n'est qu'une hypothèse, mais si l'on rapproche les deux textes, on obtient ce schéma: un jeune homme sur qui Ie roi pose un regard d'amour et qui s'en va tout triste. C'est Ia même structure que I'épisode du jeune homme riche. Nous n'avons pas assez d'éléments pour affirmer que le rapprochement des deux textes fût volontaire. Pourtant essayons de voir ce que Meaulnes aurait dû faire pour ne pas partir "tout triste". Le texte évangéIique dit que Ie personnage aurait dû vendre ses biens aux pauvres et rester avec le Christ. A ce moment du roman, qui sont les plus pauvres? Il ne peut s'agir que de Frantz, désespéré, dépossédé de sa fonction et réduit à n'être qu'un faux enfant capricieux, et d'Yvonne dont le Domaine est envahi par des paysans avinés qui chantent des chansons de marin. S'il était resté, peut-être aurait-iI sauvé physiquement ou moralement Frantz et se serait-il laissé guider par Yvonne à travers un Domaine qui a perdu son maître du jeu. Aussi est-ce à Ia lumière des paraboles que nous devons étudier les noces d'Y. de Galais et d'A. MeauInes.
ETRANGE FETE,
OU
ETRANGES NOCES ?
Si Ia rencontre avec Yvonne et la fête étrange est Ia mise en scène du texte biblique. Que représente Ie jour des noces? Nous avons deux récits. Le deuxième est fondé sur ce qu'on a raconté à François "plus tard, [...] par le menu détaiI" p.181 et on peut en déduire qu'il s'agit des confidences de Meaulnes. Or Ie narrateur utilise des termes inattendus pour désigner le bonheur de son ami (précisons que le jeune homme n'a pas encore eu les remords suscités par I'appel de Frantz ) : "Comme deux passagers dans un bateau à Ia dérive, ils sont [...] deux amants enfermés avec Ie bonheur" p.181 "...I'un devant I'autre, étouffés comme par une grande nouvelle qui ne pouvait se dire", "enfermés", "étouffés", "qui ne pouvait se dire', Augustin à I'aube de sa vie avec Yvonne a peur de rompre avec I'extérieur (la vie de tout Ie monde) et son passé. Bien qu'iI ait désiré plus que tout ce moment, iI a peur du définitif.
Curieusement Ia première action d'Yvonne, le jour de noces, est de lui montrer "ses jouets de petite fille, toutes ses photographies". On peut également trouvé bizarre qu'eIIe ne les lui ait montrés auparavant. Il ne s'agit pas de détaiIs pittoresques, tous les gestes de la jeune filIe ont une importance capitale. Quelques lignes plus loin, nous apprenons que les objets ou vêtements dataient de l'époque de Ia fête. Ainsi s'explique Ia curieuse action d'Yvonne. EIIe introduit Ie jeune homme dans l'univers du Domaine perdu en utilisant les mêmes éléments qui I'y ont introduit précédemment.Est-ce parce qu'elle a perçu la peur d'Augustin ou parce que c'est un moyen pour qu'iI entre dans la vraie réalité du Domaine? Nous retrouvons Ia peur de l'auteur et de J. Rivière de devenir chrétiens. Dans leur correspondance, tous deux en parle comme d'un réel changement de vie, presque d’un passage dans « I'autre camp » (ce qui s'explique par le contexte socio-historique). Mais nous retrouvons également Ia peur de tout homme face à son Dieu depuis le péché originel, Iorsqu'Adam et Eve se cachent quand ils entendent le pas de Dieu dans Ie paradis terrestre. C'est la confrontation avec Ie tout-Autre, avec celui qu'on ne peut regarder sans mourir, qui effraye le héros.
L'appel de Frantz va empêcher Augustin de se laisser guider par Ia jeune filIe. En effet la peur latente dont nous avons parlé n'est rien en comparaison de la panique provoquée par le signal du bohémien: "Meaulnes ne voyait plus rien n’e n'entendait plus rien". Cette phrase peut être prise au sens psychologique, mais aussi spitituel. EIIe rappelle les nombreux passages de Ia Bible où I'on parle d'oreilles ou d'yeux qui n'entendent pas ou des miracles de guérison de cécité auxquels Ia tradition de I'EgIise a toujours donné un sens physique et spirituel. Que signifie I'appel de Frantz pour qu'il plonge Augustin, dûment invité au banquet des noces, dans un tel état de cécité intérieure? Le cri de Ia chouette retentit très tôt, Yvonne n'a pas eu Ie temps de guider Augustin vers Ie Domaine. Or pour Ie jeune homme, Ie seul guide, c'est Frantz. II a été ébloui par Ia feérie que celui-ci a orchestrée et iI lui semble indispensable pour accéder à I'esprit du Domaine. CeIa serait vrai s'iI n'avait auprès de lui Yvonne. Mais celle-ci n'utilise pas I'extraordinaire imaginaire de son frère. Comme il a trouvé excentrique Ie jour de la fête, parce qu'eIle n'était pas déguisée, ainsi il ne croit pas en I'efficacité de la simplicité d'Yvonne. Si cela avait été, Meaulnes serait sans doute parti à la recherche de Valentine, mais comme I'invité des noces, non comme un chasseur-paysan. Pour I'expérience spirituelle que veut nous conter I'auteur, cela représente sans doute I'incapacité à retrouver dans I'Eglise de son temps Ia feérie de sa rencontre avec Dieu. Après I'appel de Frantz, Meaulnes est trop bouleversé pour se laisser guider par Yvonne; sa seule présence l'éblouit: "Vous êtes là [...] dit-iI sourdement, comme si Ie dire seulement lui donnait Ie vertige". Mais Ie thème du piano nous dit qu'il choisit Ia régression pour retrouver son équilibre. Plus tard, lors d'une discussion avec Seurel, Yvonne analyse les raisons de I'échec (p.195). ElIe accuse tout d'abord la précipitation, le poids de Ia pression psychologique et amicale: "Comnent celui que nous poussions ainsi par les épaules n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis de crainte, d'épouvante et n'aurait-iI pas cédé à la tentation de s'enfuir! "p.195
La gradation en deux temps est importante, eIIe laisse supposer que seule l'hésitation est Ie sentiment ressenti par le héros, Ies trois autres n'étant que des réactions provoquées par I'attente trop insistante des organisateurs de Ia partie de plaisir. Meaulnes n'a pas eu assez de temps pour découvrir que Ia fête étrange et ses noces avec Yvonne n'étaient qu'une seule et même réalité. Il lui a manqué de retrouver lui-même le vrai chemin des Sablonnières, ce qu'iI aurait pu faire avec Ia jeune fiIle. Il lui a manqué tout simplement le temps de choisir par lui-même. Une fois de plus, iI a obéi à ce qu'on attendait de lui, à son conditionnement.
La deuxième raison provient de Ia mauvaise définition du rôIe de mademoiselle de Galais: "Yvonne, dit [Seurel] tout bas, vous savez bien que vous étiez ce bonheur-là, cette jeune filIe-Ià. -Ah! soupira-t-elIe. Comment ai-je pu avoir un instant cette pensée orgueilleuse. C'est cette pensée-là qui est cause de tout. Je vous disais: "Peut-être que je ne puis rien faire pour Iui". Et au fond de moi, je pensais: "Puisqu'iI m'a tant cherché et puisque je I'aime, il faudra bien que je fasse son bonheur" […] j'ai compris que je n'étais qu'une femme comme les autres "-Je ne suis pas digne de vous "répéta-t-iI. "p.195
Yvonne est soumise à plusieurs attentes. Pour François, eIIe doit être Ia femme aimée dont Ia seule présence suffirait à rendre Meaulnes heureux; or, eIIe n'est qu'aide pour accéder au Domaine perdu. Dans Ia parabole, elle serait un des serviteurs qui vont chercher les invités aux croisement des routes. Il y a ici de Ia part d'AIain-Fournier la mise en évidence que I'amour humain, même très idéalisé ne peut remplir une vie. II est particulièrement émouvant qu'iI ait mis cet aveu sur les lèvres de celle dont Y. de Quièvrecourt a été l inspiratrice. La fièvre, Ia quête du sens, de la pIénitude du bonheur ne peut trouver un aboutissement dans aucune jeune fille aussi pure, aussi belle soit-elle. D'où sans doute cette fixation sur un amour impossible qui Iui permettait de ne pas voir cette réalité en face, de ne pas se poser de questions et de ne laisser personne et surtout pas sa sœur en poser. Il y a chez I'auteur, si I'on s'appuie sur Ie livre, un François rêvant d'un amour aussi romantique que terrestre et un Augustin à qui les amours terrestres ne suffisent plus.
La deuxième attente est celIe de Meaulnes. Il a cru que la possession de la jeune fiIIe lui assurerait I'entrée du Domaine. Il a également confondu Ie mariage humain et les noces de la parabole et crut que le premier impliquait Ie second. L'indignité qu'il ressent provient du constat que Iui aussi n'est qu'un pauvre homme comme les autres. II rejette la responsabilité de I'échec de I'accession au Domaine sur sa faiblesse humaine, alors qu'Yvonne rejette Ia faute sur sa propre incapacité à faire découvrir les vraies Sablonnières. II est à noter qu'eIIe dit: "Puisqu'iI m'a tant cherché et puisque je I'aime, iI faudra bien que je fasse son bonheur" et non "puisqu'iI m'aime'. ElIe se confond avec Ie Domaine. Or elIe n'en est que le symbole, une sorte de matériatisation plus accessible aux yeux humains, presqu'une métaphore. Mais en même temps elIe est un personnage et celui-ci ne peut remplacer Ies Sablonnières. Lorsqu' elle autorise Augustin à partir, elle lui laisse Ie temps de découvrir par lui-même Ie chemin tant cherché, mais eIIe prend le risque qu'il réduise son aventure à une expérience humaine, ce que les dernières pages laissent supposer. Dans I'autorisation de partir donnée à Meaulnes par Yvonne, nous avons un exemple de Ia liberté laissée à I'homme par Dieu. Meaulnes aurait pu redécouvrir le chemin en se laissant guider par Yvonne d'une manière plus sobre, plus silencieuse, moins extraordinaire que par Frantz. Mais Ia jeune fille préfère Ie laisser choisir seul le moyen à prendre, sans tenter d'utiliser une pression sentimentale ou morale. (N 24) La deuxième narration, que nous venons d'étudier, est vraisemblablement celIe de Meaulnes.
Mais Ie premier récit est beaucoup plus révélateur. Il s'étend sur tout le chapitre "Le jour des noces". Ce titre montre que ce récit est plus significatif que celui de Meaulnes qui étrangement, pour ne pas dire ironiquement, s'appelle "Les gens heureux", allusion à I'épisode du couple parisien. Les noces de Frantz étaient une grande fête féerique, celles de Meaulnes et d'Yvonne sont à I'image de Ia jeune fille, de sa fonction dans Ie Domaine. Etranges noces où il n'y a pas d'invités. Ceux qui I'étaient partent "aprés un déjeuner rapide" p.175 et "Ies métayers sont partis au bourg pour fêter Ie bonheur de leurs maîtres" p.176. Ce qui caractérise ces noces,c'est Ia solitude des époux qui ressemble à une coupure avec monde. Jasmin et François errent aux alentours intrigués par Ie silence: deuxième qualité de ce mariage. Il est significatif que les deux amis "err[ent] à Ia Iisière des bois qui sont derrière Ia maison des Sablonnières, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du Domaine aujourd'hui abattu" p.L76. Ni Seurel, ni Delouche n'ont Ie droit de pénétrer dans les Sablonnières. Cette interdiction implicite est à rapprocher de celIe des contes de fée ou des récit médiévaux. Ils n'ont pas été jugés dignes d'entrer dans la zone "enchantée" (pourrait-on dire), donc mystérieusement, ils restent au bord et essaient de percevoir ce qu'iI y a d'étonnant. Cet éloignement des deux anciens écoliers et le fait que Frantz n'entre pas dans Ia demeure montrent qu'iI s'agit d'un lieu et d'un moment particuliers, presque magiques, que, le jour des noces, les Sablonnières sont redevenues Ie Domaine de la fête étrange uniquement pour Meaulnes. ". . .Ia maison silencieuse et fermée [. . .] . De temps à autre, une ombre passe. [. . .] dans Ia seule ferme qui reste des anciennes dépendances, silence et solitude [. . .] dans Ia maison fermée". Le silence est primordial comme la fermeture sur le monde extérieur. Que se passe-t-il pendant ces moments qui intriguent Seurel? A. Buisine dans Les mauvaises pensées du Grand Meaulnes accuse le narrateur de voyeurisme. C'est une interprétation et I'on peut s'en tenir à un récit dont le romantisme cache des pensées inavouées, parce qu'on les croit inavouables. Mais Henri Fournier n'était pas prude. Ses liaisons avec Jeanne ou Simone contrastent avec cette image de jeune homme fin de siècle dont I'inconscient serait torturé par Ia sexualité.
Aussi le mystère qui entoure l'après-midi de leur mariage nous paraît-il pouvoir signifier autre chose que de simples et très banales relations conjugales. Le silence et la fermeture au monde peuvent évoquer une relation à Dieu, représentée généralement par Ia prière contemplative. Fournier est allé à Ia Trappe et iI n'est pas étonnant qu'il se serve de ce souvenir pour décrire I'invitation aux noces du fils du roi. Mais contrairement à Ia fête étrange, il n'est plus l’invité, mais le marié. Le narrateur insiste sur ce moment, puisque les deux récits sont en contradiction. Dans le premier récit, la célébration est à midi, Ie repas est rapide et vers seize heures François et Jasmin errent déjà devant Ia maison, tandis qu'un air de piano s'entend. Ensuite, après un temps indéterminé, on entend Ie premier appel de Frantz.
Dans Ie deuxième récit, "dès le début de I'après-midi, Meaulnes et sa femme [... ] sont restés complètement seuls" (p.181), puis après un temps non précisé, iIs ont entendu l'appel de Frantz. Ensuite Yvonne a montré ses souvenirs d'enfance et a joué du piano. Deux points sont importants, d'une part on ne sait ce qui se passe entre Ie début de I'après-midi et seize heures. D'autre part, I'air de piano peut avoir lieu avant ou après I'appel de Frantz.S'il a lieu après comme un des mariés I'a dit à François, i.e., dés que les jeunes gens sont restés seuls, c'est bien Ie bohémien qui est responsable des remords de Meaulnes. S'iI a lieu avant, seule Ia peur de l’inconnu est responsable de Ia régression dont I'air de piano est Ie signe et empêche Augustin de se laisser guider par Yvonne.
Ainsi Ie deuxième récit est conforme à Ia théorie du remords prônée par François, Ie premier répond à Ia vision de I'aventure qu'ont F.et Y.de Galais. L'opposition entre Ie rationnel et Ie mystérieux est une fois de plus mise en évidence. La position chronologique de I'air de piano est importante, puisqu'eIle détermine l’interprétation du passage qui nous décrit le moment où Ie héros a une nouvelle chance de retrouver la clef du Domaine: "C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de très loin, ose à peine chanter sa joie...C'est comme Ie rire d'une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et les répand devant son ami. Je pense aussi à Ia joie craintive d'une femme qui a été mettre une belle robe et qui vient Ia montrer et qui ne sait pas si eIIe plaira...Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant Ie bonheur. ..' p.176
Si I'appel de Frantz a déjà retenti, la prière d'Yvonne demande à Meaulnes de renoncer à suivre Ie bohémien et d'accepter le bonheur conjugal. Mais si Ie signal n'a pas été donné, quelle est la prière de Ia jeune fille? Elle ne peut lui demander de rester, puisqu'iI n'a aucune raison de partir. Trois comparaisons de I'air de piano nous permettent de répondre partiellement à cette question. "La voix tremblante [qui] de très loin, ose à peine chanter sa joie" représente I'incertitude d'Yvonne. EIIe a peur qu'Augustin, comme à Ia partie de plaisir, ne Ia suive pas sur Ie chemin du Domaine. La deuxième comparaison (celle des jouets présentés) évoque Ia féerie de Frantz: Ia fête étrange, mais aussi les objets présentés en classe. Yvonne a peur que Meaulnes n'entre pas dans sa féerie, comme François ou Florentin qui ont vu les Sablonnières sans avoir vu Ie Domaine. Augustin a trouvé dans la féerie de Frantz Ia clef du Domaine, mais il doit maintenant se servir de celle d'Yvonne. Or les moyens de Ia jeune fille sont le silence et la solitude, moyens plus difficiles à apprécier que Ia fête. La troisième comparaison rappelle I'habit de noces de la fête étrange. La robe qui doit être admirée et acceptée diffère de la tenue revêtue pour ne pas se faire remarquer. N'oublions pas que dans La Bible, l'épouse qui s'est faite belle pour son époux symbolise I'Eglise purifiée par Ia passion du Christ. La robe que montre Yvonne à Meaulnes pourrait représenter Ie baptême. Il ne s'agit plus de la féerie éblouissante, mais des sacrements dans toute leur sobriété. Les deux noces mettent en scène Ie mariage de I'être humain avec le Christ. Mais tandis que Frantz se sert de I'imaginaire, Yvonne le présente dans Ia sobriété et I'aridité de Ia prière et des sacrements. La phrase qui conclue les trois comparaisons utilise des termes pouvant être entendus dans une acceptation spirituelle: "prière", "supplication", "salut", "agenouillement" et, plus haut dans Ie texte, les deux emplois de "joie". Ce n'est certes pas un hasard. Les moyens d'Yvonne sont ceux de Ia foi, de la simplicité et du dépouillement. Mais lors de ses noces, Meaulnes n'a pas ou n'a plus "Ie niveau de perfection" pour accepter cette sobriété, si ce n'est cette aridité.
LA TENTATION D'YVONNE
OU
LA RANCON DE LA GLOIRE
Yvonne, nous l'avons vu, est étroitement Iiée au Domaine. Contrairement, à la coutume de l'époque, Meaulnes part habiter aux Sablonnières et Ie bohémien Iaisse Ia demeure principale à sa sœur. Cette dernière n'a pas véritablement les clefs du Domaine, ses moyens pour y accéder sont déjà des éIéments du Domaine. Mais en même temps toutes ses tentatives pour aider les autres échouent. Frantz avoue dans sa dernière lettre qu"'elle ne peut rien pour [lui]’’. Pour François, Yvonne n'a pas su aider les deux jeunes gens, car eIle n'en avait ni Ia force morale, ni la perspicacité intellectuelle (N 25). Si Seurel admire Ia beauté et Ia pureté de Ia jeune femme, iI est toujours plein de condescendance à propos de sa fermeté et de son importance. Mais nous avons vu que son jugement doit toujours être soumis à l'épreuve des paroles des autres personnages. Lui-même ne s'est pas laissé guider par mademoiselle de Galais, quand eIIe lui a fait visiter Ia maison de Frantz, qui représente une porte du Domaine pour I'instituteur. Toutes les tentatives humaines d'Yvonne échouent, jusqu'à Ia naissance de sa fiIIe. Pourquoi est-elle réduite à I'inaction ?
On a souvent dit que sa passivité correspondait à son rôIe d'aIibi dans Ies relations des trois personnagres masculins. S'il est vrai que ces rapports sont calqués sur ceux d'Alain-Fournier, de sa soeur et de J.Rivière, on ne peut cependant douter de I'importance d'IsabelIe. La jeune femme n'a certainement pas eu un rôIe anodin dans leur trio. Quelles que puissent être les motivations inconscientes des trois garçons du livre, elles n'expliquent pas I'incapacité d'agir sur le cours des événements de Ia part d'une jeune femme à qui Ia détermination ne manque pas. Lors de Ia partie de plaisir, eIIe prend deux fois I'initiative d'aller vers Meaulnes (N 26) en dépit des conventions de son milieu et elle se confie très Iibrement à François et à ses cousins. ElIe n'a nullement Ies rôIes de paravent ou de jeune fiIIe romantique qu'on a souvent proposés. Si ces initiatives sont si dépourvus de résultats, elle a par contre un jugement lucide sur les événements. A aucun moment, eIIe ne doute du rôle de son frère, iI est toujours pour eIIe celui qui restaurera le Domaine après son mariage. D’autre part, elle comprend immédiatement Ie désarroi de son époux (N 27) et en le laissant s'en aIler, eIle lui laisse le temps de compléter son initiation. Dans les confidences qu'elIe fait dans la boutique de Florentin, nous découvrons une Yvonne différente de celle de I'îIe des Sablonnières. Pour la première fois, et presque Ia seule, eIle parle d'eIle même. (D'habitude ses paroles et ses gestes éclairent les attitudes des autres personnages. ) On découvre un conflit entre deux modes d'existence: celui qu'eIIe vit, cet éloignement des autres êtres que lui confère son appartenance au Domaine et son désir d'agir sur Ie monde qui I'entoure. "C'est [...] que les villageois sont toujours avec moi polis, doux et serviables t.. . l.Tandis qu'avec I'institutrice, ils sont [...]chicanniers et avares[... ]Eh bien, je me débattrais avec eux et ils m'aimeraient quand même. ce serait beaucoup plus difficile."p. 148.
Yvonne réagit devant sa situation privilégiée, devant cette aura de bonté que lui donne sans mérite de sa part son appartenance à un lieu féerique. Nous avons dit que la jeune filIe ne pouvait aider personne et cette incompétence va de pair avec I'admiration qu'on lui porte. Sa perfection est en corrélation avec son éloignement des affaires des autres hommes. Ceci, non seulement Yvonne le reconnaît avec une rare lucidité, mais eIIe sait que le respect qu'on lui porte est superficiel. Si eIIe vivait avec eux au quotidien, iI serait certes plus difficile à acquérir, mais combien plus profond. Et sans doute est-ce cette situation qu'à vécue Frantz et il a échoué. Ce dernier, par ses étranges fêtes, est celui qui ouvre la voie du Domaine, mais c'est aussi celui que l'on calomnie. Rappelons-nous Ia réputation d'enfant gâté qui Ie suit pendant tout le roman et que nous avons dénoncé dans Ie chapitre le concernant. Il tente de montrer à Valentine qu'elle a toujours sa dignité, mais en faisant cela iI prend un risque, il met son propre rôle dans le Domaine en question. En fait il échouera.
Tous les personnages du roman évoluent, ils ne voient pas les portes du Domaine (François), sont victimes de leur conditionnement (Meaulnes) ou de leur désespoir (Frantz), sauf Yvonne. Pendant tout le roman elle ne faillit pas, elIe reste toujours admirable, car elle n'a aucune prise sur Ia réalité. EIle semblerait appartenir à une image d'Epinal figée dans le temps, si cette condition ne Ia faisait souffrir. EIIe rêve de pouvoir guider les autres personnages, de leur communiquer une autre façon de vivre dans le Domaine que Ia féerie de Frantz: "Mais avec une sorte de regret et d'animosité contre le ne sais quoi de mystérieux dans sa vie, Ia ieune demoiselle poursuivit: 'Et puis j'apprendrais aux garçons à être sages, d'une sagesse que je sais. Je ne leur donnerais pas Ie désir de courir le monde, comme vous Ie ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maître. Je leur enseignerais à trouver Ie bonheur qui est tout près d'eux et qui n'en a pas I 'air. . . "p. 148
Il serait injuste pour l'auteur de réduire la pensée d'Yvonne à une sagesse paysanne proche du bon sens et évitant toute aspiration à un quelconque idéal. Ce bonheur à trouver près de soi est à relier à Ia spiritualité de Ia jeune femme? Nous I'avons dit: Frantz et Augustin ont besoin de rites, de la mobilisation d'un imaginaire pour accéder à une certaine perception du divin. Au contraire, Yvonne y a accès naturellement, elle n'a besoin d'aucun moyen fantastique, rituel ou autre. La spiritualité d'Yvonne ne s'ancre pas plus que celle de Frantz dans Ia vie quotidienne, mais parce que mademoiselle de Galais a une intuition quasi naturelle de Ia vie divine, eIIe peut se passer de Ia féerie de Frantz et apercevoir Ia marque de cette vie divine dans les faits Ies plus banals et les plus quotidiens. Lorsque, quelques lignes plus loin, la jeune fille se moque gentiment de Meaulnes qui la cherche "peut-être au bout du monde" et ne pourrait concevoir qu'elle soit chez l'oncle Florentin (ce qui est vrai), il y a plus qu'une allusion aux difficultés à accepter le Domaine pour Augustin. La plaisanterie d'Yvonne montre qu'elIe ne comprend que Ia féerie de Frantz n'est pas un amusement, mais un moyen indispensable pour atteindre Ie Domaine (ce qui ne lui interdit pas de respecter Ie choix de Meaulnes). Sa facilité à vivre spirituellement symbolisée par son appartenance privilégiée au Domaine, I'empêche de voir les difficultés de ceux qui sont moins favorisés. Et ceci permet de comprendre les raisons de son impuissance à aider les autres. EIIe est incapable de voir les différentes étapes d'un cheminement intérieur et imaginer qu’on soit dans I'impossibilité d' appréhender Ia réalité spirituelle sans moyens un peu extraordinaires
Peut-on en tirer un renseignement pour Ia propre évolution spirituelle de l'auteur? Deux hypothèses se présentent qui ne s'excluent pas obligatoirement. Puisque Yvonne représente cette facitité à vivre spirituellement, eIIe témoigne sans doute du sentiment que son entourage ne prenne pas en compte Ie chemin qui lui reste à parcourir, sous prétexte qu'iI fut très court et radical pour certains. On pense, et I'auteur a-t-il pu I'ignorer, à Ia demande (presque à I'ordre) faite à Péguy de faire baptiser ses enfants contre Ia volonté de sa femme. Mais cela peut également évoquer Ia pression de I'entourage d'H. Fournier au sujet d'une éventuelle vocation religieuse. Jacques et IsabelIe I'auraient certes laissé totalement libre de sa voie, mais auraient-iIs accepté des hésitations et des louvoiements se prolongeant dans Ie temps.
Mais I'attitude d'Yvonne est également l'expression de Ia distance entre I'expérience spirituelle et ce que Ies autres vivent. La féerie de Frantz, les égarements d'Augustin contrastent autant de Ia Iimpidité d'Yvonne que Ie Grand Meaulnes diffère des Grandes Amitiés de Raïssa Maritain. D'une part, une acceptation immédiate et presque sans problème de I'EgIise; d'autre part, Ia difficulté, presque l’impossibilité de découvrir dans cette dernière la source de son aventure spirituelle et surtout la similitude avec une invitation aux noces de I'Agneau qui avait I'aspect de Ia fête étrange. Buisine ( déjà cité ) a dit que l'auteur s'était "vengé" de sa sœur en faisant mourir mademoiselle de Galais. Nous verrons par Ia suite une autre explicaton dà cette mort. Mais on peut y voir, bien que cela soit très secondaire, un effet de I'agacement que dut susciter les récits de conversion si Iimpides et si radicaux chez celui qui sentira Ientement, mais inexorablement s'éloigner I'accès au Domaine autrefois entrevu.
Mais on ne peut réduire Ia mort d'Yvonne au sentiment de dépit de I'auteur. La vocation de Ia jeune fille est de percevoir Ia présence du divin dans les grands événements comme dans la vie quotidienne, mais c'est aussi son drame.Cette capacité Ia contraint à appréhender Ia réalité qu'avec la distance dûe à Ia transcendance. Alors qu'eIIe souhaite transmettre sa sagesse au écoliers, eIle n'a aucune activité (si ce n'est coudre près de Ia fenêtre!), Iorsqu'eIIe se marie, son époux part et eIIe meurt en couche. Le monde au sens johannique du terme n'est pas pour eIIe, car eIIe n'agit, ni ne subit: elIe est(au sens plein du terme). Ceci est à mettre en relation avec sa spiritualité naturelle et est confirmé par les commentaires du narrateur ou de Meaulnes lors de Ia première rencontre: ‘’Moins hautaine et moins grave, maintenant, elIe parut aussi plus inquiète. On eût dit qu'eIle redoutait ce que Meaulnes aIlait dire et s'en effarouchait à I'avance. ElIe était auprès de lui toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son vol. ‘’A quoi bon? A quoi bon?" répondait-elIe doucement aux projets que faisait Meaulnes [...] "Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez pas. " p72-3
L'auteur a utilisé des phrases prononcées par Yvonne de Quièvrecourt, mais elles sont des contresens à Ia Iogique du roman. Pourquoi ont-iIs fait une folie? Pourquoi leur amour serait-il impossible? Le mariage ultérieur montrera qu'aucun obstacle n'existe à leur union. Y.de Quièvrecourt était déjà fiancée, cet obstacle n'existe plus dans Ie roman. Le mariage avec Meaulnes, tout comme le métier d’institutrice, est incompatible avec son appartenance toute particulière au Domaine. "Moins hautaine et moins grave [...] elle parut plus inquiète". Y. de GaIais n'est jamais décrite comme "hautaine", Seurel Ia qualifie plutôt de "simple", comme Ie montre son attitude lors de Ia partie de plaisir et de la visite chez Florentin. Pourtant François rapportant Ie récit de son ami utilise I'adjectif "hautaine". Le qualificatif peut très bien avoir son sens habituel, mais son emploi peut également indiquer Ia distance qu'Augustin sentait entre eux, sans qu'il y eût aucune nuance péjorative. Cette hypothèse est confirmée par une des phrases qui suit: "ElIe était auprès de lui toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son voI". L'opposition du ciel et de terre accentue un sens inusité pour "hautaine". Yvonne comparée à une hirondelle hésiterait entre I'amour de Meaulnes (posée à terre) et sa place au Domaine (reprendre son vol). Que représente cette métaphore dans le roman et dans Ia vie de I'auteur?
Pour Augustin et tous les personnages excepté Yvonne, les Sablonnières et Ia réalité ne sont pas compatibles, iI faut une clef pour passer de l'une à I'autre. Au contraire, pour Yvonne, il n'y a pas de différence dans Ie temps et I'espace entre les deux endroits. D'une façon mystérieuse, les deux sont si imbriquées qu'il est difficile de les sérier, presque de les différencier. Mais il lui est impossible de Ie faire appréhender aux autres protagonistes, comme de partager Ieur vie. Entre Yvonne et les autres personnages, iI existe une si réelle et totale différence qu'aucun ne peut agir sur l'univers de I'autre. Meaulnes lui demande son nom et Ia réponse le déçoit: ‘’- Le nom que je vous donnais était plus beau. [...] -Comment? QueI était ce nom ?"Le nom dans la littérature européenne à partir du XIXème donne souvent une indication sur la personnalité de celui qui Ie porte. Mais le prénom "Yvonne" déçoit Meaulnes, car il ne peut rien en déduire sur Ia jeune filIe, le Domaine et Ie lien qui les unit. Dans Ia lettre du 27-07-1909 à J. Rivière, iI écrit à propos d'une première mouture du Grand Meaulnes (l'histoire d'un jeune homme dans un pays merveilleux): "Enfin, une nuit, au plus haut de sa tourelle, alors que en bas et jusqu'à I'horizon fulgure Ia vue de Ia Joie inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que pourtant eIIe est là, qu'elle ouvre Ia porte et qu'elle vient se pencher sur son cœur. Alors iI meurt en écrivant quelque chose, un nom peut-être qui n'est pas décidé [...] Tout cela est très abstrait [...I Peut-être le nom serait-il "Marie" . Mais alors je n'écrirais pas mon livre. "Seigneur donnez-moi de cette eau. . . "' Et dans une lettre du 20-05-09, toujours à Rivière: ‘’Et I'autre jour est-ce que je ne me suis pas montré à moi-même que tout mon livre aboutissait à quelque grand triomphe de la Vierge".
Marie représente bien sûr Ia Vierge, Alain-Fournier est à Mirande, près de Lourdes où iI lit Ia Bible en faisant son service militaire. Yvonne peut-elle représenter Ia Vierge? L'auteur semble I'indiquer sans se rendre compte de la distance entre son personnage et la mère du Christ selon I'orthodoxie catholique. Mademoiselle de Galais a pour souffrance de ne pouvoir aider autrui à trouver le Domaine perdu, ce qui est en contradiction avec Ies rôIes de mère spirituelle et d'intercesseur de Ia Vierge Marie.
Que peut nous dire cette caractéristique sur la vie spirituelle de I'auteur? Nous ne pouvons qu'avancer une hypothèse. Il était, semble-t-iI, difficile à I'auteur de dépasser I'expérience de I'amour qu'iI avait pour Y. de Quièvrecourt pour accéder à I'amour de Dieu. Les tentatives de liaisons et même de projets de mariage (entre autres avec madame Simone) montrent qu'iI tenta toujours de remplacer ce qui avait été sa grande expérience amoureuse pour d'autres aventures dont le point commun est I' impossibilité de réaliser un éventuel mariage. Choisir des femmes dont la moralité est douteuse suivant les critères de l'époque, c'est laisser à la pure jeune fille du cours-la-Reine toute lattitude de rester maîtresse du cœur et de l'âme d'Henri. Choisir également pour future femme I'épouse de son employeur, c'est mettre sur le chemin du mariage un obstacle important qui permet de ne prendre aucun engagement qui invaliderait le merveilleux souvenir. Nous ne voulons, ni ne pouvons, dire que I'auteur n'a pas aimé madame Simone, mais simplement qu'un tel choix satisfaisait un désir de ne prendre aucun engagement, de rester dans un certain flou sentimental.
Nous retrouvons le même comportement dans sa vie spitituelle. Lors de I'Ascension 1909, iI écrit à J. Rivière : "Autrefois, je pensais: si j'étais chrétien, je me ferais immédiatement prêtre, ou moine s'il était trop tard. Quand je suis aIIé à Ia Trappe et qu'il a fallu s'agenouiller dans Ia chapelle, comme je savais qu'en priant Ia première fois dans une égIise, on est toujours exaucé, j'ai eu la force de dire: Si cela doit être, que cela soit". Le 02-06-09, iI ajoute: "...le jour où je ferai Ie premier pas [se convertir], si je dois le faire, j'entrerai dans les Ordres et je serai missionnaire"
Dans ces deux extraits de lettre, nous voyons I'auteur relier sans intermédiaire une conversion à venir et une entrée dans les Ordres. Or le premier obstacle à cette dernière est qu'iI n'est pas chrétien. Tout comme Ia première difficulté au mariage est que les femmes qu'il aime sont déjà mariées. Il y a toujours chez H. Fournier une anticipation de I'avenir qui nie I'obstacle présent et renvoie toute action dans I'irréel, Ie rêve. Il a été ému par Lourdes, par les fidèIes qui prient, mais il ne suit pas encore Ie Christ, il n'est pas chrétien. Dans les lettres qu'il écrit à Rivière, iI parle de la Vierge, d'une certaine émotion religieuse, de la pureté..., mais il manque Ie Christ. Si nous transposons cela dans Ie roman, nous avons les égalités suivantes: Yvonne correspond à Ia Vierge, l'émotion religieuse à I'amour qui anime Meaulnes et 1e Royaume de Dieu au Domaine perdu et à Ia fête étrange. L'une des tentations de certains personnages est de Iimiter l'aventure à mademoiselle de GaIais. Le passage de I'humain au divin se fait par le glissement de Ia dévotion affective à Ia Vierge au retour au Royaume. L'initiation, le dépouillement de Meaulnes est la condition du passage de I'affectivité (Ia dévotion sentimentale) au Domaine ( Ia foi ).
Pourquoi, aIors, avoir enlevé Ie rôIe d'aide à Yvonne, puisqu'elle représente une image déformée, mais une image néanmoins de Ia Vierge? Tout simplement, parce que dans le roman Yvonne ne joue pas Ia fonction d'intercession, mais d'agent. L'aide qui lui est demandé outrepasse son pouvoir. En effet elle ne peut modifier Ia décision de Valentine, ni Ia mission de Frantz tout en respectant leur liberté. EIIe se heurte à celles de François et de Meaulnes, qui voient en elle Ia finalité de I'aventure, alors gu'elle n'est pas même Ie chemin, tout juste un guide. En refusant Ie rôle d'aide à Yvonne, Alain-Fournier veut sans doute indiquer I'impossibilité qu'iI ressent de s'en tenir à une religion liée à I'affectivité, toute de dévotion et qui I'aurait satisfait (s'iI n'avait connu I'expérience décrite à travers Ia fête étrange), car eIle aurait eu pour soubassement ses propres rêves et I'amour déçu du cours la Reine. Mais il a senti que ce fondement trop humain et peut-être pas très sain serait à dépasser dans une vie spirituelle authentique. Sans doute a-t-il vu une impuissance de la Vierge en ce qui n'était que Ie seul rôle qu'eIle pouvait avoir: s'effacer pour lui permettre d'accéder au Royaume des Cieux représenté par le Domaine perdu. Aussi lui consacrerons-nous cette dernière partie, à lui qui est I'originalité de ce roman d'amour, qui en est aussi la source et Ia finalité.
ALFA ET OMEGA
DU
DOMAINE
Pour essayer de découvrir la signification du symbolisme du Domaine, nous étudierons trois de ses caractéristiques: Ie climat, la composition des Sablonnières et Ie thème de I'eau.
Le climat
Nous savons que le voyage de Meaulnes se situe aux alentours de NoëI et Seurel ne se prive pas de nous dire qu' il fait particulièrement froid. Durant Ie trajet: "par ce temps glacial" p.43, "Ie froid pénétrant" p.44, "Ia campagne gelée" p.44, "grâce au froid, qui traversait maintenant Ia couverture", p.53 "le vent glacé lui gerçait Ies lèvres Ie suffoquait par instants ".Dans Ia première bâtisse, avant qu'il ne rejoigne Ia fête étrange: "Par instants seulement on entendait gémir Ie grand vent de décembre" p.56, "Transi de froid" p.56, "Ies pieds glacés" p.59, "L"haleine glacée de la nuit" p.60. Au retour, Ie cocher conseille à Augustin de ne pas s'endormir sur Ia route, car iI fait trop froid et page 74 :."De nouveau soufflait Ie grand vent du premier soir. On I'entendait gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuyé d'une chute d'eau." Les premiers mots sont essentiels et surprenants. Ils impliquent que pendant une demi-journée, il y a eu une modification climatique. C'est également ce qu'affirme Ie narrateur. Pendant les préparatifs et I'excursion dans I'îIe, un changement total s'opère: dès le début de Ia fête Ie froid glacial se transforme en "fraicheur du soir"p.61
Quand Ie héros se Iève Ie deuxième jour: "[II] se trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut en effet Ie matin Ie plus doux de cet hiver-là. II faisait du soleil comme aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et I'herbe mouillée brillait comme humectée de rosée. Dans Ies arbres, plusieurs petits oiseaux chantaient et de temps en temps une brise tiédie coulait sur Ie visage du promeneur. p. 67.La pelouse du champ de course est décrite "verte et taillée" (p.73) ce qui est anormal vu la saison et sur Ie bateau: "On eut pu se croire au cœur de l'été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu'au soir on entendait les tourterelles gémir...Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête. p. 70
Lors de cette dernière, il existe sur les Sablonnières une sorte de microclimat improbable, mais sur Iequel I'auteur insiste. Il ne s'agit pas d'un radoucissement, mais d'un réel changement de saison. Pourtant iI note aussi la présence de "rafales glacées". Ce sont de brefs moments pendant lesquels le Domaine n'est plus protégé du monde extérieur. Deux exemples nous sont donnés de ces "rafales". Le premier se situe lorsque Meaulnes se contemple dans I'eau. II note un peu de givre sur les bords du vivier et sa ressemblance avec un étudiant romantique. Cette dernière qualification est sans doute un peu péjorative: l'expérience qu'il vit se trouve assimilée soit à un rêve chimérique, soit à une aventure mièvre et sentimentale. La deuxième "rafale" concerne la remarque qu'Augustin fait au sujet des boas que portent les jeunes femmes. Choisir cet accessoire vestimentaire propre plus aux grandes villes qu'à Ia campagne et préciser qu'iI était "à Ia mode cette année-Ià " entache Ie Domaine d'une certaine frivolité et rappelle les allusions aux acteurs. Les "rafales" sont donc toujours associées à des régressions dans Ie cheminement de Meaulnes. Elles sont donc des signes indicateurs des hésitations du jeune homme à se défaire des habitus de son milieu (N 28). Les sablonnières ont un climat qui les distingue du reste du monde, mais qui est également soumis au degré d'adhésion de Meaulnes au changement qui lui est proposé. Le Domaine lui aussi subit d'étranges fluctuations.
La composition du Domaine
Les critiques ont souvent relevé sa précarité pécuniaire. Si Yvonne parle du "beau château" p.169, si Meaulnes en a gardé un souvenir extraordinaire, le récit de Ia fête étrange décrit des pots cassés, du sable et un bric à brac vétuste dans la chambre de Wellington. La ruine future des Sablonnières serait déjà discernable lors des noces de Frantz. Pourtant il nous semble que les allusions au décor sont moins simples qu'il n'y paraît. En effet nous savons que "la vieille demeure si étrange et si compliquée [est] abattue" p. l69 et d'aprés Florentin: "Les possesseurs n'ont gardé qu'une petite maison d'un étage et la ferme" p.145. or page 182, quand François reconstitue le jour des noces, iI dit: "C'est donc ici Ia maison tant cherchée, le couloir jadis plein de chuchotements et de passages étranges". Qu'importe qu'Augustin I'eût pensé ou non, si I 'auteur prend le soin de le préciser, ce n'est pas par étourderie, mais par volonté d'indiquer une incohérence qui cache une signification particulière. De même, la cérémonie a été céIébrée "dans I'ancienne chapelle des Sablonnières qu'on n'a pas abattue" p.175
Si le Domaine change de composition au gré des chapitres, iI modifie sa forme également pendant le temps de Ia fête étrange. Nous avons I'image d’un manoir un peu détérioré, mais suffisamment éblouissant pour impressionner Meaulnes. Or notre héros a du mal à se convaincre de la réalité de ce qu'il voit: "Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges rencontres, malgré la voix des enfants dans I'aIlée, malgré les voitures entassées, ce n'était pas Ià simplement, comme iI I'avait pensé d’abord, une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de I'hiver. "p.56
Il ne s'agit pas d'évaluer Ie dégré de vétusté du manoir, mais celui de la réalité de la fête étrange.L 'opposition entre " Ies voitures entassées', les voix"... et I'adjectif "abandonné" montre que Meaulnes hésite dans son appréhension de la réalité. Il ne sait ce qu'il voit, ce qui existe réellement. Quelques pages plus loin, après une description des objets et vêtements extraordinaires de la chambre de Wellington, il ajoute: "Mais on avait omis de cirer Ie parquet; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des gravats. De nouveau il eut I'impression d'être dans une maison depuis Iongtemps abandonnée. . . "p.59
La question peut être posée: est-ce que les gravats rappellent Ia décrépitude de la demeure et Ia ruine progressive de la famille, ou Meaulnes se demande-t-iI s'il est dans un château ou dans une maison abandonnée? La similitude avec la citation précédente nous fait choisir la deuxième hypothèse. Mais iI ne s'agit ici que d'une impression du jeune homme. II est plus étrange d'entendre Delouche le confirmer: '. . . il en vint à parler des domaines qu'il avait visités et spécialement d'un domaine à demi abandonné aux environs du Vieux-Nançay: Ie domaine des Sablonnières [. . .]. Il racontait avoir vu quelques années auparavant, dans Ia chapelle en ruine de cette vieille propriété une pierre tombale [...]. Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nançais, Dumas et lui avaient été intrigués par Ia vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des sapins. Il y avait là, au milieu des bois, tout un dédale de bâtiments ruinés que l'on pouvait visiter en I'absence des maîtres. Un jour, un garde de I'endroit, qu'iIs avaient fait monter dans leur voiture, Ies avait conduits dans Ie domaine étrange. Mais depuis lors on avait fait tout abattre, il ne restait plus guère, disait-on, que la ferme et une petite maison de plaisance"p. 141 Florentin et Yvonne affirment que la fête des fiançailles de Frantz a été Ia dernière avant Ia vente d'une grande partie du Domaine. Aussi Delouche a-t-iI visité les ruines des Sablonnières avant ou à 1'époque où Florentin, la tante Moinel. . .assistaient à Ia fête étrange. Il est donc impossible que certains aient vu une ruine quand d'autres ont vu un manoir vétuste certes, mais pouvant encore faire illusion. Pourtant I'auteur I'affirme et on ne peut douter du bon sens des personnages.
Cette superposition de réalités nous rappelle 1a surnaturalité du romantisme allemand repris par Nerval. Alain-Fournier s'est donc servi d'un "procédé" littéraire connu, mais au lieu de se cantonner dans 1e fantastique et I'irréeI, il I'a utitisé pour décrire une expérience spirituelle. Outre le surréalité (et en Ia comptétant), cette juxtaposition de deux réalités, aussi vraies I'une que I'autre, nous fait penser à Ia nythologie celtique. Nous ignorons si I'auteur en avait une connaissance suffisamment précise pour s'y référer. Mais n'oublions pas qu'eIIe subsiste (bien que très modifiée) dans de nombreux folklores populaires, dans Ies contes de fée et que d'autre part 1'auteur parle très souvent dans les lettres à J. Rivière de la féérie de son livre, non comme un simple agrément à son oeuvre, mais comme une notion essentielle .
Dans I'univers celte tel gu'iI nous a été transmis à travers les romans arthuriens, Ie monde surnaturel côtoie celui dans leque1 nous somnes. I1 suffit souvent de passer une rivière pour se retrouver sur Ia terre des fées qui se distingue assez peu de Ia nôtre. Mais l'éternel printemps, Ia présence de Ia nature et magnificence des châteaux en sont un signe dans les versions des textes qui n'ont pas subi Ia censure d'un christianisme pour lequel paganisme signifiait royaume du diable. Les contes de fée qui n'en sont souvent que des avatars simplifiés reproduisent bien ces Iieux dont Ie printemps éternel n'est qu'une indication d' intemporalité. Alain-Fournier en se servant des notions de surréalité et de Ia structure de I'univers celte veut nous montrer que Ie Domaine fait partie du surnaturel, mais au Iieu d'être impalpable, i1 s'y superpose. On peut voir les ruines des Sablonnières, mais aussi Ie Domaine vétuste, mais encore I'éblouissant décor de la fête étrange. Pour passer de Ia deuxième à Ia troisième vision, iI faut subir un réel dépouillement comme Augustin. Mais que faut-iI pour faire apparaître Ie château à Ia place des ruines? Tout simplement la présence de Frantz, Ie maître de jeu, ou sa féérie. Delouche précise d'ailleurs qu'il a visité Ie manoir quand les maîtres étaient absents. Le Domaine ne peut être révéIé que par ceux qui lui appartiennent. Quel point de sa vie spirituelle Alain-Fournier a-t-iI décrit par cette surréalité? L'auteur n'avait pas ét'é, disait-i1, véritablement séduit par le christianisme, même à Lourdes en 1909. Pourtant il nous semble que son expérience de Dieu a été plus profonde que ses affirmations ne le laissent penser. Devenir catholique, c'est sans doute pour Iui, adhérer à I'Eglise visible de France, être une sorte de "militant" face à un monde laïc dépeint par un Péguy ou un BIoy. II ne s'agit peut-être pas à cette époque d'une seule conversion spirituelle, mais également de prendre position radicalement, de choisir son clan. Que cette vision soit simpliste nous n'en doutons pas, mais Alain- Fournier peut-iI échapper totalement à ce manichéisme, quelques années seulement après Ia séparation de I'EgIise et de I'Etat? Il n'en parle pas dans ses lettres, mais ce silence n'est-iI pas plus suspect que des interrogations ou des prises de position? D'autre part, devenir catholique exigeait de pratiquer sa religion dans une Eglise que même les Maritain trouvèrent poussiéreuse. Certes, ce n'aurait dû être qu'un obstacle mineur, mais ne fallait-il pas une foi bien solide pour comparer la messe de ce temps à I'expérience spirituelle dont 1a métaphore fut Ia fête étrange? La vie spirituelle d'Alain-Fournier fut sans doute plus profonde gu'il ne voulait le laisser croire et peut-être Ie croire lui-même. Mais cette expérience de Dieu ne s'est pas faite selon des voies traditionnelles et I'auteur a du maI, pour ne pas dire est dans I'impossibilité, d'accepter Ia pauvreté de I'EgIise de son temps. Les causes que nous venons d'exposer ne sont que des hypothèses qui ne s'excluent pas l'une I'autre. L'utilisation de Ia surréalité et de Ia mythologie celtique était nécessaire pour décrire une expérience aussi peu "narrable' que celle de I'auteur. Chez les Celtes, une des portes de l "'autre monde" est Ie passage d'un cours d'eau et le nombre de fois où cet éIément est mentionné dans I'ouvrage nous confirme I'importance de cette référence.
Le thème de l'eau
L'éIément liquide est une caractéristique du Domaine. Pour accéder à ce dernier, Ie protagoniste doit traverser (p.47 ) "un traître petit ruisseau" qui se transforme après la halte chez les paysans en "eaux" (p.50 "il se guida entre les herbes et les eaux" ). PIus tard, à l'approche du Domaine, le narrateur mentionnera "les roseaux des marais" p.52, près de Ia maison principale, un vivier et des "roseaux, à perte de vue, qui formaient tout Ie paysage. L'eau des étangs venait de ce côté mouiller Ie pied des murs, et il y avait, devant plusieurs petits balcons de bois qui surplombaient les vagues clapotantes"p.6S. Yvonne précise lors de Ia partie de plaisir que l'étang a été "asséché, comblé". Ainsi I'eau devient une des caractéristiques de Ia féerie qui anima Ie Domaine. Les noms renvoient aussi au thème de I'eau: "Sablonnières" et "Galais". N'oublions pas que Frantz est "étudiant ou marin ou peut-être aspirant de marine" p.64. De même, lorsqu'il évoque I'aventure, le narrateur utilise des images maritines: "...cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu'eût ramenée Ia haute mer" p.32 nous dit François de Ia voiture égarée de Meaulnes. Ou "Je trouvais lMeaulnes], [. . .] déambulant à travers Ia chambre et les greniers -comme ces marins qui n'ont pu se déshabituer de faire Ie quart et qui, au fond de leurs propriétés bretonnes, se lèvent et s'habillent à I'heure réglementaire pour surveiller Ia nuit terrienne"p.40, "Comme deux passages dans un bateau à Ia dérive"p.181 "Le vent roulait avec Ie bruit d'une rivière débordée"p.182 Meaulnes imagine Yvonne "avec une voilette mouillée"p.133 (N 29)
L'eau symbole des Sablonnières n'est pas présente quand Ies protagonistes sont proches physiquement du Domaine, mais quand ils sont prêts spirituellement à le découvrir ou en ont Ia possibitité. Le meilleur exemple nous est donné avec François. Quand les bohémiens partent sans avertir, Ies deux écoliers s'en désolent, pourtant iIs ont tous les éIéments pour le découvrir: Ie temps de vacances que I'instituteur octroie à ses éIèves en est une preuve. AIors qu'iI s'agit de Ia plus radieuse matinée de printemps" (p. 119), Ie narrateur s'exclame: " [Augustin et Frantz] partiraient pour [le Domaine] ! Quel voyage sur la route mouillée"p.114. Pourquoi préciser ce détail insignifiant, si ce n'est pour indiquer que les Sablonnières sont accessibles ? Pourquoi également avoir choisi cet éIément comme symbole des Sablonnières? Si nous replaçons le roman dans le cadre de la parabole, nous pouvons émettre I'hypothèse qu'iI s'agirait d'une allusion à I'Esprit Saint. Il est plausible que ce Dernier soit présent comme de vastes étangs qui baignent les bâtiments. Sous cette forme, il rappelle le fleuve qui coule du temple de Jérusalem dans le premier paragraphe du chapitre 47 d'Ezéchiel, Ie fleuve de Vie du chapitre 22 verset 1 de I'Apocalypse et surtout, dans Ie même Iivre, Ia mer qui se trouve devant le trône de Dieu au chapitre 4 verset 6. Dans Ies trois textes bibliques, l'eau baigne I'endroit où eIle se déverse.
Enfin Ie symbole de I'eau est le seul élément du Domaine qui se trouve à I'extérieur. Yvonne ne quitte jamais les Sablonnières et y meurt; Frantz ne s'en éIoigne que lorsqu'il ne peut plus remplir sa mission. Or I'Esprit Saint est, par sa fonction de Paraclet, Ia personne de la Trinité qui reste auprès des hommes. Il est là où le Bien est, comme Ie motif de I'eau apparaît quand les personnages aspirent ou sont spirituellement proches du Domaine. Ces points nous paraissent assez importants pour qu'on puisse émettre I'hypothèse que Ie thème de I'eau soit une référence à la troisième personne de 1a Trinité. (N 30)
Qui est le Domaine?
Il est un personnage de Ia parabole qui ne semble pas présent aux Sablonnières. Il y a certes un fils de roi qui va se marier (même si Frantz n'est pas, répétons le, une figure christique), mais qui est Ie roi? Il va sans dire que ce n'est pas M. de Galais. L'incroyance de Valentine fait déchoire Frantz de sa fonction au Domaine, mais qui lui donne cette fonction? Qui est celui qui confère à Yvonne son rôIe de symbole et dont I'absence rendra le mariage de Meaulnes inachevé? Nous avons toujours assimilé le roi de Ia parabole au Domaine perdu, il est temps de préciser qui (ou ce que) Meaulnes a cherché et a perdu.
Dans la dernière lettre de Meaulnes à son ami, I'ancien écolier lui dit: "Peut-être quand nous mourrons, peut-être Ia mort seule nous donnera la clef et la suite et Ia fin de cette aventure manquée" p.L33. Le jeune homme s'est heurté au principe de réalité: iI a appris que Ia jeune filIe du Domaine était mariée. Les hésitations, les refoulements d'informations ont fait place à un obstacle réel: le mariage de l'être aimé. Pourtant la levée de ce trouble-fête ne résoudra pas Ie dilemme devant lequel se trouve Augustin. Mais Ie jeune homme trouve deux moyens de "continuer I'aventure": redonner son rôle à Frantz et Ia mort. Lorsque Meaulnes évoque cette dernière, il ne Ie fait pas sous la poussée du désespoir. Le pluriel "nous" montre qu'iI ne pense nullement au suicide, Ia mort est envisagée comme un passage dans une autre vie. Ainsi s'explique I'idée de la "cIef". Dans la tradition catholique, pendant Ia vie future, l’être humain pourra "relire" sa vie à Ia lumière de la vie divine. Des événements fortuits se révéleront avoir été provoqués par des causes aussi diverses que la prière ou I'objectif du salut. Meaulnes pense ainsi découvrir quelIe était la nature, mais aussi Ia finalité de Ia fête étrange et de sa rencontre avec Yvonne. Mais I'écolier utilise également les mots "suite" et "fin". Au moment où iI écrit, l'étudiant pressent (ou espère?) que Ia fête étrange non seulement acquerra sa finalité après Ia mort, mais aussi qu'eIle s'avérera n'être que la première dont Ia suite et Ia fin arriveront dans l'au-delà. Ainsi Ia fête pourrait être une première rencontre avec le Domaine sous Ia forme de Ia mise en scène d'une parabole. Ia suite équivaudrait à différentes rencontres avec le Domaine sous d'autres formes les noces avec Yvonne pouvaient en être une, à moins qu'elles n’en soient la fin, I'admission définitive dans Ie Domaine et sans doute I'abandon de Ia métaphore de la parabole pour entrer dans la réalité. La révélation de I'obstacle du mariage d'Yvonne incite le jeune homme à projeter dans I'au-delà Ie futur de I'aventure.
Nous retrouvons Ia même idée dans Ie passage où François froIe le Domaine. Lorsqu'il part à Ia recherche de ses camarades dans le bois des Communaux, Seurel effleure par Ie Domaine,(cf.partie sur François) non par Ia porte de son camarade, mais par celle qui correspond à sa propre personnalité. plusieurs indices montrent, qu'iI est passé dans I'autre monde celtique: le sentier se révèIe être un ancien Iit de ruisseau et, étrangement, celui-ci n'a pas été envahi par Ia terre et les herbes: "Parfois mon pied se pose, durant quelques pas sur un banc de sable fin"p.119. Nous avons vu que I'eau et ce qui s'y rapporte indiquent Ia présence souvent cachée du Domaine? D'autre part, Seurel insiste sur un événement contraire à la réalité: "...le chant oiseau -je m'imagine que c'est un rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'iIs ne chantent que Ie soir". Ce détaiI est important. François en tant que narrateur recherche toujours une explication rationnelle et conforme à la raison et iI faut toujours étudier le fait brut. François entend chanter un rossignol le jour, cela ne signifie pas qu'iI s'est trompé sur la race de I'oiseau, mais qu'iI a pénétré dans un monde qui n'a pas les mêmes règles. Or ce volatile mystérieux a Ie rôIe d'aide dans les contes de fée: ". . .un oiseau qui répète obstinément Ia même phrase: voix de la matinée, parole dite sous I'ombrage, invitation délicieuse au voyage entre les aulnes". Les derniers groupes de mots donnent I'explication. Le voyage entre les aulnes évoque Ia ballade de Goethe. Nous retrouvons I'invitation faite par l'oiseau, l 'espèce de l'arbre et l'aIlusion à Ia mythologie germanique qui a beaucoup de similitudes avec les légendes celtiques. De nombreuses interprétations ont été données de ce poème, mais Ia plus courante reste I'identité entre Ia mort et Ie royaume du roi des Aulnes.
Ainsi à deux moments du roman, Ie Domaine est assimilé à Ia mort ou, plutôt, Ia mort est un moyen d'y accéder. De même, dans Ia correspondance avec Rivière, dans Ia lettre du 04- 04-1910, Alain-Fournier écrit: "Le Grand Meaulnes s'enfuit non point par héroïsme, mais par terreur, parce qu'iI sait que Ia véritable joie n'est pas de ce monde. Et dans la lettre du 18-06-L909, toujours à Rivière: "Je cherche la clef de ces évasions vers les pays désirés – et c'est peut-être la mort, après tout" ou à propos de I'esquisse du veilleur aux colombes, cité par J. Rivière dans la préface de Miracles: "Il comprend que Ia vraie joie n'est pas de ce monde". CeIa est d'ailleurs conforme à Ia tradition catholique qui affirme qu'on ne verra Dieu sans voile qu'au Paradis, donc post mortem. Mais eIIe dit également que d'une manière cachèe, non accessible aux sens, le royaume de Dieu est déjà accompli. C'est d'aiIleurs à cela que convie Yvonne et ce dont eIle vit, c'est cela que regrette Frantz et que recherche Augustin. Mais au-delà de Ia mort, que représente le Domaine? La mort comme porte ouvrant Ie Domaine n'est qu'une hypothèse, car les Sablonnières peuvent se laisser trouver dans Ia vie, comme l'aventure de Ia fête étrange Ie prouve. Dans Ia parabole, Ies Sablonnières représentent le Royaume de Dieu et nous en avons confirmation dans Ia majuscule nullement obligatoire de "Domaine perdu" dans son qualificatif. L'épithète renvoie bien sûr Ie Paradis perdu.
Alain-Fournier a toujours évoqué les paysages de son âme faits de son propre imaginaire. Pour l'auteur la métaphore est fréquente dans la lettre à Rivière du 20-09-1908: "Il me semblait que je m'étais arrêté un instant dans Ie profond pays d'une âme vivante" et "Pour moi, l'âme est comme une valIée illimitée qui s'ouvre [.Les femmes les plus impures] m'ont donné, plus humblement mais mystérieusement comme Ies autres, la nostalgie de ces grands pays inconnus qui ont Ia forme de leurs âmes" dans Ia lettre du 18-06-1909 . La sensibilité et I'imaginaire de tout être sont comparés à un pays inconnu. L'écrivain a souvent évoqué Ie sien fait de souvenirs d'enfance...Mais peut-on dire que Ie Domaine correspond à l'âme de Meaulnes ou d'Alain-Fournier, alors que tout Ie roman est une dénonciation d'un attachement réducteur et paralysant d’un conditionnement qui ici s'oppose à Ia véritable personnalité? Si les Sablonnières étaient la concrétisation de I'imaginaire de Meaulnes-Fournier, pourquoi ces derniers auraient-ils peur? Le Domaine correspond bien à quelqu'un, mais de totalement différent, de tout autre, de Dieu lui-même.
Ainsi s'explique I'absence du personnage qui représente Ie roi mariant son fils: ce dernier est représenté par le Domaine. L'attirance exercée par se dernier se doit d'être supérieure à celle engendrée par Yvonne. En effet dans Ia tradition chrétienne, I'intimité avec son Dieu est tenue pour la plus grande félicité à laquelle peut tendre l'homme
La métaphore du domaine n'est pas en contradiction avec l'enseignement de l'Eglise. Le Royaume correspond à la présence de Dieu en tous. Pour le chrétien , c'est vivre en communion avec les 3 personnes de la Trinité , dans le sein de leur union , c'est à dire en Dieu lui-même. La continuation de l'aventure , c'est le mariage correspondant aux noces mystiques de Maulnes avec l'agneau et la vie à l'intérieur du domaine, c'est à dire de Dieu et en Dieu . Que signifiait ceci pour la vie spirituelle d'Henri Fournier , était-ce l’oraison ou tout autre moyen moins orthodoxe ? Nous l'ignorons et il s'agit ici non d'étudier une œuvre et son auteur , mais de s'immiscer dans l'intimité d'un être . Notre rôle se limite à préciser le dilemme devant lequel se trouve confronté Maulnes (et qui a sans doute de grandes similitudes avec celui d'Alain Fournier . Augustin était prêt à mettre en scène son propre imaginaire fait de souvenirs d'enfance choyée , de rapports très élevés et très profonds avec quelques êtres aimés. Or l'aventure lui demande d'entrer dans un autre imaginaire : celui de Dieu , d’y trouver et de garder sa propre personnalité . L'aventure réduite à une très belle, mais très humaine histoires d'amour restait liée au conditionnement initial . L'aventure comme rencontre de Dieu demandait non de se renier soi-même, mais de s'ouvrir à tout autre chose , au tout Autre.