Les Mille et une nuits
au commencement était la séparation
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
De la déesse à l’esclave : Le Ramayana, L’Iliade et les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme .
LES MILLE ET UNE NUITS
ou
au commencement était la séparation
Dans toutes les maisons
les femmes
Hors du monde reléguées
(Hymne des femmes)
TRES REALISTE MERVEILLEUX
Aladin devient amoureux de la fille du Calife.
Le « Songe persan » est assez exemplaire d'un conte des Mille et une nuits, il réunit l'histoire d'amour et le merveilleux propre à ce type d'ouvrage. Il semble que l'intrigue sentimentale soit le corps du récit, le merveilleux n'étant qu'un ingrédient agréable pour pigmenter un récit assez banal, mais se suffisant à lui-même. Or il n'en est rien. Le problème d'Aladin et de la princesse n'est pas de se marier, mais de se rencontrer. L'obstacle qui les sépare n'est ni le pouvoir d'un père, ni une différence de classe sociale. Aladin se révèle être un traiteur de fantaisie, puisqu'il cuisine par plaisir, plus que par nécessité. Page 155, « Il faut dire que notre traiteur, même s'il exerçait un métier, n'en tirait pas le principal de ses ressources, mais était à la tête d'une grosse fortune, qui lui venait de ses parents et consistait en biens fonds comme des propriétés agricoles, ou des immeubles en ville. ». Par la suite les sacs d'or apportés par la princesse seront largement supplantés par la disposition en tant que fils adoptif de la fortune naturelle et surnaturelle du sage par Aladin (page 170).
Ainsi la difficulté des deux jeunes gens n'est pas de concrétiser leur amour, mais de se voir. Tous deux ont entendu parler l'un de l'autre, mais ils ne se connaissent pas. Page 150, après l'annonce de la promenade de la fille du khalife, le conteur précise: « On aura compris qu'il ne s'agissait que d'une ruse de la princesse, qui souhaitait s'assurer par elle-même de la véracité de la réputation d'Aladin : « En le voyant, elle saurait... ». De même, pour Aladin, ce premier regard est essentiel : « ...et il souhaitait, lui aussi la voir. Mais comment pouvait s'y prendre un traiteur, un commerçant perdu dans le quartier du marché pour arriver à jeter un seul regard sur la propre fille du khalife? ». Or si l'impossibilité de se voir est bien réelle, les raisons alléguées sont fausses. Être commerçant lui permettrait de voir Lune-des-Lunes se promener « par les rues marchandes de notre ville ». D'autre part, aucun homme, sauf membre de la famille très proche, n'a le droit de voir la jeune fille. Ce n'est pas la princesse qui n'est pas visible, mais la femme. Le drame du Sage persan est la séparation des sexes. Aussi pourrait-on dire que, dans ce conte, les deux héros représentent l'homme et la femme dans leur généralité et la séparation essentiellement spatiale du Moyen-Age oriental.
Le merveilleux n'est plus alors un simple aromate agréable, mais le moyen de surmonter l'obstacle. L'impossibilité sociale d'être dans un même lieu est vaincue par le merveilleux. Les djinns permettent aux jeunes gens de se voir, de se rencontrer, de convoler. Les héros mènent jusqu'à la grossesse de Dame Lune-des-Lunes une vie conjugale. Leur existence est coupée en deux : le jour l'homme et la femme vivent dans deux mondes qui ne communiquent pas, la nuit, la séparation se dissout grâce au merveilleux. Pour l'auteur, ou les auteurs: de ce conte, l'homme et le femme sont faits pour se côtoyer. Or la princesse qui représente toutes ses congénères paraît retirer du monde des hommes qu'elle ne peut même pas rejoindre par le mariage. Page 149, « Malheureusement pour elle, on la gardait recluse, au regard d'autrui, de sorte qu 'elle n'avait nul moyen d'aller au-devant de lui » et page 150, « Le khalife se souciait peu de la voir mariée, car son amour paternel la désirait près de lui. ». La jeune fille n'a d'autre avenir que de rester enfermée dans sa prison dorée, invisible, totalement retirée du monde, exclue de toute vie sociale. Aussi sans démentir une vision de la liberté amoureuse dans les contes, pouvons-nous élaborer une autre piste de lecture, celle d'un livre qui traite surtout de la condition de la femme.
Il existe deux idéologies affirmées dans les Mille et une nuits : une certaine misogynie ou peut-être simplement la manifestation de la condition féminine dans le Moyen-Age musulman (bien que le sage persan défenseur de la liberté de mouvement de Dame Lune-des-Lunes soit dit « aimant l'islam » page 178) et celle de la défense du statut de la femme à travers la monogamie. Nous commencerons notre étude par cette dernière.
ETAT DES LIEUX :
de la monogamie au rejet de toutes les formes de polygamies
Dans la plupart des contes, l'amour que ressentent les deux héros l'un pour l'autre favorise la monogamie. Mais celle-ci est en contradiction avec les harems, ces « lieux réservés aux femmes » et la permission de l'Islam pour la polygamie limitée à quatre épouses. Néanmoins par « dans la dynamique du récit », les héros sous l'emprise d'une passion exclusive favorise la monogamie et les adversaires (qui rappellent les barbons des comédies classiques) sont plutôt adeptes de la polygamie. Par conséquent, les contes valorisent la première au dépend de la deuxième. Deux passages exemplifient cette idée. Dans « Le mariage par ouïe-dire », non seulement la jeune femme du peuple de la mer affirme à son mari « ...si tu ne m'avais préférée à toutes tes femmes, tes concubines, tes servantes et tes favorites, je ne serais pas restée une seule heure sous ton toit » T.3, P. 133, mais même le ciel, ou la nature, est favorable à la monogamie, puisque le héros n'a pas de fils tant qu'il a plusieurs épouses. Le passage d'un type de mariage à l'autre est déterminant pour accéder au merveilleux peuple de la mer.
L'autre exemple est traité non pas à titre individuel, mais à l'échelle de la société. Dans « Le khalife et le fou », tout comme le mari s'est engagé par contrat à ne regarder aucune servante et donc par extension implicite aucune femme, le narrateur et son épouse signent un contrat dans lequel est stipulé qu'aucun ne parlera à quelqu'un de l'autre sexe sous peine d'être battu.
Mais cette affirmation du bienfait de la monogamie est contredite par la voix de la société incarnée par le khalife (T.4, P.269) : ...quoi que fasse l'homme, son épouse ne peut s'arroger sur lui une autorité du genre que ta fille a cru bon de se donner : cette conduite [le battre] est simplement criminelle et viole la loi de Mouhammad. Ce jeune marié pourrait faire couler le sang de sa femme : personne n'y trouverait rien à redire et encore moins à réclamer vengeance. Lui qui pourrait la tuer de sa propre main n'est pas tenu de lui pardonner... Tout ce que le jeune homme voudra faire de ta fille, il y sera autorisé, car elle s'en est prise à lui injustement et en ennemi […] Traite comme tu veux ta récente épouse, tue-la ou pardonne-lui. La décision est entre tes mains, à toi seul. » Que le jeune homme ait rompu le contrat, qu'il mérite ou non un tel châtiment, n'est plus important. Quand le khalife s'exprime, il affirme l'infériorité de la femme, sa dépendance totale vis-à-vis de son mari. Celui-ci ayant presque droit de vie et de mort simplement, parce qu'il est son époux. La loi elle-même se retire face à la toute puissance du mari : « La décision est entre tes mains, à toi seul. » Non seulement la jeune femme n'a pas le droit d'être jalouse, ni possessive, mais elle ne peut connaître que la soumission. L'égalité contenue dans le mot « union » est un leurre, n’implique pas l’égalité des parties. D'autre part ce qui est valable pour l'épouse du « Le khalife et le fou » vaut pour toutes les autres femmes des autres contes.
La sévérité des peines concernant l'adultère est significative et justifie l'isolement et la claustration. Dans « Le portefaix et les dames », l'ifrite condamne la jeune héroïne à la flagellation, à l'amputation des mains avec par voie de conséquence la mort. Il affirme « Sache, ô fils des hommes, que d'après la loi qui gouverne le peuple des ifrites, toute femme qui nous a trompés est réputée de commerce illicite. Comme il serait imprudent de la laisser en vie, nous nous en débarrassons aussitôt. » L'adultère entraîne l'exclusion de la femme et donc la mort. La règle des ifrites ressemble étrangement à celle de la société des contes. Comme dans « Le khalife et le fou », l'idée de la femme-ennemie apparaît et tuer cette dernière est le meilleur moyen de résoudre le problème.
Dans le récit de la deuxième dame du même conte, la soumission s'élève d'un cran. La punition est l'enfermement dans un cachot souterrain pour le reste de sa vie et la transformation en chienne (avec toutes les connotations de ce terme), puisque l'héroïne a eu le malheur de contrevenir aux ordres donnés par l'ifrite. Nul doute que ce dernier exprime la voix de la société. Dans ce récit, nous retrouvons les clauses du mariage monogamique, mais de façon unilatérale. Le mari rajoute une clause d'exclusivité sur sa femme (comme si elle était un bien) sans être soumis à la même règle. L'égalité du mariage est rompue par l'unilatéralité et la duperie. D'autre part, par la suite, nous apprendrons que toute action de la dame doit être soumise à l'approbation de son mari « ...ne jamais rien faire sans nous en avertir... » (T.1, P.405). Enfin toujours dans le même conte la forme masculine des mots (dans la traduction) « ton partenaire », « un autre partenaire » et « amant » (T1,P.397) laisse supposer que le mari est en droit, par ennui de sa femme, d'avoir une relation adultérine homosexuel, ce qui semble être pour l'épouse, réduite au rôle d'amante délaissée, un camouflet : elle ne sert plus à rien et pourrait en tant que femme disparaître de la société.
Un autre conte met en scène un mépris de la femme par un père pour qui sa fille ne sert qu'à lui permettre d'avoir un gendre, qui deviendra son fils, son héritier. Dans l'histoire du médecin juif, un père tient ces propos à son futur beau fils : « Tous mes biens tomberont en ta possession; la dot que tu versera pour avoir ma fille te reviendra un jour […] tu auras chez moi les privilèges d'un véritable fils. » (T.2,P.232). Il ne s'agit plus de l'adoption d'un fils, mais de la dépossession des biens de la fille et de son statut d'héritière. (N'oublions pas que la dot est la sécurité des femmes musulmanes). D'ailleurs quelques pages auparavant le médecin juif avait remarqué la main coupée du gendre, stigmate des voleurs. (T.2, P.213) « ... je m'aperçus qu'il lui manquait la main droite, récemment coupée : je m'expliquai son état de faiblesse lors de ma première visite. ». La main coupée, symbole de l'usurpation de l'héritage de la femme par l'homme, entraîne chez le voleur une « faiblesse » : un léger malaise, une insatisfaction qui ressemble étrangement à un remords.
REMORDS LANCINANT DE L’HOMME ?
Si prendre la place du khalife, même avec sa permission, est un façon de renverser les codes sociaux et de permettre à un marchand ruiné d'avoir la vie luxueuse du monarque, nul doute que le destin de Dja'far dans « Le sage persan » relève du même procédé. Dja'far est la voix de la société, puisqu'il est le vizir, le garant des règles sans pouvoir avoir la mansuétude du khalife. Pour expliquer qu'Aladin et Lune-des-Lunes « ne survivraient à l'absence de l'être aimé », que si l'homme et la femme sont séparés, la société est en profond déséquilibre, « Le sage persan » va permettre à Dja'far de vivre la vie d'une femme en lui donnant un corps féminin. La description de l’existence menée ainsi et des sentiments du vizir ne permettent pas de douter de la présence du féminisme dans les contes. « Il ne lui reste plus qu'à se faire monter matin et soir, même contre [s]on gré, et à [se] trouver recroquevillé sous les coups de boutoir d'un fils de pécheur [son mari] » (T.1, P.186- 188). Mère des sept enfants de ce dernier , Dja'far « endura tout : les douleurs de la conception, les affres de l'enfantement, les fatigues consécutives à l'éducation des enfants et des soins ménagers, les peines que lui infligeaient les façons rustiques du fils du pécheur. » Si les douleurs de l'enfantement sont incontournables pour une femme au Moyen-Age, le fait d'être considérée comme un objet sexuel par son mari est dépendant du choix d'une société en ce qui concerne le statut et la vision de la femme.
Ainsi, si de façon superficielle Les Mille et une nuit sont la voix de la société musulmane sur un certain rôle inférieur de la femme, le merveilleux permet-il d'entendre une autre voix s'élevant contre la soumission de la femme à l'homme (père ou époux) et la séparation des sexes dans la vie quotidienne. L'aventure de Dja'far doit se comprendre sous cet éclairage. Le personnage a le mauvais rôle. Il incarne la rigueur de la société. Mais le merveilleux (la transformation en femme) lui permet de connaître de l'intérieur la vie d'une femme et plus exactement ses souffrances. Mais non seulement les contes s'insurgent contre le statut de la femme, mais ils nous en donnent la genèse.
INEFFACABLE PASSE
Shéhérazade déclare, après avoir narré sa dernière histoire : « Je t'ai rapporté tous les récits qui nous ont précédés sur cette terre, les exhortations de ceux qui ont vécu avant nous. » Les contes se situent dans un cadre spatio-temporel strict, ils mettent en scène une civilisation précise fondée sur le Coran. Pourtant les références au monde non musulman sont présentes elles aussi. Dans « Le Prince et la goule » et « Le royaume de la mer », on évoque Salomon, fils de David. Dans le premier de ces contes, on précise que le puits est un vestige romain. Mais surtout on parle de l'ancien temps : « un vieux puits » (T.1, P.206), « une salle en ruine (« Le Prince et la goule »), « un puits que l'on avait creusé dans l'ancien temps » (T.1, P. 293). Dans « Un mariage par ouïe-dire , le héros Badr, fils du peuple de la mer, est décrit connaissant « les chroniques du passé, le Qoran, la langue que l'on parlait et celle qu'on avait parlé » (T.3, P.131).
Ce temps passé peut être bien sûr le « Il était une fois des contes ». Mais la présence des références hébraïques et romaines lui donne plus de réalité. Les auteurs des contes semblent se situer dans un passé symbolique et en même temps dans un passé historique. Comment résoudre cette quadrature du cercle? Tout simplement en supposant qu'ils décrivent un événement qui a eu lieu, mais qui est resté dans les mémoires sous une forme symbolique. Le statut des femmes a bien été modifié, mais ce changement s'est perdu dans les méandres de la mémoire et il ne peut ressurgir que métamorphosé par l'inconscient collectif (tout comme le travail du rêve décrit par Freud).
Peut-être en avons-nous une illustration dans le récit de la première dame : « Je jure, par Celui qui a créé les cieux, de t'enfermer pour le restant de tes jours au fond d'un cachot souterrain si tu as le malheur de contrevenir aux ordres que je vais de donner. », lui dit l'ifrite page 384 du tome 1. Il y a certes un sens littéral, mais peut-être également un sens métaphorique. Le cachot souterrain serait le lieu de l'inconscient où l'on rejette ce que l'on veut oublier, ce que l'on ose pas faire disparaître complètement. D'ailleurs n'est-ce pas ce qui arrive à bon nombre de femmes des Les Nuits : elles sont transformées en animaux, ce qui est une manière de ne plus les entendre sans les faire disparaître, sans les tuer? N'est-ce pas également ce qui est arrivé à un moment donné dans toutes les civilisations : la femme au foyer, soumise à son mari et murée dans sa maison, le gynécée, n'était-ce pas un moyen de faire disparaître cette dernière de la cité sans moyen extrême ? L'idée du cachot souterrain est intéressante, car le monde en-dessous de la terre est invisible, mais présent. La crypte est un lieu important dans les histoires du deuxième et troisième derviches (pages 277-8, 333 et suivantes). Les contes nous narrent donc d'une manière symbolique un événement passé, mais lequel ?
LE DEPOUILLEMENT
Le conte « Le Prince et la goule » suivi du «Roi des îles noires » est un exemple d'un conte traditionnel : deux femmes (la goule et la cousine ) projettent de nuire au héros par la perfidie. Le récit mettant en scène la cousine rappelle le conte enchâssant de Schéhérazade relatant un adultère avec un esclave noir. Mais quelques détails permettent de douter d'une lecture aussi limpide. Nous retrouvons le thème du passé. Le maître des poissons est selon l’histoire sans doute un membre d'une peuplade ancienne anéantie par Dieu pour avoir désobéi à son prophète (note page 157) et il est noir comme la pierre. Il est présenté sous un aspect rébarbatif, mais en réalité il sauve la vie des hommes transformés en poissons en empêchant le roi d'effectuer un acte de cannibalisme. D'autre part le roi des îles porte une couronne d'or pareille à celle des pharaons et est vêtu à la mode des anciens égyptiens. Le conte se situe donc avant ou au moment de la montée de l'Islam. Enfin l'aspect symbolique est accrédité par l'émergence d'un lac inconnu de tous.
Le jeune homme est prisonnier d'un palais, tombeau de pierres noires scellées entre elles par des capons de fer et a les jambes enchâssées dans un socle de pierre noire. Or cette dernière en pays musulman évoque forcément la Kaaba. Si on lit simplement les indices, on pourrait dire qu'il s'agit d'un prince d'avant l'Islam qui a perdu l'usage de ses jambes sous la loi musulmane. Or les personnes à qui on a enlevé le droit à la libre circulation, ce sont les femmes. Y a-t-il des détails qui permettraient de déceler sous le personnage du roi des îles noires, un archétype de la femme? Peut-être. Tout d 'abord la circulation. Alors que sa femme se déplace dans la ville et jusqu'au faux tombeau et que la goule se promène seule, le roi est obligé de s'aventurer dehors la nuit. Autrement il est confiné dans un palais de pierres noires dont l'extérieur ressemble à une prison et l'intérieur, à un palais oriental et même à un harem. D'autre part son sauveur le découvre, non dans la salle principale, mais dans une pièce attenante qui fait penser au quartier des femmes.
La description du jeune homme n'insiste pas sur sa virilité. Il est jeune, imberbe (« un duvet aux doux reflets »), le teint rose agrémenté d'un grain de beauté. Mais surtout il est décrit comme asexué. La pierre l'enchâsse à partir de la taille. Sa femme au contraire a des caractéristiques masculines. Le glaive du roi peut fort bien être un symbole phallique. L'épouse s'en ceint pour se rendre chez son amant. Le roi, au contraire, après s'en être servi pour blesser au cou, et non mortellement, son rival, laisse l'épée pour que sa conjointe puisse la reprendre. Ainsi le roi est-il décrit comme asexué et la femme, par le symbole du sabre et de la circulation, avec des signes masculins. Enfin la grande amitié que le jeune homme ressent envers son sauveur, le choix de le suivre dans son palais en abandonnant son trône (malgré l'alibi de l'adoption et son mariage avec la fille du pécheur) en font un personnage soit homosexuel, soit féminin.
Les circonstances de l'adultère paraissent également étranges, si l'on dépasse le thème peu satisfaisant de la femme esclave de ses sens. Tous les détails insistent sur l'aspect sordide de la relation : la misère de la maison « matelas de roseaux », « haillons d'étoffe », les allusions à la sexualité « l'orgie avec les fils de mes oncles » ou « le prix des qualités viriles du noir ». Cette dernière expression pourrait être une allusion à des relations payantes : la jeune femme ayant des relations avec un prostitué, l'aspect sordide évoquant une maison de passe et le faux tombeau ultérieur, l'habitation d'une concubine. Cela expliquerait l'attitude surprenante de la reine quémandant un peu de nourriture et de boissons et se contentant de ragottons. Cela constituerait soit un comportement masochiste, soit une métaphore de relations sexuelles limitées à l'acte. Quel femme pourrait dans l'Antiquité et au Moyen-Age avoir la possibilité matérielle de se conduire ainsi, alors qu'il s'agit d'un comportement relativement fréquent (l'adultère, la maison de passe, l'installation d'une concubine...) pour un homme ? Mais on ne peut déterminer si la reine a avec le noir des relations hétérosexuelles (les sexes des trois personnages étant inversés) ou homosexuelles (le noir restant un homme). Enfin le thème de la mer (les îles, le lac...) renvoie selon Bachelard à la femme. Les poissons seraient la métaphore de femmes ayant eu une certaine liberté, se l'ayant fait confisquer par la contrainte (par la pierre noire), puis renonçant par la contrainte à la vie publique (abandon du trône).
Le « Roi des îles noires » nous présente le point de vue de la femme, le conte du troisième derviche nous fait partager celui de l'homme assistant impuissant à la victoire de la suprématie masculine.
L'ASSASSIN AMOUREUX, « maladresses » conjugales !
(T.1, P.331), un jeune roi tue selon la prédiction l'adolescent qu'il s'était juré de protéger. Pasolini a situé ce conte dans le domaine de l 'homosexualité, voire de la pédérastie. Et il est vrai que l'ambiance de cette histoire est celle du marivaudage, de la relation amoureuse comme le montrent la jeunesse et la beauté du plus jeune, l'évolution des sentiments, les rites de séduction orientaux des jeux et des repas, ainsi que les multiples allusions à la couche du garçon. P. 337, le roi tient compagnie au jeune homme « jusqu'à la nuit close, en s'efforçant de [se] rendre agréable [à ses] yeux […]. Enfin il s'endormit et j'eus [l’idée] de le couvrir avant de m'étendre à mon tour auprès de lui [...] Réveillé [je] le tirai avec douceur du sommeil . » D'ailleurs lorsque le futur meurtrier fait la narration de la vie menée pendant les cinquante journées, il précise « au long des jours et des nuits ». Le dernier soir le narrateur prépare à l'adolescent « un lit moelleux » qui sera celui de sa mort. Il semble évident qu'une connotation sexuelle existe dans le conte. La question étant de déterminer si le cadet est une fille ou un garçon. La prédestination semble indiquer la première hypothèse : la précision de la date (15 ans), la qualité de roi du narrateur (épouser le roi ou fils de roi des contes). L'acte sexuel à travers le symbolisme du meurtre laisse supposer un moment précis s'opposant dans sa brutalité au flirt précédent. Il pourrait s'agir d'une pénétration anale, mais cette hypothèse s'accorde moins avec le cadre spatio-temporel, l'ambiance de marivaudage de l'histoire et surtout la description de l'acte. La préparation de la soirée du meurtre évoque plutôt un personnage féminin lors de sa nuit de noce. Lorsque le garçon demande au narrateur : « Ouvre-moi un melon et recueilles-en le jus dans lequel tu feras fondre une bonne dose de sucre candis », le fruit peut être une métaphore érotique pour la vulve, le jus, pour l'humidité féminine, le jus pour le sperme, le couteau pour le phallus et la mort pour la pénétration. A travers cette métaphore, il apparaît que l'acte sexuel était consenti et même attendu par la jeune femme. Ce n'était pas un viol prémédité. Pourtant la maladresse du héros va transformer ce qui aurait dû être un plaisir en crime. Maladresse attestée par la phrase : « en équilibre, avec trop de hâte, mon pied glissa, je trébuchais et m'abattis de tout mon long, le couteau à la main, sur le corps de l'adolescent. La lame s'enfonça dans son cœur. Il mourut à l'instant même ». Ce changement entre le marivaudage et l'acte lui-même rappelle la chute de l'Homme dans la Bible. L'harmonie qui existait entre les premiers parents fut changée après la péché originel en une volonté de possession, de domination et de pouvoir d'Adam sur Eve. Le viol, les brutalités sexuelles, le désir d'humilier l'autre, non plus aimé, mais possédé, est une conséquence du péché originel, non une caractéristique de la nature humaine. (D'ailleurs l'île se rattache au continent par le retrait de la mer, élément qui symbolise généralement la femme). Le narrateur n'a pas désiré cette prise de pouvoir, cette domination de l'homme sur la femme par la force dans l'acte sexuel, elle s'est imposée à lui comme une maladresse. Mais une fois là, ce pouvoir lui paraît évident. Il estime que c'était la destinée promise à la femme de par sa nature. Il regrette à peine son acte, ce qui n'est pas le cas des dix jeunes hommes borgnes du conte que nous allons étudier à présent.
Dans « Les dix borgnes » , nous retrouvons un contexte de paradis musulman ou de harem oriental. Le héros transporté dans un pays luxueux et raffiné où quarante femmes sont prêtes à combler tous ses désirs ne peut que se féliciter de cette polygamie, d'autant que les jeunes femmes sont enchantées de la situation, tout à la joie du héros, sans qu'une ombre de jalousie n'obscurcisse cette vie idyllique. Ce dernier détail permet d'affirmer que nous sommes dans le symbolique sans une ombre de réalisme. C'est l'idée que se fait un homme de la polygamie et surtout du harem. Cette vision sera infirmée par la découverte de la pièce secrète. Le coup de pied éborgnant le narrateur sera le démenti de ce harem fantasmé. Les cendres, symbole de deuil, de repentir, manifestent le regret d'avoir détérioré une relation. Ce gynécée oriental de rêve est vécu comme tel à condition de ne pas ouvrir la porte secrète. Le cheval devient le symbole de la femme libre (on peut penser aux Amazones). L'équidé accepte de se laisser monter (métaphore de l'acte sexuel), mais ne veut pas obéir et les éborgnements sont la conséquence de ce refus. La Pléiade page 128 : « ...je fis sortir le cheval hors du château et le montai. Mais il ne voulut plus bouger de place. Je le talonnai. Il resta immobile . Furieux, je saisis la cravache et le battit. » La violence et la domination rompent l'harmonie entre les deux sexes au désespoir des onze borgnes. Les raisons de l'hostilité entre l'homme et la femme ne se sont dissoutes au cours des temps, mais ont perduré et sont inscrites en filigrane dans les récits.
RESIGNATION FEMININE vs PEUR MASCULINE
Le conte de Djoullanar, puis de son fils Badr évoque aussi le thème de la nostalgie de relations harmonieuses entres hommes et femmes. La deuxième partie, celle de Badr, met en scène une inversion des coutumes sociales : la reine achète son amant, mais également des préjugés de la société du Moyen Orient de cette époque : les femmes sont plus ou moins des sorcières qui transforment les hommes en animaux, la simple mise en présence d'un homme inconnu est un péché pour ces dernières. La première partie est plus intéressante, puisque nous assistons à la sortie volontaire de l'état de femme libre pour accéder à celui de concubine de luxe. Le peuple de la mer dont le port d'accès est l'île de la lune (deux symboles féminins) représente la Femme libre. Le statut de la princesse Djoullamar en est un signe. Ses réactions face à la polygamie du roi exprime le refus teinté d'une certaine résignation de sa nouvelle condition : le mutisme (que l'on songe à l'absence de littérature féminine au cours des siècles), l'imposition ultérieure de la monogamie au roi, la virginité de la jeune femme malgré son statut antérieur d'esclave. Celle-ci doit être interprétée au sens métaphorique comme une inversion de la femme objet sexuel. La future reine va certifier à sa famille qu'elle est traitée dignement, avec respect et honneur par son époux, c'est-à-dire mieux que les épouses ou concubines du harem.
Mais ses affirmations semblent suspectes. Djoullanar se met à aimer son vieil époux , quand elle découvre qu'elle est enceinte. Fâchée avec son frère, elle ne peut retourner vers le peuple de la mer. Si elle s'enfuyait, elle ne serait aux yeux de tous qu'une mère célibataire (ce qui est infamant à l'époque). Elle préfère être la concubine préférée et unique du roi et la mère du futur souverain. Ce qui a assujetti les femmes selon ce conte est la naissance d'un enfant et le désir de lui donner la meilleure position sociale. Mais ce qui conduit l'héroïne à se soumettre au patriarcat n'est pas l'amour d'un homme, mais toujours selon le conte la dispute avec un frère, l'impossibilité de revenir à la situation antérieure, vers le peuple de la mer. Le récit enchâssant nous décrit la réaction d'un roi usant de ce pouvoir patriarcal.
Etonnant récit que le conte mettant en scène Schéhérazade. Un roi tout puissant qui règne sur son pays et son harem se voit préférer un esclave méprisant la reine qui ne s'en offense pas. Le roi est non seulement trompé, mais bafoué jusque dans ses qualités. Nul doute que l'époux de la conteuse n'est pas plus grossier que Mas'oud, l'amant esclave, et sans doute est-il plus raffiné. D'un côté les titres d'épouse et de reine avec le respect que ces dénominations impliquent, de l'autre des injures sexistes : « ma petite maquerelle », « mon petit trou », pourtant ce sont ces dernières qui l'emportent. Plus étonnant est la réaction des deux rois : colère et résignation. Quel roi ne condamnerait pas à mort la reine, et surtout les esclaves? Autres interrogations? Pourquoi les ébats amoureux ont-ils lieu dans les jardins intérieurs du palais, mais à l'extérieur du harem, alors qu'il aurait été si simple et pas plus irréaliste d'introduire Mas'oud dans le quartier des femmes? Pourquoi celui-ci tombe-t-il, au sens propre, d'un arbre, comme de nulle part? Comment, surtout dans un palais, et plus encore dans le harem, où tout se sait, des hommes peuvent-ils se fondre dans la foule des femmes, même en se déguisant? Toutes ces questions montrent que le conte enchâssant n'est pas réaliste, il est la mise en récit de la peur de la part d'un époux que l'enfermement ne puissent le préserver de l'adultère et la certitude que rien ne peut éviter une rencontre avec un rival.
L’ENNEMI INTERIEUR
Mais une autre lecture complémentaire est possible. Lorsque nous lisons le conte, nous ne pouvons nous empêcher de penser aux eunuques et nous savons que dans l'empire ottoman les esclaves noirs étaient émasculés, tandis que les blancs étaient rendus impuissants. En ce cas pourquoi la solution du souverain à l'adultère ne serait pas de condamner les eunuques et de les remplacer par des femmes? Tout simplement, parce que ce ne serait pas une solution. On peut se demander si la grande revanche des femmes enfermées dans des harems, interdites de sortie sans voile, sans duègne, interdites de vie publique en raison du risque de promiscuité et de relations sexuelles avec des hommes, n'est pas de vivre dans une société qui a érigé, d'une manière voilée, cryptée, comme symbole d'une civilisation, une série de contes dont le plus connu relate un adultère dont les deux amants sont des femmes. Ces dernières sont représentées par des eunuques émasculés. Cette lecture explique l'apparition de Mas'oud tombant de l'arbre. Pour le roi, c'est la découverte de désir et plaisir féminins autonomes qui ne peuvent être pas enfermés entre des murs. Dans ce conte, le lesbianisme n'est qu'un moyen de revendiquer une liberté de mouvement et Mas'oud se jouant des murs est le symbole de cette émancipation. (Il est également étonnant que le narrateur de « L’intendant » ou « L'inspecteur des cuisines » p.184 ou 228 dans la Pléiade puisse séjourner dix ans dans le harem du Khalife, comme un superbe pied de nez à la sacro-sainte séparation des sexes.). Au contraire le long conte « Visage de l'amour » prend en compte la dimension homosexuelle et ne se réduit pas à une révolte, toute fondamentale soit-elle, de l'enfermement.
PLURALITE DES VISAGES DE L'AMOUR
Le pluriel est important, car le conte nous en montre trois sortes : celui entre deux personnes différentes, celui entre deux personnes du même sexe et celui que l'on peut qualifier d'inceste transgénérationnel.
Le premier entre le garçon Lune du Temps et Clair de Lune reprend les thèmes déjà abordés : la nécessité du surnaturel (les deux ifrites) pour que la rencontre ait lieu en raison de la séparation des sexes, la totale égalité entre les deux jeunes gens : égalité de droit et de statut de l'homme et de la femme, qui est représentée par leur ressemblance physique, similitude de destin et refus d'un mariage arrangé. Ce sont deux êtres libres qui se sont reconnus comme égaux.
Le deuxième visage est l'amour de Dame Clair de Lune envers Dame Vie des Âmes. Sous le prétexte du départ de son époux, la jeune femme se déguise en homme, prend la charge de sultan et le commandement du pays et des armées, puis épouse la fille du sultan Armanous. Une fois l'effet de surprise passé, un marché est passé entre les deux femmes pour rendre ce mariage crédible aux yeux de tous. Mais sous couvert du nom de sœur, le conte insiste sur la joie d'être ensemble le jour et la nuit...Page 304 « Dame Vie des Âmes qui commençait à aimer son nouvel époux » Que sont les consolations qui suivent l'affliction d'une nuit de noces non consommée? Toujours à la même page: «... de mon côté je t'aime vivement et le désir de toi est entré dans mon cœur », « Dame de Vie [qui] l'aimait et la désirait passionnément en fut touchée dans son cœur et, bondissant à son côté, elle la serra très fort dans ses bras... ». Page 306 : « ...elles s'endormirent comme deux sœurs qu'une bonne espièglerie aurait égayé », après avoir utilisé un subterfuge pour le linge attestant la rupture de l'hymen lors de la nuit de noces. Le retour de l'époux n'apportera aucun changement, puisque les deux jeunes femmes continueront à vivre ensemble et à s'aimer « comme des sœurs ». Ces passages peuvent bénéficier de lecture différentes : une littérale qui ne voit en cette amitié qu'un moyen de renforcer l'amour de l'époux. La bonne entente dans le harem permet de se consacrer entièrement au bonheur du sultan. Mais n'est-ce pas oublier l'avertissement de « La Tisserande des nuits » ?. La seconde lecture met à jour des relations lesbiennes sous couvert d'une simple amitié.
Le troisième visage de l'amour : celui que ressentirait les deux Dames pour le fils de leur amie sans réciprocité. Il diffère totalement des deux autres pour la violence et le pouvoir qu'il induit. Alors que les deux premières histoires se passaient dans la sérénité et l'harmonie entre les personnages, la troisième partie du conte dévoile des sentiments hostiles unilatéraux, d'une violence qui induit la coercition et qui se transforment en haine devant le refus de l'autre. Ce double amour est étrange : pourquoi les deux Dames éprouvent-elles en même temps un amour « impur » et « pernicieux » pour le fils de leur amie? Cette troisième partie pourraient être un retour à une morale musulmane : ces femmes trop libres dont l'une se déguise en homme et assume les fonctions du sultan auraient suivi leur pente naturelle vers la luxure et l'impureté. Nous préférons une autre lecture. L'amour pour le fils de l'amie serait la version « refoulée » de l'histoire précédente et non son prolongement. Au lieu de s'aimer de façon consciente et sans arrière-pensée, les deux Dames se désireraient sans se l'avouer et transféreraient (au sens freudien du terme) ce désir sur le fils (puisque l'amour hétérosexuel même coupable a une existence contrairement à l'homosexualité féminine qui « n’est » pas et se limite aux fantasmes masculins). L'opposition à ce désir engendre alors une haine violente à l'égard de l'objet du transfert et d'autant plus farouche que l’attirance n'est pas avouée. Haine qui disparaît d'ailleurs sans véritable raison à la fin du conte, lors du mariage du jeune homme.
Les Mille et une nuits mettent en scène la difficile condition de la femme dans la société musulmane, la nostalgie occasionnée par la séparation des deux sexes. Mais un livre peu connu est un hymne à la femme libre des temps anciens idéalisés par les auteurs et , sans doute, les lecteurs des contes : Simdbad le terrien.
SIMDBAD LE TERRIEN
Surprenant récit que celui de Simdbad le terrien qui n'a pas eu la même fortune que son pendant Simdbad le marin. Dans le premier texte, nous retrouvons l'imaginaire d'une société féminine qui n'a peut-être pas paru moins insensée que le peuple de la mer. Dans ce long récit, Simdbad tente de séduire une jeune oiselle et de la soumettre à la condition de la femme de son époque, puis il va visiter le pays d'origine de la jeune fille, une contrée où les hommes sont exclus.
La situation initiale, dans le premier chapitre, rappelle les autres contes avec la classique dilapidation de la fortune, mais elle se décentre immédiatement vers l'imaginaire avec la contrée verdoyante, le verger fructueux qui évoque aussi bien le jardin d'Eden que le paradis musulman. Le héros va pénétrer dans un monde magique en plongeant dans un lac (La ressemblance avec l'autre-monde celtique est-elle vraiment fortuite?). L'univers qu'il va rencontrer semble un retour en arrière, en ce temps d'avant l'Islam, ce temps que l'on a voulu oublier, mais que l'on a surtout déformer, mélangeant la réalité des personnes, des faits de civilisation pré-islamique et l'imaginaire des djinns et des démons. Les cultures antérieures à l'Islam sont liées à Satan et à ses légions. Page 70, les jeunes femmes du château ont, nous dit l'une d'elles, « des rois pour ancêtres. Notre père, l'un des souverains qui règnent sur le peuple des djinns, a sous ses ordres des soldats et des auxiliaires de la race des Satans rebelles aussi bien que de leur race. Il compte parmi ses frères deux Anciensqui connaissent à la perfection l’art de la magie et de la divination ». Dans les chapitres suivants, le pays de Wâq est un lieu régi par des femmes et ne « vivent en ces contrées que des djinns, des Satans, des Esprits rebelles, des magiciens, des ogres, tous êtres d'exception » page170. Page 191, il est caractérisé comme le « pays où personne de la race des hommes n'avait réussi jusqu'ici à pénétrer ». Pourtant le pays est géré par des femmes. L'expression « race des hommes » est à prendre de manière restrictive. Les hommes sont les êtres masculins, les femmes, dans ce conte précisément, faisant partie du groupe des djinns et des Satans. (Une nouvelle fois, posons-nous la question : la similitude avec la diabolisation des prêtresses celtiques ou les Rakssassa hindous est-elle fortuite? ). Dans les passages cités, la séparation entre la culture musulmane et une civilisation féminine purement symbolique est manifestée par l'éloignement des îles de Wâq, l'absence et l'ignorance des hommes. Dans les lignes mettant en scène le père à la petite tête (pages 173 et 177), c'est le thème de la grotte souterraine, de la crypte qui indique, non plus l'éloignement, mais le caractère caché, presque occulte au sens étymologique du mot.
Deux autres thèmes sont communs aux Mille et une nuits. Tout d'abord la dépendance de la femme à l'homme. L'ouvrage oppose celle-ci à la liberté des femmes de Wâq du Wâq qui sont célibataires et exercent le métier des armes. L'interdiction aux êtres masculins de pénétrer dans ce pays s'explique alors par le désir de conserver l'indépendance des femmes (la combinaison mariage-autonomie de la femme semblant inconcevable pour le(s) auteur(s) des contes ou renvoyant à une époque révolue). L'armée du pays est composée de « filles pucelles » qui gardent les ports et chassent. Les page 184,186, 194, évoquent ces nuées de femmes guerrières, ce qui rappellent le mythe des Amazones et la semi-vérité de Baodicée, mais assez peu le japon (qui serait la réalité historique du pays de Wâq). Sans doute est-ce parce que cette contrée est le regret d'une époque mythique où la femme était l'égale de l'homme et non un pays réel.
La crainte du père à la petite tête qui refuse toute présence masculine est loin d'être injustifiée, puisque le moyen choisi par Hassane pour conquérir la femme aimée est de lui enlever son manteau de plumes. A la fin du roman, puisqu'une similitude s'établit entre l'épouse du héros et la reine lorsqu'il déclare « ...il n'est personne qui puisse à ce point ressembler à mon épouse » page 221, on peut supposer qu'il y eut également similitude de conséquences lors de la disparition du manteau de plumes. La première se marie et a deux enfants, la deuxième, est enchaînée, garrotée et a les pieds entravés, tandis qu'Hassane siège sur un trône (page 268). Même si par la suite elle est libérée, le lecteur ne peut que rapprocher cet épisode du conte du roi des îles noires (le jeune homme dont les pieds étaient enchâssés dans une pierre noire). Le mariage correspond à la soumission à la société musulmane du Moyen-Age et donc à la perte de la liberté de mouvement et à la toute puissance de l'époux symbolisé par le trône.
Mais que représente le vêtement de plumes qui transforme la jeune fille en oiselle? Dans toutes les civilisations, l'oiseau symbolise la liberté. On peut s'arrêter à cette explication, mais on peut également confronter le conte au mythe judéo-chrétien, admis par l'Islam, de la chute de l'Homme. Le revêtement de plumes correspondrait alors à l'état de grâce adamique donnant une égalité de droit et de fait au couple originel. Sa perte transforme l'archétype de la société du jardin d'Eden en civilisation patriarcale.
Deux passages posent question dans ce roman. Tout d'abord on peut s'interroger sur la véritable identité du pays de Wâq : est-ce une contrée de femmes hétérosexuelles qui refusent le patriarcat ou est-ce une nation de lesbiennes? Les différentes affirmations revendiquant toutes les nécessités du couple (pages 104 et 268) ne permettent pas de trancher. Même la phrase « Si nous étions sûres que les filles fussent capables de se passer de garçons... » est sujette à interprétation. La nécessité d'êtres masculins est-elle affective ou obligatoire à la procréation pour que la population de s'éteigne pas faute d'enfant? La venue tous les mois au début de chaque lune (ce qui peut évoquer le moment de l'ovulation) peut correspondre à ce besoin démographique.
Le deuxième point surprenant est le port du voile. Dans ce pays où nul homme ne pénètre, quel en est la signification? Certes page 229, le récit évoque la raison traditionnelle . A la venue d'Hassane, la reine s'exclame « On pourra colporter désormais qu'un audacieux de son espèce (Hassane fils des fils d'Adam) a pu souiller notre sol et contempler impunément nos visages ». Mais quelques pages plus haut (pages 189, 198, et 209), les femmes portent déjà un voile. Est-ce pour les identifier comme femmes musulmanes et indiquer que les habitantes du pays de Wâq ne sont ni des oiselles, ni des étrangères, mais le symbole d'un état antérieur de la condition de la femme? Ou le voile a-t-il le même genre de signification que pour les Touaregs par exemple?