Le Seigneur des anneaux
À la recherche du passé perdu
Sommaire (texte complet)
1. Les Hobbits, quand le temps jadis dévoile le temps naguère
2. Sauron, une incarnation très historique du Mal
3. La vieille forêt ou la révolte de la nature
4. Les Hauts des Galgals ou chassez le paganisme, il revient au galop
5. Tom Bombadil ou l'indifférence de l'Histoire
6. Les Ents ou les regrets du patriarcat
8. Arachne ou la tyrannie du culte de la fécondité
9. Les biscornus, ces tigres de papier
10. Les chemins des morts ou la réconciliation avec le passé
11. L' Anneau, une arme à double tranchants
12. Frodon ou de l'autre côté du miroir
13. Les Elfes ou la solitude de la perfection
14. Citations en langue originale
LE SEIGNEUR DES ANNEAUX
OU
À LA RECHERCHE DU PASSE PERDU
Les citations françaises sont tirées de l'édition
Presse Pocket t.1-1991 t,2-3-1986; les
citations d'origine se trouvent en annexe, à
la fin du chapitre. L’absence de référence
au tome signifie qu’il s’agit du tome1.
L'ouvrage de Tolkien apparaît comme un exemple de lutte contre le Mal, ce manichéisme ne cache-t-il pas un autre thème beaucoup plus fondamental? Le passé.
Il n'est pas anodin que toutes les créatures réelles ou imaginaires se battent sans beaucoup de moyens et seules contre un Mal puissant et presque omniprésent. Le succès de ce livre fut immense et l'œuvre servit de base à nombre d'autres livres, de jeux ou de cédéroms, mais il semble n'avoir jamais été égalé ni par ses imitateurs, ni par les autres ouvrages de l'auteur.
Pourquoi cet engouement? La Lutte manichéenne du Bien et du Mal. Les thèmes de la mission, du Moyen-Age mythique et fabuleux n'expliquent pas la place unique de ce livre, puisque d'autres ont utilisé des ingrédients similaires sans obtenir ni le même succès, ni la même qualité. Peut-être faut-il en rechercher l'explication, non dans ces ingrédients réutilisés à merci, mais dans les thèmes secondaires propres à l'auteur.
1. QUAND LE TEMPS JADIS DEVOILE LE TEMPS NAGUERE (Les Hobbits)
Une des innovations de Tolkien par rapport à ses sources et rarement reprise par ses imitateurs est la création des semi-hommes. Pourquoi inventer une nouvelle race d'êtres fantastiques, quand elle ressemble à s'y méprendre à celle des hommes? Malgré quelques détails pittoresques que le lecteur a tendance à oublier (l'absence de souliers, les terriers. . . ), les hobbits nous ressemblent étrangement: ils ont nos peurs, nos aspirations, nos mesquineries, notre courage...Héros malgré eux, ils allient les actions de bravoure et une peur naturelle...à des hommes. Il nous ressemble, avons-nous dit, mais peut-on les comparer à Aragorn, à Boromir? Face à ces guerriers qui trouvent leur modèle dans l'épopée (aussi bien grecque que moyenâgeuse), les semi-hommes paraissent à nous, lecteurs du XXIème siècle, beaucoup plus humains. Dans cet univers où le Mal comme le Bien ont une dimension épique, les hobbits représentent le public contemporain de l'auteur.
La mesquinerie des Sacquet de la Besace, le parapluie de Lobelia, les rêves horticoles de l'ancien, cette vie simple et campagnarde rappellent la vie villageoise anglaise de l'entre-deux guerres. D'ailleurs à la page 414 t.2, le narrateur se trahit en évoquant la sacro-sainte heure du thé: "Il ne peut pas être l'heure du thé, tout au moins dans les endroits convenables où il y a une heure du thé". Ce clin d'œil est en réalité un signe de l'ancrage de la société des hobbits dans l'Angleterre de 1920 à 1940. La Comté, avec ses auberges, son tabac et sa bière forme un lieu clos protégée du monde extérieur jusqu'à l'attaque de Sauron. Les hobbits sont sidérés quand ils apprennent que l'Ennemi peut s'être insinué dans leurs tranquilles villages p.119 t.1: "Je savais que j'avais devant moi des dangers, naturellement; mais je ne m'attendais pas à en rencontrer dans notre propre Comté [dit Frodon et Gildor lui répond] Le vaste monde vous entoure de tous côtés: vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures’’. Ce qui semblait être naturel, ancré dans une sorte d'éternité, les us et coutumes de la Comté, s'inscrit dans un lieu et un temps déterminés. Les hobbits découvrent que leur mode de vie n'est que relatif, passager et qu'il peut dépendre du monde extérieur. Cette prise de conscience est sans doute aussi brusque que celle de la précarité de la vie campagnarde anglaise et la découverte de l’influence de fascismes étrangers avant la seconde guerre mondiale. Les hobbits ont les sentiments et les réactions que Tolkien attribue (à tort ou à raison) à la classe moyenne anglaise rurale. Aussi le Iecteur s'identifie-t-il aux hobbits par Ia ressemblance d'un certain mode de vie qui, s'il a disparu, est encore inscrit dans les mémoires et par une résistance au Mal qui se rapproche d'une situation similaire encore très présente dans notre référence à l'Histoire récente.
Un autre point semble anachronique par rapport à ce passé lointain et féérique décrit dans le roman: le rationalisme. Si Sam écoute aux portes de Frodon, c'est pour entendre parler de personnages légendaires comme les Elfes. Il est caractéristique que ces créatures réelles dans le roman ne soient connues dans la Comté que sous forme de rumeurs, de légendes (p.67-8 t.1). Dans ce cas, la fermeture sur elle-même de la région n'est pas en cause, mais plutôt un rationalisme plus du XXème siècle que du Moyen-Age. Alors que les différentes races se rencontrent, débattent et combattent ensemble, dès que l'on entre dans la Comté ou dans les royaumes humains, Ies créatures inventées ou utilisées par Tolkien sont qualifiées d'imaginaires ou de sorciers ou sorcières. Un contentieux s'élèvera à ce sujet entre Eomer et Gimli. Plus le groupe défini s'éloigne des mœurs contemporaines, plus il croit au féerique. Les hobbits plus proches de nous que les hommes tiennent les Elfes, par exemple, pour imaginaires.
2 SAURON ,
UNE INCARNATION TRES HISTORIQUE DU MAL
D'autre part le Mal n'est peut-être pas aussi intemporel qu'une lecture rapide pourrait le laisser supposer. Certes il a une dimension biblique: il est décrit comme l'inverse de la vie et fait référence aux nombreux passages des prophètes de l'Ancien Testament où la verdure, l'eau sont des indices de la bénédiction de Dieu et inversement. Dans le Mordor, l'eau est très rare, la nourriture (gibier et plantes) presque inexistante. Mais dans certains passages, le Mal est également présenté d'une manière moins mythique et manichéenne.
Sauron a quelques ressemblances avec le diable tel que l’imagine la tradition chrétienne. Tout d'abord il est juste une négation de la vie. Il n'est pas un dieu du Mal dont la puissance contrebalance celle du Bien comme dans le manichéisme. Il contrefait (au sens étymologique) la création en la dépravant, mais il ne crée pas. P.256 t.3: "L'Ombre qui [. . . ] a produit [les Orques] peut seulement imiter, elle ne peut fabriquer: pas de choses vraiment nouvelles, qui lui soient propres. Je ne crois pas qu'elle ait donné naissance aux Orques; elle n'a fait que les abîmer et les dénaturer; et pour vivre, ils doivent faire comme toutes les autres créatures vivantes". D'autre part son pouvoir de percer les secrets d'autrui est limité. Ainsi Galadriel lui est-elIe en ce point supérieure. Elle le surveille, mais lui ne peut l'atteindre; p.466 t.1: ". . .mais alors que la lumière perçoit le cœur même des ténèbres, son propre secret n'a pas été découvert". Tolkien s'est inspiré du pouvoir du démon de la tradition chrétienne. Ce dernier ne peut jamais atteindre l'âme ou la volonté, et ses tentations restent au niveau de l'imagination. On peut comprendre alors son incompréhension du désintéressement du porteur de l'anneau qui précipitera sa chute; elle s'apparente à celle du diable vis-à-vis de l'amour.
Mais en dehors de ces considérations un peu marginales, une foule de détails fait référence à un mal daté chronologiquement. Les méthodes de Saroumane dans la Comté, copiées sur celles de Sauron, ressemblent étrangement aux procédés utilisés pendant la seconde guerre mondiale par les armées d'occupation allemandes. Le pillage et le transfert des marchandises de la Comté vers Isengard en sont un bon exemple (tome 3 page 400). Mais plus encore, les villes de prisonniers travaillant pour le Mordor (T.3 p.270-1, 281-2) et le dépouillement des prisonniers de leurs dents, ongles et cheveux, rappellent les camps de concentration nazis. Voulant créer un symbole du MaI, il n'est pas étonnant que l'auteur ait utilisé des images du nazisme. Cela inscrit le roman dans le XXème siècle et la lutte contre Sauron devient symbolique des luttes des démocraties occidentales contre les régimes fascistes.
Mais Tolkien a une idée très précise des valeurs défendues par l'humanisme contemporain. Ainsi le mal incarné par Saroumane n'est pas propre aux dictatures de tout ordre. Les tours du magicien réfèrent aux innovations de la technologie militaire. T.2 p.188, "le feu qui fait sauter les roches" n'est autre que de la dynamite ou des bombes et les feux des Orques, les fourneaux à grande puissance (t.2 p.96, 210, 219 ) font penser à l'importance de la métallurgie dans l'industrialisation. Saroumane est également accusé d'avoir défiguré la Comté en utilisant des forges: "Ils sont toujours à marteler et à émettre de la fumée et de la puanteur, et il n'y a plus de paix à Hobbitebourg, même la nuit. Et ils déversent des ordures exprès; ils ont pollué toute l'Eau inférieure, et ça descend jusque dans le Brandevin" (p.401 t.3). La Comté a le même ennemi que la campagne anglaise: l'industrialisation. Respectant la chronologie historique, l'auteur fait de Saroumane et de la sidérurgie les terrains favorables à l'introduction du fascisme et donc de Sauron (et peut-être évoque le rôle des hauts fourneaux dans l'élaboration du troisième Reich).
Celui-ci applique le programme d'Hitler. L'un des premiers points est la manipulation génétique. Les Trolls ne sont que des contrefaçons des Ents, les Orques, celles des Elfes. Les hommes n'échappent pas à ces recherches (Saroumane fabrique un croisement d'Orque et d'homme), ni les fleurs t.2 p.419 "...sombres prairies emplies de pâles fleurs blanches. Elles étaient lumineuses, elles aussi, belles et pourtant de configuration horrible comme les formes démentes d'un cauchemar; et elles émettaient une faible et écœurante odeur de charnier; une senteur de pourriture emplissait l'air".
La deuxième point est l'utilisation de la communication. Les palantirs, l'œil de Sauron, la voix de Saroumane sont autant de façon d'influencer les êtres et de les soumettre à sa volonté. On ne saurait d'une manière plus imagée et évocatrice décrire l'action du surmoi victime de la propagande. Parlant d'un œil de Sauron ressemblant à Big Brother , p.317 t.2 " l 'ŒiI : cette horrible et croissante sensation d'une volonté hostile qui s'efforçait avec grande puissance de percer toutes les ombres des nuages, de la terre et de la chair pour voir, vous épingler sous son mortel regard, nu, immuable. Si minces, si fragiles et minces, étaient devenus les voiles qui l'écartaient".
Le passé lointain n'est qu'une métaphore d'événements récents: la lutte pour les valeurs de l'humanisme. Mais il existe d'autres maux que Sauron. Frodon doit faire face à de multiples êtres ou lieux maléfiques qui comme Arachne "ne connaiss[ent] pas grand-chose des tours, des anneaux..."t.2 p.447. Endroits étranges dont on ne sait que de vagues rumeurs. Mais, à part les Elfes, qu'est-ce qui ne fait pas peur dans cet univers? Les hobbits sont certes en lutte contre Sauron, mais ils sont également confrontés à un monde en décadence. Les villes ne sont que des vestiges des temps anciens. Même la forteresse de l'Ombre a été construite par des hommes plus valeureux. Tout au long du trajet, les membres de la Compagnie croisent des vestiges des temps anciens. L'Ouest est en ruine et Sauron en a profité pour reconquérir son pouvoir perdu. On pourrait y voir une simple image de la vision qu'avait l'auteur de I'Europe de son époque, mais cette idée est démentie par la multiplicité des exemples de ces endroits étranges. Pour découvrir ce qu'ils peuvent signifier, nous les étudierons en suivant la chronologie du roman.
3 LA VIEILLE FORET
OU LA REVOLTE DE LA NATURE
(tome 1)
L'une des premières épreuves qu'ont à affronter les quatre hobbits est la Vieille Forêt. Dès que les semi-hommes y pénètrent, ils se sentent l'objet d'une attention hostile: p.156 "...ils avaient tous le désagréable sentiment d'être épiés avec une désapprobation qui s'approfondissait jusqu'à l'aversion et même l'hostilité". Pourtant ils ne leur arrive rien, si ce n'est d'être guidés par le déplacement des arbres vers la vallée du Tournesol: centre de la Vieille Forêt et lieu où se trouve enraciné le Vieil Homme-Saule. Les raisons de cette hostilité seront donnés par Tom Bombabil p.180. Les arbres sont jaloux de ceux qui peuvent se promener, qui sont "destructeurs et usurpateurs". Si le premier qualificatif renvoie à une vague morale écologique, le deuxième est moins attendu et plus intéressant, surtout si on le met en rapport avec les lignes suivantes: "Ce n'était pas sans raison qu'on l'appelait la Vieille Forêt, car elle était certes ancienne, survivante des vastes forêts oubliées; et en son sein vivaient encore, sans vieillir davantage que les collines, les pères des pères d'arbres, qui se souvenaient du temps où ils étaient seigneurs"
.
Dans l'esprit de tout lecteur proche de la civilisation européenne, cette phrase associée aux verbes de destruction évoque les grands mouvements de déboisement. Chaque écolier sait que l'Histoire de l'Homme n'a été qu'une longue entreprise de prise de possession du sol, d'implantation de villages gagnés sur les bois...La Vieille Forêt a gardé en mémoire ce moment de l'Histoire ou plus exactement elle vit encore à cette époque. Si le lecteur n'a pas de mal à identifier cette référence à l'Histoire, il n'en est pas de même pour les Hobbits. Ceux-ci, non seulement la découvrent, mais ils la subissent. Leur malaise dans Ia Vieille Forêt, leur manipulation par le Vieil Homme-Saule proviennent de leur méconnaissance du passé. Ils sont confrontés à une hostilité sans raison apparente, à un chemin kafkaïen en raison de leur ignorance. La Vieille Forêt incarne une mémoire du monde, alors qu'ils sont eux comme leur race sans passé dans ce roman ( les arbres généalogiques des hobbits renvoie à un passé assez récent).
Par leur traversée de la forêt, ils constatent que le passé a des répercutions dans le présent et que ces dernières ne sont pas toujours favorables. L'histoire de l'anneau et de Sauron s'inscrit dans la même époque, la même ère que celle des Hobbits. Dans la Vieille Forêt, ce sont des temps immémoriaux qui sont rendus actuels. Mais le passé connu ou oublié n'est pas toujours agréable. L'hostilité du saule provient d'une ancienne transformation du monde qui est devenu à notre époque un état de fait et représente même ce qui est naturel. Il va sans dire qu'aux yeux, si l'on peut dire, du Vieil Homme-Saule la campagne anglaise symbolisée par la Comté est aussi scandaleuse et anormale que l' industrialisation déclenchée par Saroumane. La peur engendrée par la confrontation avec le passé est due à l'ignorance des Hobbits et à des conflits enterrés, mais jamais entièrement éteints. Un autre lieu unit la peur et le passé: les Hauts des Galgals.
4 LES HAUTS DES GALGALS
OU CHASSEZ LE PAGANISME,
IL REVIENT AU GALOP
(tome 1)
Une première lecture évoque les histoire d'épouvante, de morts errants, de fantômes agrippant les voyageurs pour les entraîner dans la mort. Les arbres voulaient, sans équivoque possible, noyer les Hobbits ou les étouffer dans leur tronc. Le passage étudié n'est pas aussi net. Frodon et ses compagnons sont devenus des Galgals: ils sont figés pour l'éternité. Mais tout d'abord qui sont les Galgals? La longue et précise description de Tolkien n'est pas anodine. Si l'on écarte les ajouts marquant la peur, il s'agit de collines couronnées de tertres verts dont certains sont surmontés de pierres levées, l'ensemble est couvert de brume. Cette simple description fait immédiatement allusion pour tout lecteur britannique à Glastonbury et plus exactement aux descriptions qui furent faites, au Moyen-Age, d'Avalon. Les différentes collines évoquent les îles et les tumulus, et surtout, le Tor et les pierres levées font référence à la tradition celtique. Les prisonniers sont vêtus d'une robe blanche tout comme les druides et les prêtresses, les anneaux et surtout les bandeaux d'or leur ceignant la tête renforcent cette allusion. Enfin la présence d'une épée nue à leur côté aux damasquinages de serpents rouges et or est une allusion aux épées magiques comme Excalibur et les serpents, à l'emblème des celtes et d'Avalon. La brume réfère aux brouillards qui protégeaient cette dernière des intrus non initiés. Pourquoi l'auteur a-t-il voulu que des fantômes de l'île magique gardent les hobbits prisonniers dans un pétrification presque mortelle? Pourquoi, dans un roman qui se passe dans un Moyen-Age de fantaisie, évoquer comme un adversaire l'épopée la plus célèbre, presque archétypale, de Grande Bretagne?
Les êtres des Galgals sont bien des fantômes,mais de l'Histoire. Dans l'univers aseptisé de la Comté ou de l'Angleterre de l'entre-deux guerres, iI n'y a pas de place pour la civilisation celte. Le protestantisme issu de l'ère victorienne et positiviste l'a reléguée au rang des contes pour enfants ou des pensums pour collégiens. Or en attrapant les Hobbits, en les immobilisant dans la mort, les êtres des Galgals font deux choses: d'une part ils redonnent aux semi hommes un passé, une civilisation et une religion qu'ils ne connaissaient plus. En les habillant, en leur fournissant une épée, ils en font de nouveaux chevaliers de la Table ronde et des druides. N'oublions pas que Pippin et Mériadoc combattront avec ces épées et Merry tuera même (avec Eowyn) l'Esprit Servant de l'Anneau. Mais d'autre part, ils les figent dans l'immobilité du passé. Ainsi s'explique, comme une métaphore, la paralysie mortelle que subissent les jeunes gens Si les conflits du passé peuvent tuer comme les arbres, la tradition trop stricte, non actualisée peut également figer les êtres dans le passé et les couper du monde présent. Le passé ressurgissant aurait tué (ou tout comme) les Hobbits sans l'intervention de celui qui est le maître de la Vieille Forêt comme des Hauts des Galgals.
5 TOM BOMBADIL
OU L’INDIFFERENCE DE L’HISTOIRE
(tome 1)
Baie d'or explique aux Hobbits quel est le pouvoir de Tom sur la région. Les semi-hommes en avaient vu les effets sans en comprendre la cause: Bombadil les avait déIivrés, le saule et l'être de Galgals lui avaient obéi. Mais les moyens employés paraissent surprenants. Une simple chanson (p.167)suffit pour que Merry ne soit plus enserré dans l'arbre. Cette puérilité, cette bonhomie, pour ne pas dire cet enfantillage cachent , non un pouvoir, mais une réelle autorité. Il traite l'Homme-Saule un peu comme un chien de garde, méchant pour les autres, mais obéissant en grommelant à son maître: "Dors! Bombadil parle!"(p.168). Qui conduit alors les Hobbits à la vaIlée du Tournesaules? P.175, Tom affirme qu'il attendait les hobbits, il était sûr qu'ils seraient conduits jusqu'à la vallée de Tournesaules, centre de la forêt, et qu'ils ne pourraient échapper au vieil Homme-Saule. "Ce n'était aucunement dans mes plans, encore que je vous attendisse, Nous avions entendu parler de vous, et nous avions appris que vous erriez par là. Nous avions deviné que vous viendriez avant peu au bord de l'eau; tous les sentiers mènent dans cette direction, vers le Tournesaules. Le vieil Homme-Saule gris est un rude chanteur, et il est difficile aux petites personnes d'échapper à ses malins dédales. Mais Tom avait par là une affaire qu'il n'osait remettre. " p.175. Une contradiction est présente dans les propos de BombadiI. Comment, alors qu'il savait les semi-hommes victimes potentielles de la machination des arbres, n'a-t-il pas essayé de les secourir ou de prévenir le complot? Sa priorité: cueillir des lys pour Baie d'Or semble ridicule face au danger qui manqua de frapper Frodon et ses amis. Cette contradiction et cette frivolité pourrait s'expliquer par l'irréalité du danger. Tom était sûr que les arbres, bien que mauvais, ne tueraient pas les hobbits avant qu'il intervienne. Les arbres obéissent sans doute à leur maître et amènent les Hobbits à l'endroit où Tom saura les trouver. L'autorité de ce dernier n'est pas celle d'un chef, la terre ne lui appartient pas, mais il en a la jouissance. Il est libre de faire ce qu'il veut, même face aux êtres mauvais. P.173 "Personne n'a jamais attrapé le vieux Tom marchant dans la forêt [...] il n'a aucune peur. Tom Bombadil est maître". Le pouvoir de Tom provient d'une invulnérabilité et d'une liberté, mais il ne se limite pas à cette défense comme le montre ses ordres à l'être des Galgals ou à l'Homme-Saule. On pourrait presque dire qu'il connaît suffisamment le fonctionnement de la Vieille Forêt pour qu'il puisse les faire obéir sans utiliser vraiment un pouvoir extérieur à eux. Cette manière unique de commander dans Le Seigneur des anneaux nous conduit à nous interroger sur l'identité de Tom.
Qui est Tom Bombadil ? C'est un homme, mais il vit seul avec Baie d'Or ignoré de tous sauf de Gandalf, des Ents et sans doute des Elfes. Les hommes des cités, tout comme les hobbits ne soupçonnent même pas son existence. Ses appellations sont révélatrices: il est "maître de la forêt, de l'eau et de la colline" p.173, il est « l'Aîné » p.182 et il explique cette qualification en indiquant qu'il était là au début de l'histoire terrestre. "Tom était ici avant la rivière et les arbres. Tom se souvient de la première goutte de pluie et du premier gland. " p.182, mais il précise ce qui devrait être une évidence, mais lui paraît important: "Je ne suis pas maître du temps" p. 185 et les Ents le traitent de "ramasseur de mousse" et p.353 "le plus ancien et le sans père". A l'aide de ces différentes dénominations, peut-on dire qui est Tom Bombadil?
Tout d'abord ce n'est qu'un homme. En effet puisqu'il est maître du temps, cela signifie qu'il est inscrit dans l'histoire. Il a vu les premiers instants de la création dont le temps est la caractéristique, mais il n'est pas en dehors de celle-ci. Il a dans cette dernière un rôle fondamental, puisqu'il l'a vue se dérouler depuis le commencement jusqu'à l'instant où se déroule le récit "...si tout le reste est conquis, Bombadil tombera, le Dernier comme il fut le Premier..." p.354. Il a le pouvoir sur la terre, sur la création, mais il n'a rien de plus. Il est le "ramasseur de mousses", il garde 1e souvenir de tous les grands événements de la création, il est la mémoire de cette dernière. Aussi faut-il appréhender les appellations de "le Premier" et l'Aîné" en gardant à l'esprit qu'il n'est pas en dehors du temps et donc de la création. Les majuscules montrent qu'il s'agit du premier homme et que, par cela même, il a les caractéristiques de toute l'espèce, comme Adam, dans la tradition catholique, est la tête de l'Humanité.
Mais Tom n'est pas le principe de son espèce, il n'est que la mémoire de I'Humanité. S'il meurt ou est vicié par Sauron, si cela est possible, les êtres humains perdent leur Histoire.Tom est la mémoire de la terre, mais il est plus profondément celle des premiers âges de l'Humanité. Son mariage avec Baie d'Or, la fille de la rivière, réfère à une religion naturelle un peu animiste dans laquelle l'homme est en lien étroit avec une nature qui lui révèle le divin. Faut-il y voir une allusion à l'état adamique (l’état de l’être humain avant la chute du péché originel différent du nôtre)? Plusieurs points peuvent y faire penser: son autorité sur la nature, sa bonne humeur (qui pourrait n'être que superficialité), son rapport poétique à la vie, mais cette dernière est autant une caractéristique propre aux sociétés primitives qu'à l’état adamique. Il ne reste que la maîtrise du monde, mais est-ce un élément suffisant pour en faire une figure d'Adam?
Aussi Tom est-il essentiellement une mémoire de l'Humanité. Mais comme pour les êtres des Galgals, le passé a un défaut. L'insouciance de Tom, sa gaieté et son sens particulier des priorités (les lys pour Baie d'Or) participent de la vision d'une origine du monde très rousseauiste où la société n'entrave en aucune façon l'homme qui peut se consacrer à sa bien aimée, la poésie et la nature. Vision sans doute plus idéale que fausse, mais qui fait partie des rêves et de la mémoire de l'occident. Mais cette fixation en un premier âge de l'Humanité rend Tom indifférent au monde qui l'entoure. Comme Bombadil envisage toute chose à l'once de l'Histoire terrestre, rien ne lui paraît très important. p.377 tome 3, il est décrit par Gandalf comme "totalement impavide et, je le suppose, assez indifférent à tout ce que nous avons pu faire ou voir, hormis peut-être nos visites chez les Ents". L'appropriation de la Terre par l'Homme, telle que la vit encore l'Homme-Saule, est certes un changement plus important que le couronnement d'un roi parmi tant d'autres. Aragorn, Saroumane, même les mutations génétiques des Trolls et des Orques ne sont que détails par rapport à l'Histoire de cet univers.
Aussi, même s'il est très conscient du danger que représente Sauron, Tom ne peut agir de concert avec les autres pouvoirs pour entraver sa marche. P.354, Gandalf affirme qu'il ne serait pas venu au conseil d'Elrond et il ajoute concernant son pouvoir sur l'Anneau et réciproquement" . . .l'Anneau n'a aucun pouvoir sur lui. Il est son propre maître. Mais il ne peut rien changer à l'Anneau lui-même , ni briser son pouvoir sur les autres. [Erestor propose que Tom garde l'Anneau, Gandalf répond: ] il n'en comprendrait pas le besoin. Et si on lui donnait l'Anneau, il l'oublierait bientôt ou vraisemblablement le jetterait. Pareilles choses n'ont aucun prise sur son esprit". Ces paroles sont révélatrices du rapport qu'il entretient avec le Mal.Bénéficiant d'une liberté absolue, Tom ne peut pas avoir une relation de dépendance, fut-elle à l'égard du plus grand pouvoir de l'ouest. (N'oublions pas que même les Elfes ont un lien avec l'Anneau). Mais à cause de cette liberté, il n'a aucun pouvoir sur ce dernier. Quand Gandalf affirme que Bombadil ne regarderait pas l'Anneau, car il n'en comprendrait pas le besoin, il veut dire que l'objet magique et Tom sont dans deux univers différents.
Les limites que l'amoureux de Baie d'Or a établies sont autant celles du pouvoir de l'Anneau que le sien propre. Jamais le maître de la Vieille Forêt ne disputera un domaine avec Sauron, pas même dans une lutte contre le Mal. En effet Tom est l'histoire de la Création et en tant que tel il appartient au temps dans toute son amplitude: du big bang jusqu'à la fin de l'univers physique. Au contraire Sauron est inscrit dans une période précise, il incarne le mal du XXème siècle? Quant aux anneaux, ils appartiennent à ce que nous appellerons pour l'instant le magique, le fantastique, l'au-delà du temps. Si Bombadil s'intéresse tant aux arbres, aux lys...c'est parce qu'il représente l'Histoire de la Nature autant, et même plus, que celle des Hommes, tandis que l'Anneau, lui, est en-dehors des lois naturelles. Aussi Ie compagnon de la fille de la rivière ne peut-il être d'aucun secours pour les habitants de l'ouest. Nous avons vu que Sauron, incarnation du Mal, n'est pas un symbole intemporel, mais s'inscrit dans le XXème siècle. L'étude de La Moria le confirmera.
6 LA MORIA
OU NE REVEILLEZ PAS LE DIABLE QUI DORT
(tome 1)
EIIe est constituée de la montagne creusée d' innombrables galeries, mais également du Kheted-zâram. Ce dernier donne l'orientation de la lecture de la traversée de la Moria. Le personnage principal est ici Gimli. En effet l'endroit fut un haut lieu de ses ancêtres, celui que Durin tenta de reconquérir. Le nain fait un pèlerinage et aimerait découvrir ce qui arriva aux pionniers. Le passé est ici ouvertement interrogé et le membre de la Communauté de l'Anneau recevra toutes les réponses qu'il désire: il retrouvera le tombeau de Durin et un grimoire expliquant sa mort. Le lac du miroir fait le lien entre le passé (là où a été jetée la couronne), le présent de Gimli (l'endroit où le bijou est) et l'avenir (le lieu d'où elle ressurgira). Le présent n'est pas coupé de ses racines, il s'inscrit, par l'espérance et la prophétie, dans l'axe du temps. Mais le lac du miroir donne une dimension cosmique à l'histoire de Gimli et des nains. Alors qu'il contemple l'onde, il voit disparaître le reflet des réalités existantes et apparaître ceci: "Là, tels des joyaux plongés dans les profondeurs, brillaient des étoiles étincelantes, bien que la lumière du soleil régnât au-dessus dans le ciel. De leur propre forme, nulle ombre ne se voyait" p. 443. la comparaison n'est pas anodine. Les nains sont réputés pour aimer travailler les gemmes, les métaux. . .Gimli voit comme l’idée platonicienne des préoccupations, des désirs des nains. Dans la Moria, comme dans le lac, le passé est à découvrir au-delà des apparences des antres des Orques et des galeries sombres.
Nous n'avons aucune description construite de la cité des nains, mais un grand nombre de mots qui donnent juste une impression. Le lieu n'est pas naturel, les nains ont bâti à l’intérieur de la montagne: arcs, escaliers (p.412), vastitude solitaire des salles excavées et des escaliers et passages qui s'embranchaient sans fin (p.419). La salle du tombeau de Durin avec ses épées et fers de haches brisés, ses boucliers et heaumes fendus (même si certaines courbes appartiennent aux orques) (p.424-426),est présentée ainsi "Il y avait là une autre salle caverneuse. […] Tout le long du centre s'élevait une double rangée de majestueux piliers. Ils étaient taillés en forme de fûts de puissants arbres, dont les branches soutenaient la voûte d'un réseau de nervures de pierre. Les tiges en étaient lisses et noires, mais une lueur rouge se reflétait sombrement sur leurs côtés. Juste en face d'eux, au pied de deux énormes piliers, une grande fissure s'était ouverte. Par là venait une ardente lumière rouge, et de temps à autre des flammes en léchaient le bord et entouraient la base des colonnes. De sombres rubans de fumée flottaient dans l’air chaud." p.435. L'impression donnée est double: nous nous situons dans un bâtiment du Moyen-Age, mais sous forme d'un puzzle dont il manque des pièces. Le labyrinthe, les zones d'obscurité et de clarté sont métaphoriques de la situation des hobbits face au passé. L'ensemble est incompréhensible, il n'y a que quelques points représentés par les légendes qui, sans permettre de s'y retrouver, font le lien entre les époques, lien positif ou négatif d'ailleurs.
Mais la salle évoque également la cosmogonie du Moyen-Age. Si les piliers sont des troncs d'arbres ayant encore des branches , c'est pour montrer que la construction symbolise, comme les églises, l'ordre du monde. Pour la terre du milieu, l'Est n'existe pas (cf.les cartes), L'Ouest représente le royaume d'au-delà des mers (d'au-delà de la réalité?) des Elfes et se perd dans "l'obscurité" de l'ignorance. Le ciel est symbolisé par une voûte et l'enfer par une grande fissure ouverte. La chaleur, le feu, le monde souterrain sont les symboles représentant l'Enfer et réfèrent au diable. Les indications concernant le Balrog, présenté comme celui qui vient de l'enfer, donc comme un démon, sont intéressantes. "...cela ressemblait à une grande ombre, au milieu de laquelle se dressait une masse sombre, peut-être une forme d'homme, mais plus grande [. . . ].Les flammes montèrent en ronflant pour l'accueillir et l'enlacer; et une fumée noire tournoya dans l'air. Sa crinière flottante s'embrasa et flamboya derrière elle. De la main droite, elle tenait une lame semblable à une langue de feu perçante, de la gauche un fouet à multiples lanières. " p.437. A part la crinière qui peut évoquer la bestialité, les autres traits sont habituels du démon: le fouet, une lame à langue de feu (sans doute la pique pour torturer les damnés). Mais la puissance du diable réside surtout dans la peur qu'il inspire et qui le précède. Ce dernier fait est important, puisqu'il indique que la Compagnie n'a pas peur d'un danger réel, mais surtout de la réputation du monstre, des connotations qui entourent son nom. Phénomène qui s'appliquerait très bien si c'était un souvenir refoulé dans l’inconscient collectif. Ceci est confirmé par deux remarques faites ultérieurement. C'est, nous dit Aragorn p,471, "un mal du monde ancien". Dans le tome 2, Gandalf complète Ia description. Lorsqu'ils tombent dans l'eau, le Balrog se dévoile comme "un objet de limon, plus fort qu'un serpent étrangleur" p.135. La comparaison conforte évidemment la référence au démon et l'objet de limon peut évoquer les dieux "faits de mains d'homme" des Psaumes (113 etc.). Mais surtout cela montre que cet être, malgré ses pouvoirs, n'est qu'une créature. Le duel entre le magicien et le diable se continue dans ce qui correspond au ciel: le sommet de la Moria, après une ascension de l'escalier sans fin, sorte d’échelle de Jacob allant de l'Enfer au Ciel, et le combat se termine par la chute du démon. Le Balrog représente-t-il le Diable ou seulement un de ses auxiliaires? Nous ne pouvons le dire, même si l'article indéfini (p.437 ) laisse supposer qu'il y en a plusieurs.
Mais ce qui est important, c'est que Gandalf deviendra le lumineux cavalier blanc après en avoir vaincu un. Pour acquérir un pouvoir contraire, mais au moins équivalent, au Maître des Servants de l'Anneau, le magicien a dû lutter contre la représentation du Mal au Moyen-Age. La présence de Sauron n'empêche pas que: "Loin, loin sous les plus profondes des caves des Nains, le monde est rongé par des choses sans nom. Même Sauron ne les connaît pas. Elles sont plus vieilles que lui." (p.135, t.2). Le Mal n'est pas représenté uniquement par Sauron, mais aussi par des réminiscences mauvaises du passé et lorsqu'on en vainc une, c'est une bataille gagnée contre le Seigneur Ténébreux. Et peut-être la simple connaissance de ce passé est-elle déjà une victoire sur Sauron. La confrontation aux êtres des Galgals et aux arbres de la vieille forêt n'avaient eu aucune incidence sur la lutte contre le Mordor. La victoire sur le Balrog permet un accroissement de la puissance de Gandalf (et sans doute une purification). De même la rencontre avec les Ents sera décisive dans la lutte contre Saroumane.
7 LES ENTS
OU LES REGRETS DU PATRIARCAT
(tome 2)
"Ce semblait un endroit très étrange et reculé, hors de leur monde et loin de tout ce qui leur était jamais arrivé" p.108. Cet éloignement spatial est à prendre également en un sens métaphorique, plus exactement temporel. Fangorn, tout comme Ia vieille forêt, est le lieu du passé. "très reculé" fait référence au temps et il est normal que Pippin et Merry soient dépaysés, puisque la Comté n'a ni passé, ni avenir, elle semble figée dans un éternel présent. Nous entendons par passé une série de changements, un rapport à d’autres fonctionnements, une évolution de la civilisation. Les deux compagnons de Frodon sont confrontés au passé sans avoir pensé qu'il pouvait exister sous cette forme. La comparaison de la grande Demeure des Touque que prend Pippin montre ce qu'est pour lui le passé: "Rien n'est déplacé, de changé depuis des générations" p.79. C'est 1a stabilité extrême, 1a pérennité de Ia tradition.
Mais Ie narrateur ajoute quelques pages plus loin p.822 "On aurait dit qu'iI y avait derrière, un énorme puits rempli de siècles de souvenirs et d'une longue, Iente et solide réflexion; mais Ia surface scintillait du présent[... ]Je ne sais pas, mais on avait I'impression d'une chose qui pousserait dans 1a terre -d'endormie, t . . . I se serait soudain évei1lée et vous considérerait avec Ia même lente attention gu'elle aurait consacrée à ses propres affaires intérieures durant des années sans fin, " Ce passage est très important, parce qu'it décrit, de façon métaphorigue, cê gu'est le passé pour Tolkien et son influence sur 1e présent. I1 s'agit bien sûr de souvenirs anciens, mais qui peuvent être utilisés, et devraient I'être, avec recul et discernement. La longue et lente réftexion évoque 1'analyse de faits passés et, dans 1a plus pure tradition humaniste, I'importance que leur étude et méditation peut apporter au présent. Contrairement aux Etres des Galgals, iI ne s'agit pas de figer l'évolution d'un peuple à un moment donné. Au contraire les Ents incarnent une réflexion mûre et faisant preuve de recul sur des événements antérieures pour parfaire le présent. Bien plus l'idée de la sève qui monte des racines aux feuilles évoque la maturation des idées, l'évolution d'une civilisation s'appuyant sur le passé. Pis que la tradition, les Ents symbolisent l'utilisation de celle-ci pour les besoins du présent. Ce dernier est le but de la sève que ce soit sous l'image du bout de la feuilles, du ciel ou du "vous" représentant les hobbits et le lecteur. Mais cette tradition ne s'arrête pas définitivement à quelques instants précis de l'Histoire. Elle la traverse apportant à chaque époque. Alors que les Hobbits sont inscrits dans un présent qui disparaîtra avec la venue du temps des Hommes, les Ents, bien qu'incarnant la tradition, seront, si les êtres humains y prennent garde, présents encore dans le futur.
Mais la tradition peut rester vivante ou se perdre dans l'oubli au gré des hommes. Deux récits l'expliquent. Il s'agit de l'évolution de certains Ents et des Huorns. En effet le passé n'est pas toujours utilisable et maîtrisable. Certes les hommes peuvent en tenir compte s'ils le désirent, mais, le plus souvent, le passé fait irruption dans le présent ou au contraire certains faits tombent pendant des siècles dans l'oubli ou l'indifférence. (pensons à l'intérêt porté au Moyen-Age) . L'oubli est représenté par le passage de l'arbre au Ents et la résurgence par l'évolution inverse. P. 224-225 parlant des Huorns "ce sont des Ents qui sont devenus presque comme des arbres, quand à l'aspect tout au moins. Ils se tiennent çà et là dans Ia forêt ou à ses lisières, silencieux, observant sans fin par-dessus les arbres; mais au creux des plus sombres vallées, il doit y en avoir des centaines et des centaines, je pense. Il y a en eux un grand pouvoir, et ils semblent susceptibles de s'envelopper d'ombre: il est difficile de les voir bouger. Mais il le font. Ils peuvent se mouvoir très rapidement, s'ils sont en colère.". Et page 87-88 parlant du passage de l'Ent à l'arbre: "Certains d'entre nous sont encore de véritables Ents, et assez animés à notre manière, mais beaucoup deviennent somnolents, ils deviennent arbresques, si vous voyez ce que je veux dire. La plupart des arbres sont simplement des arbres, bien sûr; mais bon nombre sont à demi éveillés. Certains le sont bien, et, d'autres sont, euh...eh bien, ils deviennent Entesques. "
Aussi entre l'oubli et le souvenir, existe-t-il une voie médiane symbolisée par les Huorns et les "mauvais arbres". Le passé peut ressurgir d'une manière voilée, non identifié par ceux-là mêmes qui en subissent l'influence.
Un autre récit, une légende rend compte du rapport des hommes au passé. Les Ents n'ont pas d'enfants, car les femmes Ents sont parties cultiver des jardins et ont disparu. Que veut dire cette allégorie? Le récit des circonstances du départ des compagnes de la race de Sylvebarde fait référence à la naissance de l'agriculture. Les Ents représente le mode de vie de la cueillette et une intégration, voire une dépendance à la forêt, tandis que leurs épouses, avec leurs jardins et leurs vergers, incarnent un moment ultérieur du monde: la gestion de la terre, son exploitation, l'avènement de la prairie et des terres cultivées au dépend des surfaces boisées. Que signifie alors l'image de la disparition des femmes Ents? Celles-ci peuvent bien sûr désigner les mères de la civilisation: l'agriculture a été une avancée primordiale. Tolkien en séparant les activités du couple Ent se réfère aux sociétés qui eurent comme culte la fécondité à travers les déesses-mères. De ces temps encore historiquement très mystérieux, il en fait un moment d'une grande égalité entre les sexes, moment où la femme avait un rôle fondamental pour la construction de la civilisation. Moment également que Tolkien envisage comme un drame. La chanson entique retrace bien une rivalité, un conflit entre les deux parties du couple pour imposer son mode de vie. Cette volonté de détruire les qualités de l'autre pour ne garder que les siennes se solde par un éloignement et la disparition des femmes. Pour les Ents, c'est plus que l'évanouissement de leurs compagnes, c'est une partie d'eux-mêmes qui s'est évaporée, symbolisée par l'incapacité d'avoir des "entures" . L'absence de descendance est l'indice de la stérilité qui marque toute société n'utilisant pas toutes ses ressources humaines, laissant de côté volontairement Ie potentiel de la moitié de ses membres. Les Ents sont, nous l'avons dit, la mémoire de l'évolution de la civilisation, mais ils sont aussi celle des drames, des injustices de celle-ci et en l'occurence l'étouffement d'une culture d’un des deux sexes. Parlant de la femme qu'il aimait, Sylvebarde dit:"Elle était toujours très belle à mes yeux, Ia dernière fois que je l'avais vue, encore que bien différente de l'Ent-vierge d'autrefois" Il désire la revoir, mais il ne trouve qu'un désert. Il y a dans cette petite fable tous les regrets du patriarcat de n'avoir pas laisser se développer le génie propre aux femmes et la reconnaissance de l'affection qui l'attache aux traits de civilisation de celle qu'il a considérée comme sa rivale. Les Ents n'avaient pas à choisir entre une femme qui accepte leur mode de vie et une compagne qui garde le sien, mais entre cette dernière et rien. Si l'on décrypte l'allégorie, la disparition peut signifier que dans Ie patriarcat, il y a une disparition morale, spirituelle des femmes, même si la présence physique perdure. Celle-ci n'est qu'un faux-semblant. Le désir de trouver une terre "où nos deux coeurs pourront avoir le repos" était assez prophétique au moment où I'auteur écrivait son roman.
Nous avons l'impression que Tolkien nous décrit les fonctionnements de l'inconscient collectif. La fascination de l'Anneau, les difficultés de différencier les "choses mauvaises" des autres, le terrain favorable que Sauron trouve en presque chaque personnage ne sont-ils pas les effets de resurgences larvées, masquées, mais si influentes d'un passé, pas mort, mais seulement occulté ? Inversement les Ents vont avoir une influence décisive sur le cours de la guerre en vainquant Saroumane. "Leurs doigts et leurs pieds s'accrochent simplement au roc, et ils le réduisent en miettes comme un croûton de pain. C'était comme de voir l’œuvre de grandes racines d'arbres durant une centaine d'années toute condensée en quelques instants." p.227. La force de la mémoire de l'Homme construite au cours des siècles réduit en poussière le mal de Saroumane, car celui-ci est mécanigque et primaire. Les racines de Humanité permettent à celle-ci de ne pas se laisser asservir ou aveugler par les techniques de communication du magicien. Est-ce une foi en la culture ou simplement la certitude que l'Homme inscrit dans une filiation saura se défendre contre les totalitarismes?
8 ARACHNE
OU LA TYRANNIE DU CULTE DE LA FECONDITE
(tome 2)
Après l'épisode des Ents, celui d'Arachne peut sembler étrange. Pourquoi avoir placé, au milieu du livre et parmi des êtres surprenants, cette araignée géante sortie tout droit des plus banals films fantastiques? Le passage intervient au moment des assauts finals et semble ralentir le rythme du récit. Frodon manque mourir et l'araignée n'est pas vaincue. L'épisode ne raconte donc ni une victoire, ni une défaite: c'est un statu quo, le seul de l'ouvrage. Pourquoi? Découvrir ce que représente Arachne est assez simple, plusieurs de ses caractéristiques le permettent. Tout d'abord son âge, il n'est pas précisé quand elle apparut, mais nous savons qu'elle vivait dans le pays de l'ouest avant que les Elfes traversent Ia mer. P. 446, il est dit: "Elle demeurait là depuis des éternités…". Elle est l'enfant d'Ungoliant, être plus mythique que réel. Elle est caractérisée par la nourriture. En effet, page 441, elle émet "un gargouillis, un bruit gougloutant " comme un immense estomac. Elle est bouffie et obèse p.449 "son énorme corps gonflé, vaste sac boursouflé, pendant et oscillant entre ses pattes", "elle qui ne désirait que la mort de tous les autres, esprits et corps, et pour elle-même un excès de vie, seule, enflée au point que les montagnes ne pouvaient plus la soutenir ni les ténèbres la contenir. " Sa méchanceté est une des conséquences de son unique désir: manger. C'est ainsi que Gollum peut l'amadouer en lui apportant de la nourriture. Les rapports de ce dernier avec l'araignée sont surprenants. Lui qui n'a qu'une idée: l'Anneau obéit néanmoins à Arachne, alors qu'il reste indépendant de Sauron: page 446 "...les ténèbres de la volonté maléfique d'Arachne l'accompagnaient dans tous les chemins de sa lassitude, le coupant de lumière et de tout regret. Et il avait promis de lui apporter de la nourriture. "
Qu'ont en commun ces deux êtres, ou plutôt que représente l'animal pour un Gollum qui a toujours échappé à l'influence de l'Ennemi? Le lien est si primitif qu'il peut cohabiter avec la dépendance à l'Anneau. Le passage où les deux Hobbits se retrouvent en présence de l'insecte géant l'explicitera. La toile d'araignée est décrite page 444 comme "molle et un peu élastique, mais cependant forte et infranchissable; l'air filtrait au travers, mais pas le moindre reflet de lumière. " Cette description pourrait également s'appliquer au ventre maternel du point de vue du fœtus. où le contact avec l'extérieur est absent (manque de lumière), mais où l'on vit ( l'air). Ceci est corroboré par les innombrables enfants d'Arachne: P. 446 "De tous côtés, ses rejetons, bâtards de misérables compagnons, sa propre progéniture, qu'elle mettait à mort...".
Cela rappelle bien sûr l'ogresse, la mauvaise mère des contes de fée, celle qui donne la vie et mange ses enfants, mais également la terre selon Bachelard (figure féminine alliant la vie avec la nourriture et la mort avec les enterrements). Gollum et lesHobbits se retrouvent dans la même position de dépendance que le petit enfant: les multiples yeux et son influence sur l'ancien possesseur de l'Anneau rendent bien l'omniprésence de la mère dans l'esprit d'un très jeune enfant. Arachne représente les pulsions primitives de l'homme: son lien avec l'oralité, mais aussi l'importance de la fécondité pour des sociétés préhistoriques dont la survie dépend autant du renouvellement des générations, voire de leur accroissement que de l'agiculture et de l'élevage. Le culte des déesses mères en est un indice. Pourquoi cette image négative de la fécondité qui contredit celle très positive des femmes Ents?
D'une part, si I'on s'en tient au niveau psychologique, pour rappeler qu'à tout moment l'adulte peut être arrêté dans ses décisions (surtout celles concernant sa résistance au Mal) par un lien infantile. D'autre part à un niveau plus historique et collectif, pour dire que la fécondité (nourriture ou reproduction) peut également devenir un absolu et permettre beaucoup de compromissions. Tolkien pensait-il à la cause du chomage dans la montée du nazisme ou au refus de l'Angleterre de pactiser avec Hitler au prix "du sang et des larmes"? Nous n'avons pas bien sûr les réponses à ces questions, mais nous ne pouvons que constater la volonté de l'auteur de ne pas faire d'une seule valeur un absolu qui expliquerait une alliance ou un simple aveuglement au MaI. Alors que Frodon lutte contre une régression primaire, l'épisode des biscornus montre que les héros du livre ont reconquis le passé.
LES BISCORNUS ,
CES TIGRES DE PAPIERS
(tome 3)
P.84 "A chaque tournant de la route, il y avait de grandes pierres, levées, sculptées à l’image d'hommes, énormes, aux membres balourds, accroupis les jambes croisées et leurs gros bras repliés sur des panses rebondies. L'usure du temps avait fait disparaître les traits de certains sauf les trous sombres des yeux, qui dévisageaient encore les passants. Les cavaliers leur accordèrent à peine un regard. Ils les appelaient les Biscornus et ne leur prêtaient guère d'attention: iI ne restait plus en ces statues ni pouvoir ni terreur; mais Merry Ies contemplait avec étonnement et presque pitié, dressées tristement dans le crépuscule".
Quelle différence entre cette description et les sentiments qui y sont relatés et ceux, par exemple, des êtres des Galgals? La simple vue de ces derniers inspirait une réelle épouvante, devant les biscornus le coeur de Merry est gagné par la pitié. Pourtant il s'agit dans les deux cas d'anciennes statues dans un état sans doute similaire. Les Biscornus, relief du passé, n'inspirent ni peur, ni respect à l'armée qui longe leur alignement; le surnom donné le prouve. Les hommes du Gondor pensent ne pas avoir de liens avec le passé, celui-ci, croient-ils, n'a plus d'influence sur le présent. Aussi est-ce une leçon donnée à cette supériorité affichée qu'ils soient sauvés par les Worses, modèle de ces statues. Leur description est sans ambiguité et Merry Ie remarque p. 138-9: " . . .devant eux était accroupie sur le sol une étrange forme d'homme, noueuse comme une vieille pierre, et les poils de sa maigre barbe étaient éparpillés sur son menton plein de bosses comme de la mousse sèche.[…] il avait devant lui une de ces vieille images amenée à la vie ou peut-être une créature descendue en droite ligne, au cours d'années sans fin, des modèles utilisés par les artisans oubliés de jadis."
Mais il ne faudrait pas voir en ces hommes la reconnaissance d'autres civilisations. Tolkien le dit explicitement: les Worses ne sont que le souvenir de modes de vie disparus, ce ne sont que de "vieilles images amenées à la vie" et page 138 ‘’Ils sont un vestige du temps passé". Nulle leçon d'anthropologie n'est contenue dans ce passage. Le passé comme passé, et non comme un autre présent possible, rejoint un moment de l'Histoire pour passer une épreuve. La "route oubliée, mais pas pour les hommes sauvages" p.140 va permettre à Théoden d'arriver à temps pour participer à la bataille décisive. D'autres hommes du passé d'une manière encore plus décisive permettront à l'ouest de vaincre le Mordor: les morts.
10. LES CHEMINS DES MORTS
OU LA RECONCILIATION AVEC LE PASSE
Nous avons deux traversées des lieux habités par les morts: celle de Frodon et celle d'Aragorn. Elles ne se situent pas aux mêmes endroits de la narration. La première, celle du porteur de l'Anneau, est située avant l'entrée dans le Mordor et semble n'être que descriptive, tandis que celle du roi du Gondor est plus elliptique et apporte la résolution de la guerre contre Sauron à défaut de son anéantissement. On peut supposer que la première sert à décrire la relation du monde aux morts, pour laisser son rythme épique à la chevauchée de l'héritier d'Isildur. Qu'apprend-on pendant la traversée des Marais et du champ des morts? Deux événements importants pour le déroulement de la Terre du Milieu ressurgissent: une grande bataille et une trahison.
Voyons tout d'abord la description des marais (tome 2). Les feux follets ne sont pas de simples détails morbides. Ils indiquent que les actes du passé ont une répercussion sur le passé, mais aussi qu'ils peuvent figer dans l'Histoire, entraîner dans une même perte sans aucune compréhension. C'est ce que veut sans doute dire la peur de tomber dans les marais des trois Hobbits. Mais on peut aussi se demander si cette peur n'est pas la conséquence d'une totale ignorance. La terreur des morts est surtout le fait de Gollum. Frodon est plus mitigé p.312 "Elles gisent dans toutes les mares, ces faces pâles au plus profond de ces eaux sombres. De fiers et beaux visages en grand nombre, avec des algues dans leur chevelure d'argent. Mais tous immondes, pourrissants, tous morts. Une redoutable lumière est en eux". Le porteur de
l'anneau exprime plus une peur bien compréhensible de la mort que des morts et il n'explique pas ce qu'il entend par "redoutable".
Selon le contexte et la théorie de Gollum: les défunts risquent de les entraîner vers la mort. Or lorsque Sam tombe p.311, "Il y eut un faible sifflement, une odeur fétide s'éleva, les lumières clignotèrent, dansèrent, tournoyèrent, un moment, l'eau, sous lui, parut être la vitre encrassée d'une fenêtre par laquelle il regardait. " et Gollum expliquera plus loin p.312 "On ne peut pas les atteindre, on ne peut les toucher […] Rien que des ombres à voir, peut-être, pas à toucher". L'impossibilité de toucher les cadavres liée à la terreur qu'ils inspirent évoquent bien le poids du passé que l'on ne peut atteindre, mais dont on subit les conséquences, et cela peut sembler redoutable à quelqu'un qui ignore ou méconnaît l'Histoire.
Confrontons maintenant cette interprétation avec la traversée d'Aragorn (tome 3). Celui-ci pénétrera dans la forteresse des morts,pourtant interdite aux vivants. Le point de départ des deux traversées semblent identiques: une même interdiction et un danger identique. Mais Aragorn, en tant qu’héritier d’Isildur, a un atout maître: il peut faire le lien entre le passé et le présent et se servir du premier pour modifier le deuxième par la connaissance de l'ancienne trahison. Alors que la voie a été interdite à Baldor, rien ne s'opposera au passage de l'armée, au contraire les morts la suivent et reconnaissent en Aragorn le roi des morts. Le monarque est certes l'héritier d'Isildur, mais surtout il accomplit une sorte de mémorial (au sens biblique). Il fait revenir les temps passés, il redonne une fonction aux défunts pour effacer le parjure qui conduisit à la défaite. Ainsi en faisant ressurgir une situation similaire à celle où s'effectua la trahison, il permet aux traîtres de racheter leur faute. S’appuyant sur l’idée que la compréhension des erreurs du passé permet de vaincre les dangers du temps présent.
Si le livre est un éloquent plaidoyer en faveur de l'Humanisme, ce n'est pas en raison des bons sentiments de ses héros, mais parce que seule la connaissance du passé permet de vaincre Sauron. Mais ce dernier a utilisé pour établir son pouvoir des anneaux magiques dont la destruction entraînera sa perte, mais aussi celle des EIfes. Que représente l'Anneau dans cet univers pourtant si semblable au nôtre?
11. LA DESTRUCTION DE L’ANNEAU :
UNE ARME A DOUBLE TRANCHANTS
Le livre est fondé sur une lutte du Bien contre le Mal. Nul ne peut choisir la neutralité. Aragorn l'affirme à Théodem par l'intermédiaire d'Eomer (p.40, t.2) "...il a devant lui la guerre ouverte avec ou contre Sauron".Ce manichéisme indiscutable cache une autre distinction importante dans le roman et tout aussi réelle: ceux qui croient et vivent les légendes et les autres. Ainsi les Hobbits et les hommes habitent un monde où le féérique est tenu pour contes pour endormir les enfants. Lorsqu'Aragorn deviendra roi, le merveilleux disparaîtra: les Elfes retourneront dans le pays au-delà des mers et Arwen choisira même de perdre son immortalité. Les Hobbits et les Ents prévoient leur disparition future avec la fin du troisième âge et les Belles gens ont tout à perdre de la destruction de l'Anneau (tout comme d'ailleurs de sa non destruction). Tout en prenant partie pour le Bien, ils sont liés à lui comme l'explique Galadriel à Frodon. Si Sauron s'empare de l'Anneau, "...nous sommes livrés sans défense à l'Ennemi. Mais si vous réussissez, notre pouvoir n'en sera pas moins diminué, la Lothlôrien s'affaiblira et les marées du Temps l'emporteront. Il nous faut partir vers l'ouest, ou être réduits à l'état de lourdauds habitant les combles et les cavernes et condamnés à oublier et être oubliés peu à peu. ‘’
C'est l'un des paradoxes les étonnants de ce livre manichéen: l'Anneau, symbole de la puissance du Mal, de l'Ennemi, est sur quoi la beauté de la Lorien est bâtie. Aussi ne faut-il pas voir en cet objet un simple instrument de la magie de Sauron. Il dépasse largement la puissance du maître du Mordor, même si celui-ci s'en sert à sa seule fin. Tentons d'expliquer ce qu'il représente en suivant l'itinéraire de son dernier porteur.
12. FRODON
OU DE L’AUTRE COTE DU MIROIR
Le petit Hobbit frileux, peureux et casanier, non seulement affrontera Ie Seigneur Ténébreux, résistera presque au pouvoir de l'Anneau, mais quittera à jamais sa Comté pour rejoindre le pays des Elfes. Les quatre petites gens ont tous évolué au cours du récit, mais de façon différente. Merry et Pippin se sont transformés en chevaliers, Sam a acquis des valeurs humaines et Frodon a gagné en profondeur. Mais ce terme doit être précisé, car si l'on constate que le héros devient plus intéressant, plus humain, il est difficile d'expliquer ce changement. En effet ce ne sont pas les épreuves qu'il subit qui l'affine, mais sa proximité avec l'Anneau.
La première transformation se situe lorsque Frodon enfile l'alliance et est blessé par un NazgûI. Les conséquences sont les suivantes: il voit mieux dans l'obscurité, sa vue devient plus pénétrante, il perçoit le mal qui l'entoure et les pensées des autres. Mais surtout, iI voit clairement ce qu'il ne pouvait que distinguer, aussi bien les serviteurs de I'Ombre que Sauron lui-même. Or ces derniers sont du domaine de l'esprit, d'un monde à peine perceptible à l'Homme ou au Hobbit. p.294 t.1: "Vous commenciez à disparaître" et p,297 t.1 : "Vous étiez le plus menacé pendant que vous portiez l'Anneau, car alors vous étiez vous-même à demi dans le monde des spectres. . . ". Deux explications pour un même fait. D'une part l'évanouissement progressive de Frodon: au fur et à mesure du récit, le héros va devenir de plus en plus fluet, presque transparent. P. 346 t,2, il est dit que la lumière intérieure transparaît, comme si le corps n'était plus qu'une enveloppe opaque .
De même Gandalf pense que si l'Anneau ne conduira pas le Hobbit à sombrer dans le Mal, le semi-Homme deviendra "comme un miroir empli de claire lumière pour les yeux capable de voir."P.299 t.1. Miroir pour réfléchir quoi? Certainement pas ceux qui regardent, car que pourraient-ils voir qu'ils ne connaissent pas? Frodon ne reflétera pas la réalité quotidienne, mais une autre réalité qui lui est superposée. Le monde du Seigneur Ténébreux et des sept Esprits servants de l'Anneau (même s'ils se servent d'Orques et de TroIls bien visibles) appartient à une réa1ité différente et il faut l'Anneau ou la blessure d'un NazgûI pour y accéder. Deux détails illustrent ce constat. Tout d'abord pour symboliser l'entrée dans ce monde différent, celui qui met l'Anneau à son doigt devient invisible. Mais également il perçoit l'univers qui l'entoure de façon différente sans que l'une des deux visions soit infirmée. L'Anneau ouvre donc la porte d'une autre réalité, celle de l'esprit, mais ce qui est troublant dans la perspective manichéenne du livre, c'est qu'il s'agit aussi de celle des Elfes.
13 LES ELFES
OU LA SOLITUDE DE LA PERFECTION
(tome 1)
Dans la préface aux Clés de l'œuvre de J.R.R. Tolkien, Jean Markale voit dans la Lorien une référence au mythe celtique de l'île d'Avalon. Les Elfes sont liés à la nature et l'on pourrait les assimiler à des génies de la terre et, pourquoi pas, aux anges chargés de l'économie de l'univers, si le peuple de Galadriel n'était synonyme de nature "sauvage". Ils ne gèrent pas la Terre, ils s'adaptent à elle. Leur demeure est située dans un arbre, leur reine est vêtue de fleurs vivantes. La Lorien est dénommée "cité d'arbres". Mais ces passages sont peu précis, elles évoquent plus une communion avec la nature que la personnification de celle-ci à travers les nymphes...Ce parti-pris est donc plus à mettre au compte de la sensibilité écologique qui baigne le récit intégralement, mais très superficiellement. Pourquoi superficiel? Tout simplement, parce que les Elfes n'ont pas édifié un système écologique qui permettrait à la nature de se réguler en la respectant (un peu comme le cycle de Dune). La vie des Belles Gens est en dehors des lois naturelles. Tout comme Avalon ne fut jamais une religion de la nature, les druides et prêtresses se servaient de celle-ci comme moyen, véhicule pour accéder à un autre monde sacré.
Aussi est-ce dans les qualités extra-naturelles qu'il faut chercher la véritable essence du monde elfique. Tout d'abord le peuple de Galadriel est au-dessus des assujettissements de l'homme à sa nature. L'absence de sommeil de Legolas, sa capacité à marcher sur la neige, sa vie et son immortalité sont autant de victoires sur les limites naturelles de l'Homme, tout comme la non dépendance au temps. Presque tous les peuples ont doté leur héros mythiques de pouvoirs surnaturels, mais rarement ils ont imaginé à l'intérieur de leur contrée un pays échappant au norme du temps. Bilbo nous dit en parlant de Fondcombe (p.310):"Il semble que le temps ne s'écoule pas, ici: il existe, tout simplement." N'est-ce pas dire que le Hobbit a l'impression d'agir, que des événements se passent, mais dans une sorte d'éternité? On pense souvent à cette dernière comme à un temps figé où rien n'évoluerait ni les personnes, ni les événements. Or, à Fondcombe, il semble au porteur de l'Anneau que l'usure du temps ne pénètre pas dans la forteresse verte d'Elrond. Ceci est métaphoriquement explicité par le cycle des Mallornes. Ces arbres ne sont pas toujours verts, symbole d'une existence figée, mais à l'automne, au lieu de perdre leurs feuilles et donc d'être image de la mort, ils deviennent d'or et d'argent : page 444 t.1". . .et le sol du bois est tout doré, dorée est la voûte et ses pilliers sont d'argent...".Loin de nier la succession des moments, en embellissant ces derniers, Tolkien enlève au temps tout ce qui lui est mortifère.
Mais en même temps, les compagnons de l'Anneau, se trouvent dans l'impossibilité de définir ce qui passe en Lorien: "S'il y a de la magie par là, elle est profondément cachée, à un endroit où je ne peux mettre la main dessus, pour ainsi dire."p.477 . Le séjour dans le pays de Galadriel n'aura aucune incidence sur le voyage et la mission de Frodon, pourtant il reste un des moments les plus importants du livre. Comment expliquer cette absence de faits conjuguée à une vive impression sur les héros comme sur le lecteur? Cela est d'autant plus difficile que peu de choses, si ce n'est le folklore semi-elfique, semi-écologique ( les maisons dans les arbres... ), explique cet attrait. "Il ne se passe rien, et personne ne paraît vouloir qu'il se passe quelque chose". Peut-être est-ce justement cette volonté de se démarquer de ce monde d'action qu'est le roman d'aventure qui fait le charme de la Lorien. Tout indique que, dans ce pays que le Mal n'atteint pas, on est ailleurs: dans le jardin toujours printanier de l’imaginaire du Moyen-Age. Ces deux caractéristiques: la marginalité et l'absence de mal en font un domaine où l'homme rencontre le sacré. Si la Lorien ou Fondcombe nous paraissent si merveilleux, c'est parce qu'un faisceau d'indices, soit en référence à Avalon, soit en référence à la religion chrétienne, nous prévient que nous avons passé dans un domaine sacré, où l'homme rencontre le monde de l'esprit. Tolkien d'ailleurs ne décrit pas réellement ce qu'est cet univers, mais il nous le fait entrevoir, sans véritablement indiquer comment y accéder. Pour le porteur de l'Anneau, en raison de sa mission et de la blessure du Nazgul, le monde sacré va devenir plus réel que celui où il vit. L'instant où il marche sous les Mallornes, parce qu'il est dans l'éternité, peut être à tout moment rejoint par le Hobbit. (C'est d'ailleurs, si l'on ne s'en tient qu'au rapport au temps et à l'éternité, ce qui se passe pendant l'eucharistie. La passion du Christ, parce qu'elle fait partie aussi de l'éternité, est rendue présente chaque fois qu'une messe est célébrée.)
Tout ceci nous amène à conclure que l'univers elfique représente le passage à l’Autre Monde celtique, celui d'Avalon qui est presque une métaphore de l'éternité chrétienne (et non pas le royaume de Dieu). Aussi n'est-ce pas étonnant que Bien et Mal puissent y être trouvés conjointement, sans se mêler. En effet en tant qu'esprit angélique, malgré sa déchéance, le diable participe pleinement à l'éternité; l'enfer et le Royaume des Cieux sont gérés par cette dernière.
Mais ce passage du visible à l'invisible, cette possibilité d'accéder au sacré paraissent de plus en plus compromis dans les Terres du Milieu. P. 360: "Souvent, bien après que les Hobbits étaient plongés dans leur sommeil, [les Elfes] restaient assis ensemble sous les étoiles, à se rappeler les temps passés et toutes leurs joies et leurs peines dans le monde, ou à tenir conseil au sujet des jours à venir. Si quelque voyageur était passé par là, il n'eût pas vu ni entendu grand-chose, et il lui eût simplement semblé voir des formes grises, sculptées dans la pierre, en mémoire de choses oubliées à présent perdues dans les régions dépeuplées." (tome 3). Dans le même tome, page 425: "Malgré leur traversée de la Comté durant toute la soirée et toute la nuit, nul ne les vit, hormis les bêtes sauvages ou, par-ci par-là, quelque errant dans l'obscurité qui perçut une rapide lueur sous les arbres ou une lumière et une ombre coulant dans l'herbe tandis que la Lune gagnait l'ouest". Dans toute religion, une initiation est nécessaire pour accéder au monde sacré, pour le discerner dans la vie quotidienne. Mais dans le roman de Tolkien, cette séparation d'avec le profane est teintée d'échecs et de nostalgie. Dans les légendes celtes, l'île d'Avalon s'est séparée du reste du monde pour protéger sa sagesse et pour que seul celui qui en serait capable puisse retrouver le chemin qui y mène. Au contraire dans Le Seigneur des Anneaux, le pouvoir des Elfes ne fait que décroître. L'éternité se transforme progressivement en passé et en fantômes. Galadrielle dit elle-même à Frodon: que l’avenir des Elfes dans cette contrée est condamné, il leur faut retourner au pays au-delà des mers. Bizarrement Valomar qui semble correspondre à l'Autre-Monde celtique, au jardin enchanté du Moyen-Age est décrit comme merveilleux, c'est le pays des Elfes presque à l'abri de Sauron et du Mal, mais peu désiré. Tous partent, empreints à la tristesse et à la nostalgie, sauf un. Frodon choisit de quitter la terre du Milieu. Tentons maintenant de définir ce qu'est Valomar à travers les sentiments du porteur de I'Anneau.
'
« Il a disparu à jamais, disait-il, et maintenant tout est sombre et vide. " affirme Frodon en parlant de l'Anneau p.418 t.3. Comment la disparition de ce qui l'attirait vers Sauron, de son fardeau, peut-elle être signe de tristesse? Porter l'Anneau est considéré comme une terrible épreuve et cette nostalgie ne peut entièrement s'expliquer par la dépendance à l'Anneau qu'éprouvent tous ceux qui le mettent au doigt. Cette bague n'est qu'un moyen et il semblerait que Frodon regrette non cette porte sur une autre réalité, mais cette réalité même. Quand Arwren lui cède sa place sur le navire elfique, elle précise que sans ce départ il ne trouvera pas le repos. Mais qu'est Valomar? Certes le pays des Elfes, le pays où le printemps est éternel, est une terre sacrée, en référence à l'île d'Avalon. Cependant on y accède de très curieuse façon. D'une part le départ est définitif, la séparation d'Arwen et d'Elrond, des Hommes et des Elfes, durera à jamais, "au-delà des fins du monde,, (p. 350 t.3). Lors de l'anticipation qui nous décrit la mort d'Aragorn, le roi propose à son épouse de partir vers Valomar, elle lui répond: "Il n'est plus de navire pour m'emporter d'ici, et je dois donc subir le Destin des Hommes, que je veuille ou non: la déperdition et le silence. " p. 438 t.3. D'autre part pourquoi Bilbo ne retourne-t-il pas dans la Comté et part-il avec Frodon? Ses amis ne peuvent le voir que dans les régions sous influence elfique. L'hypothèse de sa mort est démentie par les retrouvailles dans la maison d'Elrond, mais pourquoi n'en partir que pour les havres gris? Pourquoi le seul moyen de conserver cette semblance d'immortalité est-il de rejoindre le pays d'au-delà des mers? Pourquoi, quand il a atteint l'âge de mourir, Bilbo quitte-t-il la terre du Milieu?
Nous ne pouvons que donner une interprétation, mais il nous semble que le départ représentera la mort et le pays des Elfes, une sorte de vie éternelIe avec toutes les connotations dont toutes les traditions religieuses ont enrichi cette notion. La Lorien, la maison d'Elrond et les autres demeures elfiques en avaient la plupart des caractéristiques sans avoir à faire subir à leurs habitants l'épreuve de la mort jusqu'à la destruction de l'Anneau. Que veut dire cette intrusion d'une sorte de vie éternelle (donc hors du temps et de l'univers créé) dans l'univers physique? Que représentent l'Anneau et le Mallorne, symboles de ces havres d'éternité dans la Terre du Milieu? Nous ne pouvons une fois encore que risquer des interprétations qui, loin de se contredire, se conjuguent pour dire la complexité d'une même réalité.
Selon Galadriel, les pouvoirs des Elfes (guérison... ) leur ont été donnés par le premier anneau soumis cependant à celui de Sauron. Une certaine incohérence se présente à la lecture de cette légende. Comment un Anneau qui permet aux Elfes de progresser vers le Bien, peut-il avoir été commandé par Sauron et les rendre dépendants? L'impression d'un livre manichéen est contredite, le seigneur du Mordor peut-il encourager même à court terme le progrès éthique de l'Humanité? Cela n'est pas pensable, pourtant la fabrication de l'anneau elfique a été ordonnée par Sauron. Que veut nous dire cette légende? Tout d'abord les Elfes n'ont pu se maintenir dans la terre du Milieu et y devenir ces êtres qui font rêver Sam que par une compromission avec le Mal. Si l'on détruit ce qui assure le pouvoir de ce dernier, ils dépérissent, donc il y eut au départ une faute ou une tendance à celle-ci symbolisée par un manquement au rejet du Mal. Sans faire parler Tolkien sans preuve, lorsque l'on songe à la nature du mal décrit dans le roman ( le nazisme, l'absence d'éthique du progrès technique...), ne peut-on pas se demander si la passivité, le non engagement de certains de ses contemporains ne résonnaient pour lui pas comme une faute? Si les Elfes s'étaient opposés immédiatement et sans la moindre faille à Sauron, ils n'auraient pas été les êtres merveilleux qu'admiraient Sam, mais le Mordor, les Trolls, Ies Nazguls. . .n'auraient peut-être pas existé.
D'autre part, si les Elfes prodiguent des bienfaits, leur attitude semble souvent lointaine. A part dans la maison d'Elrond (qui a épousé une humaine), les Elfes ne se mêlent pas aux autres races. Dans la Lorien, les membres de la Compagnie ne partagent pas la vie de leur hôtes, il faut attendre le dernier jour pour qu'un repas soit pris en commun. P. 475: "Ils n'avaient pas revu le Seigneur, ni la Dame, et ils ne parlaient guère aux Elfes, car peu de ceux-ci connaissaient ou voulaient employer Ia langue ouistrienne. [. . . ] Legolas passait la plupart de son temps avec les Galadhrim, et, après la première nuit, il ne dormait plus avec les autres compagnons, bien qu'il revînt manger et bavarder avec eux." et lors de la rencontre avec Gildor, p.115: "Mais nous n'avons aucun besoin d'autre compagnie, et les Hobbits sont si obtus. [... ]. Nous pensons que vous feriez mieux de venir avec nous. Ce n'est pas dans nos habitudes, mais pour cette fois-ci nous vous emmènerons sur notre route, et vous logerez avec nous ce soir, si vous le voulez. " Très étonnante rencontre: les Elfes savent que les Hobbits ont une mission importante, mais leur aide est ponctuelle, ils ne s'offrent ni à les accompagner, ni à les protéger. Seuls le feront les cavaliers d'Elrond. Peut-être retrouve-t-on un écho de l'image de l'intellectuel, de l'artiste enfermé dans sa tour d'ivoire et d'une certaine usurpation du savoir, de la culture qui expliquerait l'isolement volontaire des Elfes.
Enfin comment ne pas s'interroger sur le mallorne quand on sait la place des références bibliques qui parcourent le roman? Un arbre unique (à tous points de vue) est le symbole de la Lorien et ne pourra être transplanté dans le pays d'au-delà des mers. La nostalgie des Elfes pour les terres du Milieu s'incarnera dans le Mallorne. N'est-ce pas tout simplement un symbole d'un trop grand attachement à la création physique au détriment de l'Autre-Monde. Ceci contredirait certains points précédents, s' il n’exemplifiait l'ambiguïté de l'attitude elfique. Cette race utilise les avantages de l'au-delà dans la vie terrestre, (ce qui lui confère cette supériorité qui émerveille tant Sam) plutôt que de subir la séparation représentée par la mort. Comment ont-ils pu cumuler les qualités des univers physique et spirituel? Sans doute grâce à l'anneau forgé par Sauron, puisque sa disparition les renverrait soit à quitter la terre du Milieu, soit à "dégénérer". Si ce symbole se l'amour de la création physique est un arbre, c'est sans doute par référence à l'arbre du Bien et du Mal, cause du péché originel, pour signifier que l'erreur des Elfes réside dans le moyen: la compromission avec le Mal, utilisé pour acquérir leur supériorité.
Le Seigneur des anneaux est une lente redécouverte du passé et de l'importance de la connaissance de l'Histoire pour lutter contre le Mal.
14 Notes sur Le Seigneur des anneaux
Les citations en langue originale proviennent de l'édition George Arlen et Unwin LTD seconde édition 1966. Le numéro de page en tête de la citation est celui de l'édition française, celui qui est inscrit à la fin de la citation est le numéro de la page de l'édition anglaise.
Quand Ie temps jadis...
P.414 t.2 ‘’It can't be, tea-time even, leastways not in decent places where there is tea-time." p.310
P.119 t.1 "I knew that danger lay ahead, of course ; but i did not expect to meet it in our own shire" ,'The wide word is all about you: you can fence yourselves in, but you cannot for ever fence it out." p.93.
Sauron ou un satan très historique
P.256 t.3 "The shadow that bred them can only mock, it cannot make: not real new things of its own. I don’t think it gave life to the orcs, it only ruined them and twisted them; and if they are to live at all, they have to live like other living creatures" p.190
P.466 t. 1 ‘’. . . I perceive the Dark Lord and know his mind, or all of his mind that concerns the Elves. And he gropes ever to see me and my thought. But still the door is closed! ' p. 380 .
P.400 t.3 "...it seems he'd been selling a rot o’ the best leaf, and sending it away quietly for a year or two. But at the end o' last year he began sending away loads of stuff, not only leaf." p.191
P.270-1 "They wondered how the Lord of this realm maintained and fed his slaves and his armies. yet armies he had. [...] there were camps, some of tents, some ordered like small towns. […] Barely a mile out into the plain it clustered like some huge nest of insects..." p.200.
P.281-2 t.3 : 208-9
P.188 t.2 "They have a blasting fire... " p.144
P.401 t.3 "They're always a-hammering and a-letting out a smoke and a stench, and there isn't no peace even at night in Hobbiton. Ànd they pour out filth a purpose; they've fouled all the lower Water, and it's getting down into Brandywine" p.292-3 .
P.419 t.2 "...shadowy meads fiIled with pale white flowers. Luminous these were too, beautiful and yet horrible of shape, Iike the demented forms in a uneasy dream; and they gave forth a faint sickening charnel-smell; an odour of rottenness fitled the air."
p.313.
P.315 t.2 "The Eye: that horrible growing sense of a hostile will that strove with great power to pierce all shadows of cloud, and earth, and flesh, and to see you: to pin you under its deadly gaze, naked, immovable. So thin, so frail and thin, the veils become that still warded it off. " p.238
P.447 t.2 "Little she knew of or cared for towers, or
rings..." p.333.
La vieille forêt... (tome 1 )
P.156 "...they all got an uncomfortable feeling that they were being watched with disapproval, deepening to dislike and even enmity." p.122.
P.18O ". . .destroyers and usurpers. " p. 141
P.180 "It was not called the Old Forest without reason, for it was indeed ancient, a survivor of vast forgotten woods; and in it ther lived yet, ageing no quicker than the hills, the fathers of the fathers of trees, remenbering times when they were lords. " p. 141 .
Tom Bombadil... (tome 1)
P.167 "Tom put his mouth to the crack and began singing onto it in a low voice. They could not catch the words, but evidently Merry was aroused. " p. 13L .
P.168 "Go to sleep! Bombadil is talking!" p.131.
P.175 "It was no plan of mine, though I was waiting for you. We heard news of you, and learned that you were wandering. We guessed you'd come ere long down to the water: all paths lead that way, down to Withywindle. OId Grey Willow-man, he's a mighty singer; and it's hard for little folk to escape his cunning mazes. But Tom had an errand ther, that he dared not hinder?" p.137.
P.173 "No one has ever caught old Tom walking in the forest, wading in the water, leaping on the hill-tops under light and shadow. He has no fear. Tom Bombadil is master." p.135.
P.173 "He is the Master of wood, water, and hill." p.135.
P.L82 "Tom was here before he river and the trees; Tom remenbers the first raindrop and the first acorn. p.L42.
P.185 ‘’I am no weather-master" p.145.
P.353 t.3 "He is a moss-gatherer... " p.275
P.353 "...oldest and fatherless. " p.278.
P.354 "...if all else is conquered, Bombadil will fall, Last as he was First... " p.279.
P.377 t.3 "Quite untroubled; and I should guess, not much interested in anything that we have done or seen, unless perhaps in our visits to the Ents." p.275.
P.354 "...the Ring has no power over him. He is his own master. But he cannot alter the Ring itself, nor break it's power over others. [... ]He would not understand the need. And if he were given the Ring, he would soon forget it, or most likely throw it away. Such things have no hold on his mind. " p.279 .
La Moria... (tome 1 )
P.443 "There like jewels sunk in the deep shone glinting stars, though sunlight was in the sky above. Of their own stooping forms no shadows could be seen.’’ p.348.
P.412 "Two hundred steps they counted, broad and shallow; and at the top they found an arched passage... " p.323.
P.419 "There were not only many roads to choose from, there were also in many places holes and pitfalls, and dark wells beside the path. . . "p.325.
P.424-6 "...were broken swords and axe-heads, and cloven shields and helms. Some of the swords were crooked: orcs-scimitars with blackened blades. "...
P . 435 "Before them was another cavernous hall . [ . . . ] Down the centre stalked a double line of towering piIlars. They were carved like boles of mighty trees whose boughs upheld the roof with a branching tracery of stone. Their stems were smooth and black, but a red glow was darkly mirrored in their sides. Right across the floor, close to the feet of two huge pillars a great fissure had opened. Out of it a fierce red light came, and now and again flames licked at the brink and curled about the bases of the columns. Wisps of dark smoke wavered in the hot air." p.343.
P.437 '. . . it was like a great shadow, in the middle of which was a dark form, of man-shape maybe, yet greater [... ]The flames roared up to greet it , and wreathed about it; and a blak smoke swirled in the air, its streaming mane kindled, and blazed behind it. In its right hand was a blade like a stabbing tongue of fire; in its left it held a whip of many thongs. " p.344.
P ,471 "An evil of the Àncient World. . . " p.370.
P.135 t.2 "...a thing of slime, stronger than a strangling
snake. " p. 1.05 .
P.437 "A Balrog! A Balrog is come!" p.344.
P.135 t.2 "Far, far below the deepest delvings of the Dwarves, the world is gnawed by nameless things. Even Sauron knows them not. They are older than he." p.105.
Les Ents... (tome 2)
P.108 "It seemed a very strange and remote place, outside their world, and far from everything that had ever happened to them. " p. 85 .
P.79 "...a huge place, where the furniture has never been moved or changed for generations." p.64.
P.82 "One felt as if there was an enomous well behind them, filled up with ages of memory and long, slow, steady thinking; but their surface was sparkling with the present […]. I don't know, but it felt as if something that grew in the ground -asleep,[…] had suddenly waked up, and was considering you with the same slow care that it had given to its own inside affairs for endless years." p.66-7
P.224-5 "...they are Ents that have become almost like trees, at least to look at. They stand here and there in the wood or under its eaves, silent, watching endlessly over the trees; but deep in the darkest dales there are hundreds and hundreds of them, I betieve./ There is a great power in them, and they seem able to wrap themselves in shadow: it is difficult to see them moving. But they do. They can move very quickly, if they are angry." P.170
P.87-8 "Some of us are stilI true Ents, and Iively enough in our fashion, but many are growing sleepy, going tree-ish, as you might say. Most of the trees are just trees, of course; but many are half awake.Some are quite wide awake, and a few are, well, ah, well getting Entish." p.71.
Légende des femmes-Ents: -"Very fair she was still in my eyes, when I had seen her, though little like the Entmaiden of old. " p.79
- "a land where we can live together and both be content. p.80
P.227 " Their fingers, and their toes, just freeze on the rock; and they tear it up like bread-crust. It was like watching the work of great tree-roots in a hundred years, aIl packed into a few moments." p.L72.
Àrachne
P.446 "There agelong she had dwelt..." p.332.
P.441 ". . .a gurgling, bubbling noise. . . " p.328.
P.449 ". . .her huge swollen body, a vast bloated bag, swaying
and sagging between her legs..." p.334.
P.447 "...who only desired death for all others, mind and body,and for herself a glut of life, alone, swollen till the mountains could no Ionger hold her up and the darkness could not contain her." p.333.
P.446 "...the darkness of her evil will walked through all the ways of his weariness beside him, cutting him off from light and from regret. And he had promised to bring her food. " p.333.
P.444 "...soft and a little yielding it seemed, and yet
strong and impervious; air filtered through, but not a
glimmer of any light." p.331.
P.446 "Far and wide her lesser broods, bastards of the miserable mates, her own offspring, that she slew. . . " p.332
Les biscornus... (tome 3)
P.84 "At each turn of the road there were great standing stones that had been carved in the likeness of men, huge and clumsy-limbed, squatting cross-legged with their stumpy arms folded on fat bellies. Some in the wearing of the years had lost all features save the dark holes of their eyes that still stared sadly at the passers-by. The Riders hardly glanced at them. The PùlkeI-men they called them, and heeded them littte: no power or terror was left in them; but Merry gazed at them with wonder and a feeling almost of pity, as they loomed up mournfully in the dusk. " p.67.
P.138-9 "...before them on the ground sat a strange shape of a man, gnarled as an old stone, and the hairs of his scanty beard straggled on his lumpy chin like dry moss. [. . .]. Here was one of those old images brought to life, or maybe a creature descended in true line through endless years from the models used by the forgotten craftsmen long ago. " p.105-106.
P.138 "Remnants of an older time they be..." p.105.
P.140 "Road is forgotten, but not by Wild Men. " p.106.
Le chemin des morts...
P.312 t.2 "They lie in all the pools, pale faces, deep deep under the dark water. I saw them: grim faces and evil, and noble faces and sad. Many faces proud and fair, and weeds in their silver hair. But all foul, aII rotting, all dead. A fell light is in them." p.235.
P.311 "There was a faint hiss, a noisome smell went up, the lights flickered and danced and swirled. For a moment the water below him looked like some window, glazed with grimy glass, through which he was peering. " p.235.
P.312 "You cannot reach them, you cannot touch them [... ].OnIy shapes to see, perhaps, not to touch." p.235.
La destruction de l'Ànneau...
P.40 t.2 "...open war lies before him, with Sauron or against him. " p.36.
P. t.1 "...we are laid bare to the Enemy. Yet if you succeed, then our power is diminished ,and Lothôrien will fade, and the tides of Time wilI sweep it away. We must depart into the west, or dwindle to a rustic folk of dell and cave, slowly to forget and to be forgotten." p.380.
P .294 t.1 "You were beginning to fade. " p.231.
P.297 t.1 "You were in gravest peril while you wore the Ring, for then you were half in the wraith-world yourself…' p.234.
P.346 t.2 "Sam had noticed that at times a tight seemed to be shinning faintly within; [...] as the chiselling of the shaping years was now, revealed in many lines that had before been hidden... " p.260.
P.299 t.1 "He may become like a glass filled with a clear light for eyes to see that can." p.235.
Les Elfes…
P.3LO t.1 "Time doesn't seem to pass here: it iust is." p.243.
P.444 t.1 "...and the floor of the wood is golden,and golden is the roof, and its pillars are of silver..." p.349.
P.477 t.1 "If there's any magic about, it's right down deep, where I can't lay my hands on it, in a manner of speaking. "p.376.
P.477 t.1 "Nothing seems to be going on, and nobody seems to want it to." p.376.
P.360 t.3 'Often long after the hobbits were wrapped in sleep they would sit together under the stars, recalling the ages that were gone and all their joys and labours in the world, or holding council, concerning the days to come. Any wanderer had chanced to pass, little would he have seen or heard, and it would have seemed to him only that he saw grey figures, carved in stone, memorials of forgotten things now lost in unpeople lands. " p.263.
P.425 t.3 "Though they rode through the midst of the Shire all the evening and all the night, none saw them pass, save the wild creatures; or here and there some wanderer in the dark who saw a swift shimmer under the trees, or a light and shadow flowing through the grass as the Moon went westward. " p.310.
P.418 t.3 ‘’It is gone for ever, " he said, "and now all is dark and empty. " p.304.
P.350 t.3 "...beyond the ends of the world." p.256.
P.439 Dans I'appendice "There is now no ship that would bear me hence, and I must indeed abide the Doom of the Men, whether I wiII or I nill: the loss and the silence." (Àppendix A p.343-4).
P.475 t.1 ‘’They had not seen the Lord and the Lady again, and they had Iitt1e speech with the E1ven-folk; for few of these knew or would use the ûüestron tongue. t...1 Legolas was away much among the Galadhrim, and after the first night he did not sleep with the other companions, though he returned to eat and talk with them. " p.374.
P.115 t.1 "But we have no need of other compagny, and hobbits are so dulI. [...] We think you had best come now with us. It's not our custom, but for this time we will take you on our road, and you shall lodge with us tonight, if you will. "p.90.