Simone Weil

Une femme comme les autres hommes

 

     En dehors de l’homme occidental blanc et aisé, il y a les Autres. Simone Weil, femme juive, en fait partie, même si tout la prédisposait à faire partie de cette élite masculine . 




SIMONE WEIL 
UNE FEMME COMME LES AUTRES HOMMES 






       Simone Weil est le symbole de l'engagement, du dévouement pour la cause du prolétariat non comme intellectuelle, mais comme ouvrière. Mais dans la France de l'entre-deux-guerres assistant à la montée du nazisme et bénéficiant d’un statut unique comme femme, elle n’a que peu ou pas du tout parlé de la communauté juive et de la condition féminine. Elle est un exemple du destin d'une femme de l'entre-deux-guerres ayant (presque) la formation et les privilèges d'un garçon de l'époque. Nous nous interrogerons sur ces engagements accomplis ou refusés, puis sur la fragilité qui a conduit à l'anéantissement final 





O ANNEES 30, O INEXORABLE CONDESCENDANCE BOURGEOISE 

      Peu de femmes ont eu la chance d'avoir un aussi bon « terreau » pour grandir. Simone a été éduquée comme son frère par une mère que la condition de femme au foyer avait réduit à se projeter dans ses enfants et qui avait eu la chance d'avoir eu une progéniture particulièrement douée. On ne s'amusait pas avec des jeux chez les Weil. Tout était centré sur l'apprentissage. Mais comme le frère et la sœur n'avaient aucune difficulté, cet apprentissage servait de jeu et en était réellement un. Un garçon sans doute un génie mathématique, une fille peut-être surdouée, une mère avec une réelle aisance intellectuelle ont sans doute créé un lieu où les idées fusaient, où la réflexion allait très vite, sans obstacle. Mais en même temps cela a pu procurer l'impression qu'ils étaient la norme et que ceux qu’ils croisaient et qui réagissaient un peu moins rapidement étaient quelque peu limités. Dans la biographie de Simone Pétrement (édition Fayard), l'auteur évoque une réflexion de Simone sur un de ses professeurs et pas le moindre, tome 1 page 167 « Simone me demanda malicieusement, un peu plus tard, si [après que le professeur eut lu une dissertation de la jeune fille qu'il avait trouvée excellente] les cours de Gilson n'étaient pas devenus meilleurs ». "Malicieusement" n’est là que par politesse . Il est difficile de dire « Je suis meilleure que Gilson et cela ne contredit pas l'assurance d’être très simplement au-dessus de tous . Dans ses souvenirs Chez les Weil , Sylvie, la fille d'André, nous parle du sentiment d’une mission à accomplir page 93-94 . Elle ne le précise pas , mais comment ne pas en déduire que la vie leur avait confié cette mission en raison de leur supériorité. Elle indique les conséquences qu'implique cette mission dans les mêmes pages « Ils étaient toujours aller de l'avant sans le moindre regard pour leur entourage qui a dû s'adapter, surtout la famille » et un peu plus loin « Dans la vie quotidienne, ce sens de leur mission et de ce que le monde leur devait ou ne [leur] devait pas se traduisait par une arrogance assez formidable . C’est la hutzpah (une sorte de culot) ». Dans Simone Pétrement tome 1 page 70 « Il y avait en elle une très grande puissance de mépris. Elle mettra du temps à se défaire de ses jugement tranchants, de la hauteur de ses condamnations... » Et il est vrai que le destin de Simone Weil est assez exceptionnel pour une femme de l'entre-deux-guerres. Sortant de l’E.N.S des garçons, agrégée, elle fait partie d'un petit noyau de femmes qui par leur formation se retrouvent à l'égal des hommes. Certes elle a redoublé et n'a été que septième à l’agrégation ce qui est un rang moyen nous dit Simone Pétrement qui fait partie de la même élite. Peut-être est-ce la clé du comportement ultérieur de Simone Weil . Comme elle ne connaît personne en dehors de ce microcosme intellectuel, elle pense que beaucoup sont comme cela, que ne pas être première ou deuxième comme Beauvoir ne mérite aucun compliment. Mais surtout elle a toujours vécu dans le sillon d'un frère qui lui fait de l'ombre. Il est l’aîné et donc aura toujours deux années de maturité, de développement intellectuel, de lectures de plus qu'elle. Il est sans doute une sorte de génie mathématique, mais comme il le confie à son ami page 95 dans Chez les Weil : « Moi je n'étais qu'un mathématicien ». Il veut dire que quelle que soit son intelligence, il était spécialisé et qu’une place était disponible pour Simone dans une autre matière Mais il a sauté une classe pour le concours de l'E.N.S. et elle en a redoublé une . Dans ce milieu où l'on doit être non dans les premiers, mais le premier, il est facile de perdre confiance en soi quand on ne correspond plus à l’image que ses proches ont de soi. Toujours dans Les Weil, l’auteur relate ce souvenir de Simone page 98 : «Je pouvais donc fièrement raconter mes heurts avec surveillants et professeurs[...]. Mon père trouvait tout naturel que je sois moqueuse et insolente. Tant pis pour le professeur qui n'avait pas su gagner mon respect. ». Quand on est incité à penser que ses maîtres peuvent être ou sont inférieurs à vous, que pense-t-on de ceux qui n'ont pas d'éducation, qui n'ont pas été à l'école, de ceux qui sont socialement vos inférieurs? La mère de l'auteur l’explicite dans Chez les Weil page 166 : « Il me serait tout aussi difficile de prendre envers les bonnes un ton de dédain que de leur parler d'autre chose que du menu ou de l'ouvrage à faire. Il me serait impossible de tenir une conversation avec une bonne, et j'éprouve une répulsion peut-être exagérée envers toutes les personnes de [cette] catégorie. » Les Weil sont gentils malgré une conscience indéfectible de leur supériorité S'il en avait été autrement, Simone se serait sans doute révoltée contre ce dédain bourgeois. Mais l'orgueil de la famille est plus insidieux. Pour eux ce n'est pas un sentiment, c'est une évidence : ils sont supérieurs. Or nous avons un faisceau de faits qui tendent à montrer à Simone qu’elle n’est pas tout à fait au niveau de son frère d’où un manque de confiance qui l’a portée à considérer d'une façon différente sa place dans la société. 



      Les Weil ont « bon fond » et la philosophe n'a aucun mépris ou seulement une certaine suffisance vis-à-vis de ces petites provinciales du massif central qui seront ses élèves. Premier trait de son évolution elle se livre peu avec ses collègues et préfère adhérer au syndicat des instituteurs qu’à une association de professeurs. Puis elle va très vite quitter l’enseignement pour devenir ouvrière. Simone Pétrement estime page 415 que son ancienne camarade a quitté l'enseignement en raison de l'absence d’ obstacles : « Des difficultés l'auraient retenue ». Il nous semble que la motivation est plus existentielle que politique. En effet si elle était restée professeur, elle aurait pu contribuer à l'ascension sociale d’enfants de la classe moyenne et surtout à l’essor d’une conscience politique féminine. Même en devenant ouvrière, elle aurait pu continuer ce qu'elle avait ébauché dans son livre et pousser beaucoup plus loin sa réflexion sur la condition ouvrière. En bref elle aurait pu mettre ses connaissances d'intellectuelle au service du peuple. 



      Or elle va progressivement descendre dans l'échelle sociale aidée par l'interdiction d’enseigner aux juifs par Vichy. Il est notable que (page 344-345 tome1 Pétrement) elle assimile Vichy au peuple français : « D’ailleurs mon sentiment est d'accord avec l'ordre social du moment actuel. S'il semble bon en ce moment au peuple français que je sois parmi les sudras, il est peut-être bon que je m’y conforme...». Nul doute que Simone Weil rejetait Vichy et était en profond désaccord avec l'ordre social pétainiste. Nul doute également qu’elle concevait cette loi contre les juifs comme une profonde injustice. Elle ne se place pas dans une dimension politique, mais existentielle dont nous allons donner les étapes. 



      Tout d'abord elle rejette l'intelligence, car elle ne fait pas intrinsèquement partie d'elle-même. Pétrement page 346 tome 2 : « Pourquoi attacherais-je beaucoup de prix à cette partie de mon intelligence dont n'importe qui, absolument n'importe qui, au moyen de fouets de chaînes peut me priver? » Parole qui laisse deviner à quelle place fut mise l'intelligence dans la famille Weil pour qu’elle soit obligée de s’en convaincre. Pour eux l’intelligence n’est pas un attribut de l'individu, elle est l'individu. Elle le définit comme être. S’il la perd, il n’est plus rien. Consciente de l'exagération de ce point de vue, Simone cherchera à le remplacer par une vision plus près de la sienne où l'âme la remplace (cf. même page plus bas) Ce postulat de l'intelligence qui définit l’être implique que la qualité, voire la réalité de ce dernier sont dépendantes du QI de l'individu . Que pense d'elle-même la sœur d'un génie mathématique? Que pense-t-elle de ceux qui l'entourent les ouvriers, et paysans...? Sa famille aurait dit : ils nous sont inférieurs. 



      Dans une deuxième étape, elle décide de voir les choses autrement Pour sortir d'une crise de désespoir sans fond, car elle se croit mal douée, elle adopte un autre point de vue « Après des mois de ténèbres intérieures, j'ai eu soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre [...] Sous le nom de vérité j’englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien » (page 34 « Autobiographie spirituelle » dans Attente de Dieu) . Il est à noter que Simone ne s’élève pas contre la vision du monde familial, elle ne remet pas en question la place prédominante de l'intelligence, mais affirme que tout être peut atteindre la vérité. Elle remplace l’inné (le génie) par le labeur, la volonté . Il est à noter qu'il n’y a pas de moyen terme ou l'on est un génie comme son frère ou l'on a des facultés naturelles « presque nulles ». 



      La troisième étape (page 10 tome 2) est de se considérer comme faite pour le travail d'usine : «Je considère déjà mon travail de tourneuse comme ma vraie carrière. » P 296 tome 2, elle persévère dans ce choix (choix qui aboutira à être fille de ferme) : « Elle voulait de nouveau se plier à quelque métier manuel pour partager le sort commun des hommes » . Nous avons vu le poids du manque de confiance dans cette attirance, une autre motivation apparaît : le désir d'être comme les autres hommes. Il ne s'agit nullement de solidarité, mais d’une question d’essence, presque de nature. Nul doute qu’inconsciemment les Weil ne se sentent pas tout à fait comme les autres hommes, même s’ils adhèrent dans le principe au premier article des droits de l'homme. Pour quelqu'un de juste qui cherche la vérité et donc la justice comme Simone ces deux idées ne pouvaient pas coexister . Alors que son frère et sa mère les reliaient avec un « et » les hommes sont égaux et nous sommes supérieurs Elle ne voyait que la possibilité d'un « ou » les hommes sont égaux ou nous sommes supérieurs . Les deux idées sont antithétiques. La conséquence est : pour être comme les autres, je dois faire un métier manuel, puis je dois être fille de ferme.Elle admet fort bien que cette obligation d’un tel métier puisse ne concerner qu’elle. P.333 tome 2 Pétrement « Les conditions basses [fille de ferme] me conviennent, mais c'est par vocation spéciale » et plusieurs lignes plus loin à un ami « puisque je suis plus ou moins une fille de ferme il faudra vous conformer à nos rangs respectifs. ». Comment la « vierge rouge », la chercheuse de vérité révolutionnaire peut-elle vouloir vivre avec un ami les nouveaux rapports sociaux que lui impose sa nouvelle condition? On l’entend presque dire : vous serez pour moi « un monsieur » selon le code des années 30. Pourtant, même si cela étonne à première vue, cela correspond au désir de se différencier de son milieu pour rejoindre les « sans qualification. ». Simone se fie trop aux différences sociales pour penser que l'éducation, l'école peut transformer une fille de ferme en agrégée. Comme l‘a fort dit sa nièce (page 232 Chez les Weil) « Le projet de Simone c'est d'épouser la peine des pauvres, non de leur fournir du pain ou des vêtements », encore moins sa culture. Page 233 Pétrement tome 2, elle précise qu'elle se situe dans une autre réalité que la charité bourgeoise « Celui qui traite en égaux ceux que le rapport de forces met loin au-dessous de lui leur fait véritablement don de la qualité d'être-humain dont le sort les privait. Autant qu'il est possible à une créature, il reproduit à leur égard la générosité originelle du créateur. » ; Phrase inimaginable si l’on ne suit que la structure : l'être humain (le bourgeois, Simone) est assimilé à Dieu et donne le statut d'être humain à ceux qui sont au-dessous de lui. C'est un peu comme le don de l'âme de Dieu à Adam dans la chapelle Sixtine . Cette phrase montre la bonne volonté de Simone, mais également le poids d'un milieu qui se considère supérieur. D'ailleurs c'est ce dernier qui descend et non celui qui est « bien au-dessous de lui » qui le rejoint. Enfin qui dit que la fille de ferme, le tourneur ont été privés du don de la qualité d'êtres-humains? Certainement ni les droits de l'homme, ni l’Eglise! Mais cette condescendance héritée de sa famille entre en conflit avec l'incontestable amour de la justice et de la vérité qui animera toujours l'auteur. Elle sait au sens le plus fort du terme que malgré ses études, son éducation, elle est comme la fille de ferme. Page 360 (Pétrement) elle dit « J'ai besoin de faire [fille de ferme]. Je n'ai pas en moi d'énergie pour peiner et souffrir sinon quand une nécessité impérieuse me pousse, à laquelle je ne puis me soustraire sans me trahir moi même ». Sans trahir cet incroyable manque de confiance en soi, mais surtout sans trahir la certitude que je suis un être humain comme les autres Mais le remords de classe n'est pas le seul facteur qui inexorablement poussera l'auteur vers l’anéantissement . 



LE CHOIX DU NEANT 

      Il est difficile de décrire la vie affective et spirituelle de Simone Weil, car nous nous trouvons devant plusieurs personnalités qui cohabitent et dont il ne restera au bout de plusieurs années que l’ascétique jeune femme. Que sont devenus les autres Simone ? Pourquoi est-ce cette personnalité qui a triomphé ? 



      Les chrétiens ont souvent aimé Simone Weil pour de mauvaises raisons. Ils ont vu dans la convertie une aspiration au dépouillement, un renoncement au plaisir terrestre pour les joies du ciel, une victoire de l'amour de Dieu sur les réflexions philosophiques, un désir de rencontrer les plus pauvres. Nous avons déjà étudié précédemment cette dernière affirmation. Nous nous intéresserons dans cette partie au dépouillement. À la fin de sa vie, Simone ne mange presque plus (si elle n’est pas morte de faim, elle a eu de sérieuses anémies et est épuisée) et a tout fait pour faire taire son corps. Ce n'est pas un hasard si elle se déguise en fantôme en Angleterre (Pétrement Page 450 tome 2) et si dans une prière elle demande à se fondre en Dieu ou à être néant : « ...arrache de moi ce corps et cette âme pour en faire des choses à toi, et ne laisse subsister de moi, éternellement que cet arrachement de moi-même, ou bien le néant ». Simone doit disparaître en Dieu ou dans le néant. Toute la deuxième partie de sa vie, la philosophe a tendu à être un cadavre. Ce désir a été caché ou sublimé par le dépouillement nécessaire selon l'auteur pour atteindre Dieu, mais il est très vite présent dans sa vie. Si ses élèves l'apprécient, le rapport d'inspection nous la décrit sans vie, « ...sa vue est très basse, sa voix molle, son articulation peu distincte., elle parle sans accent, elle ne fait guère qu'un seul geste (celui descendre lentement le bras); ses mains demeurent inertes » ( Page 414 Tome 1 Pétrement) . Il faut bien sûr faire la part des choses et ne pas minimiser l'exagération quelquefois présente dans ce genre d'écrit, mais on peut néanmoins garder l'idée d'une tendance à la disparition du corps. Seul son esprit semble vivant. C'est d'ailleurs l’un des buts de l'existence pour la philosophe,comme elle l’explique page 457 (Tome 2 Pétrement) « En faisant mourir un homme, on l'empêche, le plus souvent, de devenir assez parfait pour consentir de lui-même à l'anéantissement de sa personne » . Triste paradoxe : l'existence sert à aller jusqu'à l'anéantissement. Mais il faut toujours avoir en tête en ce qui concerne Simone Weil que la philosophe est « agie », manipulée par des motivations aussi fortes qu'inconscientes. Il n'est donc pas étonnant que l'auteur demande dans une prière la paralysie du corps et de l'esprit. Page 442-3 (tome 2 Pétrement) « Que je sois hors d'état de faire correspondre à aucune de mes volonté, aucun mouvement du corps, aucune débauche même de mouvement, comme un paralytique complet. Que je sois incapable de recevoir aucune sensation.[...] Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées ». Elle demande à Dieu qu’Il lui enlève toute volonté, intelligence, sensibilité et amour. Pour la normalienne qu’elle a été, l’intellectuelle qu’elle est, le sacrifice de sa réflexion est sans doute le plus dur. Mais c’est également la promesse de ne pas souffrir, de ne pas être consciente d'un manque, d'une faiblesse. Quoi exactement ? Nous allons essayer de le découvrir. 



      Il n'est pas étonnant que ce refus de la vie prenne la forme de l'amour du minéral (Tome 2 page 335 Pétrement). « Il semble que Simone ait aimé par dessus tout, dans la nature, la pureté des choses minérales, ou le vide du silence, de l'espace immense et lumineux ». On pense bien sûr au désert, bien sûr à Laurence d'Arabie… Mais elle n’a jamais manifesté d'attirance pour ces endroits extrêmes et même pour la nature. Elle reste attachée à l'Humanité. Son désir d'être fille de ferme ne s’accompagne pas d’une osmose avec la nature. Mais si l’une de ses meilleures amies a eu cette idée corroborée par l'impression d'autres familiers de la philosophe, il faut donc penser que cet attrait décrit permet de symboliser un trait de la personnalité de Simone. Tout d'abord on peut noter l'absence du vivant. Ni homme, ni animal, ni végétal. Surtout ni communication, ni symbiose, ni même rejet... Aucune vie, aucun mouvement. La beauté en plus, c'est presque la description de Simone Weil par son inspecteur. La beauté en plus, certes, mais l’esprit en moins. L'auteur aspire à un monde sans vivant, un monde figé où elle-même ne serait qu'une pierre immobile, sans vie organique. Très vite l'acte de manger est assimilé à une fonction basse, dégoûtante (page 342 Tome 2 Pétrement). Face à l'esprit que la grâce peut envahir, la pesanteur se polarise sur la nutrition et les autres fonctions naturelles qui révèlent le corps sont occultées par le rejet d’absorber de la nourriture. Page 367 (tome 2 Pétrement), la biographe évoque un projet de son ancienne camarade de classe de travailler sur la question suivante : « Chercher s’il n’était pas possible aux êtres humains de vivre sans manger, ou plutôt de vivre en se nourrissant seulement de lumière solaire et de certains corps minéraux ». Si ce projet n'avait pas été formulé par l'auteur de La pesanteur et la grâce on aurait crié à l'anorexie. Les raisons de cette dernière les connaîtrons-nous un jour? 





UN SACRIFICE PEUT EN CACHER UN AUTRE 

      Pourtant la simple lecture de la vie de Simone peut apporter quelques éclairages. Tout d'abord avant de ne pas aimer ce qui est vivant, elle a commencé par ne plus pouvoir supporter une tache sur un fruit. Sa biographe parle de « dégoût insupportable » tome1 Pétrement Page 191 On peut supposer que la tache physique du fruit est la transposition d'une tache morale ou d'une faiblesse. Rappelons-nous qu'elle désire être invulnérable, parfaite. Son frère pense que ce refus de l'imperfection et même du corps provient de la rencontre avec un exhibitionniste alors que Simone était à peine adolescente. Page 14 tome 2, la philosophe en parle en disant « C'est cela qui me cause, depuis le Luxembourg une répulsion et une humiliation heureusement invincibles : être objet de désir » Pourtant cela n’empêche pas Simone d'emmener un jardinier dans sa chambre pour discuter (page 120 tome 1 Pétrement). Nous ne pouvons que constater que la descente vers l’ effacement du corps se conjugue avec la diminution d’amitiés féminines et de comportements assez délurés pour l'époque. Sa mère voulait qu’elle ait la mentalité d'un garçon de son temps et l'a élevée pour qu'il en soit ainsi. Mais Simone n'a pas rejeté cette éducation. D'ailleurs lorsque ses parents l’appellent Simon ou notre fils numéro 2 est-ce uniquement leur volonté ou/et celle de l'auteur ? (page 66 Pétrement tome1) Signer ton fils respectueux, s'habiller de façon à ne pas plaire aux garçons, les traiter comme des amis et s'éloigner progressivement des femmes ne ressemblent pas aux conséquences d’un traumatisme, mais à celles d’un refoulement. Refoulement qui doit être de plus en plus fort à mesure que le désir se fait de plus en plus présent. Désir de quoi? Désir de qui? Certainement ni de Dieu qui va au contraire prendre presque toute la place, ni des garçons qui ne l’intéressent guère, même si elle déclare avoir une relation avec un camarade sur le front espagnol. Ses amitiés si franches et si dénuées d’arrière-pensées étaient peut-être possibles, car elle s’interdisait d'autres amitiés. D’autre part, Simone va avoir dans ses années d'étude un comportement très osé pour l'époque, mais difficile d'interprétation. Page 351, Pétrement tome 1, (idem p.103 ) sa biographe nous apprend que la philosophe a passé une nuit dans un cabaret où se trouve des travestis masculins . Simone peut déguiser l'attrait qu’elle éprouve en curiosité littéraire : « Je voudrais être Balzac », comment oublier qu’elle voulut un smoking au lieu d'une robe de soirée (page 68 Pétrement tome 1). Le lecteur ne peut s'empêcher de penser que la « vierge rouge » n'était peut-être pas aussi limpide qu'elle paraissait. De même la fascination qu’elle eut pour les bordels (page 393 Pétrement tome 1) est-elle due au lieu : la maison de passe ou aux prostituées? Certes fille au milieu de garçons, elle les suit dans cet endroit qui lui est interdit, mais qui est également un lieu très féminin . Simone n’a plus vraiment d’amitié féminine après ses études. Au contraire elle écarte d’un coup d'épaule très brusque Albertine Tévenon venue lui ouvrir la porte sans dire bonjour pour rejoindre le mari syndicaliste (page 188 Pétrement t.1).Cette goujaterie pourrait être une misogynie due à l'acceptation totale du milieu masculin dans lequel elle vit . Mais cela est démenti par le témoignage de la même Albertine qui se rappelle qu’un jour au cinéma Simone passa son bras autour de ses épaules. Il n'est pas anodin que ce soit Simone Pétrement qui affirme en introduction à cette anecdote que l'auteur « pouvait être tendre dans l'amitié non seulement par les paroles, mais même parfois par le geste quoique ce fût plutôt rare ». Simone Pétrement que l'on a du mal à situer dans le cercle de la philosophe. L’alter ego, elles poursuivent le même cursus dans un univers fait par les hommes et pour les hommes. L'amie , puisqu'elles se tutoient (page 178 Pétrement tome 1) ce qui n'est pas si commun à l'époque . La philosophe affirme à l'inspecteur lors d’un entretien pour les nominations qu'il peut les recevoir ensemble « puisque nous n'avons pas de secrets l'une pour l'autre ». Leur situation d'alter ego n'a visiblement pas généré de rivalité, aucune jalousie par rapport aux autres enseignants , à leurs collègues masculins, à leur carrière. Est-ce parce que Simone est comme dit sa mère une sainte que la jalousie est exclue ou est-ce en raison de l'affection que l'auteur portait à sa future biographe? Simone Pétrement sera une amie, mais mise à distance, elle n’apparaît presque plus dans la vie future de l'auteur, mais suffisamment pour écrire une biographie très documentée. Dans l'univers de la philosophe, on trouve Dieu bien sûr, mais également une amitié secrète, profonde que son objet n'avait pas vraiment deviner tant elle était réservée comme l’intéressée le déclare page 169 note 2 Pétrement tome 1« J'avoue que je suis étonnée que Simone ait pris des notes sur mes exposés et surtout qu'elle les ait gardées, car elle a gardé relativement peu de choses des notes qu'elle avait dues prendre étant étudiante ». Comment croire que celle qui se considérait comme supérieure à Gilson (page 167 Pétrement t.1) ait pu garder pour ses qualités philosophiques les notes d'exposés d'une autre étudiante? Simone n’a pas conservé les travaux de jeunesse d’une autre étudiante, mais les objets évoquant un profond amour secret, peut-être même inavoué, et inavouable. Pourquoi Simone Weil n'a pas laissé se déployer ce sentiment? Plusieurs raisons se sont conjuguées. Tout d'abord le refus de son homosexualité, la peur d'être rejetée par sa camarade de classe (si Simone avait conscience de ce sentiment), ensuite le poids que dut peser le milieu universitaire (plus libre quand il s’agit des principes que des faits), surtout le milieu clérical et même celui des militants, communistes et autres, assez homophobe (plus peut-être pour l’homosexualité masculine que féminine) enfin la peur de reproduire avec une compagne la situation d'étouffement que Simone ressentait vis-à-vis de sa mère. Mère qu’elle faisait parler ainsi dans un rêve « Je t'aime trop, je ne peux aimer plus personne d'autre. C'était épouvantablement pénible » Pétrement tome 1 Page 409 Nul doute que l’étouffement venait de sa mère mais que Simone elle même pouvait difficilement avoir un sentiment pour quelqu’un d’autre. 



      Simone Weil n'est pas une sainte au sens où les catholiques de son temps l'entendaient. Sa chasteté provient plus des soubresauts de son inconscient que du choix de Dieu seul. Ce n'est qu'une femme qui s'est débattue dans une société qui n'était pas faite pour elle supportant le poids des défauts de son milieu, de sa famille, les siens propres. Tout cela l’a conduit à errer dans les rues de Londres anémiée, telle un fantôme. Et pourtant... Et pourtant elle est une icône de la Femme et la précurseure de tant de jeunes filles qui occuperont les bancs des grandes écoles. Elle est par son refus de l'élitisme familial, par le remords de classe qui l’a conduit au militantisme le plus radical la voie ouverte à une charité non de condescendance, mais d'égalité. Simone Weil n’a pu s’accomplir en raison des préjugés de son époque, mais elle reste, en négatif, une figure de ce que la Femme aurait pu être. Peut-être est-ce pour toutes ces choses qu’il se peut qu'elle soit une sainte.