NARUTO
ou
ces courageuses petites victimes
Pourquoi le manga Naruto est-il aussi apprécié internationalement alors que le contexte est très ancré dans la civilisation japonaise ? Certes le héros est un garçon blond aux yeux bleus et tous les protagonistes ont les yeux « ronds » et quelquefois les cheveux clairs . Mais les notions de ninja , d'apprentissage de l'art de la guerre, surtout de chakra sont très exotiques pour le reste du monde . Un européen , un africain ou un américain lit-il des mangas pour le dépaysement ou parce qu'il trouve un questionnement ou une réponse propre au questionnement de tout être humain ?
Table des matières :
Orochimu ou l'immortalité
Itachi Uchiwa ou Famille, je vous hais
Sasuke Uchiwa ou le prisonnier du passé
Mais où sont Papa et Maman?
Gaara ou le calvaire du Chouchou
Naruto ou mon père, ce premier ennemi
Tamari ou l'ambivalence de l'éventail
Kankou ou la duplicité
Choji ou la nécessité de la boulimie
Ino ou l'intrusion
Shikamaru ou je t'aime moi non plus
Shino ou l'animal tutélaire
Kiba ou Kafka a vaincu
Rock Lee ou le "comme tout le monde"
Tenten ou la force du nombre
Neji et Hinata ou le hasard fait bien mal les choses
Kabuto ou "Je ne te pardonnerai pas tout"
OROCHIMARU ou la quête de l'immortalité
Le coéquipier de Tsunami et Jiraya , qui deviendra un des grands « méchants » du manga , est le plus proche des mythes fondateurs .
L'ABSENCE DE MANICHEISME
Cette notion qui divise le monde entre le Bien et le Mal sans possibilité de passer de l'un à l'autre n'est pas présente dans ce personnage . Mais, comme son corollaire Voldemort et plus encore Dark Vador , il n’ adhère pas dès l'enfance au Mal . Il fut un brillant élève, un défenseur performant de Konoha , le lieu où il réside avec son clan. Un jour , il a constaté que le gouvernement du village l'empêchait de faire ce qu'il avait envie et est passé du côté des adversaires . Sa volonté de détruire le troisième Okage, le chef du village et son maître, paraît une vengeance , une sorte de caprice d’ enfant face au refus d'un adulte. Nous retrouvons ainsi un autre mythe universel : celui de la trahison du disciple.
LA TRAHISON DU DISCIPLE
La plus connue est celle de Judas par rapport au Christ . Mais, s'il y a trahison du maître par le disciple Judas , l'élève se contente de la mort de ce dernier, alors que dans le mythe contemporain , le disciple veut construire un autre monde qui s'opposera à celui du maître . Anakim Skywalker dans « Star Wars » va élaborer un univers opposé à celui de la Galaxie , un monde en noir face au monde en blanc . Pourquoi Orochimaru veut-il créer son propre village ?
L'IMMORTALITE OU RIEN
Le disciple du troisième Okage est obsédé par la mort et son corollaire : la quête d'immortalité commune à la plupart des civilisations . Celle-ci a néanmoins un aspect peut-être plus asiatique , puisque certains empereurs adeptes du Taoïsme l'ont recherchée avec plus ou moins de réalisme . Que l'on se souvienne de l'empereur qui envoya des navires sur le Pacifique pour trouver les îles d'immortalité , lieu où les sages taoïstes accèdent à l'immortalité et où l'on peut cueillir des fruits de jade repoussant le moment de la mort .
Nombre de « méchants » littéraires contemporains ont voulu accéder à l'immortalité. Mais, si le but est le même, le moyen est différent . Sauron dans Le Seigneur des Anneaux a déjà un esprit immortel, il n'est d'ailleurs pas un humain. Être un esprit immortel et vouloir s'incarner est une caractéristique du diable dans les romans fantastiques . Celui qui représente en Occident le Mal est un pur esprit qui n'a pas à prendre de corps . Dans Le Seigneur des Anneaux , il ne s'agit pas seulement d'un moment où le personnage a un corps comme le laissent supposer d‘hypothétiques relations sexuelles du diable avec des sorcières ou une simple mortelle comme dans « Rosemary’s baby » . Dans la trilogie de l'anneau , Sauron a déjà l'immortalité de l'esprit, il désire celle de la chair pour pouvoir intervenir pleinement sur la terre du milieu . Il a besoin d'un corps pour être un dictateur humain et immortel .
Voldemort est lui aussi en quête d'immortalité. Il a réussi à maintenir son esprit en vie. Son corps est celui d'un bébé (l'absence de cheveux...) conjugué à celui d'un cadavre (avec la peau blanchâtre...) . Pour éviter la mort, il a divisé son esprit et mis chaque morceau de ce dernier , appelé horcruxe dans un support différent : un objet : une coupe, un médaillon ou un être vivant (comme un serpent, Harry …) . Comme il faut détruire les sept horcruxes pour le tuer , ce procédé le protège et laisse augurer une très longue vie , même s'il ne s'agit pas d'immortalité.
Orochimaru prend une autre solution , son but est de « vampiriser » le corps d'un autre , (comme dans La vagabonde de Stéphanie Meyer, l’auteur de Twilight) ce qui annule ses propres faiblesses physiques et lui permet d'obtenir les points forts de ses hôtes comme le fameux sharingan, sorte d'œil tournant, qui permet de rendre plus performante sa vision . Surtout cela lui promet comme à Voldemort d’éviter la mort physique et d'acquérir une sorte d'immortalité . Mais comme il n'a pas encore trouvé la méthode le permettant , cela nous amène au troisième mythe littéraire : le savant fou.
LE SAVANT FOU
Ce personnage a été inventé par Marie Shelley dans son roman Frankenstein . Le héros éponine, le docteur Frankenstein, crée un homme à partir de cadavres et cela est repris par Norbert Jack dans la série Le docteur Mabuse qui est surtout connue pour ses adaptations filmiques . Frankenstein crée involontairement un être inadapté à notre monde , Mabuse veut fabriquer un individu cherchant à faire le Mal . Mais le mythe des savants fous concerne également des êtres inoffensifs qui vivent dans leur monde, surtout dans la littérature pour jeunesse comme le professeur Nimbus, le professeur Tournesol dans un Tintin ou Pacôme de Champignac dans Spirou .
Il ne fait nul doute que Oroshimaru fait partie des méchants . Son côté maléfique est indiqué par ses yeux et sa langue rappellant le serpent, symbole du mal dans les civilisations occidentales. Ses cheveux raides et noirs sont l'inverse des cheveux raides et blancs des Elfes du Seigneur des anneaux, mais aussi de leur source les Elfes des Eddas (cf. l’article sur la mythologie viking)
ITACHI UCHIWA ou Familles, je vous hais
Le personnage est particulièrement connu, car il a assassiné tout son clan, sauf son petit frère Sasuke. Ce dernier étant un des héros de la série, une des trames de cette dernière est de savoir si Sasuke va réussir à venger sa famille (et donc tuer son frère) et pourquoi Itachi a tué son clan n’épargnant que son petit frère Sasuke.
Assez loin dans le manga , l'auteur nous offre une réponse qui n’explique pas le succès du personnage. Le meurtrier a voulu protéger le village auquel il appartenait et faire avorter un coup d'état . Ce qui nous porte à trouver une autre explication complémentaire de celle donnée par l’auteur pour le succès d’Itachi . Il supplantera Hiroshima (la mort de celui-ci au milieu des mangas en est un signe) dans le rôle du méchant. Que peut représenter pour le public des deux Amériques, de l'Afrique ou de l'Europe l’idée d'exterminer sa famille pour sauver son pays ? Certainement pas une manière d'atténuer, voire d'excuser le meurtrier et encore moins s'il a obéi à des ordres . Si Oroshimaru est un « méchant » comme on peut les imaginer, Itachi fait « froid dans le dos » , car son comportement s'oppose aux règles habituelles de nos affections : la famille proche, les amis, la famille élargie,... jusqu'à l'Etat . Le clan Uchiwa veut faire un coup d'état, mais cela ressemble plus à une guerre de Seigneurs qu’à un conflit voulant mettre au pouvoir une idéologie du « Mal » comme le ferait Orochimaru . La raison idéologique ne tient pas : ses parents ne sont pas plus dictateurs que les autres familles. Pourquoi avoir tué tous les membres, même les femmes âgées, les branches inférieures... ? Un jeune homme obéissant aveuglément à l'état, trahissant de manière sournoise sa famille rappelle aux Chinois et aux Européens certains adolescents des brigades révolutionnaires de la révolution culturelle et certains enfants des jeunesses hitlériennes ou communistes sous Staline .
Hitachi, bien que seul, ressemble à l'un d'eux. Il va utiliser l'absence de méfiance de ses proches pour les assassiner. Il nous semble qu'un détail essentiel est présent, peut-être inconsciemment, Itachi ne vit pas dans une famille, mais dans un clan. Sa place est définie dans une lignée. Lui, qui est un surdoué, est obligé de se plier aux règles et à la structure du clan . Il a beau avoir passé ses examens avant l'âge requis , il sait qu'il a eu des ascendants. Il n'est pas un individu totalement libre, mais un être imbriqué dans une structure. En tuant sa famille , il se retrouve seul et donc libre . Libre de quitter Konoha qu'il voulait sauver . C'est la phase extrême de l'adolescent qui doit et veut s'affranchir du cocon familial : être le premier pour donner ses règles et non l'héritier d'une tradition.
Mais pourquoi ne pas tuer Sasuke ? Il n'est pas un danger pour Hitachi, puisqu'il est deuxième dans la lignée. L'assassin de son clan veut éradiquer ceux qui sont ou au-dessus de lui généalogiquement : ses ascendants, ou ses collatéraux ( qui pourraient prendre la première place) . Pour être libre de toute influence, il n'a pas besoin de se préoccuper de ceux qui viennent après. Ils ne sont au pire que des imitateurs. Mais en ce cas pourquoi donner autant d'importance à ce conflit ?
SASUKE ou le prisonnier du passé
L'affrontement évoque un autre mythe , un des plus vieux de l'Humanité : celui des frères ennemis . En Occident , il est connu sous la forme du deuxième drame des hommes d'après la Bible , Caïn et Abel . Après la première faute , l'absorption du fruit défendu par Adam et Ève, leur fils aîné va tuer son frère cadet par jalousie, Dieu n'agréant pas son offrande , sans raison explicite, mais appréciant celle du cadet Abel . Nous retrouvons la même structure dans Oliver Twist de Dickens. Oliver est menacé par son frère le Monk qui veut le faire mourir . Ce surnom est surtout une allusion au Monk de Lewis , un des premiers romans fantastiques , où le personnage est une figure du diable. Ce qui nous amène à une autre sorte de frères : les anges et les hommes . Frères, parce qu'ils sont tous les deux des créatures spirituelles de Dieu . Ennemis , car l'ange déchu , le diable, a décidé la perte de l'humanité.
Sasuke et Itachi reprennent ce mythe ancestral . Certes le premier est celui qui veut assassiner, donc le coupable, mais l'on peut se demander si Itachi n'a pas empoisonné la vie de son petit frère en le contraignant à ne penser qu'à sa vengeance et en acceptant d'aller vers le Mal pour la satisfaire , comme par exemple de se soumettre à Oroshimaru . Pourtant ce mythe n'est pas le thème le plus caractéristique de mangas
Le mal est , certes, incarné par Orochimaru et Itachi , mais si l'on regarde bien la série , on constate que le malheur est présent bien avant l'entrée en scène de ces deux personnages . Le générique des animés est connu pour la fameuse balançoire vide. Elle symbolise l'absence : personne pour jouer, aucun enfant aux alentours. Elle représente la solitude de ces enfants , mais celle-ci est peut-être plus significative encore qu'elle ne paraît.
Mais où sont Papa et Maman?
Un certain nombre de protagonistes sont orphelins et donc solitaires : Naruto, Saku, Kabuto... On a souvent dit que c'était une séquelle de la seconde guerre mondiale avec les nombreuses victimes militaires japonaises. Mais ce traumatisme concerne les arrière-grands-parents, voire plus, des lecteurs du manga et surtout ceux de nationalité japonaise ou allemande . Les orphelins des autres pays, même s'ils sont nombreux, n'ont jamais inspiré un film comme « Le tombeau des lucioles » ou « Allemagne, année 0 ».
D'autre part de nombreux élèves de l'école ne sont pas orphelins. Choji a des parents qu'il aime et qui l‘aiment . Inata est une héritière. Shikamaru a ses parents et la trinome Kankuro , Gaara et Temari sont frères et sœur . Pourtant à part Choji , personne ne semble heureux . Shikamaru a un père alcoolique qu'il doit ramener à la maison et dont il faut qu’il s’occupe comme un adulte d'un enfant sans aucune reconnaissance. Neji est comme Sasuke prisonnier d'une histoire familiale qui le dépasse (cf supra) .Temari, kankuro et Gaara sont tous les trois frères et sœur , mais est-ce un avantage ? Une caractéristique de chacun d'eux indique une profonde solitude. L'éventail de Temari, le masque de kankurô et la boule de sable dans laquelle s'enferme Gaara les protègent, mais également les isolent . Mais de qui se défendent ils ?
Les premiers dont on doit se protéger ne sont certainement pas les camarades d'école : Gaara va s'apaiser quand Naruto lui aura fait comprendre qu'on peut avoir des amis sur qui on peut compter . L'amitié est une valeur forte du manga , sans doute pour combler la solitude , mais également parce que les pairs permettent de se protéger des autres , c'est à dire des adultes .
Celui dont le surnom symbolise la méfiance des enfants est Jiraya . « L’ermite pas net » indique la confusion que les adultes génèrent dans l'esprit des enfants . Les aiment ils ? Les considèrent-ils comme leurs enfants à chérir ou comme des moyens , voir des armes ? Certes la société japonaise n'est pas la plus expansive dans les rapports familiaux . Mais certains actes paraissent étonnants . Si l'on prend pour exemple le héros , l'attitude du père de Naruto est assez étrange . Ayant capturé le démon renard qui incarne le Mal, il va l’emprisonner pour moitié en lui, mais également pour moitié dans son bébé . Verrait-on un père enfermant la moitié de l'âme d’Hitler ou de Pol Pot dans un bébé ou encore, pour rester dans la fiction , James Potter emprisonnant volontairement Voldemort dans le bébé Harry ? Tout adulte sait qu’un des rôles des parents est de protéger son nourrisson, non de s’en servir comme « poubelle du Mal ». L'attitude des habitants du village est stupéfiante et dépasse largement les séquelles de la seconde guerre mondiale . Non seulement ils rejettent l'enfant, mais ils ne le prennent pas réellement en charge . Naruto, orphelin, n'a pas de famille d'accueil , un orphelinat , ou même un placard à balai sous l'escalier ! Nous le voyons se lever, préparer ses repas, déjeuner ... SEUL . Son professeur va l'inviter de temps en temps au restaurant pour manger des ramens. Nous avons l'impression que le personnage de Naruto commence à l'âge de 12 ans où il est capable d'être un peu autonome. Bien que nous ignorions comment se remplit le frigidaire, qui lave son linge ... Cela n'est pas totalement inhabituel dans l'univers des romans pour jeunesse. Oui-Oui, même s'il s'agit d'un pantin, est une représentation d'un enfant. Il n'a pas de passé avant son apparition au pays des jouets. Mais dans Naruto, le protagoniste n'est pas né ex nihilo .
GAARA ou le calvaire du chouchou
Gaara est lui aussi le dépositaire d'un renard du Mal . Son propre père a emprisonné celui-ci dans son troisième enfant pour faire de ce dernier une arme puissante. Mais le petit Gaara n'a pas su gérer cet esprit maléfique . Il n'a pas, comme l'imaginait son père, utilisé la puissance du renard et gardé sa maîtrise de soi. Il est devenu ingérable pour les autres comme pour lui . Cela a conduit le village du sable, lieu où il habite , à le rejeter affectivement tout en le supportant socialement. Le rôle de Kankurô et de Témari est de gérer leur petit frère : éviter que l'esprit du démon renard prenne le pouvoir sur l'esprit de l'enfant. Nous emploierions plutôt , s'il ne s'agissait de ninjas emplis de chakra : « gérer la crise », « disjoncter » ou bien, « péter les plombs » . Sans doute est-ce cela le secret de Gaara et de Naruto : les démons renards qu'ils abritent ne sont pas des esprits du Mal que l’on a scellé dans leur corps , mais leurs propres tendances qu'ils n'arrivent pas à gérer ? L'auteur a utilisé la métaphore des renards, parce que ceux-ci symbolisent dans les littératures japonaise et chinoise le symbole de la tentation , donc du Mal en Asie .Les renardes sont dans les romans érotiques chinois des tentatrices qui séduisent les hommes pour leur prendre leur processus vital, leur chakra pour simplifier . Mais le renard à neuf queues Kyubi, est une métaphore pour signifier une tendance que le héros ne peut pas contrôler ou difficilement . Quelle est-cette tendance ?
NARUTO ou mon père, mon premier ennemi
Si nous regardons son ascendance, nous pouvons constater que le héros éponine du manga, Naruto, porte le nom de sa mère , alors qu'il prendra la succession de son père en devenant Hokage. Le fait de porter le nom de famille maternelle met en lumière le rôle de de celle-ci dans la personnalité du garçon. Or nous savons très peu de choses sur la mère du héros, si ce n'est qu'elle était aussi le dépositaire du même démon renard que son fils . En elle , également , on a scellé, à l'intérieur de son corps, Kyubi. Si l'on met de côté l'exotisme ninja , cela ressemble beaucoup à la transmission d’un traumatisme familial dans l'inconscient . Ni Naruto, ni ses enfants, ni Kushina , sa mère, ne sont les victimes du traumatisme, mais comme celui-ci n'a pas été guéri dans les générations antérieures, ils en portent les séquelles et n’ont comme seule remédiation de gérer les réactions générées par leur inconscient et non de tenter de les faire disparaître. Comme la méfiance envers la génération des parents semble obligatoire , le poids des traumatismes ancestraux paraît ne pas pouvoir s'alléger, comme s'ils étaient inhérents à la condition humaine , comme s'ils faisaient partie de la nature de l’individu et n’étaient pas un acquis Nous ne pouvons pas dire quel est le traumatisme des Uzumaki. Tentons cependant une exploration-hypothèse en direction de la technique phare de Naruto : le multi clonage
Masaki Kishimoto , l'auteur, n'est pas inventeur du multi clonage. Celui-ci est présent dans Le voyage en Occident ou Pérégrination vers l'ouest suivant la traduction de Wu Cheng En. C'est l'un des classiques des lettrés chinois. Il relate le voyage de retour d'un moine bouddhiste rapportant des textes authentiques religieux de l'Inde en Chine . Il est aidé par quatre personnages dont un singe immortel. Nous le nommerons Souen , plutôt que Singet comme dans la traduction de La Pléiade. Cet animal a une technique pour vaincre ses adversaires : avec un bâton , il se multiplie. Ses ennemis sont submergés par une foule de Souen. Nous l'avons déjà étudié dans l'article Le Ramayana , les singes , dans la section Au commencement . Bien sûr , le multi clonage atténue la solitude dont souffre Naruto, mais il fait disparaître également la cause de cette solitude . Naruto n'est pas seulement seul, mais il est rejeté du village , car son corps est le seul à contenir le démon renard. Cette fonction qui le rend unique occasionne sa solitude . En se multipliant, il n'est plus l'unique, l'être extraordinaire au sens propre, mais un individu comme un grand nombre d'autres , un être ordinaire noyé dans la multitude de ses clones. L'animé insiste sur le fait que l'on ne peut pas reconnaître le vrai Naruto .
Que peut signifier pour Gaara sa technique de multiplication du sable ? En premier lieu, son enfermement dans une bulle de terre renvoie à un désir d'être protégé de son père, qui le transforme dès sa naissance en arme vivante, et d'être aimé (comme le montre son tatouage sur la tempe « amour »), par les autres et surtout le village. Assez peu d'enfants subissent des pressions pour être transformés en armes vivantes. Ni les enfants soldats, ni les jeunesses hitlériennes, ni les terroristes-bombes vivantes n’ont été et ne sont sans doute familiers de Naruto . Il faut chercher la grande popularité du manga et du personnage dans un traumatisme plus «courant ». Il nous semble que Gaara ressemble d'une part à un enfant dont on laisse la toute-puissance se développer et même régner sur lui et son entourage. Toute-puissance, nous le savons, dont la contrepartie est particulièrement élevée : abus sexuels, absence de repères générant l'angoisse ... D'autre part sa manipulation du sable, de la terre qui représente souvent ( cf. Bachelard) la femme et surtout la mère , évoque l'ambivalence face à ce personnage : amour, désir de régression fœtale avec la bulle de sable et manipulation, voire maltraitance avec les grandes tempêtes lors des combats . Gaara a un grand manque d’amour maternel . Son frère et sa sœur ont également un rapport particulier au secret . Eux-aussi se cachent, mais de manière différente .
TEMARI ou l'ambivalence de l'éventail
Temari se sert de son éventail pour se battre et cet accessoire peut être en Asie vraiment une arme avec des lames affutées dans chaque pli . Il peut être également un moyen de séduction. Les êtres des deux sexes vont jouer de leur éventail pour séduire un futur partenaire . Plus la manipulation sera rapide, plus le séducteur montrera son intérêt , un peu comme la parade nuptiale de certains oiseaux . Que Temari fille se serve d'un éventail ne peut être révélateur qu'en Occident, puisque l'objet en Extrême-Orient fait partie d’un procédé de séduction autant pour l'homme que pour la femme . Néanmoins l’ustensile est propre à révéler le traumatisme de Témari et son moyen de se protéger . Surtout dans les animés , l'éventail cache souvent presque totalement la jeune fille . Est-ce l’héroïne qui veut se protéger ou la cache t on pour éviter qu'elle prenne part à la vie publique ? Quand on connaît le rapport tyrannique du père avec ses enfants , on peut penser que celui qui a voulu transformer Gaara en arme vivante , s'est désintéressé de sa fille ou/et que l'éventail est un procédé pour la/se faire oublier . En tout cas, l'objet permet de mettre une barrière entre Temari et le reste du monde .
KANKOURO ou la duplicité
Kankuro a lui aussi un rapport au secret , mais différent . Sa technique est la manipulation de marionnettes . Il n'agit jamais directement , mais par l'intermédiaire de pantins . On peut dire qu'il agit masqué et cela explique son propre masque de maquillage qu'il n'enlève jamais . Qui est kankuro ? Personne ne le sait . Son maquillage crée une barrière entre lui et le monde extérieur . Mais alors que Gaara et Temari montraient la frontière qui les séparait des autres, kankuro déguise cette barrière. Il s'agit bien de lui, mais son maquillage le transforme .C'est bien lui qui agit, mais par l'intermédiaire de ses marionnettes. Il fait semblant d'être accessible , mais son interlocuteur ne perçoit qu'un objet qui le représente . Il est difficile de dire pourquoi il a développé cette stratégie d'évitement de la réalité. Peut être voulait-il être insaisissable pour son père . Celui qui voulait faire de Gaara une arme vivante ne pourra pas appréhender son fils aîné. Il ne saisira qu'un pantin, une sorte de hologramme qui le leurrera . Les marionnettes sont donc des illusions pour que non seulement le père n'attrape pas Kankuro , mais également qu'il croie l'avoir trouvé, soit déçu et se détourne de lui ou que sa tentative d'emprise échoue, puisque le destinataire n'est qu'un leurre . Les trois ninjas du sable se cachent pour éviter d'être manipulés par leur père . Qu'en est-il de l'équipe d'Asuma Sarutobi : Choji , Ino et Shikamaru ?
CHOJI ou la nécessité de la boulimie
Choji est sans doute le plus limpide , car son trouble est très fréquent . Choji mange trop ou plus exactement est toujours en train de se nourrir . La raison n'est pas sa gourmandise. La nourriture n'est pas un plaisir, mais un moyen de défense . Son arme est de devenir une gigantesque boule qui va tout écraser sur son passage . Manger lui permet d'obtenir la dimension d’une énorme sphère . Cela montre que Choji a besoin de se constituer une carapace de chair qui lui permettra de devenir une arme vivante . Écraser son adversaire par son poids revient à refuser tout dialogue . Il ne faut pas entrer en communication avec l'ennemi , comme le montre l'absence de faille dans la sphère , d’interstice.. Choji sait que s'il discute ou même entend son adversaire , celui-ci va entrer dans son cerveau et cela le rendra vulnérable et empoisonnera son esprit . Pour que Chôji ne puisse pas résister , il semble que son traumatisme vienne d'être aimé , trop ou mal aimé . Son adversaire ne pouvant l'atteindre physiquement, cela permet au garçon de rester une unité et non d'être de multiples morceaux : un bras, une jambe... L'arme du jeune homme s'oppose à son éparpillement, à une agression physique qui l'empêcherait d'être à ses yeux un être et non une multitude de morceaux qu'il ne considère pas comme faisant partie de lui . La sphère qui veut écraser ses ennemis est une métaphore de sa colère et de sa peur . Si Choji représente l'agression physique et morale, Ino incarne seulement l'agression morale.
INO ou l'intrusion
L’arme d’Ino est d’entrer dans le cerveau de son adversaire et de le manipuler . L'idée a déjà été utilisée par Sauron qui veut pénétrer dans l'esprit de Frodon pour que l'Anneau puisse revenir à lui dans Le Seigneur des anneaux , par Voldemort dont l'esprit est lié à celui de Harry dans Harry Potter . Ce dernier en tant que Horcruxe, partie de Voldemort, vit certains moments de la vie du Mangemort, mais plus classiquement, c'est également l'impression du personnage principal du Horla de Guy de Maupassant. Le protagoniste se sent observé, puis manipulé: on le fait tourner comme une toupie, on l'empêche de sortir de sa maison, de se lever de sa chaise... Que l'on choisisse l'hypothèse de la folie ou celle de l'extraterrestre, que le « on » soit le Horla ou l'inconscient du héros, ce dernier ressent que son corps n'est qu'une enveloppe pour un autre : l'intrus étant pour le protagoniste , non une partie secrète de lui, mais la manifestation d'un être extérieur à lui , qui ne peut être lui-même , car il ne lui ressemble absolument pas . (C'est également le but des extraterrestres dans Les Amesvagabondesde Stéphanie Meyer). L’arme de Ino est la mise sous emprise d’un être qui va donc perdre sa liberté, son autonomie , sa liberté d'action. Ce n'est pas un hasard si dans l'examen des Chunin, cette arme est utilisée contre sa meilleure amie .L'affectif joue un rôle essentiel dans l'emprise. L'arme de Shikamaru ressemble un peu à celle de Ino.
SHIKAMARU ou je t'aime moi non plus
Shikamaru peut manipuler les ombres. Au lieu d'attaquer directement son adversaire , il va laisser une grande distance entre eux et c'est son ombre qui va s'approcher de l'ennemi . Alors que le jeune homme semble un garçon sympathique et mûr sous un aspect d'adolescent désabusé, son arme semble relever de l'hypocrisie et elle est à la limite de la traîtrise . Comment concilier ces deux aspect opposés ?
Peut-être simplement en considérant la manipulation des ombres comme une défense et non une attaque . Le garçon ne veut peut-être pas s'approcher sournoisement des autres, mais être près des autres sans les côtoyer. Il atteint autrui en laissant une distance et sans que celui-ci s'en aperçoive . Au lieu de rester dans sa bulle comme Gaara, il s’approche de l'autre mais discrètement et à distance. Il n'est pas étonnant qu'il soit ami avec Choji , car tous deux refusent le contact physique réciproque : soit en transformant le côtoiement en écrasement et l'approche en agressivité, soit en gardant la distance de la longueur de son ombre. Le garçon aurait sans doute beaucoup aimé les conversations en visio . Les trois personnages de cette équipe ont un problème pour se mettre en rapport avec l'autre. Shikamaru cherche et le contact et l'éloignement . Mais sa mise à distance n'est pas du tout la même que celle de Kiba et de Shino .
SHINO et l'animal tutélaire
Tous deux ont pour armes des animaux, mais la ressemblance s'arrête là . Le personnage de Shino prend sa source dans la représentation qu’a de la préhistoire un lecteur lambda du XXIème siècle. L'animal paraît , non un animal domestique , mais un compagnon. Les romans sur cette époque, même s'il s'agit d'une préhistoire revisitée, mettent en scène des chamanes évoquant un sens religieux des animaux qui deviendront les totems puissants des êtres humains. Ces esprits-animaux tutélaires protègent l'individu, combattent avec lui et l'incarnent. Nous retrouvons de façon assez éloignée la même idée avec les crapauds évoqués par les personnages du manga ou d’une façon plus simple avec les Pokémons . Ceux-ci peuvent n'être que des bêtes de combat comme dans les combats de chiens du Bronx, mais souvent il est sous-entendu que ces animaux ont un lien spirituel avec leurs propriétaires . Ce thème a été utilisé par Pullman dans le roman pour jeunesse A la croisée des mondes , puisque chaque être vivant a un daemon , une extension de son âme visible sous une forme animale qui reprend le caractère de la personne . Un être dangereux aura pour daemon un Jaguar ou une panthère. Shino est donc un garçon qui combat surtout par l'intermédiaire d'un être fantastique : un chien qui change de taille. Son traumatisme a sans doute été l'affrontement avec un individu dangereux et supérieur physiquement . Puisqu'on reste dans le corporel, on peut émettre (mais ce n'est qu'une hypothèse parmi d'autres) celle de violences physiques de la part d'un adulte.
KIBA ou Kalfa est vengé
Le garçon a un autre rapport aux animaux. Il s’en sert très différemment .Il utilise des insectes qui sortent de ses vêtements . Il n'est pas question de chamanisme. Ce qui caractérise ses animaux est leur nombre. Ils pullulent, recouvrent leurs adversaires , un peu comme des fourmis rouges qui s'en nourriraient et ne laisseraient que les os. La défense de Kiba est donc le nombre . Cela rappelle le multiclonage, mais dans ce dernier , Naruto ne change ni de personnalité , ni d'aspect. Au contraire les insectes de Kiba sont répugnants, ils ressemblent à des blattes . Ils sont identiques , non parce qu'ils sont des clones , mais parce qu'ils sont des êtres primaires . Il n'y a rien à cloner , si ce n'est une carapace et certainement pas une identité .Kiba porte toujours une veste à manches longues et , nous l'avons dit, les insectes semblent sortir des manches et du col . L'on peut se demander s'ils ne s'extraient pas de propre corps du jeune homme , s'ils ne sont pas son corps . Le garçon n’ hébergerait pas ses armes insectes , il serait ses insectes (ses lunettes rappelant les yeux d’une mouche corrobore cette impression). Ainsi au lieu de se battre par l'intermédiaire de cafards, il en serait un . Kiba se voit donc comme une blatte. Cela nous rappelle La métamorphose de Kafka . L'auteur du manga a pu lire la nouvelle ou en entendre parler . Dans cet ouvrage, le narrateur , garçon sans problème apparent, se réveille un matin en étant transformé en cafard, un énorme cafard de taille humaine . Il sera rejeté progressivement par les siens représentant la société . Le fait que Kafka soit juif et que le récit se passe en 1915 est sans aucun doute une clé de la nouvelle . Le personnage est rejeté en raison de sa religion et de son appartenance ethnique et cela préfigure l'Holocauste . Ceci nous permet non d'énoncer une hypothèse sur le traumatisme de Kiba, mais de sérier son problème . Il a une très forte mésestime de soi , puisqu’il s'identifie non seulement à un animal répugnant, mais à un groupe sans intelligence , ni sensibilité ... Être un groupe sans nombre de cafards , être dans un groupe, c'est perdre sa personnalité, mais aussi se sentir plus fort et ne pas avoir de limite d'espace , puisque chaque membre peut envahir un lieu différent et couvrir toute la surface . L’amas d'insectes qui chemine vers l'ennemi évoque aussi une certaine solidarité. Mais se représenter comme un groupe est peut-être pour Kiba l'impossibilité d'être une unité et la sensation d'être fragmenté en une multitude d'individus qui agissent cependant en même temps, de concert .
La plupart des ninjas étudiés précédemment pratique l'évitement . Ils ne se confrontent jamais directement à leur adversaire . Deux personnages de l'équipe trois de Gay Maito affrontent sans dissimulation l’ennemi : Rock Lee et TenTen . Le premier par une force quasi naturelle, sans cette sorte de potion magique qu'est le chakra qui rend les protagonistes presque surhumains . Le jeune homme ne semble pas avoir donc de traumatisme ou plutôt celui-ci est évident. Il est en totale fusion avec son sense. L 'auteur l'a indiqué en faisant du garçon la réplique physique plus jeune de son professeur . Réplique d'autant plus évidente que les habits , les sourcils et la coupe de cheveux des deux personnages les distinguent des autres protagonistes et accentuent leur ressemblance . Le problème de Rock Lee est cette fusion qui l‘éloigne des autres et surtout des filles . Cela est symbolisé par ses sourcils et sa coupe au bol qui montrent , certes , la fusion maître-élève, mais également l'absence de succès auprès des jeunes filles . Les points négatifs en sont le repli sur soi et le manque de personnalité propre.
TENTEN ou la force du nombre
TenTen n’a pas ce problème de fusion . Son arme est le lancer d'une grande quantité de stylets . Ce n'est pas un coup qui remportera la victoire, mais de multiples petites blessures. C'est le même procédé que le multi clonage ou les insectes de kiba .L'adversaire est submergé par une grande quantité . Ce n'est plus la qualité de l'individu, mais la force de la foule qui l'emporte (cf. le Ramayana , les singes ). Neji et Hinata ( même s'il reprennent un thème déjà connu ) sont des personnages plus intéressants
NEJI et HINATA ou le hasard fait bien les choses
Neji et Hinata sont tous les deux victimes de leur rang dans le clan. Hinata est l'héritière de celui-ci . Cette position élevée exige une certaine attitude : beaucoup de travail , mais également l'acceptation du sacrifice des autres membres . Dans ce clan, un sceau « maudit » est posé sur les membres des branches inférieures de l'arbre généalogique . Ce sceau oblige les individus à se sacrifier pour la branche régnante . Ainsi , l'oncle de Hinata qui est aussi le père de Neji a-t-il reçu cette marque qui l'oblige à se sacrifier pour son frère jumeau et sa famille , car celui-ci est considéré comme l'aîné. Quand Hinata sera enlevée et qu'on demandera comme rançon la mort du père de la jeune fille , son frère cadet se sacrifiera pour lui . Les branches cadettes sont au service de la branche aînée et Neji sait qu'il devra se dévouer jusqu'à la mort, peut être, pour la famille de Hinata . Or le garçon est brillant et Hinata est sensible , introvertie et semble moyennement douée pour les arts martiaux et le commandement . Lors de l'examen des chunin , on pourrait croire que les rôles se sont inversés : Neji est excellent et fait pour être un chef de clan et Hinata , pour n’ être qu'un membre très secondaire de cette famille tant son attitude est empruntée et manque de confiance . Les remarques humiliantes dites par son cousin sur sa médiocrité sont à prendre , bien sûr , comme des manifestations de son orgueil et du mépris qu'il porte à la jeune fille, mais également comme une remise en question de cette règle du cadet sacrifié. Neji en veut à son oncle de l’immolation de son père , mais il retrouve un peu de paix quand il apprend que celui-ci s'est sacrifié volontairement et non uniquement en raison du sceau. Ce dernier se substitue à la nature. Se sacrifier devient donc non une obligation morale, mais un instinct animal . Son père a pris une décision, il n'a pas été esclave du sceau. Un autre personnage va se trouver en prise avec l'ordre naturel.
KABUTO ou "Je ne te pardonnerai pas tout"
La Nature, dans Naruto, veut que l'on ne change pas d'apparence , si ce n'est des attributs mineurs . Or Nono, la mère adoptive de Kabuto, ne le reconnaît pas alors qu'elle agonise . Elle l'attaque, car on lui a dit qu'il avait pris une autre forme. Lui va se défendre sans se rendre compte de l'identité de son agresseur . L'histoire est compliquée et peu crédible, mais il ne fait aucun doute que Nono et Kabuto se sont affrontés à mort et que le jeune homme a tué la femme qui l’avait élevé et donné un métier . Quand on sait que Kabuto était amnésique , on ne peut s'empêcher de faire le lien entre son acte final tuer sa mère et son amnésie. Il aurait assassiné inconsciemment , non sa mère adoptive, mais sa mère biologique qui l’ a peut-être abandonné . Si Nono affirme jusqu'au bout ne pas le reconnaître, c'est parce que son tueur n'est plus l'enfant qu'elle a élevé, mais celui qui fut traumatisé par sa mère biologique et qui ressurgit .
Les personnages de Naruto fascinent , car ils sont la concrétisation des traumatismes d'enfance et leur technique d’attaque, des moyens de les extérioriser et de s'en défendre