Le Ramayana: l'ordre ou un ordre ?

au commencement était le refus

 Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.



 Livre fondateur de l’Inde, Le Ramayana nous raconte aussi ce qui s’est passé aux premiers âges de l’Humanité à travers trois figures : le Dharma, le singe et la femme . Ce qui semblait immuable : la place des hommes dans la société se révèle être la mise en place d’une vision du monde totalement masculine au détriment des femmes et avec l’aide des singes.








LE RAMAYANA
OU
AU COMMENCEMENT ETAIT LE REFUS






édition le Ramayana
de Valmiki La Pléiade



 

       Rama, prince héritier du royaume, est contraint de s’exiler dans la forêt avec sa femme, Sita, et un de ses frères. Ravana, un raksassa, « monstre adharmique » (contre l’ordre du monde) enlève la jeune femme et l’emmène dans la ville de Lanka. Hanuman, frère de sugriva, roi du peuple singe va ramener Sita auprès de son époux. Rama deviendra roi. 



       A la lecture du Ramayana, le lecteur occidental pourrait se sentir en terrain de connaissance. Le bien s'oppose au mal à travers deux champions (au sens moyenâgeux du terme) et l'enjeu de la bataille est la défense de la légitimité d’un mariage heureux face à un vil suborneur. Il serait tentant de faire de ce dernier une figure du diable. Cela serait séduisant, pourtant il est irritant de faire de Rama, ce garant des castes, un porte-parole de Dieu. La mort du sudra désirant devenir brahmane, l'injuste punition de Sita à la fin du roman empêchent ce même lecteur imprégné des droits de l'homme de calquer l'opposition du bien et du mal bibliques sur ces êtres perfectibles comme tout humain. 




AU COMMENCEMENT ETAIT L’ORDRE

 Plutôt que d'attribuer au dharma les caractéristiques du Bien, il nous semble préférable de lui donner celles d'un ordre, d'une règle. Rama, en bon croyant, lui est entièrement soumis et le défend. Il renonce pour un certain nombre d'années au trône pour respecter le serment de son père, alors qu'il peut s'appuyer sur une double légitimité : celle des lois de succession (il est le fils aîné) et celle du peuple. Des dignitaires au plus pauvre paysan en passant par son propre rival Bharata, tous s'accordent pour le désigner comme le meilleur prétendant au trône. Or, au nom d'une promesse vague et imprudente donnée par son père, il renonce au pouvoir pour ne pas influer sur le Dharma. Ce choix repose sur l'élection du roi : son père s'identifie complètement à sa fonction. Par nature étant né kastriya et ayant été désigné pour être roi, il est l'élu pour cette charge, il a la faculté de prendre les décisions adéquates. Page 298, il est noté comme une évidence : « ...s'il n'y avait de roi au monde pour séparer le bien et le mal. ». Cette petite phrase est essentielle pour comprendre l'acte de soumission de Rama à la décision de son père. Il ne s'agit pas d'une quelconque pitié filiale, encore moins de sauvegarder la dignité du monarque et de lui éviter de se parjurer. La parole du souverain doit être observée, parce qu'elle devient juste et bonne dès qu'elle est prononcée par lui. Pour Rama, le roi a l'autorité pour déterminer ce qui est bien et tout ce qu'il décide devient le Bien. Ce dernier n'est pas une valeur universelle qui est dictée à tout être humain. Il est le fruit du discernement d'un seul homme désigné pour cela par sa « nature » : le kastriya fait le roi. D'ailleurs lorsque Rama règne à son tour, c'est un gouvernement sans faille, ni erreur. Page 1215, le narrateur nous explique que dans ce royaume dirigé selon le Dharma :  « ...il n'y avait pas de brigands, personne qui endurât des souffrances, point de vieillards qui eussent à célébrer les funérailles de jeunes gens. Tout se passait dans la joie et chacun était attaché à son devoir : pour renoncer à tout désir de se nuire, il suffisait de regarder Rama. Durant son règne les hommes engendrait mille fils et vivaient mille ans, en bonne santé, sans souffrance. » Et le commentaire évoque un retour à l'Age d'or. Pourtant ce dernier nous paraît bien imparfait, il s'agit plus d'une nature ordonnée que d'un Eden. L'Age d'or du Ramayana est le temps de l'application la plus stricte du Dharma et nous constatons que ce dernier n'est peut-être pas synonyme de Bien (comme pouvait l'être le but du confucianisme ou du taoïsme). En effet, dans une note page 1619, le commentateur nous donne la définition suivante : « Le Dharma est respect des bornes, des limites inhérentes à chaque situation sociale donnée; tout ce qui dépasse la limite est infraction au Dharma ». Tout ce qui n ‘est pas dans la nature paraît s'opposer au Dharma. Ainsi supprimer la mort lorsqu'elle intervient selon le respect de ce qui est le plus probable (les vieillards avant les enfants) n'est pas un geste désespéré, fou ou salvateur, mais une altération de l'ordre des choses (la mort faisant partie de la vie). C'est sans doute la raison pour laquelle Ravana n'est pas un héros lorsqu'il veut conquérir le royaume de la mort-Yama et prendre la liqueur qui rend immortel au chapitre XX du chant VII ou au chapitre XXI, lorsqu'il désire délivrer les damnés. C'est sans doute la croyance en l'adéquation de la volonté du père-roi au Dharma qui rend maudits les raksasas accusés de ne pas vouloir endosser la vieillesse de leur père.( Mais c'est également cet ordre qui permet à tous les raksasas de punir par la mort tous les brahmanes contrevenant aux rites quelque soient les circonstances).



 Ordre fluctuant qui échappe au manichéisme occidental, puisque les critères dépendent d'êtres humains désignés par leur appartenance à une caste et non de principes universels. Le Dharma est présenté dans le roman comme un ordre à défendre et pourtant beaucoup de ces préceptes sont issus des enseignements védiques pour les rois. Ce qui semble l'apanage des kastriyas a été réfléchi, codifié, tout comme la plupart des premiers textes de lois de toutes les civilisations. Le code indien étant un des plus vieux, il contient encore, peut-être tout simplement, un peu plus d'archaïsmes. Mais comment a-t-on instauré ce système des quatre castes, pu croire que chacune d'elles avait une « nature » propre ou des qualités spécifiques héréditaires la rendant seule capable d'exercer telle fonction? Bien sûr la critique historique l'explique soit par la domination d'un groupe, soit (ou et) par la continuité des rapports qui existent dans les groupes des grands primates. Sans rejeter ces thèses, nous essayerons d'élaborer une tentative de réponse à la question: pourquoi certains hommes ont-ils cru être dans leur bon droit en instaurant les castes et pourquoi d'autres ont-ils cru légitime de les laisser faire? 




AU COMMENCEMENT ETAIT L’INJUSTICE

 Page 1379, le narrateur nous explique la genèse de cet état de fait. Il y eut un Age de perfection que nous pouvons assimiler à l'état adamique. Contrairement à l'Age d'or de Rama, les êtres étaient immortels et « doués d'une grande clairvoyance ». La lumière et la transparence, les deux qualités attribuées à cette époque, peuvent symboliser la grâce originelle. « ...seuls les brahmanes pratiquaient l'ascétisme. Jamais les non-brahmanes ne se le seraient permis ». Ce qui semble une justification du système des varnas selon la coutume n'est pas fondé. Le texte continue en nous annonçant la naissance des kastriyas. Donc, si dans l'Age de perfection du Kritayuga, seuls les brahmanes pratiquaient l'ascétisme, c'est parce que tous les hommes étaient considérés comme brahmanes. (Il est d'ailleurs à noter qu'Adam était considéré comme prêtre, puis Moïse a mis à part une classe sacerdotale héréditaire avec la tribu d'Aaron. Le sacrifice du Christ a rétabli tout baptisé dans sa vocation de prêtre.)



 Après avoir affirmé la première égalité entre brahmanes et guerriers, le texte commente la division ultérieure en varna ainsi : « C'est pour pouvoir établir une hiérarchie entre les hommes que d'un commun accord fut instaurée en ce temps-là la division entre quatre classes. » Le « commun accord » laisse perplexe pour les deux varnas dont l'obéissance est le « devoir suprême » page 1380, surtout les sudras dont c'est « le devoir exclusif vis-à-vis des trois autres classes d'hommes » toujours page 1380. La suprématie des brahmanes est particulièrement visible dans la faute que commet un brahmicide. Il est interdit de tuer, non seulement un prêtre en exercice, mais tout homme né dans cette varna. Ce qui est protégé est l'aspect héréditaire, non la fonction. Cet interdit est si fondamental qu'il s'applique même aux dieux. En effet accusé de brahmicide, Indra ne dut son salut qu'à un grand sacrifice du cheval et au partage de son péché entre les arbres, les rivières, la terre et les femmes par Visnu lui-même. 



 D'autres circonstances sont évoquées pages 1299-1300 (VII, 30), Brahma créa les créatures toutes pareilles : « ...elles avaient toutes la même couleur, le même langage, une forme tout à fait semblable. Il n'y avait entre elles ni différence d'aspect, ni de conformation. Cependant, en mon souci du sort des créatures, je façonnai pour les différencier... » La création d'une femme parfaite, le viol et l'adultère d'Indra crée une rupture et engendre la division dans les varnas, sans que les rapports de cause à effet soient explicites. (On ne saurait considérer que l'injustice engendrée par la faute d'Indra en soit la raison, puisqu'elle est contredite par l'expression traduite par « en mon souci du sort de toutes les créatures » et s’oppose à l'obligation du respect des varnas pour satisfaire au dharma).



 L'Eglise nous apprend que tous les hommes (symbolisés par la descendance d'Adam) auraient dû bénéficier de la grâce adamique et que tous en ont été privés après le péché originel. Mais elle précise que chez certains des dons préternaturels peuvent subsister : dons qui ne sont nullement des éléments de sainteté, mais des caractéristiques extraordinaires. Ne pourrait-on pas supposer que la chute de l'Homme n'ayant pas été comprise ou même perçue par les victimes elles-mêmes, elles ont considéré comme les vrais descendants d'Adam et d'Eve ceux qui avaient soit un don préternaturel, soit une qualité qui rappelait les premiers ancêtres? Ces hommes étaient considérés comme ayant reçu par hérédité cette qualité et pouvant la transmettre à leurs enfants. Les premiers livres de la Genèse nous parlent d'une répartition des tâches : Abel le pâtre, Caïn l'agriculteur, Touval Caïn le forgeron et Youval le musicien. Mais ce qui caractéristique des Varnas n'est pas la reconnaissance de telle qualité, mais l'impossibilité aux autres de l'acquérir. Qu'il y ait une caste de prêtres héréditaires en Israël n'empêche pas les autres membres du peuple d'être religieux et aussi saints (sinon plus!). Au contraire en Inde classique, l'épisode du sudra (dont le sacrifice religieux illicite a engendré le malheur) rend caduque cette possibilité dans le Ramayana et le rend responsable du désordre du monde. L'univers de Rama est marqué par la peur de ne pas faire exactement les choses telles qu'elles doivent être faites, de préserver un dharma dont les lois restent toujours mystérieuses malgré leur transmission. On peut imaginer la terreur des premiers hommes après la chute incompréhensible de leurs ancêtres. Pourquoi eux-mêmes n'étaient-ils pas comme eux, pourquoi cette incapacité subite à vivre en harmonie avec l'univers? Peut-être ont-ils cherché parmi eux des traces de ceux qui les avaient précédés et semblaient incroyablement supérieurs à eux. Les premiers chapitres de la Genèse montrent une inéluctable dégradation de l'espèce. Ceux qui avaient conservé un don préternaturel ou une qualité particulière ont pu être considérés comme les vrais descendants, ceux dont la nature avait gardé un peu de la grâce originelle. Les ambitions personnelles ont fait le reste : ils se sont dits supérieurs aux autres hommes. Tout ceci n'est qu'une hypothèse, mais un fait corrobore cette interprétation. Manu, le premier homme, est aussi le premier législateur. Qu'il soit le premier ou l'un des premiers importe peu. Mais cette caractéristique nous permet de dire que les lois védiques ou celles qui portent son nom ont été, non seulement le fruit de la réflexion des premiers hommes, mais aussi celui du désir de conserver le plus fidèlement ce qui fut le modèle. Cependant ce dernier n'est pas celui de la grâce adamique, mais le modèle des premiers hommes après le péché originel. Ainsi s'expliquent les injustices contenues dans ces lois, cette impression d'un état policé et en paix, plutôt que d'un âge d'or… et la présence de contestataires de l'ordre établi (au sens propre des termes).




AU COMMENCEMENT ETAIT LE SACRIFICE

 Les contestataires ont dans le sacrifice la plus efficace des armes, puisque ce bel ordonnancement est compromis par la possibilité pour tout homme d'accéder au même (ou supérieur) degré de purification par l’ascèse que les brahmanes. La décollation du sudra par Rama en est le meilleur exemple. Celui-ci pratiquait l'ascétisme pour s' « élever au rang des dieux par son propre corps [pour] conquérir le monde divin ». Ce qui est permis aux deux premières classes perturbe à ce point le Dharma, lorsqu'il est effectué par un membre des deux dernières castes, qu'un fils de brahmane en mourra. Les varnas ne souffrent pas de transfuge, même si un des ancêtres Sri de Ravana obtient des dons (richesses et char céleste) qui le promeuvent au rang de dieu ou si Shiva donne l'immortalité à un enfant pour le consoler. Tout ceci perturbe la hiérarchie des êtres et met un désordre dans la rigidité du système des varnas. Il est aussi possible de ne pas attendre une faveur d'un dieu, mais de bénéficier par ses seuls mérites de ce qui est réservé aux seules divinités et brahmanes. En effet le tapas permet à tout homme d'arriver là où les brahmanes accèdent. C'est l'arme absolue pour contraindre le Dharma, pour assouplir, voire abolir la hiérarchie des êtres. Ravana s'en sert pour arracher une quasi immortalité à Brahma. La raison de l'obtention de celle-ci ou d'autres qualités divines n'est nullement le mérite. Quelque soit la sorte de tapas : austérité des ermites pure de toute recherche de désir ou « l'échauffement » qui résulte du désir de créer, cette pratique, si elle n'est propre à la varna de l'ascète, est une « malédiction », une confusion qui, non seulement est le signe de l'adharma, mais peut engendrer la fin du monde. Ravana et ses frères par exemple n'ont pas recherché l'immortalité. Elle leur a été octroyée pour qu'ils arrêtent leur pratique ascétique qui pouvait conduire à la fin du monde. Cependant, lorsque le lecteur occidental se souvient de la gestion du temps, cette idée n'évoque ni un anéantissement, ni une apocalypse au sens chrétien du terme. La fin du monde indienne n'est pas la destruction de l'univers, mais la fin de ce monde-ci. Le Dharma peut être détruit et le monde perduré. Il ne s'agit ni d'un retour à « l'Eden », ni d'un univers où régneraient d'autres modalités de vie comme dans la Parousie, mais d'une évolution que les adharmiques trouvent positive et les dieux, négative. Pour les premiers, la destruction du Dharma permettra l'établissement d'un autre ordre du monde, au contraire, pour les divinités, il existe une sorte d'achèvement dans le Dharma, « une sorte de meilleur des mondes possibles », si le lecteur veut bien excuser l'anachronisme. Générer la fin du monde revient à hâter l'émergence d'un autre univers qui ne sera pas soumis au même Dharma. Cette dernière expression est bien sûr fausse suivant la philosophie indienne, mais elle recèle une parcelle de vérité. Ce qui est contesté dans le roman par les adhamiques n'est pas l'univers cosmique, mais la différence entre l'état présent et l'âge d'or antérieur. Lorsque Ravana veut conquérir le royaume de la mort et baratter l'océan pour prendre l'ambroisie, il cherche à annihiler la mort. Ne dit-il pas page 1272, « ...je mettrai sous le joug de la mort l'auteur de la souffrance des vivants. » Puis il délivre les damnés qui retrouvent le bonheur (« Bientôt le puissant Ravana s'enhardit à libérer par la force ceux qui subissaient des tortures en châtiment de leurs crimes. Les êtres libérés par le raksasa obtinrent tout à coup un bonheur inattendu, qu'ils n'auraient jamais pu imaginer. » page 1273). Certes cet acte ne satisfait pas la justice et l'ordre établi, le Dharma ne peut qu'être troublé par cette « absolution collective » indienne. Mais pour le lecteur pétri de culture judéo-chrétienne, cela sonne plutôt comme la libération d'un ordre trop rigide pour être appliqué. 



 De même, lors du barattage de la mer de lait, le but est bien de modifier un ordre établi pour la création d'un nouvel état du monde. La rivalité entre les futurs dieux et Raksasa n'est qu'une conséquence. Le but pour ceux qui tirent sur la corde (au sens propre) est d'accéder à l'immortalité. Comme le malheureux sudra qui fut exécuté pour cela, les futurs dieux modifient un ordre sans immortalité. Si un sudra usurpant la place d'un brahmane peut faire mourir un enfant, quel cataclysme put être le barattage? Ce dernier est donné comme un fait et le Dharma a été élaboré à partir de cette nouvelle situation. Les dieux ont l'immortalité, donc ils sont bons, les raksasas s'opposent à eux en voulant modifier l'ordre des trois mondes, donc ils sont mauvais, comme tout ce qui veut altérer ce nouvel état du monde. La vision de l’univers du roman de Valmiki est conservatrice, car tout doit rester tel que cela a été instauré par l'accession des dieux à l'immortalité. Aucun changement n'est envisageable, même si par exemple cela reforçait l'idée de varna. Tout doit rester figé, après la grande évolution que fut le barattage de la mer de lait. Peut-on interpréter cet événement fondateur mythique de la civilisation indienne à l'aide de l'idée chrétienne de la création du monde, comme nous avons essayé de le faire pour l'idée de varna? 




AU COMMENCEMENT ETAIT LA MERE

 Nous restons bien sûr au niveau de l'hypothèse et celle-ci n'infirme, ni évidemment les croyances de l'hindouisme, ni toute autre lecture. L'interprétation symbolique la plus évidente peut voir dans la mer de lait une image maternelle et même l'allégorie de la mère par excellence (l'eau féminine selon Bachelard, le lait, symbole de la mère allaitant). Or la mère dans la Bible est Eve , qui a bénéficié de la grâce adamique comme Adam et l'a perdue à la suite du péché originel. Pourtant, si les dons préternaturels perdurent chez ses descendants les plus éloignés, on peut supposer que quelque chose de l'état de nature était visible chez nos premiers parents après la chute : ne serait-ce qu'une vision du monde, la connaissance de qu' était l'état d'harmonie avec l'univers et avec le créateur. N'oublions pas que le premier péché n'a pas enlevé à Eve le rôle de « mère de tout les vivants »(TOB 3, 20) et qu'elle enfante, non seulement par Adam, mais en collaboration avec Dieu: « J'ai procréé un homme avec le Seigneur » (TOB 3, 23). D'ailleurs le raccourcissement progressif de la longévité des hommes montre symboliquement que l'humanité a l'impression de s'éloigner petit à petit de la grâce originelle (même une fois la chute consommée). L'immortalité a sans doute été la représentation de l'état de nature, puisque sa perte fut le fait le plus marquant : la mort est entrée en ce monde. Les hommes des premiers âges se sont sans doute adressés à Eve(ou à celle(s) qu'elle représente) pour retrouver cet état. Comment? Nous ne pouvons l'imaginer. Pourquoi? Parce qu'ils étaient sûrs qu'elle était leur mère, « la mère de tous les vivants », parce que sa fonction maternelle lui faisait transmettre les qualités de l'espèce à ses enfants, peut-être aussi parce qu'elle devait veiller particulièrement sur leur devenir, puisqu'une des raisons du péché originel était qu'elle avait voulu qu'ils fussent « comme des dieux », enfin parce qu'on devait retrouver chez elle l'attentive tendresse maternelle que les catholiques prêtes à la sainte Vierge. Nous ne saurions dire ce que pouvait signifier « barattage », mais il est certain que les « enfants » étaient déjà frères ennemis : Caïn et Abel, plutôt qu'anges et démons, bons et mauvais. L'élection de certains à l'immortalité a suscité le conformisme dont nous avons parlé chez les uns et le désir de modifier cet état du monde chez les autres. 



 Les hommes ont, nous l'avons vu, fort peu apprécié cette perte de l'état de nature. Devant l'apparente supériorité des premiers parents, ils ont pu leur accorder un statut divin. De là vient peut-être cette émergence du culte de la grande déesse (qui est caractérisée au-delà de sa fécondité comme étant la mère de tous les êtres humains). Ce culte, surtout s'il mimait une relation sexuelle, pouvait donner l'impression aux fidèles de s'approprier les vertus de la déesse, de réveiller des dons enfouis. L'émergence pour quelques uns de traits héréditaires visibles particuliers transmis aux générations suivantes ou l'apparition de vertus à quelque niveau de la descendance ont pu faire croire à une élection de certains par la déesse ou d'une différence de nature entre les hommes : les dieux ou ceux destinés à l'être et les simples mortels. La différence des classes, des états, des varnas était née.





 Les conséquences sur le statut des femmes sont étudiées dans les parties Le Ramayana les femmes/les singes dans Au commencement 

 L’opposition entre deux frères,deux classes, deux « races »...prend sa source dans le Ramayana et est exprimée dans de nombreux textes qui sont rassemblés dans l’enquistement.