Bernanos

ou
Les rendez-vous manqués




     Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.

     Les textes fondateurs nous parlent de la chute de la femmes, mais également de l’élaboration de l’injustice. Pourquoi ceux qui auraient dû tous être les héritiers des premiers hommes ont-ils eu des destins si différents : roi, dieu ou esclaves ? Nous essayerons de donner un élément de réponse.







BERNANOS

ou
Les rendez-vous manqués








« Si l'on dit de Bernanos qu'il est le plus grand
romancier de son temps, nul n'est surpris;
mais nul n'est convaincu.  »
A.Malraux préface de Journal d'un
curé de campagne.




      L 'œuvre et la place de Bernanos dans la littérature laissent le lecteur de ce début du XXI ème siècle dans un profond étonnement. Pour le lecteur non catholique, il fait partie des classiques, Malraux a célébré Journal d'un curé de campagne et Sous le soleil de Satan et pourtant les personnages et les intrigues sont l'expression d'un société surannée, même pour l'époque, un témoignage d'une certaine vieille France, dernier soubresaut d'une Eglise médiévale où se côtoient hiérarchie sociale et présence satanique. Le lecteur croyant est confronté à un encensement de l'écrivain pour son refus du fascisme et à une perplexité face à la quasi absence de conversions, au manque d'héritiers. Pour résumer, on peut se demander à quoi a servi Bernanos et, puisqu'il se considérait comme une sorte de serviteur de Dieu, quelle était sa mission.


      Nous ne mettrons pas en doute les vérités sur l'Eglise auxquelles croyait l'écrivain, ni le fait qu'il se soit senti investi d'une mission. Au contraire nous partirons de cet axiome : l'auteur avait un rôle à jouer dans l'histoire des idées. Nous nous interrogerons sur cette place qui lui était destinée et sur les raisons qui ne lui ont pas permis de l'occuper. Nous ne nous intéresserons qu'à ses romans et surtout à ce qui fait l'originalité des textes bernanossiens : la présence de Satan et l’Enfer. Il nous semble que La Nouvelle histoire de Mouchette qui a été écrite pour expliciter la damnation de la première Mouchette révèle la part idéologique qui a empêché Bernanos de rencontrer son siècle.




NOUVELLE HISTOIRE DE MOUCHETTE OU

RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC LE FEMINISME 


La deuxième Mouchette est inspirée de l’héroïne de Sous le soleil de Satan que l’abbé Donissan voulait exorcicer.

     Nous savons que la première Mouchette est possédée et sera sans doute damnée , par une affirmation du père Donissan. Le second livre nous montre le processus qui a entraîné cette damnation. L'histoire pour Bernanos est simple : une jeune fille va se donner à un jeune homme pour une nuit. Loin d'en éprouver du remords, elle va persévérer dans une fierté désespérée de son péché et se suicider. Pour L'auteur, l'héroïne vit dans un milieu si sordide qu'elle ne voit même pas sa faute, n'éprouve pas de honte et la tristesse qu'elle éprouve est inhérente au péché. Le lecteur du XXIème siècle est très étonné par cette vision de l'intrigue. Lui, s'il mettait de côté les commentaires du narrateur omniscient, résumerait les faits relatés ainsi : une adolescente, presque une enfant, se fait violer par un ami adulte de son père. Le traumatisme de cette violence et l'absence de toute aide la conduisent au suicide. Deux visions des mêmes faits, mais qui transforment fondamentalement le sens du roman. Dans la première, Mouchette commet un péché. (On pourrait rétorquer qu'elle a le droit d'user de sa liberté sexuelle. Mais qui à l 'époque de Bernanos l'aurait affirmé haut et fort? Certainement pas un chrétien, puisque les relations extra conjugales n'étaient et ne sont toujours pas permises dans l'Eglise.). Dans la deuxième vision, il s'agit d'un viol sur mineur, Mouchette devient la victime. Notre étude va essayer de montrer comment l'écrivain privilégie une des deux versions.


     Mouchette a 14 ans et va à l'école (p. 21), Arsène est un jeune homme, ami du père, qui travaille, est déjà dans la contrebande et sait se battre. Elle l'appelle « monsieur Arsène » et lui, la tutoie : ils ne sont pas de la même génération, bien que seulement dix ans les séparent (page 32, il a servi dans la marine). Lui est un adulte, elle, à peine une adolescente. Actuellement, même si une relation consentie de sa part avait lieu, cela s'appellerait un détournement de mineur et un acte de pédophilie) et pourrait être puni par la loi. Or Bernanos va tout au long du récit du viol vieillir l'une et rajeunir l'autre, ce qui permettra de rendre Mouchette responsable de la situation.
Page 28, Arsène est appelé « ce garçon »
pages 33-4, il est dit « avec une moue gourmande qui le fait ressembler à un petit garçon »
page 29, Mouchette est comparée « aux femmes du peuple »
pages 30 et 49, Arsène est par deux fois qualifé de « compagnon », appellation pouvant aussi évoquer une liaison
page 31 « son hôte » (comme si elle était invitée)
pages 32 et 54 « le bel Arsène » ce qui sous-entend une attirance physique
page 48 même idée avec « tête chérie »
page 36 Mouchette pense aux « nuits de son enfance » comme si cette époque était très ancienne
page 40 « ...il lui parle maintenant comme à une égale »
page 47 « Il a l'air d'un enfant », « ses traits [...]une telle expression de souffrance et d'étonnement qu'il ressemble à un enfant mort »
page 50 « ma belle »
A contrario :
pages 33, 41, 53, ma/la « petite »
pages 37, « l'enfant » et surtout page 49 « ...si l'enfant ne l'eût encore emporté de loin sur la femme... »
page 54, « l'homme »
L'utilisation du substantif « fille » est ambigu : il peut désigner une enfant ou une femme de mœurs légères


      Maintenant il nous reste à préciser la part volontaire de Mouchette dans la relation et pour cela, nous reprendrons le déroulement de la rencontre.
Page 28, Arsène est d'abord un familier, une relation de son père « ne l'inquiète pas plus qu'une bête familière ». Elle est paralysée par la peur de se faire battre en raison de la perte de sa galoche et la crainte d'être trempée par la pluie qui menace.
Pages 28-29, Elle perçoit « une imperceptible fêlure  » qui la force à se relever. (Il s'agit d'une peur qu'elle assimile à ce qu'elle connaît de pire « la brûlure d'une mèche de fouet sur ses reins »). La voix devient plus dure, impérieuse et indique un abus du pouvoir de l'adulte sur l'enfant (ligne 9).
Page 29, elle entend le souffle d'Arsène. Elle n'ose lui demander de ralentir, car la voix est autoritaire. Bernanos attribue cette réaction à l'instinct (sic) de docilité physique des femmes du peuple pour leur mari. Sa robe est un « suaire de glace » ce qui signifie que sa volonté est morte, anéantie.
Page 30, elle ressent au creux de la poitrine un malaise, un vide, une nausée. Elle évite de regarder les gestes de son compagnon et ne reconnaît plus l'endroit où elle se trouve, ce qui peut indiquer  une emprise.
Pages 30 -1, le flot de parole d'Arsène l'empêche de penser, mais tous ses sens guettent le danger.
Page 31, une deuxième fois, elle surveille Arsène : elle est hors d'état de se défendre, si ce n'est par l'immobilité et le silence. Elle boit l'alcool qu'il lui offre.
Page 33, lors des attouchements sur le dos et les flancs, elle est partagée entre la politesse, la peur et la prudence.
Page 35, la faim, l'alcool et le feu lui procurent un bien-être physique, engendrent un « assoupissement délicieux »
Page 38, elle ressent du mépris pour ceux qui la détestent, ce qui la lie au jeune homme.
Page 40, elle a peur d'Arsène.
Page 48, elle éprouve un sentiment de tendresse quand il est en état de faiblesse, étendu par terre lors d'une crise d'épilepsie
Page 52, l'épouvante la saisit lorsqu'il l'empêche de passer et donc de sortir.
Page 54, Deux phrases se contredisent : il est « le seul devant lequel […] elle ne voudrait pas fuir […] Elle lui échappe cependant »
Elle est morte pendant l’acte : « Il n’y eut plus rien de vivant au fond de l’ombre. »


      Mouchette est seule, elle rencontre Arsène qui lui porte secours (en allant chercher son soulier et en la protégeant de la pluie). Il la traite comme une adulte en lui confiant des secrets de contrebande auxquels son père l’a habituée. Elle est peut-être un peu amoureuse de lui comme une adolescente de 14 ans, car il est le seul être gentil qu’elle côtoie. En même temps, elle en a peur, parce que c’est un adulte, un homme assimilé à son père qui la bat. Elle lui obéit comme une enfant un peu perdue à un adulte (et l’on peut faire le parallèle avec la rencontre de J. Valjean et de Cosette).Elle le suit quitte à ne pas savoir où elle est (page 30). Elle boit de l’alcool et approuve ses projets de faux témoignage quand elle comprend qu’il est un assassin. Enfin le viol engendre une absence de tout sentiment, une impression de mort pour éviter de trop souffrir (page 54). Arsène utilise les procédés du pédophile : jouer sur le fait d’être un ami des parents, rendre service pour faire éviter une punition, instaurer une complicité, un mélange d’autorité et de gentillesse (pour simuler une prétendue égalité), utilise un flot de paroles qui empêche de penser (pages 30-1), qui enivre la victime, et la violence. Il s’agit bien d’un acte commis par un pédophile. Les réactions qui suivent peuvent elles aussi n’être que les conséquences de l’agression ?


      Tout d’abord Mouchette, rentrant chez elle, ne peut supporter un contact physique, surtout les seins (page 58) et même son bras (page 59) .Le rejet de son petit frère en est le signe. Lorsqu’elle pense qu’Arsène l’aurait aimée avec deux ans de plus (page 65) ou qu’elle se rappelle qu’il a prononcé son nom au moment de l’acte ou qu’elle affirme avoir un amant (page 91), elle ne manifeste pas l’amour qu’elle lui porte, mais la volonté de transformer un acte de soumission et de violence en une aventure sentimentale et ainsi regagner un peu de dignité. Le maire qui la considère comme une fille légère, la sacristine qui deux fois la traite de « mauvaise fille » (pages 96 et 104) ne font qu’aggraver le sentiment de culpabilité que peut engendrer à tort une agression sexuelle. Le roman de Bernanos est fort étonnant. L’auteur nous décrit le viol, la misère morale du village et de la famille, l’absence de toute compassion symbolisée par l’indifférence d’un paysan qui s’éloigne au moment où elle se suicide. L’ouvrage entier nous montre que Mouchette est une victime comme le croit la femme du maire. Mais en même temps superposé à ce premier texte, comme un palimpseste, nous entendons le commentaire de l’auteur qui voit dans l’attitude de Mouchette les signes annonciateurs de sa future damnation. Si la jeune fille ne veut pas chanter à la chorale, c’est refus de la beauté et non séquelle de traumatisme. Le viol devient instinct sexuel et attirance pour un voyou. La longue traversée du village, le faux témoignage en faveur d’Arsène,sont renommés provocation et absence de honte. La misère, mais également la « nature » de Mouchette l’empêchent d’avoir honte face à la « souillure de sa pureté ». Le suicide est refus de la vie, mais surtout refus du bien.Comment concilier ces deux messages ? Pourquoi l’écrivain nous décrit-il une victime tout en affirmant qu’elle est coupable ? 




NOUVELLE HISTOIRE DE MOUCHETTE ou

RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC L’EXISTENTIALISME
 

      La réponse se trouve sans doute dans la dernière page du récit où apparaît une notion clef de l’auteur. Page 114, « Le geste du suicide n’épouvante pas réellement ceux qui ne sont point tentés de l’accomplir, ne le seront sans doute jamais, car le noir abîme n’accueille que les prédestinés. Celui qui dispose de la volonté meurtrière l’ignore encore, ne s’en avisera qu’au dernier moment. ». Le suicide est le mal. L’aspect psychologique n’entre nullement en cause chez Bernanos. La prédestination pour l’auteur (selon Urs von Balthasar dans Le Chrétien Bernanos page 93) «  désigne une disposition de l’âme qui vit et consume longtemps hors de la vraie réalité, laquelle ne se dévoile qu’à la fin ». Ainsi l’écrivain voulant montrer une damnation va partir de la raison de celle-ci : le suicide, et remonter le temps pour montrer que toutes les actions de Mouchette le contiennent en germe. L’acte final donne la relecture (jugée seule juste par l’auteur) de l’existence de la jeune fille. Ainsi cette dernière n’a pas de réel choix d’où le mot de « prédestinée ». L’écrivain part d’un personnage faisant une série d’actes qui la conduisent à la damnation. Celle-ci est déjà en germe et affleure dans chaque action (libre, mais sans que le héros en connaisse la portée). Il va sans dire que cette théorie n’est pas (ou plus) conforme au Magistère de l’Eglise catholique.


 Ce qui choque également le lecteur du XXème siècle est le motif du Mal. En effet, après un demi-siècle de génocides, donner pour exemple du Mal la perte de la virginité et des mœurs « dissolues » paraît disproportionné, à la limite de l’indécence. Les deux Mouchette n’ont plus le sens de la pureté tel que l’entendait Bernanos. Avoir des relations sexuelles, (deux amants pour Germaine) est le motif de la damnation. On peut se demander si les aventures extraconjugales (qui ressemblent fort à un détournement de mineure) de cette dernière ne sont pas plus graves que le meurtre de l’amant) pour Bernanos. La raison en est simple. La chasteté est la condition du choix du Bien, du choix pour Dieu. Les relations sexuelles conduisent soit à l’incroyance, soit au Mal et à l’emprise de Satan. Balthazar explicite dans son livre cette idée page 194 : « La chasteté est la condition préalable de cette simplicité qui ne peut et veut se reconnaître qu’en Dieu. La pureté physique est la condition sine qua non de la pureté morale. » Il va sans dire que l’écrivain est en porte-à-faux avec une longue tradition de prostituées bienfaisantes : Marie-Madeleine, Sonia dans Crime et châtiments, Boule de suif, La P. respectueuse …Mais on peut attribuer cette idée à l’époque et au milieu dans lequel vécut l’auteur, ce qui n’est pas entièrement le cas avec la notion de « prédestination ». Le fondement du sens donné à ce concept par l’écrivain se trouve explicité dans Sous le soleil de Satan.




SOUS LE SOLEIL DE SATAN ou

RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC LA DEMOCRATIE

Mouchette (16 ans) a pour amant un notable marié et bien plus âgé qu ‘elle. Elle le tue quand il la rejette par peur du scandale. Elle devient la maîtresse entretenue d’un autre notable. Elle rencontre l’abbé Donissan qui veut l’exorciser.


     Les citations se trouvent aux pages 194 à 197. Germaine subit le même traitement romanesque que Mouchette. Bernanos la décrit de deux manières différentes qui s’opposent. D’une part elle est une jeune fille, sans conscience, suivant son instinct animal quand elle enchaîne les amants (p. 26). Le premier adultère entraîne un meurtre, puis un statut de maîtresse entretenue . Selon Bernanos, elle avilit son nouvel amant qui, bien que député et médecin, a toujours été une marionnette (p. 60). Son premier péché de chair a été le déclencheur d’une chute rapide qui la conduit à la possession : « ...un autre se plaît et s’admire en moi » page 60. De jeune animal instinctif, elle devient suppôt de  Satan adhérant par ses actes et son esprit au Mal représenté par celui-ci. (Nous ne reviendrons pas sur la luxure, premier péché en importance et chronologiquement, nous l’avons traité dans le chapitre précédent). Mais en même temps nous avons une autre vision de Germaine qui ne la rend pas complètement responsable de ses actes. L’abbé Donissan affirme page 189 : « Vous n’êtes pas devant Dieu coupable de meurtre. Pas plus qu’en ce moment-ci votre liberté n’était libre. Vous êtes comme un jouet, vous êtes la petite balle d’un enfant, entre les mains de Satan. » Tout comme Gallet qui n’était « qu’un ridicule fantoche », elle n’est que « la boue » dont l’a tirée le créateur, une part animale qui peut servir de siège au démon.


     La jeune fille peut-elle s’opposer à cette possession ? La réponse affirmative qui semble évidente l’est beaucoup moins quand l’auteur décrit ce que Donissan voit dans l’âme de Mouchette. Il constate dans chaque acte de l’héroïne la présence de ses ancêtres. Elle n’est que leur double, presque leur clone, (si le mot n’était anachronique) sans avoir aucune personnalité, aucune liberté. Page 197, « …pas un acte qui lui appartînt en propre, pas un geste qui ne fût dès longtemps tracé ? Non point semblables, mais les mêmes ! Non point répétés, mais uniques. » Ainsi Germaine n’existe pas, comme ses ancêtres avant elle, la jeune femme n’est que le duplicata de ses aïeux. Quoique terrifiante, l’image serait forte, si elle pouvait exister. Bernanos affirme que Germaine reproduit les actes de ses ancêtres, mais lesquels ? D’après lui, il n’existe finalement qu’un être. Tous les individus se fondent en un seul être unique. Page 196, « Des visages se superposaient entre eux, ne faisaient plus qu’un visage, qui était celui même d’un vice. » Or Mouchette ne peut être la même avaricieuse qu’une lointaine aïeule, car elle va accumuler l’avarice maternelle et la luxure paternelle par exemple. Mélange en quelqu’un d’unique qui porte plusieurs « fautes mères » différentes d’une branche de famille à une autre. Même dans le mal, Mouchette devrait être unique comme individu et non pas membre d’un unique être regroupant tous les êtres d’une même famille. Pourtant Bernanos l’affirme et si l’on suit sa pensée, nous trouvons une gradation qui explique cet apparent manque de logique. La jeune femme est le fruit des vices de ses ancêtres qui sont le produit de « fautes mères » lesquelles sont elles-mêmes générées par une faute initiale. Page 196, « …des dizaines d’hommes et de femmes liées dans les fibres du même cancer, et les affreux liens se rétractant, pareils aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau même, la faute initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant… ». Cette avalanche de péchés se transmettant aurait sa source dans une première faute. On pense évidemment au péché originel et les Adam et Eve de La Bible peuvent, en raison de leur peu d’expérience, être comparés à des enfants. Mais quelques points infirment cette hypothèse. Germaine ne reçoit qu’un héritage de mal : rien de bon ou de neutre. Seuls résident dans son corps hérité les vices, les pensées malsaines…Or les premiers parents ont transmis à leurs descendants d’être faits à l’image de Dieu, d’avoir une âme…D’autre part, si cela faisait référence au seul péché originel, l’héroïne, quoique encline au péché, comme toute l’Humanité, garderait sa liberté pour chaque acte. L’Eglise l’affirme : aucune faute n’est à elle seule capable de faire basculer irrémédiablement un être dans le Mal. Enfin le péché originel n’expliquerait pas la comparaison de la cavité vide attendant de se remplir des péchés de ses ancêtres comme a contrario Catherine de Sienne n’était que capacité pouvant se remplir de la divinité. Cette quasi-impossibilité de choisir, tout comme la seule présence de pécheurs aguerris dans l’ascendance de Germaine est surprenante de la part « du chrétien Bernanos » et de tout individu bienveillant, voire simplement sans a priori. Même, s’il ne connaissait pas la transmission des traumatismes aux descendants qui permet de voir dans le personnage aussi une victime, l’auteur aurait pu donner à la jeune femme quelques ancêtres qui, sans être saints, n’auraient pas été damnés. Même la descendance qui conduira l’Humanité au Déluge eut au moins Enok et Noé. Mais ces pécheurs qui conduisent leurs descendants à la possession, voire à la damnation ne sont pas de grands criminels. Page 194, « Humbles faits de la vie quotidienne, sans aucun éclat, pris dans la malice la plus commune […] mornes secrets, mornes mensonges, mornes aventures, qu’un nom soudain prononcé illuminait comme un phare, puis retombant dans les ténèbres où l’esprit n’eût rien distingué encore mais qu’une espèce d’horreur sacrée dénonçait comme un grouillement de vies obscures ». Ces ancêtres ne sont pas des saints, ce sont de petits pécheurs comme la plupart de l’Humanité.


     Que Bernanos ait reçu la mission de parler du Mal, d’écrire un roman sur un « possédé » dont l’existence se résume à détruire toute forme de bien à l’heure de la Shoah, des grands totalitarismes, à l’aube des génocides des Khmers, du Rwanda , de la prise de conscience de l’enfer quotidien des femmes sous emprise et des enfants abusés, cela est possible. Mais pouvait-il se faire entendre en prenant comme symbole une demi-mondaine, des paysans souvent âpres au gain, car menant une vie dure ? Les fascismes étaient déjà présents, comme les procès staliniens et la manipulation des masses et des enfants avaient déjà commencé. Pourquoi ne pas les avoir pris pour exemple et pendant et après la guerre n’avoir lutté que par des articles ?


     Nous émettrons une hypothèse en nous appuyant sur un passage du roman. Quelques lignes après avoir dénoncé les pécheurs « ordinaires », Bernanos élargit le cercle des ancêtres fautifs. Page 195, « C’étaient ceux des Malorthy, des Brissaut, des Paully, des Pichon, aïeux et aïeules, négociants sans reproche, bonnes ménagères, aimant leur bien, jamais décédés intestat, honneur des Chambres de commerce et des études de notaires […]. Mais ce que la voix racontait, d’un accent tout uni, peu d’oreilles l’entendirent jamais – l’histoire saisie du dedans- la plus cachée, la mieux défendue, et non point telle quelle, dans l’enchevêtrement des effets et des causes, des actes et des intentions, mais rapportée à quelques faits principaux, aux fautes mères. ». Texte étonnant, car le lecteur se demande quelles fautes, quels actes ont été commis par ces paysans qui furent honnêtes, travailleurs…qualités de la France rurales prônées par la IIIème République. Pouvaient-ils avoir une autre attitude s’ils voulaient vivre et peut-être même laisser un bien à leurs enfants qui leur permettrait de gravir l’échelle sociale ? Mais peut-être est-ce là leur principal « péché » aux yeux de l’écrivain comme cela l’était à ceux de son maître à penser, Maurras : avoir de l’ambition pour eux et pour leurs descendants, ne pas rester à sa place, celle où Dieu les a mis, ou plutôt celle où Bernanos pense que Dieu les a mis, refuser et sans doute modifier l’ordre qui les avait établis dans une si dure position. Bernanos disait : « Chacun de nous est tour à tour, de quelque manière, un criminel ou un saint. » Les paysans du roman n’ont pas d’alternative, puisqu’ils ne sont pas saints, ils sont criminels. Sans doute est-ce la raison de cette unicité qui fédère toutes les générations pour accomplir les mêmes actes. C’est leur spécificité de paysan différente des hommes comme l’auteur, qui n’engendre pas un seul être, mais une seule « nature » (qui ne tient compte ni des circonstances, ni de la psychologie). Ils ont hérité dès leur conception d’une « nature » qui les prédestine au Mal sans choix possible. L’Eglise a  établi l’égalité des êtres humains comme fils adoptifs de Dieu. Une manière de rétablir une hiérarchie est le refus vis-à-vis d’un groupe humain de ce statut. Mais pour que ce refus rétablisse une distinction sociale, il faut qu’il soit collectif et non individuel. En le rendant composant fondamental d’une nature, c’est toute une classe sociale à qui par cette dernière on refuse d’être enfants adoptifs de Dieu. La distinction sociale noblesse/tiers état est remplacé par saint/ pécheurs-damnés. Car tous ne peuvent devenir saints comme nous le montre Un mauvais rêve.




UN MAUVAIS REVE ou 

RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC L’EGALITE


Olivier est engagé chez Ganse, un écrivain célèbre. Philippe Mainville, le neveu de ce dernier, est cynique.


      Dans cet ouvrage, le narrateur nous dit qu’un des personnages, Ganse, « garde de son humble origine une singulière, une insurmontable timidité vis-à-vis de ses domestiques mâles. ». Le protagoniste en question a raison de se méfier, puisque quelques pages plus haut, il est attribué à l’ascendance d’un père crémier, rue Saint-Georges le qualificatif d’« à peine avouable » page 729. Mais cela n’explique pas pourquoi sa timidité ne s’exerce qu’envers les domestiques mâles. Cela renvoie, peut-être de manière très inconsciente, au comportement animal. Bien qu’ayant la place du mâle dominant, Ganse sait que cette dernière est usurpée en raison de son origine modeste. Que ce soit une référence à la zoologie ou à une barrière sociale infranchissable, le protagoniste a conscience que son origine lui interdit une autre place que celle de subalterne. Un autre personnage, a conscience d’une inégalité de nature entre les êtres humains. Page 693, « Mainville devait céder à un compagnon en apparence semblable à lui, pourtant bien différent, d’une autre espèce. » L’espèce humaine serait un leurre. Il y aurait deux espèces qui auraient un corps semblable, mais dont la nature serait aussi éloignée que celles d’un animal et d’un humain. Si cela ne choquerait pas certains écologistes du XXIème siècle, pour Bernanos, la distance est incommensurable, puisqu’il s’agit pour le deuxième de posséder une âme et d’être à l’image de Dieu et non pour le premier. De là, à assimiler l’une des deux natures à des animaux, il n’y a qu’un pas qui est franchi avec l’adjectif « mâle » (déjà cité) page 732 et le long passage qui assimile presque les ouvriers aux animaux page 729. Le fils du crémier est présenté ainsi « Il a gardé, d’une naissance à peine avouable, le goût, le besoin de ces liaisons orageuses, de ces faux ménages ouvriers qui mettent en commun l’ivresse et les coups, atteignent dans l’ignominie à une espèce de fraternités farouches, pareille aux mystérieux compagnonnages des bêtes. » (Nous apprendrons ultérieurement qu’il bat sa femme.). Ainsi les ouvriers battent leur femme, c’est dans leur « nature » et sans doute de l’ordre de l’instinct. L’égalité des fils de Dieu a volé en éclats.


     Cette hiérarchie dans l’espèce humaine a une conséquence assez étonnante. Il n’y a pas le Bien et le Mal avec toutes les nuances existant entre les deux extrêmes, mais le Bien peut être le Mal. Page 692, « Une espèce de sainteté, soit, mais laquelle ? Il y a des saintetés défendues, mon cœur, aussi défendues que le fruit de l’arbre de sciences ». Quelles sont ces saintetés interdites ? Bernanos ne le précise pas. Nous ne jugerons pas de l’opportunité de telles paroles pour le personnage concerné. C’est la seule énonciation de cette idée que nous étudierons. La sainteté est ou n’est pas, elle peut être plus ou moins forte (mais ce n’est pas encore la sainteté), elle peut être fausse et n’être qu’apparence, mais ce n’est toujours pas la sainteté. Affirmer qu’elle peut être interdite, c’est dire soit que certains chemins sont interdits, mais Bernanos ne parle pas des moyens, mais du but : la communion avec Dieu, soit que la sainteté est interdite à certains hommes. Or l’Eglise catholique affirme que tous les hommes sont appelés à la sainteté. A cette affirmation, Ganse, quelques pages plus loin, donne la réponse de ceux qui n’ont pas accès à la sainteté autorisée. Page 727, Wilde « prétend qu’il existe quelque part des diables que la malédiction n’a pas effleurés en passant, dont le tonnerre de Dieu n’a fait que roussir les plumes […] Vous les voyez d’ici qui sautillent dans le crépuscule, avec leurs ailes rognées, leurs yeux tristes, sans désespoir, nostalgiques ? » Quand on sait que la conséquence du péché des anges a été une rupture irrévocable avec Dieu, on peut se demander ce qu’ont pu faire ces diables ? Cette description pourrait s’appliquer à Wilde, lui-même, qui dut avoir l’impression d’être exclu de l’Eglise et de la société, sans avoir le sentiment d’avoir rejeté Dieu. Le fait que Ganse ne donne pas la nature du péché, mais seulement la nature de diable sans évoquer leur transformation d’anges en démons peut conforter l’idée que nous avons défendue : il existe des êtres qui ne sont pas destinés à être sauvés pour Bernanos. 




LA JOIE ou

RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC LE REFUS DE L’INTERMEDIAIRE

Chantal, une fille ayant des aptitudes mystiques est entourée de son père, M. de la Clergerie, d’un chauffeur russe, Fodor et de son confesseur, l’abbé Cénabre, prêtre ayant perdu la foi.


     Cette discrimination s’appuie sur l’attitude même de Dieu telle qu’elle est affirmée par l’héroïne de La joie . Page 28, s’adressant au Russe qui a la fonction de suppôt de Satan du livre, elle affirme « Dieu regarde qui lui plaît. S’il ne vous regarde pas encore ... » La grâce, ou même la prédestination, provient du choix de la divinité selon ce critère très subjectif le « bon vouloir de Dieu », alors qu’on aurait pu s’attendre à une qualité chrétienne : l’humilité, la charité…


     Page 84, Chantal interprète un passage de saint Jean : « …le monde pour lequel Notre-Seigneur n’a pas prié, […]. Qu’est-ce que Dieu peut trouver à dire à qui incline de soi-même, par son poids, à la tristesse et se tourne d’instinct vers la nuit ? ». Il est vrai que le Christ a prié pour ses disciples et non pour le monde, mais ce dernier terme ne désignait pas chaque homme , mais un ensemble blessé par le péché originel. Le magistère a toujours maintenu que Jésus avait donné sa vie pour tous les hommes du passé, du présent et du futur. « Je ne suis pas venu pour les bien-portants, mais pour les pécheurs. ». Or dans ce passage de La joie, Dieu semble ne pouvoir s’adresser qu’aux bien-portants.


     Enfin, dans les pages 94-5, Dieu n’est pas momentanément indifférent, mais volontairement élitiste. « Si Dieu se laissait voir [aux pécheurs, au « pâle troupeau de fantômes »], pensait-elle tristement, ils l’aimeraient plus que moi, peut-être». On pourrait traduire, si les hommes ne se convertissent pas, c’est qu’ils n’ont pas subi le même traitement que les saints. Dieu s’est laissé voir à ces derniers. Pourquoi ? Chantal le révèle dans les lignes qui suivent : « Mais ils se traînent et s’appellent en vain dans la nuit, jusqu’à ce que l’un de nous recueille et réfléchisse un seul reflet l’astre divin… ». L’idée du saint étant si pur qu’il laisse voir à travers lui la divinité a déjà été dite . Mais il s’agit de s’effacer pour la manifester, non de l’accaparer. Les saints sont chargés de manifester Dieu, mais Bernanos va plus loin. Il existe, pour lui, une catégorie d’êtres humains, les saints, en qui la divinité envoie sa grâce et les autres hommes ne peuvent atteindre le divin qu’en passant par les premiers. Les regarder est la seule façon pour les hommes du « commun » d’avoir accès au divin. La différence avec le magistère réside dans le fait que l’intermédiaire des saints est l’unique chemin. Mais en est-ce vraiment un ? Les hommes peuvent voir le reflet de Dieu, mais auront-ils accès à la communion avec l’être divin ? Il est difficile de le dire, puisque les personnages qui ne sont pas saints sont souvent damnés chez Bernanos. Cette hiérarchie rappelle le rôle du roi au Moyen-Age européen ou du mari dans l’Inde ancienne ou du rôle de Donissan dans Le Soleil de Satan. Mouchette doit atteindre la grâce à travers le prêtre. Page 202, « Comment s’élèverait-elle[…] par ses propres forces à la hauteur où l’a portée tout à coup l’homme de Dieu et d’où elle est présentement retombée ? ». Le rôle de gardien du troupeau est confié à Chantal page 191 « …elle allait accomplir l’œuvre unique pour laquelle elle était née : le salut des faibles êtres dont elle se sentait comptable à Dieu » « … il est vrai qu’ils attendaient tout de moi, qu’ai-je donc donné, …» page 192. Page 86, « Il est très possible que je ne puisse bientôt plus rien pour eux ni pour vous. » Page 190, « Elle aurait ainsi veillé, toute sa vie, soigneusement, héroïquement, sur des êtres médiocres, à peine réels, ou sur des biens de nul prix. »


     Cela rappelle le rôle de la noblesse au Moyen-Age, mais Bernanos va plus loin dans la définition des serfs, puisque Chantal traite les autres hommes non d’animaux (ce qui signifierait qu’ils n’ont pas d’âme) ou de « res », mais d’enveloppes vides. Pages 94-5, « …les plus déshérités dont la tendresse infaillible avait éprouvé le néant, qu’elles sentaient vides » ou « Pauvres pécheurs comme ils sont vides … », « ce pâle troupeau de fantômes », « …des vies pour elle si singulières, inutiles et superflues », et enfin page 190, «…des êtres médiocres, à peine réels… ». Certes le péché n’est qu’un manque par rapport à un bien (Journet), mais toutes les personnes qui entourent Chantal, tous ceux qui ne sont pas saints sont-ils suffisamment pécheurs pour que le mal les réduise à des coques vides ? De toute façon il leur reste l’être qui ne leur sera jamais retiré. Tous les hommes sont, selon Chantal, une enveloppe vide. Les saints la remplissent de la grâce, celle des autres reste vide. Non seulement Bernanos nie la culture profane, mais il tient pour sans valeur tous les faits de civilisation qui ne sont pas revendiqués comme chrétiens, ce qui ne laisse guère de place à l’œuvre de l’Esprit Saint hors des canaux institutionnels. Cette hiérarchie, cette distinction presque de nature n’est possible que par le « choix » de Dieu de privilégier certains. Une autre solution est donnée par l’abbé Cénabre. Au lieu d’être un intermédiaire obligatoire, voire un écran entre Dieu et les autres hommes, le saint peut aussi partager ce qu’il a reçu. Page 214, « Le prêtre dit à Chantal « Quel que soit le don que vous ayez reçu, son importance, son caractère, il vous faudra bien en venir à les partager et ce premier partage risque d’être pour vous pire que la mort, une espèce de mort beaucoup plus difficile que l’autre, une plus affreuse solitude… » (Ce qui est faux, puisque les dons de Dieu se multiplient quand ils sont partagés et que la présence de la grâce dans l’âme ne se découpe pas en morceaux pour être dispersée comme le dit le Magistère pour la Vierge Marie). Le saint de Bernanos ne partage pas, il conduit. S’il partageait, il risquerait de devenir comme ses congénères : de plus en plus vides. Il risquerait de partager non seulement la grâce, mais également la condition des autres hommes qui ne sont même plus animaux, ou choses (« res » ), mais enveloppes vides. Cette hypothèse est donnée par l’abbé Cénabre et il n’est pas sûr qu’elle ne soit pas partagée par Chantal et à travers elle par Bernanos. Mais l’abbé explicite ce qu’on peut déduire du rôle d’intermédiaire obligatoire que Bernanos donne aux saints. Il s’inscrit donc dans la tradition des deux races que nous étudions depuis Le Ramayana (l’ordre), mais l’œuvre de Bernanos rejoint également le thème de l’enfance maltraitée.