La Genèse
ou la vertigineuse chute
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
De la déesse à l’esclave : Le Ramayana, L’Iliade et les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme .
Adam et Eve, figures mythiques des trois religions monothéistes, font souvent office de premiers parents, au détriment des premiers hommes de toutes les autres mythologies . Est-ce parce que les civilisations occidentale et musulmane ont propagé, voire imposé ces symboles? Certainement,mais peut-être également, parce que ce drame, décrit presque universellement par des personnages ayant d’autres noms, habitant d’autres contrées, est relaté avec plus de précisions .
LA GENESE
OU
LA VERTIGINEUSE CHUTE
Que cela nous plaise ou non, l’homme est un mammifère. Que cela nous plaise ou non, c’est un mammifère capable d’écrire « Le bateau ivre ». Que cela nous plaise ou non, nos ancêtres étaient de grands primates, que cela nous plaise ou non, presque tous les mythes fondateurs font mémoire d’un âge d’or et d’une chute. Nous essaierons d’approcher la réalité dont les mythes fondateurs sont la métaphore.
VERITE OU
SIMPLE PROCEDE LITTERAIRE
Adam et Eve, créés aspirant naturellement au Bien par Dieu, vont commettre une faute indéterminée, mais symbolisée par « avoir mangé du fruit défendu , la pomme». Ils ne vont plus être naturellement portés vers le Bien, ce que l’on appelle « la Chute » et « le Péché originel »
" Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée" Gn 2, 18. C'est ainsi qu'est présentée la création d’Eve dans le deuxième récit de la Genèse, celui qui différencie l'émergence de l'homme de celle de la femme. Certaines traditions religieuses en concluent l'importance de cette dernière : elle n'est pas « rien », elle est une aide. Son titre de gloire est de réconforter, d'assister Adam dans toutes ses tâches. Cette idée est plus valorisante que la pensée de saint Thomas d'Aquin héritée des Pères de l'Église : la femme n'a d'utilité propre que la procréation ( Somme théologique , question 9 objections 1 et 2). Pour tout autre chose, un homme pourrait trouver un autre homme qui le seconderait mieux. Si on lit le passage de la création biblique de la femme sans l' a priori de son infériorité , on décèle tout de suite le procédé littéraire du point de vue interne. Tout le second récit de la création est vu à travers les yeux d Adam, alors que le premier récit est au point de vue omniscient, peut-être celui de Dieu. Dans ce second récit, il est normal qu'Adam voit la femme dans ce qu'elle peut lui apporter et non dans sa spécificité. Que lui importe ce qu'elle est au sens existentiel du terme ? Il était seul, il trouve un alter ego qui lui apporte réconfort, aide. Il était seul, ils sont deux.
Or nous savons qu'ils ont toujours été deux. Les grands primates qui les précédèrent ont toujours été mâle et femelle, tout comme les poissons. Le premier récit le dit également dans Genèse 1, 27 "mâle et femelle il les créa". Les grands primates, les hommes préhistoriques, les rédacteurs de la Bible, aucun être vivant ne naît d'un mâle. Pourquoi inventer ce fait inimaginable au sens propre ? Cela s'explique très bien avec le point de vue interne. Le grand primate ou l'homo habilis ou l'homo sapiens, Adam, a selon la Bible été différencié des autres d'animaux. Il est fait à l'image et la ressemblance de Dieu. Cela signifie que notre ancêtre reçoit à un moment donné de son évolution une âme qui est immortelle et qui lui permettra de vivre de la vie même de Dieu. Cette âme le transforme de mammifère évolué en être humain. Le grand primate ne voit plus dans sa femelle un autre mammifère, mais quelqu'un qui a également reçu une âme. La création de l'homme est la réception de son âme et la découverte de la vraie nature de sa femelle : un être fait lui aussi à l'image et à la ressemblance de Dieu. Dire qu'il ne peut s'accoupler avec un autre animal n'est pas suffisant, il a découvert un être qui a reçu comme lui la grâce adamique. Cela explique son émerveillement et la décision de ne faire qu'un avec cet être : " c'est l'os de mes os". Nous retrouvons ce ravissement dans l'Apocalypse. Même si la femme, "vêtue du soleil, la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de 12 étoiles" incarne la Vierge Marie et l'Eglise, elle représente aussi la femme dans la vision initiale de Dieu. Cet être cosmique rappelle les déesses mères qui jalonnent l'histoire des religions des premiers âges, et surtout Pandora. Lorsque Zeus crée la première femme "les hommes et les dieux sont dans l'émerveillement" selon Hésiode.
NATURE ou toute puissance d’un seul
Comment la femme couronnée d'étoiles, comment Pandora ont-t-elles pu descendre aussi bas et devenir les femmes animaux, femme-truie ... de Simonide d Armagosse? Nous parlons traditionnellement de la chute d'Adam, mais la chute d'Eve a dû être vertigineuse. Personne ne connaît avec certitude la nature du péché originel : orgueil, désobéissance... Le texte biblique ne permet pas de déterminer avec précision ce que symbolise le fait de manger du fruit de l'arbre défendu. Mais dans d’autres mythes, nous retrouvons une désobéissance qui éclaire celle de l'Eden, qui change radicalement la vision du monde par l'homme. Dans les récits nordiques utilisés par Wagner pour L'Or du Rhin, Wotan, appelé souvent Odin, un dieu, va couper une branche de l'arbre du monde et y graver sa loi. Cet arbre est celui qui relie les trois mondes et sur lequel est inscrit la loi de l’univers. (Nous n'utilisons pas l'expression « loi naturelle», car rien ne nous dit ici ce qu'est la nature). Wotan va supprimer une loi universelle qui lui est antérieure pour y inscrire la sienne ce qui lui donnera le titre et le rôle de chef des dieux. Mais l'ordre des actions est important. Ce n'est pas le premier des dieux qui a inscrit la loi divine de part sa fonction, mais un individu qui, parce que sa loi deviendra la loi universelle, obtiendra le titre de chef des dieux. L' univers est, à partir de la mutilation de l 'arbre, soumis à la vision, à l'éthique d'un seul individu, Dieu ou homme. Il s'agit d'une usurpation de pouvoir. Le mythe nordique est assez proche du texte biblique. Il s'agit d'une explication de la condition de l'homme après une faute. Dans les deux cas, un ou deux individus sectionnent un morceau de l'arbre (branche ou fruit) et l'accaparent pour leur profit. Enfin le but initial poursuivi est bien le même : devenir comme des dieux pour Adam et Ève et être le premier des dieux pour Wotan. Le mythe nordique est peut-être le passage qui nous manque pour comprendre une des raisons de la chute. Les premiers parents en croquant la pomme auraient changé la loi de Dieu en la leur. Cette loi universelle que nous considérons être la loi de la nature ne serait pas celle que Dieu a inscrit dans l'univers, mais celle très personnelle qu'Adam et Ève ont légué à leurs descendants comme naturelle. Toutes les civilisations ( et les sujets de philosophie nature/culture en sont un bon exemple) ont à affronter la question de ce qui est naturel et de ce qui est acquis par l'homme. Le Dharma indien en est une très bonne illustration. Il est inscrit dans une loi "immuable" un certain nombre de règles qui régissent les rapports humains, surtout les hiérarchies entre les hommes et entre les sexes( cf. le Ramayana). Adam et Ève ont donc masqué la loi de Dieu pour imposer la leur, mais qu' étaient les règles de la divinité ?
DROITS DIVINS DE L’HOMME
Il est évident qu'un dieu juste et bon n'aurait pas institué les inégalités entre les êtres, la soumission, voire la servitude de la femme, la "sacro-sainte" autorité du père de famille ( ou plutôt son pouvoir absolu )... comme loi naturelle. Un mouvement de société tend à substituer à ces règles iniques de Dieu, les droits de l'homme et à les opposer. Mais si on part du postulat que Dieu est juste, que la conscience de l'homme est capable de reconnaître ce qui est juste et que nos premiers ancêtres ont masqué la Loi divine pour y substituer la leur, il apparaît que les droits de l'homme qui émergent difficilement et très imparfaitement au cours des âges sont la tentative d'apparition de cette première et unique Loi de Dieu. Loin d'opposer Loi de Dieu et droits de l'homme, il faudrait lier les deux et les opposer à la loi des premiers parents imposée à l'Humanité par le premier péché. La faute originelle est bien celle qu'ont définie les Pères de l'Église : Adam et Eve ont refusé la loi de Dieu pour suivre la leur. Mais rectification de taille : Adam a affirmé sa toute-puissance en imposant sa propre et sa seule vision du monde.
On pourrait nous rétorquer à juste titre que tous les hommes ne sont pas des tyrans, que la civilisation a fait passer l'héritier des grands primates à l'Aragon d'Elsa. Pourquoi ce qui semblait une chute sans retour a-t-il pu être rétabli? Pourquoi y a-t-il eu dans tous les temps des amoureux prêt à tout sacrifier pour la femme aimée et des "papounets »? Wotan casse une branche, Eve cueille un fruit. Que sont devenus Yggdrasil et l'arbre de la connaissance ? Les fauteurs n'ont abîmé qu' une petite partie de cette somme de connaissances de l'éthique divine que sont les deux arbres. Comme la branche et le fruit ont contaminé l'espèce humaine, on peut imaginer que les deux arbres ont irradié de leur savoir et de leur sagesse toute l'Humanité. Ce que nous appelons la conscience et le sens de la justice ne sont peut-être que l'irradiation des deux arbres en chaque être humain. N'en déplaise à Luther, peut-être à la propagation du péché a répondu la propagation de la conscience ou celle-ci était déjà présente en l'homme avec tout le développement qui serait donné au cours des âges.
LA CONSEQUENCE ORIGINELLE
Dans la Bible, la responsabilité d'Eve est liée à celle de son époux ( ce qui n'est pas le cas dans le récit nordique). Quand on considère les conséquences de cette usurpation de pouvoir sur la condition de la femme, il s'agirait, si Ève était aussi coupable que Adam, de la plus grande escroquerie qui puisse exister. Mais comment cet homme qui n'avait sans doute pas, a priori, une vocation du tyran a-t-il pu considérer "l'os de ses os" comme sa servante, voire son esclave ? Extrait de Yves Fauquet dans Bible chrétienne I* page 57 " ...faisons-lui une aide. Au sens littéral, mais dans sa continuité, cela veut sans doute dire : « human Isola » que sa masculinité ne lui fasse pas perdre de vue ce qu'il est réellement dans la profondeur de son être : la féminité universelle de la créature, aimée de Dieu". Dans « vous serez comme des dieux », le dernier mot est "Elohim" nom masculin pluriel. On pourrait presque traduire : vous serez tous des mâles. [Après la Chute] l'humanité devient tout entière "masculin" dans son désir profond, et rival de Dieu [...] et tout est dans le monde." Le mot "Elohim" peut indiquer que le projet d'Adam et d'Ève proposé par le serpent n'est pas celui du don total de la Trinité, mais celui de la suprématie de valeurs masculines et l'on ne peut que penser à l'instauration d'un pouvoir absolu sur les êtres et les choses, de hiérarchies, de la force et de la puissance. Le mot dit clairement "mâles" et non "masculins". Nos premiers ancêtres n'étaient que des grands primates. Leurs actes, leurs relations étaient générés par l'instinct. Ce qui fait dire à l'homme, "c'est la chair de ma chair", n'était certainement pas son animalité. Dans l'Eden, deux éléments ont contribué à l'harmonie du couple : l'âme et la grâce adamique. Sans cette dernière, l'homme redescend au niveau de l'animal sans en être un. De plus l'une des grandes différences entre l'être humain et l'animal est la période de procréation. Chez ce dernier , le mâle est en rut quand la femelle est en chaleur, autrement il n'est même pas attiré. Chez l'être humain, la femme n'a pas une période précise où elle est prête et désire l'acte sexuel. Lorsque Adam a désiré Eve après la Chute, il a pu estimer qu'elle était prête, puisque lui-même était attiré. Au lieu de la séduire, il a pu croire quelle était comme une femelle en chaleur. Ainsi une des premières conséquences de la Chute sur Eve a pu être un viol et la transformation de la "femme vêtue de soleil et couronnée d'étoiles" en esclave sexuelle soumise totalement au désir égoïste de son mari. Un mythe fondateur indien corrobore cette interprétation au chant VII, chapitre XXX du Ramayana. À la création des êtres, Brahma modèle une femme particulièrement belle. Alors quelle est l'épouse du Dieu créateur, Indra la viole. La femme est considérée comme fautive, car elle a suscité le désir du dieu et l'a écarté du droit chemin. Sa beauté sera répartie ou partagée entre beaucoup de femmes. Nous retrouvons la même structure : une femme admirable est considérée comme coupable et déchoit de son statut. La phase de transition n'est plus une transgression, mais un viol.
ACCEPTATION , SOUMISSION OU SIDERATION
Pourquoi Eve n'a-t-elle pas résisté ? Il semblerait pourtant qu' aux origines une certaine résistance ait existé de la part de la femme. Dans un mythe sumérien, le dieu Enki mange les plantes dont il devait déterminer le sort, c'est-à-dire fixer leur modalité d'être et leurs fonctions. Au lieu de donner le rôle de chaque plante (comme le nom des animaux), le dieu les mange, les accapare. Nous retrouvons l'absorption de la pomme. Cet acte est considéré comme fatale, car Enki n'a pas obéi au principe créateur qu'il incarnait. Cette faute pouvait même détruire ou abîmer la structure de sa création. Si l'on fait abstraction du fait qu'Adam est un homme et Enki, un dieu, nous retrouvons un détournement de la vocation et un accaparement à son profit de ce de ce qui lui a été confié. Ce qui paraît plus intéressant est que sa femme déclare quelle ne regardera plus le dieu avec un regard de vie jusqu'à ce qu'il meure, mais elle le guérit. Cela tendrait à montrer que la femme s'est opposée, puis à pardonner à son époux ( forcée par les conditions matérielles ou/et son attachement à son mari). Pourquoi "ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera" ? La note de la TOB ne nous satisfait pas : " la femme éprouve le besoin de l'homme et de sa force, surtout dans les sociétés primitives". Elle fait certes la part au dénuement de la femme préhistorique, mais une pulsion instinctive, un désir bestial pour le mâle perdure. Plusieurs points peuvent être soulevés qui, cependant, n'expliquent pas tout. D'une part la force physique de l'homme devient un moyen coercitif pour faire obéir une femme. Nous avons parlé d'un viol conjugal. La maltraitance des femmes, même au XXIème siècle nous laisse imaginer le désarroi des homosapiennes de la préhistoire. D'autre part apparaît, après la Chute, la vulnérabilité d'Eve qui n'est pas devenue une femelle comme le pense Adam. Ses enfants vont naître dans la douleur, certes, mais aussi incapables de l'autonomie du tout petit animal à la naissance. Accoucher, avant que cette autonomie ne soit rendu possible, oblige la femme à dépendre de son mari pendant 1 ou 2 ans. On pourrait rétorquer que Dieu avait voulu avec l' évolution du bassin de la femme et ses conséquences déterminer dès les créations de nos premiers parents la place de la femme. Alors ce serait oublier l'inversion des puissances après la chute. Auparavant la volonté, selon le Magistère, dépendait de l'intelligence qui était au service de la charité. Pour Adam, avant le péché originel, ses actes était élaborés par son intelligence obéissant à l'amour qu'il portait à Ève et effectués par sa volonté. Si elle avait eu un enfant, Adam aurait eu les attentions d’amour que son intelligence aurait trouvées et que sa volonté aurait mises en œuvre, attentions qui auraient apporté un réconfort à son épouse. Mais après la Chute, ce qui domine chez Adam et chez Eve est la volonté ( l'obtention de ce qu'ils désirent). Leur intelligence est au service de leur but et la charité vient en dernier. Apparurent sans doute le chantage affectif, les rapports de force, le pouvoir... L'union parfaite entre les deux époux n'existant plus, il ne reste que deux volontés s'affrontant, dont l'une est très dépendante matériellement de l'autre. Telle beaucoup de femelles, Eve aurait pu partir dès la naissance ou au moment où l'enfant est assez grand (à supposer qu'elle n'en ait pas eu un deuxième ). Ce n'est peut-être pas uniquement la sécurité qui l'a fait rester auprès de son époux. Si elle le quitte, elle détruit ce nid de chaleur humaine que peut être le couple et la famille. Si elle reste, ce n'est sans doute pas par convoitise, c'est peut-être parce qu'ils sont faits à l'image de Dieu, leur relation est faite à la ressemblance de la Trinité. Le premier couple ne se séparera pas. Pour connaître de l'intérieur cette situation d'être images de la Trinité sans la grâce adamique, nous pouvons laisser la parole aux personnages de Huis-clos de Sartre. Dans cette pièce trois personnages recherchent l'estime de l'un et méprise l’autre. Garçin méprise Estelle qui méprise Inès qui méprise Garçin. Un premier cercle de mépris apparaît. Dans le même temps Estelle recherche l'amour de Garçin qui veut l'estime d'Inès qui est amoureuse d Estelle. Un second cercle de recherche d'amour ou d'estime apparaît. L'enfer selon Sartre est que celui dont on voudrait l'estime vous méprise et que vous méprisez celui qui vous aime. Le triangle de demandes est l'inverse de celui des refus. Or si nous regardons le triangle composé par la Trinité, un détail fait toute la différence ( outre que le mépris n'existe pas). Que l'on estime que le père et le fils spirent l'Esprit Saint ou que ce soit seulement le père n'est pas important. Le triangle ne fait pas un cercle. Le Saint-Esprit reçoit (procède mais ne donne pas). Il y a un don total du Père au Fils et à l'Esprit Saint qui ne font que renvoyer l'amour reçu. Si l'un des protagonistes de Huis-clos acceptait de ne pas mépriser, le cercle infernal serait rompu. Si Inès acceptait gratuitement de ne pas mépriser Garçin, ce ne serait plus l'enfer, puisque Garçin ne serait plus malheureux. Cela signifie que dans l'Enfer le don, la gratuité est impossible. Beaucoup de couples, de familles, essaient de chasser le rapport de force de leur relation, mais les harcèlements, les emprises montrent que l'on est quelquefois plus dans l'enfer sartrien que dans la Trinité. Que l'on songe également aux familles, où le père commande à tous. Dans le roman Le passé simple de Chraibi où l'auteur évoque ses souvenirs, le père n'est même plus le chef de famille, mais « le Seigneur ". Un pas supplémentaire est franchi lorsque le garçon dès 8 ou 10 ans est considéré comme supérieur à sa mère.
MEME, SURTOUT , LA MATERNITE !
Il ne reste donc à Ève que la maternité. Pour Caïn, et sans doute Abel et Seth, c'est une procréation avec Dieu " j'ai procuré un homme, avec le Seigneur" Mais dans Genèse 5,4, le texte nous dit qu'Adam engendra des fils et des filles sans préciser la mère, c'est une perte de dignité pour celle-ci. Alors que pour les trois premiers enfants, elle collabora pleinement avec Dieu pour la création d'un être humain, pour ses anonymes que sont les autres enfants d'Adam, la mère a disparu, ce sont les enfants d'un homme, d'un mâle . La présence de la femme n'est qu' accidentelle ( au sens aristotélicien du terme). Celle-ci perd sa maternité. Nous retrouvons ce même processus pour Athalie et Médée. L'enfant n'est pas celui de l'héroïne, mais celui du mari, de l'être détesté. Athalie en voulant anéantir la descendance de son époux annihile aussi la sienne. De même Médée oublie qu'en tuant les enfants de Jason, elle assassine les siens. À partir de ce moment l'homme se sert de la femme comme d' un outil, d'un réceptacle pour assurer sa descendance, ce sera entériné par l'usage de 2 verbes. Engendrer réservé à l'homme veut dire, avant la découverte de l'ADN, que lui seul transmet la nature humaine, enfanter signifie que la femme ne fabrique l'enfant que matériellement. Nous ne serions des êtres humains que par notre père et des vivants ou mammifères que par notre mère ou les deux. Aucune femme, selon les Pères de l'Église et presque toute l'Antiquité, ne donne l'appartenance à l'espèce humaine, mais lui appartient-elle elle-même ? Aucune...... sauf une.
...QUI NOUS VALUT UN TEL
DEFENSEUR
EVE ET JOSEPH , LES NOUVEAUX PARENTS
Le Christ est pleinement Dieu par son père et pleinement homme par sa mère. Si seul l'homme transmettait l'espèce humaine, Jésus serait vrai Dieu et vrai vivant, vrai mammifère. Il est cependant vrai homme. Cela explique peut-être l'importance quasi obsessionnelle de la virginité de Marie. On peut, certes, dire que l'élaboration du personnage de la mère du Christ prend naissance dans le rejet de la sexualité par les prêtres. Ce n'est pas faux, mais peut être très restrictif. N'en déplaise aux clercs passés, présents et futurs, la Vierge représente aussi la Femme. Elle est la nouvelle Ève autant que la figure de l'Eglise. Il aurait été plus logique que le nouvel Adam, le Christ, soit l'époux de la nouvelle Ève. Marie , mère du Christ, mais également, figure de l'Eglise et donc épouse de Christ cela est compliqué et peut porter à rire... Or les théologiens y tiennent énormément. Dans une moindre mesure, Joseph, père adoptif de Jésus est démis de l'aura, à défaut du rôle, du chef de famille, figure de Dieu dans la tradition chrétienne et beaucoup de religions, détenant comme Adam la vérité et intermédiaire presque obligé entre Dieu; et sa femme et ses enfants. Là encore l'Eglise est formelle : la Vierge a une place unique et le nouvel Adam et la nouvelle Ève sont mère et fils. (nous retrouvons cela dans les mythes celtiques). Pourquoi cette affirmation de docteurs de l'Eglise le plus souvent très misogynes? Pourquoi?
La Rédemption est la reprise de la Chute. Tout est remis dans l'ordre originel en meilleur. La femme à qui on a presque tout enlevé doit réintégrer sa place. Or pour cela le nouvel Adam sera son fils, même s'il est dieu. En tant qu'homme, il a la place d'un enfant "qui leur était soumis" 2,51. La virginité de Marie n'est pas là pour humilier les autres femmes qui sont obligés de "forniquer" pour avoir un enfant, mais pour montrer qu'elle et toutes celles de son espèce ne sont pas soumises, assujettis à l'homme. Le personnage de Joseph est aussi intéressant. Il est ici pour donner une justification légale à une naissance qui mériterait selon la loi juive la lapidation. Mais il est surtout l'inverse d'Adam. À celui-ci, on avait donné une aide, Joseph sera celle de Marie. Peut-être la tant décriée et moquée chasteté de Joseph n'est-elle là que pour racheter le viol (ou plutôt les viols) originel : là où la violence sexuelle et le mépris ont émergé, on établit la chasteté de l'homme. La Rédemption n'inverse pas l'ordre entre l'homme et la femme, mais fait disparaître toute hiérarchie, comme le dit saint Paul "il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ" Galates 3, 28.
LES PECHES DES ORIGINES
Les conséquences du péché originel sont données « à rebours » dans les tentations au désert. La venue du Christ reprend, entre autres choses, la chute de l'Homme. Nous l'avons vu, la virginité de Marie, déjà mère, et l'absence de filiation humaine paternelle de Jésus sont une réponse à la déchéance du statut de mère, collaboratrice de Dieu dans la conception d'un être humain, pour toutes les femmes. Dans Marc 1, 12, le narrateur prend le soin de situer cet épisode dans le temps. Certes il se passe au désert en quelques 30 ans de notre ère, mais également à une époque lointaine où les anges, selon le texte biblique, côtoyaient Adam et Ève, où l'homme préhistorique vivait dans ce lieu non cultivé qu' était la terre des premiers âges, dans ce lieu où la nourriture se résumait à des baies et des bêtes sauvages, où le danger généré par ces dernières était omniprésent. L'époque des tentations dans Marc est double et se situe dans le lieu mythique de la grâce, (l'Eden avec les anges) et dans celui réaliste de notre préhistoire. La précision des bêtes sauvages le montre.
La première tentation ne concerne pas uniquement la privation totale de nourriture, car, sans pain, l'homme meurt et il est légitime de se nourrir surtout après 40 jours de jeûne. Nous proposerons une autre interprétation, bien sûr non exhaustive. Lorsque Eve perdit son statut aux yeux de son mari, elle fut obligée de subir une dégradation, puisqu'elle, enceinte ou jeune mère, était vulnérable. Lemaître de Sacy traduit "vous serez sous la puissance de votre mari et lui vous dominera". Mais en se soumettant à la nécessité, elle désobéit à la parole de Dieu, ce Verbe qui l' avait faite pour être "la femme couronnée de douze étoiles". Peut-être est-ce la faute d'Eve : avoir troqué pour la sécurité et le confort sa position d'égale pour celle de subalterne. Mais pourrait-on nous rétorquer "Que pouvait-elle faire ?". Si nous prenons comme référence beaucoup de maris et de pères contemporains, il n'est pas sûr qu'ils aient laissé leur femme et leurs enfants sans soutien, si leur épouse était partie à cause de leur brutalité. Certes des grands primates ne leur donnaient pas cet exemple, mais ce ne sont que de grands primates. D'autre part les femmes n'étaient pas seules avec leur époux . Elles étaient environnées d'autres femmes qui pouvaient les relayer pour la quête de nourriture et cetera. "L'homme ne vit de pain seulement, mais de toute parole de Dieu" peut vouloir dire : tu ne renoncera pas à ta dignité d'être humain pour la sécurité et le confort.
Ceci concerne bien sûr la femme, la situation de l'homme est différente. Lui aussi doit obéir à cette loi de Dieu qui engage à considérer l'autre comme un égal, même si cela le contraint à faire sa part des travaux durs..., alors qu'il serait si facile d'user de sa force, de son habileté, de la crédulité de l'autre pour lui réserver les tâches les plus ingrates. Comme il devait être tentant de transformer les autres hommes plus faibles et son épouse en esclaves pour ne pas, ou peu, travailler, pour gagner son pain et ainsi renoncer à cette loi de l'égalité de tous les êtres humains.
La deuxième tentation, dans Luc, concerne l'adoration d'un seul Dieu. L'argent, le pouvoir... ont souvent été décrits comme les dieux des hommes. Nous n'y reviendrons pas et nous nous contenterons de resituer cette tentation dans le contexte des conséquences de la Chute. Nous avons déjà évoqué « le dieu » de la femme : son époux. Dans les faits, elle ne l'adore pas comme un dieu, mais le laisse se placer à une position supérieure à la sienne. Dans le Ramayana et beaucoup de traditions religieuses, l'homme est un intermédiaire entre la femme et la divinité. L'épouse ne peut éventuellement accéder à cette dernière qu'à travers son mari. Ainsi celui-ci devient-il pour elle une sorte de divinité, inférieur certes aux dieux de la religion concernée, mais de dieu quand même. Même Bouddha dit qu'une femme ne peut atteindre le Nirvana comme femme. Elle doit d'abord se réincarner en un être masculin.
Pour l'homme, la deuxième tentation, pour quelques-uns, est d'avoir usurpé la place de Dieu en se divinisant ( les pharaons...) mais pour la majeure partie des populations, la tentation a sans doute été d'accepter, voire d'être complice de cette prise de possession du sacré par le politique. Peut-être cela explique-t-il le refus de sacrifier aux dieux romains des premiers chrétiens. Cet acte qui aurait pu n'être que politique se révèle être dans la vision des futurs martyrs hautement religieux.
Enfin la troisième tentation évoque le refus de tenter Dieu. Que peut-elle signifier dans la vie quotidienne des premiers hommes ? Pour le Christ, il s'agit de ne pas risquer sa vie en croyant que Dieu interviendra pour le sauver. On peut imaginer que les hommes symbolisés par Adam avaient une certaine conscience d'aller trop loin, que l'aveuglement dû à la perte de la grâce originelle n'était pas total, que l'abaissement de la femme, la réduction de certains à l'état d"esclave...dépassaient l'admissible. Comme le fait dire Philippe Claudel à un gardien de camp de concentration dans Le rapport Brodeck : "Qui va payer pour cela?". Cette impression d'aller trop loin et de ne pas vouloir s'arrêter est peut-être la troisième tentation. Quoi que l'homme puisse faire, Dieu pardonnera toujours, Dieu ne détruira ni sa création, ni sa créature, mais les sauvera toujours. Si les hommes (ou l’homme) avait été des enfants ou des adolescents, on dirait que la troisième tentation est "de tester les limites".
L'ANTICHRIST
Une autre conséquence de la Chute est l' élévation injustifiée de l'homme-mâle. Adam s'est retrouvé supérieur à tous les autres êtres humains. Eve était sa subordonnée. Par la force physique, par les viols conjugaux, il pouvait réduire l'autorité et la volonté de sa femme à néant. Les enfants n'avaient pas l'âge de s'opposer à lui. Pour se rendre compte de cette impression de puissance qu'il dut ressentir, il faut le comparer avec le prêtre. Adam aurait été le premier prêtre, le premier pape et même une figure christique, puisque Jésus est le nouvel Adam. Il aurait seul reçu la Loi. Pourquoi ? Parce qu'il a été créé le premier ou parce qu'il est un mâle. Marie-Jo Thiel dans l'Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs chez Bayard donne la parole à Monseigneur Ladaria. Il dit page 537 que le prêtre agit en la personne du Christ et que le fait qu'il soit homme est un élément indispensable de cette représentation sacramentelle. Les femmes ne partageant pas ces substances masculines ne peuvent être ordonnées.
Nous retrouvons la même raison concernant la nature du prêtre dans le brahmanisme. Pour être en lien avec la divinité, il faut être soit un mâle, soit qu'un de ceux-ci deviennent un intermédiaire. Cette donnée fondamentale, sans réelle raison, provient du plus profond de l'histoire humaine, de notre Chute. Le dictionnaire du judaïsme (édition du Cerf) va plus loin. Dans l'article "homme" dans le sens de masculin, il cite l'affirmation de Joseph Albaut. Adam serait le prototype humain, le but de la création. Ainsi en faisant du premier homme, un être parfait, on annonce une autre figure : celle de l'Antichrist. Celui-ci est bien un Christ, mais avec une loi nuisible. Or nous l'avons vu, Adam a donné au monde sa propre loi ( si l'on admet le parallèle entre Adam et le Wotan de Wagner).