Les Singes

au commencement était le grand primate 

ou la victoire de la foule

 

      Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité. 

      Ce qui semblait immuable : la place des hommes dans la société se révèle être la mise en place d’une vision du monde totalement masculine au détriment des femmes et avec l’aide des singes. 

 Dans cet affrontement entre l’homme et la femme, qui conduit à la déchéance de celle-ci, le mythe indien a créé un troisième personnage qui sera l’instrument conscient de cette dernière: le singe. Pourquoi une telle création et que symbolise cette nouvelle figure ? 







AU COMMENCEMENT ETAIT
LE GRAND PRIMATE
ou
la victoire de la foule 







édition de la Pléiade
Le Ramayana de 
Valmiki 




       Rama, prince héritier du royaume, est contraint de s’exiler dans la forêt avec sa femme, Sita, et un de ses frères. Ravana, un raksassa, « monstre adharmique » (contre l’ordre du monde) enlève la jeune femme et l’emmène dans la ville de Lanka. Hanuman, frère de sugriva, roi du peuple singe va ramener Sita auprès de son époux. Rama deviendra roi.

      Hanuman est sans doute un des personnages pour lequel l'opinion du lecteur occidental est le plus ambivalent. Certes il est sympathique et pourrait faire partie de ces aides des héros des contes, souvent sous forme animale, qui parcourent les ouvrages pour enfants, mais le Râmâyana n'est pas destiné à un jeune public. Il s'agit d'une des plus grandes,des plus anciennes épopées de l'Humanité, fondatrice de la culture indienne et toujours prégnante au XXIème. Une épopée à laquelle les Indiens croient ou ont cru. Comment faire cohabiter ces deux ingrédients : éléments de la réalité et animaux qui parlent? Hanuman et ses congénères sont-ils des singes ou des hommes? A quoi ont-ils correspondu lors de l'élaboration du mythe, qui, fidèle à la définition du genre, est une métaphore de la réalité, qui , comme toute métaphore, contient un aspect manifestant le réel et un aspect qui en diffère ?. Aussi essaierons-nous de différencier le vrai de l'imaginaire. 


HANUMAN ET VALIN 

Bêtes ou hommes ? 

      Le texte l'affirme à plusieurs reprises : le peuple de Hanuman, malgré la parole, appartient au règne animal. P.558, Sugriva, roi des singes, reconnaît la supériorité humaine et donc l'infériorité de son propre statut : « C'est pour moi un honneur et un avantage éminent, puissant héros, que tu désires nouer amitié avec moi qui suis un singe. ». Mais outre la dénomination constante du mot « singe » pour le peuple des bois, la mort de Valin accrédite la différence d'espèce et non de race entre singe et humain. Lorsque Valin accuse Rama de l'avoir attaqué, par surprise, sans raison, l'avatar de Vishnu se défend en lui déniant les droits humains les plus élémentaires. Il l'a attaqué par surprise, car il est, non un adversaire, mais un gibier. Il n'y a pas de traîtrise à tirer dans le dos d'une bête sauvage. Rama ne se situe plus sur le terrain du combat, mais sur celui de la chasse : on n’a pas à être loyal envers du gibier. Après une longue référence à ce droit, Rama conclut : « Si je t'ai frappé d'une flèche pendant que tu combattais, singe […] c'est que tu es une bête sauvage de l'espèce qui vit dans les arbres ». 


      Le second argument du héros entérine cette différence d'espèces. Même si Valin est appelé monarque des singes, cette royauté ne s'exerce que sur son espèce et n'est pas reconnu par les humains. C'est Bharata qui règne sur le prétendu royaume de Valin, c'est lui qui « gouverne [...] connaît le sens du devoir […] et se plaît à punir et à récompenser » assène Rama au roi des singes. Ainsi par ce statut, le qualificatif « singe » n'est pas métaphorique, il désigne, non un personnage imaginaire auxiliaire du héros, mais un animal par opposition à l'être humain. 

 Pourtant d'autres détails montrent que les singes ont droit à un traitement différent des autres bêtes. Outre le don de la parole et d'une certaine intelligence (qui pourrait avoir la même fonction que ceux donnés à certains animaux dans les contes de fée ou dans Le Petit Prince), deux éléments rapprocheraient le peuple de Hanuman de l'être humain. Tout d'abord p.585 en contradiction avec la justification du meurtre de Valin, ce dernier, précédemment a affirmé que l'homme ne mange pas la chair du singe et ne se vêt pas de sa peau. Et malgré la remise à sa remise à sa place d'animal du roi des singes par Rama, celui-ci ne démentira pas cette affirmation. Page 585 : « Ma peau, les hommes respectables ne peuvent s'en vêtir; mes poils et mes os sont une chose qu'ils évitent, ma chair, tes semblables ne la mangent pas s'ils observent leurs devoirs. ». 

      Certes Valin fait allusion à l'impureté de certaines nourritures, mais dans ce contexte de recherche de statut, ne dit-il pas que tout animal soit-il, il est une bête différente des autres pour laquelle l'Homme a les mêmes interdits fondamentaux que pour lui-même : celui de l'anthropophagie et du respect de la dépouille. Cette affirmation ne serait pas suffisante, si elle n'était confirmée par l'existence de Brahmanes parmi les singes. Sugriva est qualifié page 606 de « deux fois né », ce qui indique comme le précise la note 4 du chapitre XXVI page 1572, que les singes ont donc leurs propres brahmanes. De même les funérailles de Valin sont celles d'un roi sans que le rituel en pâtisse. La notice de M. Biardeau précise qu' Angada, un des singes, joue le rôle du brahmane et qu'« il est question de dons aux deux fois nés [brahmanes], d'ablutions dans le feu et de formules rituelles prononcées par des experts » page 1559. Que Valmiki ait suivi le modèle humain permet d'affirmer qu'il accorde aux singes la plus haute fonction pour un homme : la relation avec les dieux. Qui sont donc les singes que l'on peut abattre comme du gibier, mais qui peuvent être Brahmanes? 




NOS ANCETRES  LES SINGES? 

      P. 1559, M. Biardeau explique l'importance du mot « grotte » ou « caverne » pour désigner la ville de Sugriva et son palais à sept cours successives : à cause de la caverne  «les singes ne sont pas des habitants de la terre au même sens que les hommes. La caverne qui emprisonne leur capitale les coupe de tout environnement humain organisé et les place sans doute spatialement à un niveau légèrement inférieur. C'est donc à la fois une protection et la marque d'un statut. ». La caverne comme lieu de résidence est suffisamment significative pour que Rama n'y entre pas lors du couronnement de Sugriva. Ce refus peut être de deux ordres, d'ailleurs complémentaires : le héros dénie à la ville le statut d'habitation humaine et considère la capitale de roi des singes, non comme une demeure, mais comme une tanière. 


      Mais ce refus peut être aussi une simple impossibilité : les singes faisant partie, non d'un autre monde, mais d'une autre époque. Et l'on ne peut s'empêcher de penser que le peuple de Hanuman rappelle étrangement les hommes préhistoriques avec l'élément de la grotte qui ne contredit pas l'existence d'une religion, d'un système social... Cette hypothèse est confirmée par la manière dont on allume le feu à Kiskindha. Page 559, « Hanuman […] alluma un feu en frottant deux pièces de bois. » Pourquoi faire une allusion à un état de la société antérieure à celui du roman (même si l'on tient compte de cet âge mythique où se passe la destruction de Lanka)? Peut-être simplement pour signifier que les singes ne sont pas des êtres imaginaires, mais la déformation dans la mémoire collective d'êtres disparus, mais réels. Peut-être avons-nous simplement la réaction des homo sapiens face aux hommes de Néanderthal? Nous savons, si nous suivons les recherches d'Yves Coppens, que les deux groupes ne sont pas issus l'un de l'autre et ont cohabité un certain temps avant de se succéder. Quelle a pu être la réaction des homo sapiens face à ces êtres qui n'étaient pas des singes, mais qui n'avaient pas non plus la même intelligence qu'eux, dont la force physique et la résistance étaient supérieures à la leur, mais en qui ils ne pouvaient voir qu'un reflet déformé, mal dégrossi? Peut-être, une attitude ambivalente faite de mépris pour les capacités intellectuelles, d'admiration pour leur supériorité physique et un sentiment de proximité pour ces êtres ni vraiment animaux, ni complètement hommes, comme le peuple de Hanuman. Déjà l'incertitude sur leur appartenance à l'espèce humaine a pu exister, si l'on s'en tient à l'Histoire. Mais si l'on ajoute la notion de l'état adamique, les questions :  « Ont-ils une âme? Ont-ils la grâce? » ne pouvaient manquer d'être posées, même si les termes n'étaient pas aussi précis, n’étaient pas les mêmes. D'où peut-être l'explication d'un épisode étonnant de l'histoire de Valin : le collier. 


     Celui-ci est un don des dieux au premier singe. Il est réel, puisque Valin le remet à son successeur comme symbole de son pouvoir page 595. Mais pages 575-6, Rama ne le voit pas, puisqu'il ne peut différencier les deux frères. Pour ne plus les confondre, Laksmana suspend au cou de Sugriva une tige fleurie. Celle-ci est bien sûr un faux semblant. Quel point commun peut-il y avoir entre un collier d'or octroyé par un dieu et une branche fleurie donné par un homme? Pouvoir, d’origine divine pour le collier et humaine pour la tige. Ce mépris du symbole du collier autorise Rama à chasser Valin comme un vulgaire gibier (et non à lui faire la guerre). Mais une fois vaincu, abattu par l'époux de Sita, Valin se révèle un peu plus qu'un singe grâce au collier. « L'excellent collier d'or incrusté de joyaux que Sakra avait donné au premier des singes retint en lui son souffle, sa majesté et son éclat. A cause de ce collier d'or, l'héroïque chef de la tribu des singes apparut comme un nuage dont les bords reflètent les teintes du couchant. » page 583. Le bijou donne un rayonnement qui dépasse largement la symbolique de l'or et du pouvoir terrestre. Même Rama changera d'avis sur Valin et le traitera en souverain déchu et non en animal chassé. (On peut d'ailleurs se demander si les deux discours antithétiques posant la question de l'animalité de Valin que nous avons étudiés précédemment ne sont pas le produit de deux visions successives qu’a eues Rama : Valin avec le collier et sans.) Le bijou donne une majesté particulière au singe et Tara nous apprend que le fait de l'avoir ôté pour le donner à Sugriva comme symbole de pouvoir ne soustrait en rien le rayonnement de son premier porteur. Le collier est la trace visible de la majesté qui perdure jusqu'à la mort. Que représente le cercle d'or? En faire un symbole du pouvoir royal n'est pas suffisant, il rappelle plus l'onction que le sceptre, car il agit sur la personne et non sur la fonction. On peut également penser que Valin, comme tout bon héros d'épopée, représente son peuple et que si l'action du collier est visible sur lui, elle s'exerce sur tous les autres singes. Nous avons déjà suggéré que les homosapiens pouvaient hésiter sur le don de l'humanité et plus encore sur celui de la grâce (ce qui rend humain, quelque soit le nom qu’on lui donne) aux hommes de Néandertal. Le collier est peut-être simplement le signe du don de l'âme et de la vie en communion avec Dieu. Que le collier soit d'origine divine et qu'il fasse rayonner son porteur (« souffle », « rayonnement », « éclat » sont les termes utilisés page 583) permettent de le supposer. 




LA VICTOIRE DU PRIMATE 

      Les circonstances du don le confirment également et éclairent le rôle des singes. C'est Indra qui octroie le collier. Or c'est le même dieu qui a commis le brahmicide nous rappelle la page 599. Le Mahabbarata (note 1, p. 1572, chapitre XXIV) rapporte que le péché d'Indra fut partagé entre les « arbres, les rivières, la terre et les femmes en suite de quoi Indra se trouva purifié ». Les êtres qui se partagent le péché d'Indra sont tous des symboles féminins : la terre, l'eau, la nature (agriculture). Or cette histoire pourrait être une déformation de l'événement du péché originel. Les conséquences de celui-ci ont bien été une dégradation du statut de la femme et l'homme pourrait sembler avoir été épargné, puisque la chute n'a rien eu de spécifique pour lui, alors que l’une des conséquences est la domination de l'homme sur la femme. Certes Adam et Eve ont été également coupables, mais dans l'univers hindou, comme dans l'esprit de certains religieux occidentaux du Moyen-Age, il y a peu de place pour Eve, déchue ou non. La femme n'a pas droit de cité au Panthéon hindou, si ce n'est sous la forme d'une danseuse anonyme ou de l'épouse d'un des dieux principaux, simple double sans spécificité. On peut supposer que les ancêtres des indiens ont donné le nom de dieu aux hommes qui semblaient avoir gardé des traces de la grâce adamique, mais que chez la femme, il ne reste aucune trace du statut de l'Eden, puisqu'elle passe par son mari pour accéder au divin. 


      Quel rôle jouèrent les singes dans cette chute? Aucun, a priori. Indra est celui qui fait atteinte au statut de la femme, mais qui, également,fait accéder les singes à l'âme, à l'humanité (le collier). D'autre part, les textes nous disent qu'ils ont été créés avec les ours pour aider Vishnu à maintenir l'univers, à préserver le monde. Mais, nous l'avons vu, ce terme est faussé, ce n'est pas le monde, mais l'ordre de ce monde i.e. le système hiérarchique social des varna et des relations hommes-femmes. Ceci pourrait être anecdotique, si un épisode du  Ramayana ne mettait en lumière l'opposition des singes et des femmes. 


      Une fois Lanka anéantie et Sita retrouvée, l'armée de Hanuman saccage le Madhuvana. Celui-ci est un verger gardé par un singe aux dons multiples et ses aides. Y entrer et se rassasier de ses fruits est déjà une transgression, mais saccager le jardin, combattre jusqu'au sang ses gardiens tient du sacrilège. Pourtant Hanuman encourage les vandales à se « gaver de miel », Sugriva, Rama et son frère se réjouissent au récit du pillage oubliant ou négligeant la transgression (eux qui sont si pointilleux sur l'ordre!) pour ne penser qu'à la victoire sur Lanka. Pour un lecteur occidental, l'épisode somme toute anecdotique prend une couleur particulière. Ce verger où nul ne doit pénétrer, où les fruits murissent sans peine et à profusion, dont le miel est d'une saveur inégalable évoque bien sûr l'Eden. (N'oublions pas que la terre promise est une terre où coulent le lait et le miel.) Le verger symbolise également l'agriculture et une certaine civilisation féminine. Que nous dit alors ce passage sur ce qui a pu se passer au moment (ou juste après) la chute? Les néandertaliens ne peuvent avoir de responsabilité de cette dernière, celle-ci incombe, d’après le mythe, à Adam et Eve, aux homosapiens. Mais juste après celle-ci , nous l'avons vu, l'être humain a de moins en moins conscience de sa déchéance. Il voit moins en sa femme « la chair de sa chair », la merveilleuse aide que Dieu lui a donnée qu'un objet de convoitise assez vulnérable, un être peut-être inférieur. Certes ces deux visions de la femme doivent coexister. Mais c'est la deuxième qui a paru victorieuse. Pourquoi? Peut-être l'épisode du verger du Madhuvana en donne-t-il un début d'explication. Nous savons que les rapports sociaux chez les animaux impliquent un mâle dominant dont le pouvoir est fondé sur la force et qui est quelquefois le seul à disposer du « harem » des femelles. Et force est de constater en regardant des reportages animaliers sur les singes et autres primates que les relations entre hommes et femmes tiennent autant du rapport entre mâles et femelles que de Roméo et Juliette. On peut expliquer l'Homme en se fondant sur les études des animaux, car il est le descendant des primates, comme on peut le comprendre selon les religions, car il est aussi formé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Adam (ou ceux qu'ils représentent) a pu s'apercevoir des similitudes entre son épouse et les femmes néandertaliennes. Eve n'est plus nimbée de la grâce adamique et lui-même n'a plus les mêmes limpidité et intelligence du regard. Le modèle marital (et même social) des statuts dans le couple des grand primates a sans doute contaminé le couple homosapiens. La femme s'est retrouvée ravalée à un statut qui tenait de la femelle autant que de l'Epouse. Pourquoi en aurait-il été différemment, puisque la grâce adamique ne la protégeait plus, puisque la ressemblance de Dieu était, certes, présente, mais cachée sous une nature préhistorique et au regard d’Adam déchu? C'est sans doute de ce « moment », de cet « événement » que nous rend compte le saccage du Madhuvana. 







LE VOYAGE EN OCCIDENT
Victoire du peuple ou de la plèbe 





 Un autre roman donne aux singes une place similaire à celle du peuple de Hanuman. Bien que plus récent et donc moins limpide dans l'exploitation des mythes primordiaux, il nous renseigne sur l'importance de la symbolique des singes et son évolution. Il s'agit du  Voyage en occident. La disparition de toutes races humaines, autres que celle des homo sapiens aurait dû conduire à la disparition du personnage du singe. Or dans ce roman moins archaïque, qu'est Le Voyage en occident la présence du bouddhisme place le singe à l'époque « moderne ». Singe devenu le héros. 




LA REVOLTE DU PEUPLE 

      L'histoire de Souen comporte deux parties. La première se situe dans un temps immémorial qui peut être le temps symbolique des origines. La deuxième commence lors du désencastrement du singe de la pierre par Kouan Yin (la version féminine de Bouddha) et l'envoi en mission du primate par la divinité. C'est le sujet du livre : la recherche des livres bouddhiques et ce fait situe le texte dans notre temps. Ce qui nous intéressera se réduit à l'évolution du personnage du singe par rapport au Ramayana. Dans le texte indien, il reste un animal soumis à Rama, même si son rôle est essentiel dans la délivrance de Sita. Ses actes devraient lui donner le rôle de héros que lui dénie son statut d'animal. Mais Hanuman accepte totalement cette hiérarchie. Au contraire, le but de Souen dans les temps immémoriaux est de supplanter les dieux. Son unique objectif est d'intégrer la hiérarchie céleste à son plus haut niveau. Et fait étonnant, après moult indignations, les dieux accèdent partiellement à sa demande. Au lieu de refuser, ils lui donnent un titre qui n'a pas de réelle fonction. Page 39, « Le titre du Grand Saint Egal du Ciel , répondit Kin Sing, n'a jamais existé, il ne peut donc être intégré dans la hiérarchie et, en ce sens, il demeurera hors rang. Son possesseur ne fera pas partie des cadres et ne jouira d'aucune autorité sur qui que ce soit. » On est loin de la tranquille assurance de Rama remettant Valin à sa place de gibier. Cette veulerie des dieux prend sa source dans deux caractéristiques du singe : son invincibilité et l'incertitude quant à son appartenance à l'espèce humaine ou au règne animal. 


      L'invulnérabilité de Souen se confirmera d 'ailleurs lors du Voyage, puisqu'il en sera le véritable héros résolvant toutes les situations difficiles et n’étant jamais vaincu. Elle prend racine en une capacité jamais attribuée à un autre personnage : celle de se multiplier. (Nul doute que le multi clonage, arme favorite de Naruto, héros du manga éponyme, ne soit inspiré de ce personnage classique et très célèbre en Asie). Le changement de forme est assez répandu dans le genre romanesque contrairement au dédoublement à l'infini. C'est le nombre qui est l'une des principales raisons de la victoire de Souen, non les capacités physiques ou la vertu. Page 52, « …et il arriva que ses poils se transformèrent en un nombre infini de Grands Saints, qui, brandissant autant de fléaux de fer, accoururent à la rescousse. Les ennemis prirent la fuite... ». Ceci est renforcé par un épisode au chapitre III dans lequel les singes ne meurent plus, leurs noms sont biffés du livre des morts. Ce peut être une façon de dire qu'ils sont tellement nombreux que l'on a l'impression qu'aucun ne meurt : nombre et anonymat sont les caractéristiques des singes. De même la vélocité de Souen peut également être attribuée au « nombre » : ils sont tellement nombreux qu'on a l'impression qu'ils partout. Que signifie cette omniprésence? Peut-être simplement est-elle une conséquence de ce qui apparut à tort ou à raison comme la conséquence de la perte de la grâce adamique. Au lieu d'être déchus une fois pour toutes, les premiers hommes eurent peut-être l'impression, après une chute initiale, d'une lente, mais inexorable perte de toutes les qualités rapprochant l'Homme de Dieu. Les premiers chapitres de La Genèse l'illustrent et en font les raisons du déluge : le péché n'étant pas autre chose que cet éloignement du Bien, de la vie spirituelle. Cette lente déperdition (ou ce qui apparut telle) mit en relief le nombre de ceux qui (semblait-il) ne possédait plus trace de la grâce adamique. Les hommes ressemblant plus aux animaux qu'à Dieu semblèrent pulluler, devenir majoritaire et imposer leur vision du monde. La grossièreté de Souen, son outrecuidance face à la politesse un peu veule de la hiérarchie céleste en sont une illustration. Que faire face à ces êtres que le nombre rend invincibles et que l'on ne sait où situer? 


      La question du Ramayana sur leur éventuel statut « d'image de Dieu » se pose avec une acuité proportionnelle à leur pouvoir. Dans le livre indien, les singes restaient au fond de leur caverne et ne bousculaient en rien l'ordre du monde. Dans Le Voyage en occident, ils se révoltent en la personne de Souen et veulent accéder à toutes les fonctions de pouvoir sur les autres êtres. Le souvenir de leur apparition et de leur progression rend bien compte de la perplexité des uns face à la pugnacité des autres. 


      La naissance dans une pierre évoque l'extraordinaire résistance physique et surtout psychologique des singes (que rien n'affaiblit). Mais aussi face aux autres êtres venant du Ciel, elle montre leur manque de finesse, leur lourdeur (au sens métaphorique du terme). Malgré son origine minérale, Souen a les cinq sens biologiques. Son regard est étincelant, mais il s'éteindra à cause de son régime alimentaire : les fruits des arbres et l'eau des torrents. Souen s'unit avec une troupe de singes qui ne connaissent, comme la caricature que l'on fait de ces animaux (cf. Le livre de la jungle) que le jeu. Pourtant ce comportement simiesque est changé par la peur de la mort. Ce sentiment est une preuve, selon le texte, de la présence en Souen de la « source de l'Immortalité et la substance de la sainteté » : le héros est fait à l'image divine. Le port d'un vêtement conduit Souen à prendre « forme humaine » et à parler le langage des hommes. Il obtiendra d'un Immortel le droit de porter un nom de clan et un nom personnel, car il a compris les rites. Néanmoins les progrès des primates ne se feront pas à base d'invention, mais d'imitation (comme pour les armes) ou de chantage (armure). 


      Ainsi les éléments humains et animaux rivalisent en Souen et empêchent de déterminer l’ appartenance du protagoniste à l'une ou l'autre espèce. La naissance dans la pierre, l'absence de travail remplacé par l'amusement, la force et l'imitation s'opposent au regard étincelant, à la peur de la mort, au port d'un vêtement, à la maîtrise du langage humain et à la compréhension des rites. Les dieux hésitent : est-il ou non leur égal? L'attribution d'un nom clanique est due aux connaissances spirituelles de Souen : « Ce drôle a été engendré [enseigné dans la traduction de La Pléiade] par le Ciel et la Terre : aussi a-t-il compris le sens de mes gestes » page 17 et celui du titre de Saint à l'égal du Ciel ne lui a pas été octroyé uniquement à cause du chantage. Le dialogue page 32 entre divinités le montre : « Ce singe monstrueux […] Quel maître lui a enseigné la doctrine et l'a nanti d'aussi extraordinaires pouvoirs? » demande Chang Ti. Ses amis répondent : « Nous ne savons de qui le singe de pierre tient ses pouvoirs. » Au contraire Souen est persuadé d'être l'égal des dieux, voire celui du dieu suprême. Page 30, « Moi , Vieux Souen, par le moyen de la vie de réforme, je suis devenu Immortel et je possède le don de l'existence au même degré que le Ciel et la Terre. » Certes si Souen a été enseigné, il est surtout conscient de sa propre qualité à travers ses actes. Pourrait-il être inférieur à des êtres qui tremblent devant lui, qui n'arrivent pas avec toutes leurs armées à le vaincre ? Ce qui pourrait rendre le singe sympathique, cette exigence d'un idéal démocratique, ce refus de la hiérarchie ne cache-t-il pas simplement le pouvoir de la force la plus brutale? L'épisode du vol des fruits de cinabre semble l'illustrer. 




LA VICTOIRE DE LA VULGARITE 

      Dans Le Voyage en Occident, nous avons deux passages où le singe entre en confrontation avec les femmes : avant sa pétrification et à la fin de l'ouvrage lors des dernières péripéties. Le premier épisode concerne un singe arrogant qui désire dominer le monde, régner sur le panthéon céleste. Il multiplie les provocations et les sacrilèges, mais l'un de ces derniers est plus particulièrement intéressant, car il reprend un épisode de Ramayana. Après avoir délivré Sita, l'armée des singes pénètre dans un verger sacré et le dévaste avec la bénédiction de Rama et Hanuman. Or dans Le Voyage en Occident, on donne à Souen le soin de veiller sur le jardin des pêches d'immortalité et il mange frauduleusement celles qui lui permettent « de vivre aussi longtemps que le Ciel et la Terre, que le Soleil et la Lune » page 44. Nous avons déjà étudié ce désir d'égaler les dieux, mais l'épisode du verger met en scène la reine mère et ses suivantes. Celles-ci sont obligées de demander la permission de récolter les pèches au singe, et après la constatation d'un vol, il leur ôte la maîtrise de leur corps. Page 46, « Et il arriva que les sept jeunes filles se trouvèrent pétrifiées, dans l'impossibilité de remuer les yeux ou de faire le plus léger mouvement. » Il y a suppression de leur fonction, subordination au singe, puis dépossession de leur liberté de mouvement, voire de leur capacité à appréhender le monde, si l'on considère que l'incapacité à remuer les yeux est également symbolique. Le mépris de Souen pour les suivantes n'est pas supérieur à celui éprouvé pour les autres membres de la hiérarchie céleste : elles étaient un obstacle sur la route de l'assouvissement de son ambition. Les conséquences n'ont aucune importance pour le primate. Ce dernier, d'ailleurs, ne cherche pas à déposséder les femmes, puisqu'il dérobe les pêches et les mets de la reine mère, mais également les pillules de Lao Tseu. Que signifie cet épisode sans doute très archaïque? Tout d'abord le verger est à mettre en corrélation avec le paradis terrestre, le jardin par excellence et donc l'état de grâce adamique ou les dons préternaturels après la Chute. Lieu ou époque où la femme avait la responsabilité de transmettre la vie et donc la nature et la grâce : elle était la mère de tous les vivants et enfantait « par Yavhé ». Les singes représentant, les hommes sans la grâce, réduits à leur nature animale (il n'est pas anodin que pour dérober les pêches et pour chaque vol, Souen se dénude totalement), confortés par l'exemple de Néanderthaliens et leurs gènes de grands primates, les hommes, dépossédés de la grâce adamique qui leur permettait d’être plus « dieu » qu ‘animal, n'ont vu dans les femmes qu'une femelle, une génitrice et lui ont ôté toute dimension spirituelle. Dans les cas les plus extrêmes, ils ont réduit sa liberté de mouvement, et dans tous les cas, son pouvoir sur le monde. L'histoire des civilisations nous montre que cette dépossession ne s'est pas faite en une fois, elle a été progressive, en dents de scie, inégale suivant les peuples et les époques. L'évolution du statut de la femme au Yémen, passant de la royauté de la reine de Sabbat à la claustration peut sans doute nous donner une petite idée de ce phénomène? 


      Les autres passages dans lesquels Souen est confronté aux femmes sont moins structurés. Le thème du royaume des femmes apparaîtra également dans les Mille et une nuits après avoir été esquissé sous une forme cachée dans Lanka du Ramayana ou les amazones de la mythologie grecque. Mais dans Le Voyage en occident, nous avons, non plus des vestiges du passé, mais une relecture de ce même passé à la lumière de la situation sociale présente. Dans le chapitre LIV, ce pays exclusivement féminin languit de n'avoir pas de roi et ses habitantes sont prêtes à abdiquer tout pouvoir au profit des hommes. « Depuis qu'existe notre état, répondit la reine, le souci des hommes ne nous a pas tourmentées. L'arrivée du frère T'ang marque à n'en pas douter la volonté du Ciel. Nous nous proposons en conséquence d'abandonner le trône à cet homme, consentant à n'être plus que sa femme. Ainsi les principes mâles et femelles se conjugueront pour nous donner une nombreuse postérité. Ainsi notre Etat passera aux mains d'héritiers mâles et finira par compter autant de garçons que les autres états. Les autres mandarins acclamèrent la reine et se réjouirent. » page 473. Nous avons une relecture d'un « événement » lointain: la perte du pouvoir des femmes. Sa légitimité est l'inévitable volonté divine!, le désir d'être comme les autres états et la domination qui résulte du péché originel dans La Genèse. Le rôle du singe se réduit à introduire son maître dans le royaume des femmes. Est-ce volontaire ou pur hasard, nous ne pouvons le dire? 


      Par contre dans le troisième passage, le rôle du singe est déterminant. Le but de Souen est d'emprunter un éventail de fer à une Immortelle. Celle-ci grâce à cet instrument éteint le feu, fait pleuvoir et permet de faire pousser la végétation et donc les cultures. « Sans lui nous n'aurions même pas d'herbe » page 517. Nous retrouvons le rôle traditionnel de la femme au début de l'Humanité : gardienne de l'agriculture. Mais l'éventail a été dérobé par le mari infidèle. Souen aura alors un rôle positif : il rendra l'éventail à sa propriétaire. Pourtant cette bonne action ne compense pas la faute primitive : c'est lui qui a allumé le feu quelques millénaires plus tôt, quand il s'est échappé du four des huit trigrammes avant d'être enfermé dans la pierre. Nous retrouvons les étapes de la condition féminine. Après des années fastes, vient une période où l'agriculture est difficile. (Nous retrouvons l'opposition entre le verger gorgé de fruits de l' Eden et la terre dont il faut tirer sa subsistance « à la sueur de son front après le péché originel.) La femme garde son statut de protectrice de l'agriculture, jusqu'au moment où ce rôle est usurpé par l'homme (le vol de l'éventail par le mari volage). Usurpation qui est à l'origine ou consacre une chute de son statut social. Il est néanmoins intéressant de constater l'innocence du singe et sa tentative de rédemption, lorsqu'il redonne l'éventail à sa propriétaire légitime. Cela correspond au passage à la religion védique où la femme n'atteint à la spiritualité qu'à travers son mari, au bouddhisme du Grand vehicule dans lequel elle peut être nonne. 



 Le chapitre LXX confirme le rôle salvateur du singe dans Le Voyage en occident en opposition au Ramayana. Le passage reprend succinctement la trame du roman indien. Mais les différences montrent la chute sociale de la femme tout comme, nous l'avons dit, le rôle un peu moins négatif du singe. Dans le roman de Rama, Sita est l'unique, elle représente la Femme pour son époux comme pour Ravana, dans le chapitre LXX du roman de Souen, les deux hommes sont polygames. D'autre part la résidence du ravisseur est une simple caverne au lieu de la magnifique Lanka. Enfin Sita sera détrônée, alors que les reines retrouvent une place subalterne. Ainsi Le Ramayana montre la chute de la Femme lors de la Chute originelle, tandis que Le Voyage décrit un état postérieur et une adaptation de la condition féminine, une fois la chute entérinée. Le texte très proche du chapitre XLIII relate également un enlèvement. Mais il y a double identité de la victime : une jeune femme innocente et un monstre qui prend sa place. Nous retrouvons ici le même processus que pour le traitement de la mère dans les contes de fées. La dichotomie entre les aspects positifs de la mère et ses aspects négatifs. Ne supportant pas ces derniers, l'enfant à travers les contes en fait un autre personnage : la marâtre. Dans Le Voyage, la femme a un double aspect : la jeune femme et le monstre. Le thème de la femme-monstre se retrouve au chapitre LXXII avec les véritables monstres-femmes usurpant le lien et la place des Immortelles ou dans la paonne-ogresse du chapitre LXXVII. 


 Le troisième passage offrant un même fonds entre les deux romans est le saccage du verger que nous avons déjà analysé pour la version Souen. Dans celle de Hanuman, elle altère la bonne image du dieu singe . Les primates saccagent un verger confié à la garde d'un des leurs, mais qui n'avait jamais été touché. Aucun des rois ne l'avait osé. « Roi, le verger que ni Rakssassa, ni Valin, ni toi n'aviez jamais endommagé vient d'être saccagé par des singes. » page 858. Ce lieu de délices, de paix et d'harmonie dont la description évoque aussi bien le paradis terrestre que l'île d'Avalon est pillé, mais également ravagé par les compagnons de Hanuman et sous la bénédiction de ce dernier, du roi Sugriva, de Rama et de son frère. Les succès de leur mission leur permettent de saccager le jardin, de battre ses gardiens vénérables auxquels ils apparentés et à qui ils doivent le respect du cadet pour l'aîné. Sugriva présente son indulgence envers cet acte comme une récompense due aux singes victorieux de leur mission. Mais est-ce une récompense ou un droit? Les singes n'attendent pas d'être autorisés à boire du miel et à casser les rayons. Les justifications de leur chef ou de leur roi ne sont qu'à postériori. Est-ce que le fait d'avoir retrouvé Sita et porté une première défaite à Lanka ne les autorise-t-il pas à profiter du jardin? Les obstacles qui rendaient ce dernier intouchable ne sont-ils pas dissous après la première victoire sur Lanka? Il est surprenant que la ville soit incendiée et le verger saccagé à quelques pages d'intervalle par les mêmes agresseurs et sans raison pour le deuxième.


      La fin de la guerre amènera une autre déchéance : la dépossession de son statut pur la femme incarnée par Sita. Nous l’avons étudiée entre autres dans Le Ramayana  : la Femme 



      De la déesse à l’esclave : Le Ramayana, L’Iliadeet les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme . 





L’opposition entre deux frères,deux classes, deux « races »...prend sa source dans le Ramayana et est exprimée dans de nombreux textes qui sont rassemblés dans l’enquistement.