L'OEDIPE CONTRARIE





      Les XIXème et XXème siècles ont été régis en Europe occidental par une structure familiale réduite aux parents et à l'enfant, ce qui a facilité la découverte de l'archétype fondamental : l'œdipe. Chaque fils rêve de tuer son père et on a élargi ce fantasme à la relation entre les hommes et Dieu. La mort du père dans le mythe ne serait qu'une image du désir de l'être humain d'éradiquer son créateur de sa propre destinée. Nous ne discuterons pas de la véracité de cette thèse dans la réalité, mais nous nous interrogerons sur son application et sa justification dans ce laboratoire des rêves des hommes qu'est la littérature.








SOMMAIRE

- Œdipe 

- La légende arthurienne

- Hamlet

- Molière et compagnie

- Beaumarchais : la trilogie du Barbier de Séville...

- Martin du Gard Les Thibault tome 1











L'œdipe 

ou 

le meurtre du fils







      Au commencement n'était pas le meurtre du père, mais celui du fils. L'archétype de ce thème devrait se situer avant l’époque d'Œdipe, lors du coup d'état de Zeus contre son père. Cette histoire manifeste la tyrannie du père et l'obligation du fils de se révolter pour sauver sa vie et celle de ses frères et sœurs. Nous n'avons plus un enfant qui veut prendre la place des générations passées pour le pouvoir, mais quelqu'un qui lutte pour sa survie. 





      Si l'on rapproche cet épisode mythologique de la révélation chrétienne, on ne peut pas comparer Zeus à Dieu dont l'attribut principal est la paternité ; l'on se heurte à une équation insoluble: Dieu équivaudrait à Cronos, le mangeur de sa progéniture, et Zeus, à l'Humanité. Si on l’assimile au Christ, on introduit une brisure dans la Trinité, dans l'être même de Dieu. Or le christianisme est formel: Dieu est bon et unique. Il est donc impossible d'assimiler le Dieu de la vie à la mort infligée systématiquement par leur géniteur aux Immortels. L'absurdité du rapprochement "mort" et " immortalité" devrait nous inciter à trouver une autre signification.





       La résolution de cette incohérence peut se trouver dans le nom même du géniteur: Cronos . Même si l’orthographe diffère et qu’il ne s’agit pas du même personnage, il est facile de rapprocher le Titan de nom grec désignant le temps. Or celui-ci ne fait pas partie du monde de Dieu, il est seulement inhérent à la création. Quant à la mort, elle a été introduite par le péché originel et donc ne concerne que la création terrestre. Aussi par la mention de la mort, pouvons-nous déduire que ce temps mythologique ne concerne pas les dieux grecs, mais bien les hommes. Loin d'être à l'origine du monde, il est postérieur à l'âge adamique et même à la chute. Si Zeus représente l'Humanité, qui est Cronos? Il répond à plusieurs critères: il fait penser au temps et il apporte la mort, il est marié avec la Terre ou plutôt elle subit son autoritarisme. Pour toutes ces raisons, il nous semble qu'il peut être identifié au diable. (L'implacabilité de la cruauté de Cronos nous fait choisir comme référent Satan plutôt qu'Adam).En effet dans l'Apocalypse, après avoir été vaincu par Ies légions d'anges de l'archange Michel, il fut précipité sur la Terre où il sévit à défaut de régner. Le monde de Satan n'est donc ni le Ciel, mais toute partie de la Terre où le Bien est contesté. D'autre part dans Jean, Ie Christ appelle le diable "votre père" en parlant aux hommes de mauvaise volonté. Il est intéressant de constater que dans le mythe antique, la figure qui représente Satan est considérée comme le premier (et le seul) père contre lequel l'Humanité doit se révolter pour instaurer une ère jupitérienne d'une harmonie précaire certes, mais néanmoins désirée. Le mythe d'Œdipe, par rapport au père, reprend cette même idée, mais de façon plus floue. Le parricide en effet tuera quelqu'un qui l'a exposé à la mort à sa naissance et dont l'orgueil imposera un duel sur Ia route de Corinthe".











La légende arthurienne

«  N' appelez personne père »











      Au Moyen-Age la relation père-fils disparaît au profit du couple oncle-neveu: Charlemagne et Roland, le roi Marc et Tristan, Gauvain, héritier désigné d'Arthur...Seul ce dernier monarque aura un fils, Mordred dont la naissance sera maudite et déclenchera la chute du royaume. Outre les diverses raisons que la recherche littéraire a déjà avancées, on peut également suggérer que la restauration de la relation père-fils soit la cause de la "malédiction" de Mordred et de son éviction du trône. Les personnages secondaires sont souvent orphelins de père ou confiés à des tuteurs. Lancelot, Arthur, fils adultérin, conçu avant mariage et séparé de sa famille, Perceval, Galaad dont Lancelot ne s’occupe guère...Cette structure familiale est trop souvent présenté pour n'être due qu'au hasard ou à la fantaisie des auteurs. Les mythes antiques connaissaient également cet intérêt pour l'adoption ou la tutelle: Zeus est confié à Chiron le centaure, Oedipe fut recueilli par le roi de Corinthe, Oreste par de simples particuliers, mais tous ont retrouvé leur père ou leur origine. Dans les quêtes du Moyen-Age, seul l'oncle a une importance, les tuteurs font office de simples serviteurs ou d'utilités au service de la vraisemblance. Que signifie la récurrence de cette structure familiale, oncle/neveu, assez inusitée?





      Si l'on considère que toute paternité est à l'image de celle de Dieu, la substitution de l'oncle au père nous indique que la Terre n'est pas le lieu du seul Père qui est aux cieux. La paternité sur notre planète ne peut être qu'une usurpation du rôIe divin. L'oncle, le tuteur n'est que la personne à qui on a confié l'enfant sur cette Terre, où nul n'assumera la fonction paternelle. Mordred est l'exception qui confirme cette règle. Sa mère est non seulement la sœur du roi, mais surtout elle est fée ou prêtresse, elle fait partie de cet autre monde celtique, lieu du sacré dans les romans arthuriens. Sa naissance correspond, de la part d'Arthur, de la dénaturation du pouvoir divin. La faute du roi réside plus dans la contrefaçon de la paternité divine que dans l'inceste proprement dit. Il est étonnant qu'à une époque où l 'autorité divine s'exerce officiellement par des intermédiaires humains: roi représentant de Dieu sur Terre, hiérarchies religieuse et monastique... la littérature fasse apparaître ce refus de "mélanger" le Ciel et la Terre, si ce n'est pour manifester contre cet accaparement, jugé abusif, de la transcendance.





      L'ère post-christique se caractérise donc par le refus, dans les textes, de donner le nom de père à de simples mortels plus ou moins pécheurs. Le Christ était chargé de montrer le Père et utiliser l'autorité paternelle revenait à accaparer celle de Dieu à un usage personnel. Nous avons dit au début de cette étude que Cronos était une figure de Satan projeté sur Terre. Après la résurrection du Christ, la littérature a-t-elle oublié ce personnage ou a-t-il ressurgi sous une autre forme? Le père, bien que souvent mort ou absent, reprend sa place dès la Renaissance. Comment a-t-on glissé de "l'oncle’’ à un renouveau du thème de la paternité?

















Hamlet 



et l'usurpateur











      Dans le royaume ‘’pourri’’ du Danemark, le thème du fils réapparaît dans des circonstances aussi mystérieuses qu'archétypales. En effet, alors que le pays est en liesse, qu'un roi est couronné en attendant l’intronisation de l'héritier, la paix du royaume et l'âme de ce dernier sont troublées par une apparition douteuse. Les révélations de l'ancien roi perturberont les esprits, précipiteront le pays dans le sang et les mains de l'étranger, mais surtout révéleront le Mal.





      Depuis la mort du père d'Hamlet, tout était déjà "pourri" dans le royaume, mais nul ne le savait et le jeune prince pouvait se préparer à succéder à son oncle et à convoler en justes noces. Cette harmonie sera troublée par les affirmations de l' ancien souverain qui révélera la vérité. Est-ce seulement une vengeance personnelle que réclamera le monarque ou le rétablissement du Bien incarné par la dignité royale? La moralité du roi est, dans le théâtre élisabéthain, l'image de celle du pays. Aussi Hamlet va-t-il en tuant le nouveau souverain faire acte de justice et détruire un ordre et un calme non fondés sur le Bien. Cette destruction rappelle celle qui précédera la création de la cité de Dieu, lors de la Parousie décrite dans les derniers chapitres de l’Apocalypse. Le royaume du Danemark était certes "pourri", mais il jouissait d'un certain équilibre, incompatible néanmoins avec l'absolue sainteté de Dieu. L'apparition indique à Hamlet qu'il ne peut recevoir la couronne des mains d'un meurtrier et, qui plus est, d'un régicide..





      Si l'on cherche les référents chrétiens de cette "parabole", nous constatons vite que la victime est l' image du Père et celle du meurtrier, Satan, bien que la répartition du Bien et du Mal ne soit pas rigoureuse. Le diable a non seulement détruit la représentation que les Hommes ont de Dieu, mais il a égarement usurpé le titre de roi et de père ( ici comme beau-père). La transmission du pouvoir royal par ses mains à l'héritier fait bien sûr penser à l'une des tentations du Christ dans laquelle l'Adversaire offre le pouvoir sur toute la Terre à Celui par qui elle a été créée. Hamlet correspond à l'Humanité à qui on rappelle qui est son vrai père et l'identité de son tuteur.





























Molière & co


ou

Dieu à I'image de I'Homme







      Au XVIIème siècle en France, la comédie utilise souvent comme élément de dénouement les retrouvailles d'enfants perdus avec leur père ou la reconnaissance d'une fille illégitime par ce dernier permet de satisfaire conjointement à l'amour et à l'autorité patriarcale. Mais ces lectures pragmatiques et sociologiques ne doivent pas nous faire oublier une dimension plus archétypale. L'on peut s'interroger sur l'émergence de ce père dans la littérature européenne, alors que nous avons vu sa quasi-disparition au Moyen-Age. Est-ce que la séculatisation commencée à la Renaissance rend moins sensible la problématique du père et de l'oncle? Est-ce que MoIière et ses contemporains n'ont plus l'intuition à défaut de la certitude que seul Dieu est père?





      Peut-être, mais déjà s'est amorcé le changement qui conduira aux romans de Dickens. Au Moyen-Age, les oncles que nous avons cités n'éduquent pas leur neveu et ne les destinent pas toujours à être leur héritier. A partir de Molière, seule Ia reconnaissance paternelle permettra de se marier et donc d'accéder, surtout pour les filles, à un bonheur sentimental, mais aussi matériel. Pensons à Zerbinette dans Les Fourberies de Scapin. Le père que nous offre ces comédies est l incarnation du pouvoir, c'est un des points d'ancrage de la monarchie absolue. Représentant de Dieu et du roi, il prétend recevoir son autorité de la divinité, mais il influence également négativement l'idée que l'on se fait d'elIe, notamment l'abus de pouvoir et l'arbitraire. Avec Marivaux, le père néanmoins garde son pouvoir, mais devient généreux. Mais c'est Beaumarchais qui orientera définitivement l' image paternelle.



















Beaumarchais : 



Le fils humilié







      Entre le père autoritaire de la comédie classique et la venue du parâtre, se situe le drame familial des pièces de Beaumarchais. Nous utilisons volontairement ce terme pour désigner, non le genre bien sûr, mais la violence des retrouvailles entre le père et le fils dans Le mariage de Figaro (édition Garnier) .





      Le jour de son mariage, Figaro découvre ses origines. Enfant trouvé, il sera reconnu par ses parents, Marceline et Bartholo. Mais alors que la mère se réjouit de cette nouvelle, le père a une curieuse attitude. certes il a été adversaire de Figaro dans Le Barbier de Séville, mais est-ce une raison pour le rejeter , tout en ne contestant aucunement la véracité des ascendances du personnage éponyme de la pièce étudiée? Bartholo ne donne pas de raisons à ce comportement, si ce n'est une formule vague concernant le manque de dignité de Figaro. Il refuse d'épouser Marceline à l'acte III, car ce serait accorder sa main "à la mère d'un tel drôle". Auparavant il avait néanmoins accepter de l'épouser, si BaziIe retrouvait "un certain fiIs, [il] l'adopterait par complaisance". Ce changement d'avis provient de ce que Figaro ne correspond pas à l’idée qu'il se fait de son fils.





      Ce refus du père de reconnaître son enfant contraste avec l'idée que Figaro se faisait de ses parents naturels. En effet, s'il n'était pas sûr d'être de riche ascendance, malgré le luxe des langes, il savait qu'il était un enfant aimé, à défaut d'avoir été désiré: (III, 16) "Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d'or trouvés sur moi par les brigands n'indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu'on avait prise de me faire des marques distinctives témoigneront assez combien j'étais un fils précieux et cet hiéroglyphe à mon bras. . . ". Ce dessin est une spatule, emblème du médecin, et indique clairement la filiation de Figaro. Ainsi le géniteur se révèle indigne du nom de "père'. Il refuse de reconnaître un enfant imparfait. Cette description diffère en tout point de celle du Père, révélé par le Christ (cf.la rédemption, la parabole du fils prodigue... ). Mais elle correspond à la définition du diable donnée également par le Christ à certains pharisiens "votre père", "père du mensonge"...Comme Bartholo, l'ange déchu a menti, aussi Eve et Adam, et à travers eux toute l'Humanité, se sont-ils retrouvés dans le dénuement après la faute originelle. Il n'a pas transmis sa nature angélique, alors que Dieu fait des Hommes participant à la nature du Christ ses enfants adoptifs. Aussi l'exclamation de Figaro contient une intensité plus existentielle que comique: "Vous êtes un père marâtre".





      Dans la mère coupable, nous glissons du mauvais père au faux père. L'enfant se révèle être illégitime et le comte se sent bafoué et humilié devant cet enfant qui l'appelle "mon père" et qui est le fruit de l'adultère de sa femme. Ce qui pourrait être un drame de la jalousie perd totalement cette dimension, car le Comte est le "méchant" de service. Devant son attitude outrecuidante et fausse, le spectateur prend partie pour la "coupable" et son fils. Cet effet est renforcé par les deux lignées antithétiques: celle de Chérubin et de Léon représentant le Bien et celle du Comte et de son fils aîné qui n'est qu'évoquée. Léon est présenté notamment à l'acte I comme supérieur à son demi-frère. Dans l'acte IV, scène 13, il est décrit ainsi: "Exemple des hommes de son âge, il a l'estime universelle: il est aimé, recherché, consulté. Son protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le monde." Notons l'emploi du mot "transcendant" et n'oublions pas que son père naturel porte le nom d'un des ordres angéliques: Chérubin. Au contraire, la mère évoque "le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa conduite déréglée nous en donneraient souvent de bien cruels". Le jeune homme est mort et donc juste évoqué, cela permet sans doute de l'assimiler à son père. Peut-être est-ce un indice de cette oscillation entre les trois représentations du diable: le père, l'oncle et le frère aîné. Satan, nous l'avons vu, est décrit comrme le père des hommes, mais il n'est qu'une créature de Dieu antérieure aux premiers parents, donc une sorte de frère aîné.



















LES THIBAULT

DE ROGER MARTIN DU GARD



OU

L'anti-éden du faux père









      Nous avons néanmoins un exemple de père au XXème siècle et nous pourrons mieux définir s'il s'inspire de Dieu ou du diable. Il s'agit des Thibault dans l'édition du livre de poche de 1959.





      Le père est bon . Jacques, le héros, l'affirme page 77,"Papa est bon, tu sais, très bon même, je t'assure". Les raisons de l'hostilité du père et du fils proviennent d'une incompréhension p.47 "Mon père bien aimé ne me comprend pas" ou p.77 ‘’d'une sorte de cabale des abbés ‘’, professeurs de l'enfant. Et, dans le roman, il existe un postulat: le père est bon, sévère certes, mais bon. Ni Antoine, le fils aîné, ni l'entourage de M.Thibault ne verrait en ce dernier un être dénaturé s'inspirant plus de Satan que du Christ.





     Et pourtant ce père représentatif de l'idée que l'on se fait de la paternité au début du XXème siècle va être déchargé de son autorité parentale. Antoine deviendra Ie tuteur de son frère. En effet p.161 son projet est de "soustraire presque entièrement l'enfant à l'autorité paternelle" et p.149, il précise à Jacques que ce sera "comme si tu étais mon fils". Sous prétexte d'éviter des disputes, l'un des rares pères un peu étoffé de la Littérature de l'Europe occidentale est dès le premier tome dépossédé de son rôle. Nous ne voyons pas M.Thibault exerçant son autorité paternelle envers Antoine, déjà adulte dans le roman, ni envers Gise, petite fiIle recueillie. Aussi ses relations avec Jacques sont-elles particulièrement importantes. Les raisons d'Antoine semblent disproportionnées face à cette déchéance de paternité. Ne dit-il pas par rapport à l'envoi au pénitencier : "J'ai honte pour mon père. . . ". Cette phrase semble induire une mauvaise évaluation de Jacques et de l'institution. C'est oublier un fait essentiel : le pénitencier est l'œuvre de M. Thibault. Il a été créé par lui dans ces moindres détails, il en est la métonymie. En l'étudiant, nous aurons une idée précise du monde et de la paternité selon son fondateur. P. 131, le pénitencier est qualifié d’ ‘’œuvre, entièrement créée par lui’’. 





      Ce n'est peut-être pas l'aspect carcéral qui révèle le plus la mentalité de M. Thibault, mais des détails comme son buste ‘’grandeur naturelle, mais qui, sur ce mur bas, prenait des proportions colossales [. . . ] un humble crucifix de bois, noir orné de buis, essayait de lui faire face. . .’’. Le fondateur devient alors le représentant de celui qui veut dominer Dieu et dont l'archétype est le diable.





      L'univers carcéral inventé par le père de Jacques ne comporte pas de violence physique, mais il est caractérisé par une complicité malsaine avec les gardiens qui rappelle les procédés sectaires. L'absence totale d’intimité, la présence d'un surveillant même aux toilettes, empêchent Jacques de cultiver, voire de préserver, un fors interne nécessaire pour construire sa personnalité: , ‘’. . .c'est surtout que je ne peux pas faire un mouvement sans qu'ils me voient, sans qu'ils m'entendent [...] Toujours seul et jamais vraiment seul. . .’’ p.146. L'avilissement dû aux dessins pornographiques et la proximité d'êtres malsains comme ses deux gardiens conduisent Jacques à intérioriser les règles des deux surveillants dont il dépend totalement. Plus pernicieux que de mauvais traitements, ces deux procédés permettent d'annihiler la volonté et les aspirations de Jacques et de les remplacer par celles de son gardien. C'est une éducation à rebours: transformer en marionnette. Cet apprentissage se parfait avec l'absence de toute activité. Le personnage ne doit pas devenir un être vil, mais "rien". Le système du pénitencier a pour but la néantisation de l'individu. Alors qu'un père donne la vie et veille sur l'évolution physique, intellectuelle et spirituelle, M. Thibault ne laisse son fils accéder qu'à une vie végétative, comme si l'existence se limitait à la vie biologique. Ce serait une sorte de zombie qui sortirait de Crouy, si l'enfant y restait de longues années. L'absence de sévices corporels rend le système plus pernicieux, car Jacques ne peut se rebeller: il est pris dans une espèce de ouate intellectuelle qui évoque les camisoles chimiques des hôpitaux psychiatriques dans certains états totalitaires. P.147, "Mais cette douceur, tu comprends?... C'est pénible tout de même, tu comprends?". Cette ‘’néantisation’’ sera confirmée par la peur de toute démonstration d'affectation, de toute relation avec autrui. Lors de son retour à la maison, le héros ne veut plus être aimé, car cela l'obligerait à une réciprocité. Ne dit-il pas p.202: "C'en était fini pour lui d'être tranquille"





      Ainsi Jacques fait-il l'expérience d'une fausse éternité. Le temps semble s'être arrêté. Or c'est exactement l'inverse: la vie s'écoulant uniformément sans aucun événement qui hiérarchise les instants, qui leur donne une durée affective et donc subjective est une parodie de l'éternité. En effet celle du Ciel ne serait pas un continuel ennui, un temps uniforme, sans fin. De même le temps de la création n'est pas sans but, il existe pour permettre l'évolution de l'Humanité vers la communion avec le Père. Ce monde carcéral qui vise à l'anéantissement de toute vie, hormis la plus rudimentairement biologique est pourtant préférable pour Jacques à la vie familiale. Il nous reste à définir pourquoi.





     Il n'est pas certain que pour M.Thibault le traitement de Crouy soit provisoire. En effet la chambre de Jacques a déjà été donnée à Gise (p.139). Cette volonté de soustraire son enfant à la vie familiale et à sa propre présence est déjà mentionnée au début du roman. P.7, apprenant la fugue de son fils, ne songe-t-il pas: "...si seulement une bonne fois il se faisait broyer par un train. ". Cette réflexion et la méthode de Crouy indique qu'aucune affection n'existe dans le cœur de ce père et que la mort de son fils cadet est plus ou moins inconsciemment désiré. Ces lignes nous obligent également à relire plus attentivement les remords et les bons sentiments du père. Presque immédiatement après ce souhait, M.Thibault ressent de la honte, mais concerne-t-elle ce désir exprimé ou est-elle la conséquence de la perspective de la mauvaise image qu'il pourrait donner? Toujours p.7, l'auteur enchaîne: "Mais, presque en même temps, il aperçut le petit sur une civière, puis, dans une chapelle ardente, son attitude à lui, malheureux père et la compassion de tous. . . " . C'est le contraste entre l'image du père éprouvé et ses propres sentiments qui fait honte à celui qui sait qu'il recevrait la sympathie de tous. De même p.13, le narrateur omniscient explique que l'amour de M.Thibault apparaîtrait si son orgueil de père était satisfait, mais "les extravagances et les écarts de Jacques l'atteignaient toujours au point sensible, dans son amour-propre. "





      Comme le temps de Crouy était une mascarade d'éternité et d’éducation, M.Thibault parodie la paternité. Il en a l'apparence, sans en avoir les sentiments. N'assimile-t-il pas le mouvement d'affection de Jacques à la joie de retourner à la maison (p.196) ? Cette scène est d'autant plus éclairante qu'elle rappelle la parabole de l'enfant prodige. Or le récit qui permet au Christ de définir la paternité de Dieu est perverti dans le roman par le mécontentement et le rejet d'Oscar Thibault. En retirant la main que Jacques embrasse, le fondateur de Crouy montre qu'il n'est pas un père, qu'il en usurpe seulement la fonction. N'est-ce pas le rôle de Satan de montrer une fausse idée de Dieu, de transformer les conseils de prudence en interdictions arbitraires et abus de pouvoir? Cette image paternelle n'est-elle pas ce qui va induire le refus de la paternité de certains ? Sartre est sans doute le plus célèbre.











Notre but

Nous aimons notre travail et ce que nous faisons. C'est la raison pour laquelle nous nous levons chaque matin. Il nous permet de nous dépasser et de viser toujours plus haut à chaque nouveau défi rencontré.