Emile Zola
ou l'inexcusable enfance
Ordre d’apparition des ouvrages étudiés:
La bête humaine
Le ventre de Paris
La curée
L’argent
L’œuvre 1
Lourdes
Thérèse Raquin
Les enfants chez Zola
L’œuvre 2
Vérité
La faute de l’abbé Mouret
Le petit Emile éléments biographiques
La fortune des Rougon
La débacle
Le statut dégradé de la femme et la suprématie de l ‘homme ont eu des conséquences sur la place de l’enfant. Nous aborderons Zola, Colette et Poppy Brite au moyen des connaissances psychanalytiques appliquées aux études littéraires.
LA BETE HUMAINE
ou
La Genèse
édition le livre de poche
Les notes sont en fin de texte
Séverine Roubaud va tuer dans un train son abuseur Grandmorin avec l’aide de son mari. Jacques Lantier, conducteur de locomotive, voit la scène, mais ne les dénonce pas. Séverine va devenir l’amante de Jacques pour l’empêcher de parler. Le passage étudié est le meurtre de Séverine par son amant, obsédé depuis longtemps par une folie meurtrière envers les femmes aimées. D’autre part, Jacques et Flore, une amie d’enfance, s’aiment d’un amour non avoué. Louisette, sœur de cette dernière, a été violée par Grandmorin, mais c’est Cabuche qui a été reconnu coupable.
Le héros de La Bête humaine est le personnage de Zola qui subit le plus violemment et le plus injustement la loi de l'hérédité chère à son créateur. A la puberté, il est envahi d'une envie de tuer toutes les femmes qu'il désire. Son obsession se révèle brusquement sans aucune progression. Zola l'explique par l'alcoolisme de ses ancêtres cause peu pertinente à un lecteur du XXIème siècle. D'autant plus que cette pulsion incontrôlable disparaît quelque temps, au début de sa liaison avec Séverine, pour réapparaître lors de l'assassinat de la jeune femme. Pourquoi cette suspension momentanée de l'envie de meurtre, pourquoi sa réactivation? Peut-être faut-il se démarquer des théories héréditaires de l'auteur pour s'attacher à une petite phrase qui résonne différemment aux oreilles du lecteur actuel qu'à celles des contemporains de l'écrivain : « Cela venait de très loin, de sa jeunesse » p. 273
UN PASSE PEUT EN CACHER UN AUTRE
Il est indéniable qu'un lecteur du XIXème siècle comprenait cette phrase comme les premiers désirs criminels et l'adepte de Zola l'interprétait comme le poids des « tares » des ancêtres. Mais le lecteur contemporain l’entend plutôt comme les traumatismes de l'enfance refoulés et qui réapparaissent brutalement sous la forme d'une pulsion dont on pressent la cause. Or l'envie meurtrière de Lantier n'a aucune raison apparente. Le personnage ignore son origine et il a même l'impression que ce n'est pas lui qui agit, mais un autre, un de ses lointains ancêtres. P. 277 « ...ce n'était pas lui qui agissait, mais l'autre, celui qu'il avait senti si fréquemment s'agiter au fond de son être, cet inconnu venu de très loin, brûlé de la soif héréditaire du meurtre. Il avait tué jadis, il voulait tuer encore. » Note 1.
Ce passage peut être divisé en deux parties : d'une part, la révélation d'un être à l'intérieur du héros et d'autre part, l'assimilation de cet inconnu à un lointain ancêtre qui veut réitérer ses actes criminels. On pourrait facilement réactualiser l'idée héréditaire en voyant dans cet ascendant la reproduction d'un schéma familial. Mais cela nous paraît peu crédible pour des homicides. Par contre, la sensation pour un homme adulte assez bien éduqué d'avoir par moments l'impression qu'un autre être s'agite à l'intérieur de lui et le pousse à commettre des actes dont il ne connaît pas le sens rappelle la réactivation d'un traumatisme refoulé subi dans l'enfance. Pour l'adulte, l'enfant qui a refoulé son traumatisme est bien un inconnu, puisqu'il ne se rappelle pas ce qui s'est passé. La métaphore de quelqu'un qui s'agite convient au traumatisme voulant resurgir dans le conscient et passer la barrière du refoulement. Le souvenir ressurgissant dans la vie de l'adulte peut effectivement être vu comme « venant de très loin » dans le temps.
Quel est donc le traumatisme qui pousse Jacques à tuer toutes les femmes qu'il désire? Nous ne savons rien de l'enfance du jeune homme, mais nous connaissons assez bien celle de Séverine. Or le meurtre de la jeune femme par Lantier a des similitudes avec celui de Grandmorin par les Roubaud comme le constate le narrateur page 391 «...le même coup que pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage... » Un amant peut-il tuer dans une chambre de la même façon qu'un couple dans un compartiment de train? Zola indique la proximité des deux meurtres page 392, « Pas une heure, depuis un an, sans qu'il eût grandi en lui; pas une heure, depuis un an, sans qu'il eût marché vers l'inévitable; […] et les deux meurtres s'étaient rejoints, l'un n'était-il pas la logique de l'autre? » Non, il n'y a aucun rapport entre le meurtre d'un amant et celui d'un suborneur, sauf si l'assassinat de Séverine est, pour des raisons que nous devrons déterminer, la concrétisation d'un acte issu de la germination d'un traumatisme refoulé depuis l'enfance. Le meurtre de Grandmorin ne serait alors qu'une métaphore de celui de Séverine. Pour des causes qui lui sont propres, Jacques considère que tuer le président et assassiner son amante ont des points communs importants. Etudier les circonstances du crime de Grandmorin nous aidera donc à comprendre le traumatisme de Jacques.
UNE VIOLENCE SEXUELLE PEUT EN CACHER UNE AUTRE
DU SUBORNEUR AU PEDOPHILE
Grandmorin abuse des jeunes servantes qu'il emploie. Nul doute qu'il pratique avec toutes ce qu'il a fait subir à Séverine et Louisette. La première étant la fille du jardinier entre donc dans la catégorie des « amours » ancillaires, même recueillie et élevée comme une demoiselle. C'était une pratique courante au XIXème siècle au moins dans les romans et Zola la met en scène dans Pot-Bouille et Au bonheur des dames, les vendeuses remplaçant les soubrettes. L'épisode de Louisette en est une bonne illustration. Certes Grandmorin ne fait pas que profiter de sa position pour abuser de la jeune fille, il la viole de façon suffisamment violente et sordide pour qu'elle en meurt après une forte fièvre. Cabuche mentionne à plusieurs reprises la brutalité, voire la sauvagerie, des actes qu'a endurés la jeune servante. Il la décrit « si abîmée, qu'elle brûlait de fièvre » p.136 et 158 et même le juge Denizet dans un euphémisme destiné à protéger sa classe sociale répond à la question « ...la maîtresse de ce Cabuche, a été violentée, non? » « Je crois que le président l'avait mise en un vilain état... », puis « nous aurons une affaire assez malpropre. ». L'histoire de Louisette modifie ce qui pourrait passer pour du harcèlement sexuel avant la lettre. Le viol, la violence et la mort de la jeune fille transforme une critique d'une pratique sociale contestable de la bourgeoisie en un crime où Grandmorin est présenté comme particulièrement malsain. L'histoire de la servante éclaire nécessairement celle de Séverine.
L'auteur pour cette dernière insiste plus sur la différence d'âge que sur la maltraitance. Le président est présenté comme très vieux, en âge d'être le grand-père de la jeune fille. Il est traité de vieillard page 31 et, par deux fois, le narrateur omniscient insiste sur la blancheur de la barbe « blan[che] de bonne heure » p. 15 et p. 95 « un peu de barbe blanche », mais surtout « vieillard » p.32 , « ce vieux » p. 27, « le reste d'un vieux » p. 25, « comme un grand-père » p. 28 insistent sur la différence d'âge (un saut de deux générations, alors que la fille de Grandmorin est à peine plus âgée que Séverine). Au contraire la victime est rajeunie : alors qu'elle a seize ans et demi page 28 , dans un moment de fureur clairvoyante, Roubaud ne lui donne pas 10 ans page 27 et précise qu'elle savait être « toute petite, toute petite ». Même si cette différence d'âge est fausse et que Séverine serait presque en âge d'être mariée, c'est cela qui reste dans l'esprit des lecteurs : la présentation des relations évoque plus celles d'un pédophile que celles d'un suborneur. Pages 31-2, « Elle, passive, docile, qui toute jeune s'était pliée aux désirs d'un vieillard » et page 28 « Ah! La sale chose , ce vieux se faisant baisoter comme un grand-père, regardant pousser cette fillette, la tâtant, l'entamant un peu à chaque heure, sans avoir la patience d'attendre qu'elle fût mûre! ». Le fait que Séverine affirme qu'il n'y a pas eu de pénétration va dans ce sens, soit en raison de l'âge de l'enfant, soit à cause de l'impuissance du vieillard. Certes, ce dernier élément semble nécessaire pour expliquer à Roubaud la virginité de sa fiancée, mais cela est démenti par l'épisode de Louisette. Si celle-ci n'a pas subi de pénétration de la part de Grandmorin, elle doit être vierge, puisque Cabuche n'est qu'un ami. Or l'insistance de la justice pour qu'il ait été son amant provient certainement de la découverte de son absence de virginité lors de l'autopsie. Louisette a été violée par Grandmorin et le démenti de pénétration par Séverine provient du désir de l'auteur de transformer un adultère sous contrainte morale en acte de pédophilie.
Nous l'avons déjà dit, l'attitude de Séverine renforce cette idée. Elle est d'une grande soumission envers les hommes, tout comme pourrait l'être une enfant abusée, même si Zola emploie le mot « douceur ». Page 105, «... ses larges yeux, dont la douceur terrifiée et suppliante...» et page 163 « ...s'en allait à ses doux regards. Celle-là, avec sa longue figure tendre et peureuse, devait aimer comme un chien fidèle.. » ou comme un enfant abusé par ses parents. (Note 2) La phrase de conclusion lors de la mort de la jeune femme corrobore et résume notre propos. La victime de Lantier a été « emportée par la fatalité du meurtre, en inconsciente que la vie avait roulée dans la boue, dans le sang, tendre et innocente quand même, sans qu'elle eût jamais compris » page 392. Qui d'autre qu'une enfant abusée pourrait être « roulée dans la boue » et « n'avoir rien compris ». L'abus est présent dans son aspect moral « la boue » et physique « le sang ». Même s'il n'y a pas eu pénétration, il est évident que pour faire comprendre l'abus, Zola se devait d'utiliser (métaphoriquement) la défloraison. Il l'évoque dans la citation précédente et surtout dans l'emploi de la chambre toute tendue et ornée de rouge. Chambre du meurtre, mais surtout des relations sexuelles de la jeune fille et de son tuteur. Ce n'est pas Séverine adulte qui tue son suborneur, mais une petite fille (devenue grande) qui assassine son abuseur. Page 264, elle le dit elle-même : « ...un meurtre de cauchemar imaginé par un enfant... ». D'ailleurs Flore ne s'y trompe pas et, malgré sa jalousie, traite sa rivale comme une enfant : elle la porte pour lui faire franchir un champ de neige : page 135 « ...elle la soulevait ainsi qu'un petit enfant... ».(Note 3) Que nous apprend sur l'obsession de meurtre de Lantier cette transformation du suborneur en pédophile?
UN TRANSFERT PEUT EN CACHER UN AUTRE
Lantier tombe amoureux de Séverine, car elle est la seule qu'il peut désirer sans avoir envie de la tuer. Lors de leur première nuit, Lantier est très lucide. Heureux de ne pas avoir assassiné son amante, de n'en avoir même pas eu le désir (malgré un marteau à portée de main), il sait qu'il n'a pas respecté la femme, mais l'assassin. Page 204, « ...la possession de [Séverine] était d'un charme puissant, elle l'avait guéri, parce qu'il la voyait autre, violente dans sa faiblesse, couverte du sang d'un homme qui lui faisait comme une cuirasse d'horreur. Elle le dominait, lui qui n'avait point osé. » (Note 4). Il ne s'agit pas d'estime pour une maîtresse-femme : Flore en est une et il ressent envers elle une pulsion meurtrière. Il n'est pas question non plus de l'admiration vis-à-vis de celui qui est passé à l'acte, le « vrai assassin, car, alors, Roubaud aurait dû aussi être l'objet de son admiration. Lantier ne séduit pas Séverine, parce qu'elle est la femme inaccessible du chef de gare, mais, parce qu'en elle deux éléments déterminants et indispensables se rejoignent : le meurtre et la faiblesse. Ce qui fascine Lantier est l'enfant docile qui se révolte et tue celui qui l'a abusée. « ...violente dans sa faiblesse... » résume les raisons de l'attraction du mécanicien : la faiblesse et la révolte de l'enfant. L'expression « cuirasse d'horreur » est à lire comme une carapace qui protège de l'horreur, qui permet de la dépasser. Enfin la dernière phrase de notre citation « Elle le dominait, lui qui n'avait point osé. » montre une différence : l'une a osé et l'autre non, et surtout implique une similitude, sans quoi la différenciation n'aurait aucun sens. Tous deux étaient dans la même situation, tous deux sont des victimes de pédophiles. Mais, alors, pourquoi la tue-t-il ultérieurement?
L'action criminelle se situe dans la maison de l'abus et nous partons du principe que le récit de l'assassinat décrit, certes, ce dernier, mais également l'acte pédophile : sans doute celui subit par Séverine, mais surtout par Jacques. Voyons où nous conduit cette piste :
Le meurtre de Séverine est la reproduction de celui de Grandmorin. Page 391 « ...le même coup que pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage. ». Aussi la victime est-elle le pédophile. Séverine adulte représente le président (l'abuseur) et Jacques incarne la victime : Séverine et Jacques, enfants. (Note5). Dans un contexte plus symbolique que réel, le couteau évoque sans doute autant l'arme que le pénis. Quand page 385, Séverine donne à son amant le grand couteau qui a servi à Roubaud et lui propose de renoncer au meurtre, c'est comme si elle l'accusait d'impuissance (le couteau de Lantier page 274 est « un petit couteau pointu »). Elle le renvoie à un statut de petit enfant qui ne peut égaler l'adulte symbolisé par Roubaud, le mari.
Ensuite l'enfant, docile et vulnérable , se transforme en maîtresse femme. Page 388, « Elle n'obéissait pas, elle marchait sur lui, au contraire, avec le sourire invincible et despotique de la femme qui se sait toute puissante par le désir. Quand elle le tiendrait dans ses bras, il céderait à sa chair, il ferait ce qu'elle voudrait. Et elle continuait de parler, d'une voix de caresse pour le vaincre. »
La fascination de Jacques n'est pas générée uniquement par le désir sexuel lié au meurtre. Séverine est toute puissante, despotique, car elle incarne un adulte auquel Jacques est tenu d'obéir soit par la crainte, soit par l'affection, soit par les deux. Mais il ne peut, ni ne doit céder au désir. C'est pour cela que l'abus est lié au meurtre par l'intermédiaire du couteau-pénis. Céder à l'injonction de l'adulte est faire quelque chose qui apporte la mort (sans parler du Bien et du Mal). Séverine le sait : page 389, « Mais elle ne s'y trompait pas : c'était la trop grande envie d'elle qui le faisait ainsi trembler. » Jacques tremble, car il y a dilemme entre le désir d'obéir à l'adulte, peut-être l'affection qu'il lui porte et le refus de subir un acte pédophile. Lantier en tuant Séverine assassine l'adulte qui l'a abusé, car son amante ne montre plus la vulnérabilité de l'enfance meurtrie. Il ne s'identifie plus à elle, mais au contraire elle incarne l'abuseur. En supprimant ce dernier, Jacques acquiert son statut d'adulte, comme le montre page 394 sa sortie par la grande porte et non par la petite entrée du perron. Séverine n'est plus protégée par son statut de victime révoltée , à partir du moment où elle apprend à Lantier qu'elle n'a pas tué Grandmorin (page 273). La jeune femme était le modèle, la possibilité de sortir de l'enfermement de l'enfance. Mais le fait d'être une victime permet aussi de détourner la fureur criminelle de Lantier : « Elle avait des yeux de misère, si implorants! » page 277. Le narrateur souligne que c'est ces yeux douloureux qui détournent Lantier de son but.
Après le meurtre, Jacques a « la sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied du lit. Etait-ce donc un dédoublement de la morte! Puis il reconnut Flore » page 393. La jeune fille incarne sans doute la victime type du meurtrier. Elle représente la femme adulte qui sait se défendre, qui est respectée des hommes malgré ses allures libres et qui est d'une grande force physique : page 58, « Elle était vierge et guerrière. ». Elle incarne la femme maîtresse d'elle-même, l'adulte responsable. (Note 6). Que pouvons-nous en déduire sur l'abuseur de Lantier? C'est une femme adulte qui incarnait l'autorité pour l'enfant qu'il était et se sert de celle-ci pour l'abuser. En étudiant les autres crises de fureur criminelle, nous trouverons un autre indice.
Page 61, Jacques désire Flore, lutte un instant avec elle et au moment où elle va céder, il est pris d'une fureur meurtrière. Que s'est-il passé? « Le corsage fut arraché, les deux seins jaillirent, durs et gonflés dans la bataille, d'une blancheur de lait... ». (Note 7). Séverine produit la même réaction : page 275, « Mais la vue de cette gorge blanche le prenait tout entier, d'une fascination soudaine, inexorable; et en lui, avec une horreur consciente encore, il sentait grandir l'impérieux besoin d'aller chercher le couteau sur la table, de revenir l'enfoncer jusqu'au manche, dans cette chair de femme. » Tous les passages (cf. note 7) décrivant le passage à l'acte évoquent la gorge des deux femmes. Le mot peut être ambigu : il évoque aussi bien les seins que le cou et dans le roman, ce dernier est sans doute un euphémisme pour une poitrine dénudée. Celle-ci symbolise bien sûr la femme sensuelle, mais elle peut également représenter la mère ou la nourrice à une époque où l'allaitement est généralisé et souvent public. Cette piste est intéressante, car en faisant correspondre les crises meurtrières à cette partie du corps, Zola peut essayer de nous faire comprendre (sciemment ou non) que Lantier ne tue pas la femme, mais la mère. Cette association peut masquer des relations sexuelles précises, si l'on prend la citation suivante au sens propre. Page 390, au plus fort de sa lutte contre l'envie meurtrière de son personnage, le narrateur dit : « La porte d'épouvante s'ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l'amour jusque dans la mort... ». Le « gouffre » peut être le sexe féminin qui terrifia l'enfant abusé contraint d'accomplir des gestes qu'il réprouvent.
Il faut maintenant nous interroger sur la mère de Lantier et voir si ce que nous apprenons d'elle corrobore notre lecture.
Gervaise est la mère du héros, mais elle l'abandonne très tôt à la sœur de son compagnon : la tante Phasie, à l'âge de six ans. Le rôle de cette femme dans le roman est intéressant. Elle est présentée décrépie, vieillie : « la belle tante Phasie d'autrefois, si grande, si forte en paraît soixante, amaigrie et jaunie, secouée de continuels frissons » page 44, « cette gaillarde, cette grande et belle femme » page 322. Elle s'apparente, non aux victimes dociles comme Séverine, mais aux maîtresses femmes : Flore et même la Lison. Mais cette « gaillarde » sera vaincue : elle mourra empoisonnée par un être frêle et misérable. Page 323-4, Misard est comparé à l'insecte qui mange le chêne et page 370, le narrateur résume la situation ainsi : « ...cet être chétif, doux et blême, continuellement secoué d'une petite toux mauvaise, et qui avait empoisonné sa femme, et qui était venu à bout de cette gaillarde, en insecte rongeur, entêté à sa passion. ». Lantier et Misard ont une communauté de destin : tous deux tuent quelqu'un qui les a dominés, tous deux restent impunis et pour tous les deux, l'assassinat n'arrête pas leurs passions : la fureur meurtrière et l'obsession de l'héritage. Mettre en parallèle les deux protagonistes, c'est avilir Lantier et donc l'enfant abusé qu'il reste. Dépréciation qui se retrouvera dans d'autres romans. Cette lecture éclaire le roman, mais Zola ne serait Zola s'il n'avait utilisé cette faille de l'enfance pour accéder au mythe, s'il n'avait pas adapté sa propre histoire à celle de l'Humanité.
UNE GENESE PEUT EN CACHER UNE AUTRE
A l'époque de Zola, la psychanalyse n'a pas encore permis vraiment de comprendre les perturbations des êtres par leur enfance. Mais le narrateur omniscient pressent que son héros n'est pas entièrement coupable, qu'il subit des forces contre lesquelles il n'a pas le pouvoir de lutter. Il ne peut les attribuer à l'inconscient, aussi va-t-il chercher un autre déterminisme : l'hérédité. Si Lantier tue, c'est qu'il y est poussé par une chaîne d'ancêtres qui remonte aux temps préhistoriques. Page 64-5, « Et il en venait à penser qu'il payait pour les autres […] les générations d'ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoissonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois. [et un peu plus loin] car, chaque fois, c'était comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciennes dont il aurait perdu l'exacte mémoire. » Cela évoque pour un lecteur du XXIème siècle les traumatismes de l'enfance enfouis dans l'inconscient, mais le narrateur omniscient cherche une autre cause à ces crises et continue « Cela venait donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle depuis la première tromperie au fond des cavernes? » (Note 8). Pour Zola, dans ces passages, il s'agit d'une hérédité de l'espèce et non, comme dans Le docteur Pascal, de celle de la famille. Atavisme qui remonte même aux animaux symbolisés par les loups, aux ancêtres « pas encore humains » de l'Homme. La préhistoire est évoquée dans sa caricature : les cavernes, le mâle brute et prédateur ( Zola en savait-il beaucoup plus?). Mais ce qui semble étonnant chez un auteur athée, fier de l'être et hostile à l'Eglise et à son magistère, est la référence à une faute première de la femme avec les mots : « mal », « rancune » page 64-5, l'ancienne « injure » page 67, « première tromperie » page 203. En occident, cela évoque obligatoirement « la faute d'Eve » qui entraîne un Adam innocent dans le péché originel. C'était la lecture la plus courante, peut-être la seule au XIXème siècle. Que l'on fasse assimiler à un personnage ouvrier l'abus dont il a été victime dans son enfance à la faute originelle, cela peut être envisageable. Mais comment l'écrivain raisonnable, athée et anticlérical qu'est Zola peut-il créditer un tel récit? (Même s'il s'agit souvent de style indirect libre et que le narrateur omniscient n'est pas tout à fait l'auteur, on devine que Zola est d‘accord avec la culpabilité d'Eve, car aucun élément ne se pose en discordance à cette théorie. ) Comment un tel écrivain, défenseur de Dreyfus, de la vérité, peut-il utiliser comme une quasi certitude ce mythe dans son interprétation la plus sexiste et littérale du XIXème siècle? Peut-être simplement, parce que le recul nécessaire n'est pas possible, parce que J. Lantier abandonné à six ans par sa mère ressemble étrangement au petit Emile dont la mère partira seule à Paris presque au même âge. Peut-être, parce que Le personnage et son créateur subissent tous les deux les conséquences d'une blessure ancienne et refoulée. (Note 9).
D'autres romans traitent d'enfants abusés et de mères incestuelles plus ou moins dissimulées. Commençons par l'image duale qui se trouve dans Le Ventre de Paris.
LE VENTRE DE PARIS
ou
Les scènes écrans et la reconstruction du réel
UNE VICTIME PEUT EN CACHER UNE AUTRE
Lisa, une charcutière des Halles, frappe à la tête Marjolin, un adolescent , pour se défendre d’un viol. Le jeune homme, à la suite du coup, aura l’âge mental d’un enfant de cinq ans. Pauline, la fille de Lisa, va jouer avec un autre enfant, Muche, en-dehors des Halles.
Lisa, la plantureuse charcutière, sous prétexte de sauver sa famille, détruit la vie de deux personnes. Tout d'abord celle de Florent qu'elle dénonce (même si elle n'est pas la seule) et dont elle veille à l'arrestation, puis celle de Marjolin, l'adolescent qui se fendra le crâne à la suite d'une chute occasionnée par un coup de poing de la charcutière donné pour se défendre d'un viol. Le narrateur omniscient ne se contente pas de minimiser ce dernier et de rendre la jeune femme à moitié responsable de la réaction de l'adolescent. La violence sexuelle, par la voix du narrateur omniscient, devient presque insignifiante, face aux conséquences que subit Marjolin. La scène de viol tient deux lignes, alors que les divers attouchements de Lisa sur le jeune homme sont détaillés. Marjolin est présenté, non comme un futur violeur, mais comme un adolescent en adoration devant un adulte. P. 322, « Il était toujours très timide, très gêné devant elle. », p. 323, « Il était devenu très rouge ». Les frôlements servent à faire monter la tension dramatique dont l'acmé sera le viol. P. 322-4, « Comme elle laissait prendre sa main, elle sentit un frôlement tiède […] des lapins vivants […] flairant sa jupe; elle crut qu'elle s'était trop avancée contre lui, elle recula... ». Dans la même page, « Mais il n'en finissait plus, il ne pouvait trouver le trou de serrure. Comme elle l'aidait, elle sentit une haleine chaude sur son cou... ». Vu le contexte, « trou de serrure » pourrait avoir une connotation sexuelle et cela renforcerait l'innocence de Marjolin et la fonction initiatrice de Lisa. (Note 10). La description de la genèse du viol (Note 11) peut se lire ainsi : La jeune femme ne s'est pas rendu compte que Marjolin est devenu pubère et profite de son jeune âge pour avoir avec lui des rapports un peu troubles. Mais elle peut s'interpréter également comme le passage à l'acte de relations quasi inconscientes. Le seul point qui nous fait hésiter est le regard que lance le garçon pour vérifier que personne ne les voit ce qui implique une pleine conscience de l'acte et une courte préméditation. Autrement le texte pourrait très bien mettre en scène une adulte ayant des relations très troubles avec un enfant. Un jour, celui-ci devenu pubère, a une érection, ce qui ne laisse aucun doute sur la nature de leur rapports. Le coup de tête et l'oubli qui en résulte peut alors signifier soit le déni de ce qui s'est passé par l'adulte, soit la métaphore de la vie détruite de l'enfant par ce rapport. Marjolin redeviendra mentalement un enfant de cinq ans. Il sera fixé à un âge prépubère comme un enfant abusé à cette époque et qui ne peut dépasser ce traumatisme tant qu'il n'est pas mis à jour et « soigné ». Les deux interprétations peuvent se compléter, mais la tromperie est réelle en raison de la présence du chant du coq (en pleine journée) dans les ténèbres de la cave. Ce dernier évoque encore aujourd'hui, mais plus encore au XIXème siècle la trahison de Jésus par Pierre (le reniement en est une forme). Il y a bien tromperie et la victime en est Marjolin. Au contraire Lisa est pleinement consciente de l'« acte », mais refuse de mettre en péril sa réputation, la sécurité de sa vie familiale. En tout cas si elle frappe Marjolin, ce n'est ni par défense par rapport au viol, ni par moralité, mais par confort pour se débarrasser d'un Marjolin pubère souhaitant continuer la relation initiale. (Note 13). D'ailleurs, malgré un léger repentir, elle continuera à refaire le geste qui a déclenché le viol, sans aucune gène, puisque le coup sur la tête, ou le phénomène de refoulement, a tout fait oublier au garçon. (Note 14).
UNE BRUTALITE PEUT EN CACHER UNE AUTRE
Marjolin ne se souvient de rien et Lisa a échappé de justesse au viol. Ce pourrait être un simple fait divers qui finit « bien », si une scène du livre ne venait malencontreusement restitué l'atmosphère glauque et confirmer la culpabilité de la charcutière. De la page 365 à 371, Zola raconte l'escapade de Pauline, petite fille modèle de Lisa et d'un enfant des rues, Muche. Cela ne paraît qu'un jeu enfantin, si la narration n'induisait, à plusieurs reprises, à y voir une scène de violence et d'abus. A la page 371, Zola fait allusion à un rapt : « La petite, tout à fait terrifiée, poussait des soupirs étouffés, comme une belle à la merci d'un séducteur, au fond d'une auberge inconnue. » et page 369, la fillette est comparée à une « demoiselle enlevée ». D 'autre part la pédophilie n'est pas loin, puisque offrir des sucreries à Pauline pour l'entraîner dans un square rappelle le poncif des vieux messieurs appâtant les enfants dans la rue avec des bonbons. Ceux-ci sont d'ailleurs évoqués à la page 372 : « des messieurs suspects à chapeau noir ». Muche est donc assimilé à un séducteur et Pauline à une victime consentante, car intéressée, mais gardant une part d'innocence. Toute la scène peut être relue à la lumière de cette interprétation.
Les allusions sexuelles ne sont jamais bien loin : Muche est qualifié page 365 de « très entreprenant », page 366 « il remonte ses culottes en homme du monde », « il lui touchait les jupes », page 367 « Muche était en bonne fortune », page 368 « galamment », « Muche avait un rire sournois », « il fourrait les doigts au fond des poches [de Pauline] », « sa conquête », page 369 « rêvant […] de se glisser sous les massifs », « Muche, qui était parvenu à froisser la belle robe, par derrière... », « le sable entrait par le corsage décolleté de la petite, coulait tout le long », page 370 « Elle était à genoux […] s'allongeant sur le ventre », « C'étaient les arbres du jardin qu'il plantait dans tous les trous de Pauline. » [Peut-on vraiment croire à une maladresse de Zola?], « il lui avait pris la main l'appelant sa petite femme », page 371 « il la serrait de près, cherchant à lui faire mal», « il s'était mis à la pincer ». Toutes ces citations peuvent concerner un enfant très déluré ou/et un adulte pédophile, d'autant plus que Muche désire salir Pauline et que le terme est à prendre au sens propre comme au sens figuré (Note 15). Pauline, après être séduite par les sucreries, est recouverte de terre qui peut représenter les attouchements sur tout son corps, puis arrosée d'eau, ce qui symbolise peut-être une éjaculation. Il n'y a pas pénétration comme dans La bête humaine, ce n'est pas un viol qui est décrit dans Le ventre de Paris, mais plutôt un abus sexuel. Cela nous permet de préciser ce qui s'est passé dans la jeunesse de Jacques Lantier.
L'abus sexuel est présent à plusieurs endroits dans l'œuvre de Zola, notamment dans deux livres qui se suivent bien qu'éloignés chronologiquement : La curée et L'argent , (Le docteur Pascal apporte aussi un complément).
LA CUREE
ou
La mère dévoilée
Si l'on s'en tient au fait, La curée est une histoire classique d'inceste, telle Phèdre. Une femme plus jeune que son mari a une aventure avec son beau-fils. Pourtant, Zola en fait un récit étrange où aucun protagoniste n'a le physique de l'emploi.
LA MERE
OU LE FALLACIEUX ECRAN DE LA FEMME LIBEREE
Renée a une relation amoureuse avec son beau-fils de 20 ans, Maxime.
Renée, la séductrice, est décrite comme un homme et le revendique. Page 442, sur le trajet pour aller au bal, elle affirme : « Je suis un homme moi », page 479, elle fume le cigare, page 508 veut se battre en duel, gagner une course de chevaux et page 320 elle porte un binocle d'homme (Note 16). Ces remarques pourraient n'être qu'une revendication féministe avant l'heure. Les citations n'induiraient plus le même jugement au XXIème siècle. Mais jamais Zola n'a été féministe. Et pourquoi avoir fait de la séductrice d'un jeune homme une lesbienne? Page 325, Maxime lui dit « qu'elle a mordu à toutes les pommes » et elle n'infirme pas cette assertion. Elle remarque trois femmes, ne jette qu'un coup d'œil indifférent sur un homme et affirme page 327 que « les hommes sont assommants ». Cette caractéristiques est surprenante pour une héroïne qui n'aura qu'une liaison et avec un jeune homme. Ce qui semblerait un désir homosexuel quand elle regarde ses amies Adeline et Suzanne est démenti par une évolution assez classique : un mari mûr est remplacé par un homme de vingt ans. Dans Nana, l'évolution de la demi-mondaine se concrétise par sa liaison avec Satin. Les deux livres se rejoignent, non seulement par la mise en scène de l'homosexualité, mais également par celle d'un milieu interlope. Renée n'appartient pas à ce dernier, même si son mari fait des affaires un peu douteuses. Ils tiennent un salon honorable. Or quelques passages évoquent un refus de l'honnêteté bourgeoise. Page 441, elle veut encanailler dans un bal de danseuses et de demi-mondaines et page 411, elle parle des filles de joie comme de personnes « qu'elles eût connues intimement. » (Note 17). Pourquoi avoir donné à Renée les caractéristiques d'une lesbienne et d'une femme dévoyée, alors que l'inceste pratiqué relève plutôt de la bourgeoisie et de l'hétérosexualité? Cela pourrait être pour signifier le désaccord de l'auteur avec les agissements de son héroïne et le représenter par ce qui était à l'époque une chute morale. Mais les prostituées ne sont pas critiquées pour leur homosexualité dans Nana.
Nous risquerons une interprétation à partir des qualificatifs de « guerrière amoureuse », ce qui peut certes faire penser aux mythes des Amazones, mais également à Flore dans La bête humaine. Nous avons vu dans le chapitre précédent réservé à ce livre que la jeune fille est décrite comme une battante libre et est l'opposée de la soumise Séverine. En réalité elle incarne la femme adulte dominant l'enfant. L'inceste de La curée change de portée : il n'est plus l'amour d'une belle-mère jeune encore pour son beau-fils adulte, mais la domination d'un enfant par une femme. Même si Maxime a vingt ans au moment du passage à l'acte, il a toutes les caractéristiques d'un être dominé. (Nous y reviendrons quand nous étudierons ce personnage.) Zola a utilisé le féminisme et l'homosexualité pour signifier la domination de la femme sur le garçon.
Mais Renée fait également partie des victimes. Elle a été violée lors d'un séjour chez une amie, comme Séverine a été abusée par Grandmorin. Enfin l'amante de Lantier et Maxime ont le même âge, 13 ans, lorsqu'ils entrent sous l'autorité de leur abuseur.
LA VICTIME
Tout d'abord Maxime est décrit comme efféminé : le mot « fille » apparaît souvent de manière très péjorative. Il s'agit presque de transsexualité ou d'inversion au sens propre. Page 411, « Il restait toujours un peu fille , avec ses mains effilées, son visage imberbe, son cou blanc et potelé » et page 412, « Voici un garçon qui aurait dû naître fille » (Note18) Or ces descriptions pointant le manque de virilité du jeune homme sont démenties par sa liaison à 17 ans avec une servante dont il va avoir un fils. Que ce dernier soit attardé peut signifier que Maxime n'est pas capable d'engendrer un être viable, mais que penser alors de Claude, ou de Dubuche, ami du peintre, tous deux protagonistes de L'œuvre et dont les enfants sont très attardés?
Contrairement d'ailleurs à ce qu'affirmait le narrateur, ce n'est pas la fréquentation de Renée et de ses amies qui a « effeminisé » son beau-fils (Note 19). Quand Renée voit pour la première fois Maxime, elle lui trouve « une figure de fille » page 403. Non seulement il n'a pas subi l'influence d'un milieu féminin (jusqu'à 13 ans), mais il s'est virilisé avec le temps. Page 407, au collège, avant la rencontre avec Renée, « Ses camarades se pendaient à sa blouse comme à une jupe, il avait […] ce balancement de hanches d'une femme faite […] il recevait autant de coups que de caresses ». Le narrateur omniscient prévoit toujours page 407 « L'âge allait heureusement le corriger. Mais la marque de ses abandons d'enfants , cette efféminisation de tout son être, cette heure où il s'était cru fille, devait rester en lui, le frapper à jamais dans sa virilité. » (Note 20) Pourquoi Zola affirme-t-il pour Maxime ce qu'il niait dans la vie? Pourquoi le jeune homme n'aurait-il pas subi l'influence du milieu féminin dans lequel il vivait et que Zola, l'homme, croyait générer des invertis qu'il méprisait et qui le terrifiait? Peut-être simplement, parce que, dans l'économie des Rougon-Macquart, Maxime n'a pas le rôle de l'homosexuel masculin (type qui existe très peu dans l'œuvre de Zola). Il a pour fonction d'incarner celui qui subit le pouvoir de la femme. Il n'est pas indifférent que celle-ci soit la belle-mère du protagoniste, même si relativement peu d'années les séparent. Elle renvoie à Lisa et à celle qui est vue par Lantier dans toutes les femmes qu'il désire. Maxime représente l'enfant (page 593 il est toujours désigné par ce nom à vingt ans) qui est manipulé par une femme ayant autorité sur lui. Sa liaison avec Renée en fait un être soumis dans son identité aux caprices de la jeune femme. Page 408 elle le qualifie de « sa poupée » et page 493 à l'une des soirée du lundi où pas un homme n'assiste, elle le travestit : « Un soir, elle eut l'étonnante idée de l'habiller en femme et de le présenter comme une de ses cousines ». Mais surtout la première nuit d'amour montre non l'inversion des rôles, mais la soumission de Maxime. Renée prend le pouvoir et imprime sa marque sur cet être vulnérable. (Note 21) , ce qui sera résumé page 568. Renée en réponse à la tentative de Maxime d'instaurer la loi patriarcale du XIXème siècle dans son couple s'exclame : « Le maître! Toi, le maître!... Tu sais bien que non. C'est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si j'étais méchante, tu n'as pas plus de force qu'une fille. » Cet extrait n'est ni une réplique indignée d'une femme exigeant l'égalité avec son partenaire, ni celle d'une belle-mère réclamant le même respect de son beau-fils adulte que lorsqu'il était enfant. Elle est au contraire la manifestation du pouvoir d'un être sur un autre. Insister sur la force physique consiste à renvoyer Maxime à l'état d'enfance, au moment où l'adulte peut imposer corporellement sa décision à l'enfant vulnérable.
« Pourquoi Maxime n'est-il pas devenu efféminé au contact incestueux de sa belle-mère? » nous demandions-nous. Tout simplement, parce que face à Renée, le jeune homme n'a ni 13 ou 20 ans, mais il est à l'âge où l'on subit la loi bonne ou mauvaise de l'adulte, âge de l'abus auquel on peut rester fixé affectivement. Nous n'avons pas de preuves ou d'indices forts de ce dernier concernant Maxime, si ce n'est les ressemblances entre La curée et La bête humaine et le titre de l'ouvrage (quelle est la proie soumise à la curée? Si ce n'est Maxime enfant.) et enfin les termes de la citation page 409 : « la marque de ses abandons d'enfant ». « Abandons » qui vont faire du jeune homme un être très efféminé. Quels sont-ils pour qu'ils puissent être plus importants que de se déguiser en fille avec les amies de Renée ou d'attirer tous les garçons du collège ou d'avoir une liaison avec sa belle-mère? Tous ce points sont jugés des vétilles par rapport à ce qui s'est passé « avant » et nous émettons l'hypothèse qu'il s'agit d'actes pédophiles sur la personne de Maxime, actes qui ont fixé sa personnalité à l'âge de l'enfance.
Un des points qui nous suggère cette dernière idée est le nombre étonnant d'homosexuels ou de personnes jouant sur leur identité sexuelle dans le roman. Les amies de Renée, surtout Adeline et Suzanne,l a tante Sidonie, le valet Baptiste, Louise (Note 22). Pour l'enfant qu'est resté Maxime, le monde tourne autour de l'acte pédophile d’une femme que Zola confond avec le lesbianisme pour montrer qu'elle prend un statut supérieur à celui que lui laissait son époque. D'autres faits dans L'argent montre que Maxime est resté fixé à l'âge de l'enfance en raison du traumatisme d'un abus.
L'ARGENT
ou
la présence du double
MAXIME OU LE REFUGE DU VIDE
Dans L'argent (symbolisé par A et Le docteur Pascal par P), nous retrouvons les allusions aux « vices » qu'a largement expérimentés Maxime : page 57 A un garçon « que le vice avait précocement mûri » et page 160 A « si vieilli de vices » (Note 23). Or le vice est très limité. Il a eu une aventure avec une servante et avec sa belle-mère. Lors de la première de ces liaisons, il avait 17 ans. Ce n'est pas spécialement précoce et deux aventures peuvent difficilement l'avoir «dégoûté » de toute relation. Dans ces deux ouvrages, Zola persiste sur sa description d'un enfant souillé. Il le fait évoluer vers une abstinence presque absolue : page 56 A , le narrateur omniscient déclare « Pas une faute » et page 160 A, il l'accuse d' « être si inquiet de sa santé qu'il ne risquait plus une dépense ni une jouissance sans en avoir réglementé le bénéfice ». Maxime est un homme rangé. (Note 24) . Pourtant malgré plusieurs affirmations, le narrateur omniscient laisse supposer que cette tempérance n'est que le résultat d’une peur. Il est toujours le même être, non pas sage, mais prudent. Lors de son premier entretien avec Caroline, il a deviné l'amour qu'elle porte à son père grâce à la connaissance des femmes que lui a donnée ses amours précoces. Page 193 A «...tout en l'examinant de ses yeux clairs, qui fouillaient les femmes jusqu 'au sang du cœur . ». D'ailleurs il reprendra des relations floues avec sa servante dans Le docteur Pascal page 383. (Note 25). Son appartement est qualifié par Caroline de « lieu suspect » sans aucune raison, si ce n'est que son propriétaire est lui-même suspect. Ainsi faut-il comprendre peut-être l'insistance sur la décrépitude de Maxime dans Le docteur Pascal : il est ridé et a des cheveux blancs à trente-deux ans (Note 26). Pour Zola, surtout dans Les Evangiles, la santé physique va devenir le principal signe de la rectitude morale. Le sérieux de Maxime est donc une simple prudence et également un rejet de la société.
Le jeune homme vit en dehors du monde. Enfermé dans un hôtel particulier, il refuse toute activité. Il a renoncé à une carrière au Conseil d'Etat et n'est même plus un dandy, puisqu'il n'a plus de chevaux de course (page 190 A). Sa chambre est un espace clos sur elle-même. A 17 heures, les rideaux sont fermés et les bougies, allumées. Il n'est pas étonnant que le duvet et la plume soient évoqués : il s'agit d'un véritable nid. (Note 27). Il refuse d'accueillir son père page 56 et page 190, le narrateur omniscient affirme qu'à cette époque il a renoncé à se remarier pour être seul. Il n'a aucun rôle réel dans les intrigues des deux romans et ce n'est pas un hasard si même dans la pièce où son père traite ses affaires, on ne s'aperçoit pas de sa présence. (Note 28). Ce que Zola résume à la page 272 « ...si correct dans son égoïsme de jouissance de vie, si joliment désabusé des liens humains, même de ceux que crée le plaisir ». On aimerait s’interroger. N'est-ce pas plutôt : surtout de ceux que crée le plaisir? Certes Maxime est replié sur lui-même, mais est-ce de l'égoïsme ou l'impossibilité d'accéder à l'Autre? Zola nous parle de jouissance, mais laquelle? Pas celle des sens, ni des loisirs, encore moins du pouvoir. Chez le fils d'Aristide, il n'y a que celle des objets et des vêtements. Un joli décor, mais quelle intrigue se joue à l'intérieur de celui-ci? Les vêtements sont exquis, mais que recouvrent-ils? Maxime n'est rien. Le culte de lui-même dont il est question page 190 A ne recouvre que du vide et est destiné à le cacher. Le jeune homme est beau, mais il n'est que ce que Renée et sans doute une précédente femme ont fait de lui : une poupée, un pantin, une enveloppe vide. Pourquoi le jeune homme n'est-il qu'une apparence? Est-ce comme Zola semble le suggérer, parce qu'il n'est qu'une fille manquée ou plutôt un garçon raté et qu'il subit une lourde hérédité, ou parce qu'il est dépourvu d'intelligence et serait traité, à notre époque , de ravissante idiote ou de potiche? La psychologie moderne nous offre une autre réponse que Zola ne pouvait connaître. Lors d'un traumatisme, on peut souffrir, mais également devenir vide ou mort à l'intérieur pour éviter cette douleur. Il ne reste alors qu'une enveloppe qui semble ne contenir que du vide, parce que toutes les émotions ont été suspendues. L'enveloppe peut être très élaborée, sembler remplir tous les devoirs sociaux, mais l'individu ou/et son entourage a néanmoins l'impression d' être vide ou mort, car il refuse inconsciemment à toute émotion de se manifester. Il nous semble que Maxime peut correspondre à ce cas de figure. Il soigne son apparence, paraît égoïste, car il a refusé de laisser la souffrance l'envahir, même avec Renée qui l'émeut encore. (Note 29).
Un autre personnage n'est qu'apparence et nous émettons l'hypothèse qu'il s'agit d'un prolongement du personnage de Maxime : son fils Charles.
CHARLES, UN « ENFANT SI BEAU ET SI A PLAINDRE »
Charles, l’enfant de Maxime, réside dans une maison psychiatrique. Il meurt en se vidant de son sang sous l’œil impassible de sa grand-mère, Tante Dide.
Le fils de Maxime n'apparaît que dans Le docteur Pascal où il représente la fin d'une famille, d'une « race ». (Toutes les citations seront tirées de cet ouvrage.) Entremêlés, nous retrouvons les thèmes concernant Maxime : le vice, le vide, le luxe et deux ajouts, la mort et la royauté. Charles, comme son père, est décrit comme vicieux « pourrissant tout » « petit chien vicieux » est-il dit page 113 . Il a été renvoyé de plusieurs collèges « sous l'accusation de crimes inavouables » page 113 également. Lors du voyage familial en calèche pour aller voir tante Dine, malgré un réel abrutissement, il passe sa main dans l'échancrure du corsage de Clotilde et Pascal renonce à le garder pour préserver la jeune fille. Le « vice » sera une caractéristique de Maxime, Victor et Charles, mais également de beaucoup d'enfants des Rougon-Macquart.
Mais le contraste entre le vide intérieur de l'individu et le luxe extérieur ne caractérise que la descendance légitime d'Aristide (Charles et Maxime ). Tout comme ce dernier, son fils collectionne les tenues luxueuses, qui semblent d'ailleurs d'une autre époque. « Il était très joliment mis, en veste et culotte de velours noir, soutachées de ganse d'or. » page 125. (Note 30). Le luxe des vêtements , « sa royale chevelure blonde » page 285 (Note 31), son aspect de petit prince contraste avec le vide de yeux, sa « débilité ». (Note 32). La grave déficience intellectuelle de Charles se caractérise surtout par une absence totale de compréhension. Pourtant celle-ci est démentie par quelques passages. Lorsque sa famille découvre le corps de Macquart, Charles est intéressé par le chien . Il manifeste sa joie d'être mis en pension chez des voisins et il comprend quand on lui dit de veiller sur son aïeule. (Note 33).
A deux moments, l'enfant montre son "imbécillité" : quand la famille vient rendre visite à la grand-mère et lorsque son père lui manifeste un semblant d'intérêt. Que Charles ne soit pas très intelligent, peut-être, mais ce qui est décrit ressemble plus à une rupture avec le monde (une sorte d'autisme). Devant une indifférence, voire un rejet général, l'enfant se replie sur lui-même et se concentre sur la seule chose qui le retient à la vie : son jeu de cartes. Curieuse occupation, ce jeu d'effigies de rois, de généraux... qui ressemble à l'image que l'on donne de l’enfant. Charles est comparé à un page, un petit prince, un être d'une autre essence. (Note 34) Zola peut alors enchaîné sur une de ses idées principales : la mort de l'enfant correspond à l'épuisement d'une «race », comme la fin de la royauté fut entraînée selon Sade par l'épuisement d'une classe sociale, la noblesse. Mais une simple lecture dément cette théorie pourtant affirmé par le narrateur omniscient. Les Rougon-Maquart n'ont jamais été une grande famille et leur ancienneté revendiquée remonte à cinq générations. Le symbole de la royauté est donc amplement surfait aussi bien pour le ministre Eugène que pour le jardinier Rougon. Il faut chercher la raison de cette « métaphore » ailleurs que dans l'évolution de la famille. Epouser la fille du roi (et donc à court ou moyen terme devenir roi) représente dans les contes de fées la transformation d'un enfant en homme, son accomplissement, la royauté représentant le pouvoir sur sa vie, la responsabilité, la puissance sexuelle, les divers engagements. De même, dans la religion catholique, tout être avant le péché originel ou après la Rédemption est prophète, victime et roi (souverain de la création qu'il doit gérer en la respectant). C'est en ce sens que nous comprenons les habits, la chevelure royaux de l'enfant. Le petit Charles avait bien toutes les aptitudes pour être un homme solide, digne de ce nom. Mais ce que Zola appelle hérédité et que nous apparenterons plus à la transmission des traumatismes et à la répétition des schémas familiaux a enlevé toute vie à l'enfant, l'a rendu dépressif, coupé du monde. La blessure de Maxime s'est transmise à Charles ou une même structure traumatisante s'est répétée et l'enfant n'a eu comme seule solution, pour ne pas souffrir, de se vider complètement de tout sentiment . Sa mort sans douleur, mais inexorable (avec le symbole du saignement de nez lié à l'endormissement) représente bien cette dépression, cette maladie de langueur comme on l'appelait au XIXème siècle. Mais quand Charles découpe ses images de roi, il reste en lien avec ce qu'il aurait dû être si son refus du monde ne l'avait entraîné vers un rejet de la vie et donc vers la mort : un roi, id est un homme accompli, digne et responsable.
Il nous reste à nous interroger sur les derniers mots de l'enfant et de la vieille dame. L'enfant n'a aucun sursaut qui le rattache à la vie. Il dit seulement « maman ». Cela peut sembler normal qu'un garçon attardé appelle sa mère, bien que celle-ci s'occupe peu et surtout mal de lui. Mais l'on sait qu'au moment de mourir, la victime dans les romans policiers prononce le nom de son meurtrier. Certes les romans de Zola n'appartiennent pas à ce genre. Pourtant quand Tante Dide se rend compte de la mort de son petit fils, le souvenir d'un gendarme ressurgit. Cela peut concerner Macquart, son compagnon, ou Silvère, son petit-fils. Tous deux sont tués par les forces de l'ordre, mais, alors qu'elle a vu le gendarme tiré sur Silvère, Tante Dide dans un délire énonçant une semi-vérité sur ce dernier drame accuse ses enfants. (Note 35). L'argent, l'image des loups renvoient plus au mythe qu'à la réalité. Mais à travers le premier, nous retrouvons la même scène : Sylvère a été tué par la faute de sa famille. Dans le roman, aucun n'a agi, seul Aristide n'est pas intervenu en faveur de son neveu, alors qu'il en avait la possibilité. Ce silence du futur Saccard ne serait-il pas une anticipation de celui de tante Dide, quand elle voit son arrière petit-fils se vider de son sang jusqu'à la mort? Le narrateur omniscient nous assure qu'elle est empêchée d'appeler à l'aide en raison de sa démence. Mais n'est-elle la représentation édulcorée du témoin muet d'une autre scène : Maxime ou Jacques Lantier se faisant abuser tous deux à Plassans? Dans le fourmillement de personnages des Rougon-Macquart, nous avons des victimes et des abuseurs, et les autres adultes n’ont que le rôle de témoin inactif et muet, peut-être, parce que le vrai et seul coupable pour Zola est le « monstre » que peut générer l'abus sexuel, le double de Maxime et de Charles, celui qui n'est pas inhibé : Victor
VICTOR, CELUI QUI AURAIT PU ETRE
Victor est le fils naturel et abandonné de Saccard et le frère de Maxime. Comme il est maltraité par sa mère, Caroline, une amie de son père, le met dans une institution. Il ne s’adaptera pas et violera Alice, une des dames qui s’occupent de lui, Alice.
Victor est la victime par excellence avec un statut de monstre dans le roman. Nous sommes sûr de l'abus sexuel qu'il a subi de la commerçante Eulalie. Quand Caroline vient le chercher, elle constate la misère pécuniaire et morale dans laquelle l'enfant vit et les relations sexuelles qu'il entretient avec sa patronne. Il a douze ans et vit en « couple » avec cette dernière : « ...c'est ma femme » dit-il page 188. Dans la description que fait Zola du bâtard de Saccard à travers le point de vue de Caroline, il insiste sur la précocité de l'enfant et donc sur son "vice". Il y a détournement de la culpabilité. Ce n'est pas une adulte qui abuse d'un adolescent déjà formé, mais un enfant pubère avant l'âge habituel qui a des relations d'adulte avec une adulte. Selon Zola la faute en revient surtout à Victor et cette situation fait de lui, non une victime, mais un monstre. Page 187 « ...entièrement formé à 12 ans, déjà poilu, ainsi qu'une bête précoce. Les yeux hardis, dévorants, la bouche sensuelle, était d'un homme. Et, dans cette grande enfance, au teint si pur encore, avec certains coins délicats de fille, cette virilité, si brusquement épanouie, gênait et effrayait ainsi qu'une monstruosité. (Note 36) Nous avons l'entremêlement de la virilité et de l'enfance. Le narrateur omniscient part du principe que ce qui caractérise Victor est la sexualité bestiale. Mais on peut faire une autre analyse : l'enfant est toujours là, l'abus sexuel cache une sorte de candeur. Les relations avec Eulalie sont comme un cancer qui dissimule un garçon qui n'a que 12 ans. Zola présentera toutes les actions de Victor en insistant sur la noirceur de ce dernier, noirceur engendrée par la misère, mais qui est présentée comme la nature immuable du pré-adolescent. Lorsque l'on découvre Eulalie morte dans le lit commun. Zola n'a aucune compassion pour son héros. Il parle d'une peur animale de la mort,puis de l'envie de jouir du luxe sans travailler. Il regardera, selon Zola, l'orphelinat propre, luxueux, la confiture du quatre heures que lui donnera Alice avec une convoitise de voleur. Mais quel enfant de 12 ans ne se réjouirait pas de monter dans une voiture à cheval, de résider dans une belle maison claire, d'avoir des vêtements propres, des récréations et des sucreries après avoir vécu dans le bouge d'Eulalie? Lequel penserait d'abord au travail? (Note 37) Pour Zola, il faut justifier la transmission héréditaire de père en fils. Victor voulant se repaître du luxe et des confitures de l'orphelinat est fils de Saccard convoitant tout Paris. Nous ne savons pas quelle a été la conduite de l'adolescent avant le viol, mais il est resté environ trois ans sans se faire renvoyer, sans incident majeur. Peut-être n'est-il pas aussi invulnérable que le narrateur veut le présenter. Comme preuve de sa fainéantise, il évoque de fréquentes névralgies. Qu'il profite de celles-ci pour ne pas travailler ne veut pas dire qu'elles ne soient pas réelles et nous savons au XXIème siècle qu'elles sont souvent l'expression d'un mal-être chez un adolescent. Le viol d'Alice est sans doute l'expression de la terreur sourde, secrète, mais omniprésente qui court dans toute la série des Rougon-Macquart : un enfant abusé doit-il devenir un violeur? A travers Jacques Lantier et Victor, Zola répond que c'est très probable, à moins de devenir un « imbécile », de renoncer à la vie, à toute émotion comme Maxime et Charles. L'une des peurs du docteur Pascal sera de devenir fou, il cherchera dans l'arbre généalogique la trace de la démence (ou du traumatisme de l'abus), puis conclura qu'il a été exempté de cet héritage (Note 38). Victor représente la peur de l'émergence des points noirs de l'hérédité. Il est celui qui pourrait être, sans le refoulement de Maxime et de Charles, les luttes de Jacques Lantier. Il vient d'un lieu peu connu, tout formé et s'évanouit trois plus tard. Contrairement aux autres personnages, il va suivre pleinement et sciemment la voie du crime. Jacques essaie de comprimer ses pulsions, Maxime et Charles les refoulent jusqu'à l'anéantissement de son être pour ce dernier. Mais la plus évidente victime dans la série est Jacques, le fils de Claude.
L'OEUVRE
ou
l'enfant nié
Claude, un peintre sans succès, vit avec son modèle, Christine. Ils ont un enfant, Jacques qui mourra par manque de soins
Il est évident que pour l'auteur, Jacques est métaphore des œuvres créées par Claude. Les points de comparaison sont leur création par le peintre et leur itinéraire commun. Claude n'arrivera jamais à atteindre la plénitude de son art et son enfant est « handicapé mental », cela aboutira à une peinture représentant un mort et honnie par le public et la critique et à la mort de Jacques. On peut se demander ce qui pèse le plus dans la décision de se suicider de Claude : la mort de son fils ou l'échec au Salon. Mais on peut également sans réfuter cette première hypothèse donner une lecture complémentaire. Jacques est avant de devenir un modèle de peinture ou une métaphore, un enfant qui meurt de maltraitance passive. Il n'est pas désiré et dérange par sa venue la créativité de son père et l'amour sponsal de sa mère. Tous deux vont d'ailleurs essayer de le réduire à les aider à réaliser leur désir : un modèle de peintre et une potiche. (Note 39
Jacques comme modèle sera un échec, par contre, sa mutation en objet va aller jusqu'à l'inertie la plus extrême : le cadavre. On pourrait nous rétorquer que l'enfant est handicapé et que son inertie est la conséquence d'une malformation. Pourtant Jacques semble un bébé fort et plein de vie. Quel enfant n'a pas réveillé ses parents la nuit pour téter, n'a pas tapé sur son assiette avec une cuillère (page 256), n'a pas inventé des chansons en regardant des images? Jacques semble un enfant normal, débordant de vie et heureux, mais toutes les actions de ses parents envers lui tendent à en faire un être inanimé. Vouloir qu'un petit enfant reste immobile, « soit sérieux » n'est pas seulement irréaliste, mais c'est également refuser de le voir en tant qu'enfant ayant un comportement normal d'être vivant adapté à son âge. C'est le nier dans ce qu'il est. (Note 40) Cette saine activité disparaît rapidement. Jacques va vite intégrer ce qui plaît à ses parents. Alors qu'il tape sur son assiette, son père et sa mère haussant la voix, l'enfant va se recroqueviller sur lui-même. Page 256, « Et le petit effrayé, tout de suite très sage, retomba dans son immobilité morne, les yeux ternes... » C'est ainsi qu'il sera décrit immobile, sans vie intérieure, les yeux vides, comme Charles. Mais ce petit passage montre qu'il ne s'agit pas d'une maladie, d'un handicap. Il n'est pas né « imbécile », il l'est devenu. Quelques pages plus loin, apparaît le thème de « la grosse tête d'enfant manqué du génie » page 260. Ce détail physique qui vient se surajouter à ceux que nous venons d'étudier est le signe pour l'auteur d'un handicap mental en raison de l'hérédité, non du contexte familial. Ce motif apparaît à plusieurs reprises (Note 41) pour atteindre son achèvement page 333 : « Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé d'avoir avalé une courge. » Jacques a obéi à ses parents : il est immobile (page 318), inerte, parce que mort et on lui dénie même le droit à la nature humaine. Il est relégué au règne animal, à cette parodie d'homme que le XIXème siècle crut voir dans le singe (cf. Le livre de la jungle). Pour Zola, outre un handicap mental, la tête trop lourde représente le génie du père mal contrôlé, le passage à la génération suivante aggravant les défauts des géniteurs. Certes la grosse tête a une valeur symbolique, mais pas uniquement celle de l'hérédité. En reprenant ce que nous avons dit au chapitre précédent sur Charles, nous pouvons mettre en rapport la tête trop lourde qui grossit et entraîne la mort et un traumatisme infantile qui « cancérise » l'inconscient. Jacques n'a subi ni inceste, ni pédophilie, mais peut-être n'existe-t-il dans l'œuvre de Zola que pour décrire ce qui se passe dans un enfant quand ses parents ne regardent pas, lorsqu'ils refusent de voir la réalité de l’abus. La grande faute de Claude et Christine est bien cet aveuglement moral qui les empêche de se rendre compte de la maladie et même de la mort de leur fils. Aveuglement symbolisé par l'enfermement de l'enfant dans sa chambre et l'obstruction du trou de serrure par un vêtement pour rendre plus parfaite la séparation (page 289). L'abus sexuel est improbable dans le contexte de L'œuvre, mais il n'est pas anodin que les deux âges que l'on nous cite renvoie à d'autres ouvrages ou des personnages différents. Neuf ans indique la première mention du retard de Jacques,mais c'est également l'âge où Claude est confié à un riche célibataire (Note 42): « toquade généreuse » ou « achat d'une victime ». Douze ans est l'âge de la mort de Jacques : Maxime et Charles, si l'on suit notre raisonnement, avait déjà été abusés à treize ans. C'est sans doute l'époque des premières relations sexuelles de Victor et Eulalie. Enfin il n'est pas anodin que prénom du fils de Claude soit le même que celui du héros de La bête humaine. Zola avait attribué deux fils à Gervaise : Claude et Etienne, mais il était difficile de faire du protagoniste principal de Germinal un tueur sexuel potentiel dès son adolescence. Le frère de Claude s'est dédoublé en Etienne le mineur et Jacques le mécanicien. Donné le nom du petit mort au conducteur de locomotive est mettre un lien, un pont entre ces deux personnages, tous deux victimes du poids de leur inconscient.
Nous avons donc plusieurs personnages qui ont une caractéristique d'un enfant abusé : Jacques Lantier est l'adulte qui reproduit ce qu'il a subi, Maxime est celui qui à cause de cet abus a des difficultés à assumer une vie sexuelle épanouie et se réfugie dans l'inaction. Au contraire Victor est celui pour qui cet abus a enlevé toutes limites, ne lui a pas permis de se construire, d'avoir des repères et est dans la toute puissance. Charles est le portrait de l'intérieur de l'enfant, cette cassure, cette destruction qui aboutit au vide et à une mort réelle ou symbolique. Jacques enfin correspond à la victime livrée à mort lente de l'abandon, de l'aveuglement des proches. La scène entre Lisa et Cabuche retrace le moment de l'abus. Abus initial qui contamine la majeure partie de l'œuvre de Zola, même celle qui paraît en la plus éloignée et s'appuie sur la raison : la remise en question de la religion avec Lourdes.
LOURDES
ou le prétexte de l'antireligion
Pierre, un prêtre, accompagne Marie dans un pèlerinage pour malades à Lourdes, la jeune fille sera guérie miraculeusement, par l’intersession de sainte Bernadette.
Zola est anticlérical, c'est également un athée militant rejetant le surnaturel qui n'est à ses yeux que superstition. Il va à Lourdes et son manque de foi n'est pas ébranlé. Le personnage du prêtre évoluant d'une vocation un peu imposée à un rejet de la religion et la quête fructueuse du bonheur d'une vie familiale laborieuse représente les idées de l'auteur. Pourtant quand on lit Lourdes, on est étonné de la tendresse du narrateur omniscient pour Bernadette. Zola critique les conditions des pèlerinages, les luttes de pouvoir des hommes d'Eglise, mais pas Bernadette. Il croit à sa sincérité, mais pense que la raison des visions est la maladie mentale. La biographie contée dans le train par Pierre est pleine de pitié pour l'enfant qui n'a désiré ni mentir , ni . générer la grande machine de Lourdes. (Note 43) Cette compassion est peut-être moins due à la vie de la sainte qu'à un jugement sur son existence. Le livre se termine sur cette constatation amère : Bernadette est « ...la victime condamnée à l'abandon, à la solitude et à la mort, frappée de la déchéance de n'avoir pas été femme, ni épouse, ni mère, parce qu'elle avait vu la Sainte Vierge. ». La « malchance » de Bernadette engendre la pitié de Pierre. Le privilège d'avoir eu une vision s'est transformé en source de malédiction : la liberté, la nature, sa famille, tout lui sera enlevé, même ses visions. On peut adhérer ou non à ce jugement sur la vie de la mystique, mais est-ce vraiment de Bernadette que nous entretient Zola? Est-ce vraiment de la Vierge que la visionnaire a vu ou cru voir? Marie a deux caractéristiques qui sont sensibles pour Zola. Elle est mère et sans mari, donc aucun père ne vient couper la fusion mère-enfant. Joseph est totalement inexistant. C'est faux pour la doctrine catholique, mais nous ne nous situons pas au niveau d'une hérésie ou d'un blasphème, mais au niveau purement psychologique. Zola voit en la Vierge la mère qui détruit la vie de son enfant.
Ce qui nous conforte dans cette interprétation est la répétition de ce destin dans le personnage de Marie. Elle aussi a été guérie par la Vierge et sa vie, au yeux de Pierre et de Zola, ne s'est guère améliorée. A la fin du roman ce n'est plus la maladie qui l 'empêche d'avoir une vie pleine et heureuse, mais son élection de voyante. Pour l'auteur de Paris et de Fécondité, une vie accomplie nécessite un travail et une famille traditionnelle. L’existence de Guillaume dans Paris en est un exemple, même si la grand-mère et la future épouse de Pierre tiennent lieu de mère. Il aurait été facile pour Zola que Marie épouse Pierre, avant ou après Rome. Au contraire, à peine la jeune fille est-elle guérie qu'elle se consacre à la Vierge et s'interdit ainsi tout mariage. Il n'y a pour Zola que deux solutions : soit l'adhésion à la Vierge qui entraîne obligatoirement le célibat, soit le mariage qui a pour nécessité et conséquence la rupture avec la Vierge. A l'époque, l'ordination de Pierre rend impossible un retour à la vie commune des familles sans un rejet par l'Eglise et donc une rupture avec celui-ci. Mais il n'est question ici ni de l'Eglise, ni de Dieu. Pierre a envisagé sans beaucoup, voire aucune, culpabilité la possibilité du mariage pour lui. Page 551, évoquant une union entre eux alors qu'elle s'est déjà consacrée à la virginité, il pense au point de vue interne : « Cela lui aurait paru un viol, un meurtre abominable. Et il ne parla point […] dans cette immolation de son amour, le sacrifice désespéré de son bonheur à lui pour qu'elle restât candide, ignorante et joyeuse. » L'obstacle n'est pas le statut de prêtre, mais la consécration et l'élection de la jeune fille au rang de miraculée. Qui a été remarquée par La Mère ne peut plus avoir de relations sentimentales.
Mais est-ce une vraie guérison? Nous n'entrerons pas dans une polémique sur les guérisons de Lourdes, mais nous étudierons celle de Marie dont la maladie paraît bien étrange. Tous les malades du pèlerinage sont laids, déformés. Presque toutes les maladies ont généré (ou sont dues) à une déformation du corps, à une maladie de la peau. Aucun malade n'a plus forme humaine. (Note 44). Il est évident qu'être malade est très dur, mais la description qu'en fait Zola rappelle plutôt l'Enfer de Dante. En effet il y a une identité sous-jacente entre la maladie, la pauvreté et le Mal (l'Enfer). Cette vision antique et moyenâgeuse de la maladie (manifestation d'un mal moral) est caractéristique des derniers livres de Zola. Les fils de Guillaume dans Paris sont sains, aucune anomalie physique, aucune imperfection même minime ne gâche des corps aussi beaux, aussi bien-portants que les esprits. Dans Fécondité, une humanité saine, sans fausse note corporelle est destinée à remplacer les pauvres « plus ou moins tordus » du XIXème siècle. Enfin nous pouvons nous interroger sur l'absence de pitié pour l'enfant violé et assassiné de Vérité. Peut-être sa malformation physique renvoit-elle son meurtre à l'arrière plan pour laisser la place à la rectification de l'erreur judiciaire.
Tous les malades du train ont perdu apparence humaine, sauf trois. Madame Dieulafay dont «l'air stupéfié et imbécile » page 86 contraste avec son allure physique : elle est « très belle et très bien vêtue » et nous rappelle Charles. Ce n'est qu'une très élégante enveloppe vide. Page 277 « ...c'est une morte au soleil, une chair réduite, livide et sans os, qu'on n’ose bouger de place. » Ce personnage dont le nom indique le responsable de son malheur n'éprouve pas de souffrance physique, mais, comme Charles, est soumis à une inertie du corps et de l'esprit. Le terme « morte » prend tout son sens. Le deuxième personnage est Rose. Sa maladie est certes répertoriée, mais l'enfant se caractérise plutôt comme apathique. Son refus de manger peut être dû à la maladie, mais également à un refus de la vie (du type anorexie). L'enfant est très bien habillée malgré la pauvreté extrême de sa mère. Page 37 « ...toute blanche dans sa robe blanche, une coquetterie suprême de la mère […] une petite malade bien mise et toute blanche... ». Elle a page 37 « les yeux vagues » souvent fermés, n'est pas en contact avec l'extérieur et sans doute pas non plus avec elle-même. Toujours page 37 « ...elle ne répondit même pas, retombée à son anéantissement ». Mais ce qui est plus troublant est le rappel du seul loisir de Charles page 71 : madame Vincent tâchait d'égayer Rose « en lui montrant des images violemment coloriées, que l'enfant, grave, regardait sans voir. » Charles et Rose sont tous deux très bien vêtus, leur esprit n'est plus relié au monde extérieur sauf par les images et tous deux vont s'éteindre sans bruit, s'amenuiser pour devenir néant.
Marie a elle aussi les deux caractéristiques citées : une beauté royale, surtout les cheveux blonds : page 32 « ...merveilleux cheveux blonds de reine que la maladie respectait. » (Note 45). Elle est atteinte, moins souvent que les deux autres personnages, d'une sorte d'abrutissement, d'absence. Page 304, « Aujourd'hui, à vingt-trois ans, elle avait treize ans toujours, restée enfantine, repliée sur elle-même, toute à la catastrophe qui l'anéantissait. Cela se voyait à ses yeux vides, à son expression d 'absence, à son air de continuelle hantise, dans l'incapacité où elle était de vouloir autre chose. ». (Note 46) Alors qu'elle semble assez loquace, apte à prendre des décisions, présente dans ses paroles et ses actes, le narrateur mentionne un certain abrutissement, une absence qui est commune à Charles. Il ne fait aucun doute que Marie n'est ni ce dernier, ni Rose, ni madame Dieulafay. Ces absences ont donc un autre rôle que de stigmatiser la maladie morale de Marie : elles sont là pour faire un lien entre la dynastie Saccard et l'héroïne. S'ils sont malades, c'est en raison d'une cause sexuelle (Nous ne savons pas laquelle pour la jeune fille) La description de sa maladie renforce cette idée. Page 55, le narrateur nous dit qu'elle a été ou est « frappée dans son sexe » et ne peut devenir femme. Page 304, « Frappée par le mal à l'âge de treize ans, elle n'avait plus vieilli. Aujourd'hui, vingt-trois ans, elle avait treize ans toujours, restée enfantine, repliée sur elle-même, tout à la catastrophe qui l'anéantissait […] possédée par l'idée fixe de sa déchéance, du lien qui nouait son sexe. ». L'âge est significatif, Marie ne veut pas devenir pubère. Elle reste au stade enfantin pour s'empêcher d'affronter l'âge adulte ou/et les relations sexuelles. Une fois guérie, en se consacrant à la Vierge, elle maintient cet état pré-pubère. Sa guérison n'est peut-être que la liberté de dire non à des relations sexuelles. Son esprit peut assumer le choix qu'il avait jusqu'à présent laisser au corps le soin de s'exprimer. La description de sa guérison est tout-à-fait convaincante. Elle sent son corps revenir à la vie, mais aussitôt une angoisse la saisit qui ensuite disparaît. La maladie de Marie est donc l'expression du refus de devenir femme. Page 402 : « ...tandis qu'elle sentait jaillir en elle la source du sang, la vie de la femme, de l'épouse et de la mère, elle eut une dernière angoisse, un poids énorme qui lui remontait du ventre dans la gorge. Seulement cette fois, il ne s'arrêta pas, ne l'étouffa pas , il jaillit de sa bouche ouverte, il s'envola en un cri sublime de joie. ». La guérison enlève les effets psychosomatiques, mais pas la cause de la maladie : le refus du corps se transforme en un refus de l'esprit avec la consécration à la Vierge et donc l'interdiction de relations sexuelles, parce qu'elle a vu la Mère. (Note 47)
Il y a au contraire une mère dans l'œuvre de Zola qui est réduite au silence et à l'impuissance : madame Raquin.
THERESE RAQUIN
ou
la vengeance des victimes
Thérèse Raquin devient l’amante de Laurent. Ils tuent Camille, le mari de la jeune femme. Madame Raquin, mère de la victime et paralysée assiste impuissante à ce meurtre.
Il est difficile au lecteur de ne pas associer Thérèse Raquin aux Rougon-Maquart. Certes, il sait que l'ouvrage ne fait pas partie de l'histoire d'une famille sous le second empire. Ni Thérèse, ni Laurent ne peuvent s'insérer dans le fameux arbre généalogique. Pourtant le style rappelle plus les Rougon que ne le fait Trois villes et encore Les quatre Evangiles. Il y a certes une parenté d'époque, de style, de types de personnages, mais surtout certains thèmes évoquent les vingt célèbres ouvrages de l'auteur.
Il 'est pas anodin que Laurent soit peintre, car l'histoire peut se résumer ainsi : un artiste tue un être faible, parce qu'il le gène lui et sa compagne. Si l'on remplace peintre par Claude Lantier, être faible par Jacques et compagne par Christine, on a à peu près l'intrigue du roman, sauf que dans Thérèse Raquin, le mot est prononcé : la mort de l'être faible est un assassinat. L'être vulnérable est un adulte peu ragoûtant et non un enfant. Il a le mépris du lecteur, mais n'est-ce pas la vision des amants qui en font un homme repoussant, comme le regard des parents a fait de Jacques « un débile ». Un autre personnage évoque Le docteur Pascal : la paralysie inexorable de la mère rappelle la chute dans l'abrutissement de Tante Dide et une communauté de destins. Toutes deux vont savoir qui a tué leur descendant (Silvère et Camille) et ne vont pas pouvoir parler ou se venger en raison de leur maladie. A travers le personnage de madame Raquin, nous pénétrons sans doute dans ce qui reste une énigme : l'esprit de tante Dide.
MADAME RAQUIN BAILLONNEE
La vieille dame paralysée subit deux étapes. Dans la première, elle est, malgré son handicap, heureuse. A ses yeux, elle redevient petit enfant et éprouve la joie de celui-ci, lorsque ses parents-enfants (Laurent et Thérèse) s'occupent d'elle. Page 247 : « Madame Raquin était heureuse des soins et de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir comme cela, lentement, au milieu de dévouements et de caresses. » (Note 48). Apprendre que ses « enfants » ont tué son fils constitue la deuxième étape (Note 49). Cette emmurée vive n'a plus que deux yeux qui se délectent au double suicide de Laurent et Thérèse. Son regard rappelle celui de Tante Dide regardant s'écouler le sang de Charles. Mais, alors que Zola nous relate la souffrance de madame Raquin qui, paralysée et muette, ne peut rien faire, l'auteur laisse ouverte la question des raisons du mutisme de l'aïeule. En effet, même si elle assimile Macquart, Silvère et Charles, la description de la mort de Charles peut laisser supposer une indifférence, une curiosité malsaine de voir ce qui se passe. Les deux options sont possibles : pour cet enfant abusé qui existe en filigrane dans beaucoup d'œuvres , Tante Dide et la mère de Camille représente celle qui voit, qui se doute, mais qui ne fait rien. L'ancêtre des Rougon est clairement suspectée de laxisme envers ses mari et amant, de désintérêt pour l'injustice qui frappe deux de ses enfants au profit de l'héritier légitime. Elle est complice par omission des actes de la famille. Au contraire madame Raquin va se révolter contre la situation sans pouvoir agir. Elle va devenir son fils. « chose » page 225, « cadavre vivant » et « masque dissous d'une morte » page 242, « enterrée vivante » page 246, « morte » page 247, « paquet de linge » page 252, « meuble, prie-Dieu » page 274, « poupée » page 277, « un cadavre » page 285, « une borne » page 286, « chose inutile » page 296 sont les termes qui désignent madame Raquin à partir de sa paralysie. Certains rappellent directement la mort de Camille et tous évoquent l'absence de mouvement et la passivité de l'objet. Celui-ci est au premier degré le cadavre, mais également l'enfant abusé. D'autres passages corroborent cette idée. La manipulation du corps pour les soins ont une connotation sexuelle : page 253 « subir l'étreinte immonde des bras de Laurent ». Le mot « étreinte » est sans conteste du vocabulaire de l'union sexuelle, tout comme l'image de la poupée qu'on manipule selon son plaisir page 277 (Note 50). Les mots « étreintes » et « caresses » sont repris page 285 (Note 51). Enfin un passage page 285 renvoie plus à Charles qu'à Camille « ...elle préférait être tout à fait morte et ne laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient. ». Charles a sans doute préféré être mort psychiquement, être vide pour ne pas sentir et se souvenirs des actes des abuseurs. Si madame Raquin devient comme Charles et Camille, cela signifie que ce dernier n'est peut-être pas l'être méprisable et peu ragoûtant qu'il paraît être.
CAMILLE, LE FAIBLE
Nous avons peu d'éléments sur Camille, si ce n'est qu'il fait partie de la classe des petits commerçants et qu'il est souffrant. L'absence de précision sur sa maladie vue à travers le regard du narrateur omniscient fait de celle-ci un condensé de faiblesse physique et morale. Nous savons que Camille est un être méprisable par le témoignage de Thérèse. Pour celle-ci, Laurent est un homme et Camille, un malade repoussant, car il manque de virilité. Ceci est sans doute sa principale faiblesse, presque sa maladie et devient insupportable à Thérèse quand elle compare son mari et son amant. Page 59, « Elle passait des bras débiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent » et page 48, « Ce garçon débile, dont le corps mou et affaissé n'avait jamais eu une secousse de désir... » (Note 52). Que la jeune femme préfère le peintre au souffreteux Camille est compréhensible, mais Zola va plus loin dans le raisonnement. Le manque de virilité du garçon le rejette du rang de l' Humanité. Non seulement Camille n'est pas un vrai « mâle », mais également, il n'appartient pas tout à fait à l'espèce humaine. Page 62, Camille « me faisait pitié lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. ». Cette matière évoque Adam tiré de la glaise, mais qui ne sera vraiment homme que lorsque le souffle de Dieu aura fait durcir et agir son corps. Zola ne croit pas au souffle divin, mais il croit que la faiblesse physique soustrait un individu à son espèce. L'idée est reprise page 91, Camille est « roide et contrefait dans ses habits du dimanche ». Le jeune homme n'a pas de déformation physique, donc la contrefaçon ne vient pas du corps, mais de l'usage d'habits qui ne lui correspondent pas, comme un singe habillé.
Pour Zola, certains défauts ou déficiences physiques engendrent une imperfection morale. Dans Le docteur Pascal, page 93 le héros éponyme dit de la potion qu'il fabrique : « combattre la débilité humaine, seule cause réelle de tous les maux, referait une humanité toute neuve et supérieure ». Camille a deux imperfections. D'une part il est faible, ce qui provoque le dégoût, non seulement de Thérèse, mais également de Laurent et du lecteur à travers leurs points de vue. On retrouve ce mépris des malades que l'on avait déjà repéré dans Lourdes. D'autre part, il fait partie de la toute petite classe moyenne. Sans être pauvre, il n'a pas le vernis social des Rougon. Page 12, Laurent « n'avait pas encore vu un noyé si épouvantable. La cadavre avait en outre, un air étriqué, une allure maigre et pauvre, il se ramassait dans sa pourriture, il faisait un tout petit tas. On aurait deviné que c'était là un employé à douze cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes. [Laurent s'exclame en le voyant :] il est ignoble. » Camille pauvre et malade n'inspire pas la pitié, mais le dégoût. Est-il encore un adulte? Peut-être pas. Le manque de virilité, la faiblesse, les soins constants de la mère sont caractéristiques du statut de l'enfant. Peut-être Camille n'est-il que la voix de Jacques Lantier ou de Maxime avant leur fuite dans la pulsion meurtrière ou l'inertie. Le regard de Thérèse pourrait être celui de leur séductrice voulant qu'ils prennent la place d'un homme et leur reprochant de ne pas en être un (ou eux-mêmes se le reprochant). Comment, même sans aucune preuve, ne pas penser à madame Zola, veuve trop tôt, couvant Emile dans une fusion inhibitrice? Mais cette fois, la mort de l'enfant ne restera pas sans vengeance.
LAURENT ET THERESE : LE REMORDS OU TOUT ASSASSIN A ETE UN ENFANT
Nous ne reviendrons pas sur les multiples moqueries dont Camille fait l'objet de la part de son rival. Laurent raille son statut de petit employé à douze cents francs, son coté souffreteux. Il n'épargne pas au cadavre son mépris, car même mort, Camille est désigné comme ce qu'il est aux yeux de Laurent : un obstacle matériel à supprimer. Aucun dilemme, aucune réticence n'effleure le futur assassin. Il va éliminer le jeune homme comme on écarte un objet encombrant qui vous barre la route. Page 83, « Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre à sa place . […] une simple disparition » et page 96 « Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il allait d'un coup, lui écraser la face. » Outre l'animalisation exprimant le mépris du meurtrier, ce passage rappelle la statue de Lourdes que l'auteur ne pouvait pas ignorer (même s'il ne l'a pas évoquée dans le livre éponyme). La Vierge écrasant sous son talon le serpent, image tirée de la Genèse, est à interpréter à partir de la vision de la mère pour Zola. Laurent représente la Vierge qui elle-même représente l'image maternelle pédophile qui tue l'esprit de l'enfant. Camille est symbolisé par un insecte qui prend la place de Marie de Guersaint ou Bernadette dont les vies seront gâchées, car elles ont vu la Vierge. Camille est bien une représentation de l'enfant abusé et Laurent et Thérèse de l'abuseur.
Ce mépris, cette presque « néantisation » de leur victime va se transformer progressivement en victoire d'outre-tombe pour Camille. La supériorité de Laurent provient de sa virilité et de sa bonne santé. Or, après le meurtre et symboliquement le jour des noces, le peintre subit les faiblesses reprochées à son rival. Laurent est à la limite de l'impuissance. Page 151 « ...son intelligence restait éveillée dans sa chair morte. ». L'adjectif « morte » n'est pas anodin. Laurent n'a pas les défauts de Camille vivant, mais de son cadavre. Le vainqueur est ce dernier, non le jeune homme souffreteux. (Note 53). L'évocation, page 184, d'avoir des enfants leur donne « un frisson glacial » qui devient pour Thérèse page 290 la peur « d'accoucher d'un noyé. ». La virilité et la bonne santé de Laurent qui dans l'optique de Paris et surtout de Fécondité, promet un descendance saine se métamorphosent en symbole de mort engendrant des cadavres. Le peintre est passé du côté de la maladie et de la stérilité. Le noyé devient alors l'amant. Si Laurent ne désire plus Thérèse, c'est parce que Camille a pris la place de celle-ci. Les seules évocations sensuelles le concernent. Page 152 « ...à plus de dix reprises, il vit le noyé s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir et étreindre sa maîtresse. » et page 160-1, « Il croyait tomber des bras ardents et passionnés de Thérèse entre les bras froids et gluants de Camille, il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine pourrie, dans un embrassement glacial. » Camille a gagné, puisque la complicité des deux amants dans leur croyance en la supériorité physique est rompue et que le désir de l'amant se tourne vers sa victime. Ce n'est pas une simple image d'épouvante, de remords de l'acte criminel, mais l'élévation au statut d'être désirable, donc d’une personne , de celui qui n'était qu'un insecte.
Ensuite le couple éprouve une certaine paix à parler de Camille, à l'évoquer. Ils commencent à se rappeler le meurtre, puis la victime à mots couverts. Cette pratique crée un lien qui ressemble à une conception. Faire allusion au meurtre de façon qu'eux seuls comprennent reproduit l'intimité de l'acte sexuel. L'évocation du crime engendrant celle de la victime et la faisant revivre rappelle l'enfantement (page 290 « accoucher d'un noyé »). Puis Laurent se soumet et se fait « vampiriser » par sa victime par le biais du remords. Page 284 « ...il s'imagina, à force d'être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s'était servi, qu'il était Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime ». Le fils de madame Raquin a été tué, parce qu'il manquait de virilité, parce qu'il était comme un enfant chétif et vulnérable face à l'adulte supérieur, au mâle méprisant. Or, vengeance suprême, ce même mâle par le remords et/ou la peur devient vulnérable, devient un Camille. Sa deuxième victoire est la révélation de l'attrait sexuel que son assassin va éprouver envers lui. Le mâle viril que Thérèse admire éprouve une fascination morbide et sensuelle vis à vis de sa victime. Page 160 « Il croyait tomber des bras ardents et passionnés de Thérèse entre las bras froids et gluants de Camille, il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte chaude, et il rêvait ensuite que le noyé le serrait contre sa poitrine pourrie, dans un embrassement glacial, lorsqu'il étendait les bras pour saisir et étreindre sa maîtresse. » (Note54) Le peintre prend les caractéristique de la victime, mais qu'en est-il de Thérèse?
La jeune femme subit la même évolution que Laurent : elle redevient vulnérable. Ce n'est pas l'absence de virilité qui la caractérise, mais la mollesse. Elle devient totalement soumise, malléable sous les coups comme une enfant. Page 274, elle « éprouvait une sorte de plaisir physique à s'abandonner, à se sentir molle et brisée, à s'offrir à la douleur sans résistance » (Note 55). Puis petit à petit, elle va intégrer le désir de l'abuseur et se fabriquer une image de luxure. Page 120, Zola la compare à « une courtisane vautrée » et, page 299, elle a l'apparence d'une prostituée : « Thérèse habillée comme une fille, avec une longue robe à longue traîne; elle se dandinait sur le trottoir d'une façon provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa jupe, en la prenant à poignée, qu'elle montrait tout le devant de ses jambes... »
Dans cet ouvrage, Zola une fois encore traite du même sujet : un enfant qu'on assassine psychologiquement. Mais il l'envisage à travers un autre point de vue: celui d'un proche, ici la mère, aveuglé par sa tendresse envers les assassins, puis murée dans le silence. L'enfant reste seul devant son destin : la mort psychique et quelque fois la mort physique, ce qui est le destin de la presque totalité des descendants de tante Dide.
LES ENFANTS CHEZ ZOLA
ou
les victimes ont toujours tort
A part les additifs de l'auteur dans Le docteur Pascal (l'avenir de beaucoup de personnages est la fondation de familles nombreuses saines, sans aucun défaut), il ne fait pas bon être enfant dans les Rougon-Macquart. Tous les jeunes protagonistes meurt avant l'âge adulte. Reprenons branche par branche.
Eugène n'a pas d'enfant. Saccard a Maxime, Charles et Victor, nous en avons parlé. Sidonie enfante de l'héroïne d' Un rêve dont le lecteur peut se demander si elle existe ou si elle n'est elle aussi qu'un rêve. Elles meurt avant son mariage comme pour montrer qu'elle ne peut accéder à l'âge adulte. Claude, le peintre, engendre Jacques handicapé mental et meurt avant l'adolescence. On peut se demander si, pour le narrateur, ses parents lui ont bien transmis le genre humain. Il ressemble à une enveloppe vide, une marionnette sans fil. Nous parlerons ultérieurement du fils de Pascal. Louiset, l'enfant de Nana, est « un bébé plein de mal et qui avait l'air si vicieux et si triste » page 432 dans Nana. Comment un être de quelques années peut-il être vicieux, si l'on de part du principe comme Zola, qu'il l'est de nature, à la naissance? D'autre part, la vérole contractée par sa mère ne semble pas provenir de sa « profession », mais de son fils : page 425 « … elle tombe sur son bébé qui avait la petite vérole, le bébé meurt le lendemain […] Paraît que l'enfant est mort de ça ; enfin un enfant lâché et pas soigné... ». Accuser le bébé d'une prostituée de lui avoir transmis une maladie vénérienne montre de la part de l'écrivain une volonté de faire de l'enfant un être vicieux et la source du mal. La petite fille d'Ursule Mouret dans Une page d'amour meurt pratiquement de jalousie, Silvère, son fils, est exécuté avec la complicité tacite de sa famille. Octave, malgré le dernier roman, n'a pas d'enfants et le fils illégitime de Serge décède dans le sein de sa mère en raison du suicide d'Albine. Finalement, aucun enfant au niveau 5 de l'arbre généalogique n'est en bonne santé. Ils trépassent jeunes et/ou handicapés mentaux ou physiques. Au niveau 4, parmi ceux qui n'ont pas procréé, la fille d'Hélène décède adolescente, celle de Sidonie à l'arrivée à l'âge adulte. Enfin le sort de Lisa dans La joie de vivre est d'une grande ironie : elle va vieillir en adoptant l'enfant de l'homme qu'elle a toujours aimé et qui lui a soutiré son héritage, et de sa rivale. Le petit Paul qui semble être le symbole de la vie fructueuse de Pauline est en réalité celui de son échec sentimental. Celle qui était faite pour être mère de famille nombreuse ne s'occupe que d' un enfant qui n'est même pas le sien.
Au lieu de rendre les parents responsables des malheurs de leur progéniture, Zola renverse le sens logique : les enfants, non seulement ne dépendent pas de leurs parents, mais ils engendrent leur malheur. La transmission des pathologies est soit inexistante, soit même à rebours comme pour Nana, ce qui semble un comble pour ce champion de l'hérédité qu'est Zola. Ce qui ennuie les protagonistes, quand ils se sentent un peu concernés par leurs progénitures, est la stérilité de leur engendrement, le handicap étant considéré comme une forme de stérilité. C'est ce que déclare Bongrand comme épitaphe pour le suicide de Claude et ces mots évoquent aussi bien les enfants de chair que les œuvres d'Art. Page 435 : « Autant partir que de s'acharner comme nous à faire des enfants infirmes, auxquels il manque toujours des morceaux, les jambes ou la tête, et qui ne vivent pas. » dans L’oeuvre et quelques lignes plus loin « Puisque nous ne pouvons rien créer, puisque nous ne sommes que des reproducteurs débiles, autant vaudrait-il nous casser la tête tout de suite. ». Loin du remords, c'est un ressentiment amère qu'éprouve Dubuche ( qui pourtant prend soin de ses enfants) envers ces derniers. Ni son fils, ni sa fille ne lui ont rendu ce qu'il leur avait octroyé avec l'engendrement. Au contraire ils ont dénaturé le capital transmis de sa « race ». Page 378 dans L’oeuvre : « C'était çà que son beau mariage avait fait de la chair de sa chair, c'étaient deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune épousée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang se gâter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui allaient pourrir sa race... »
Pour Zola, seul compte un caractère héréditaire transmis génétiquement. La reproduction d'un traumatisme, d'une pathologie par la vie commune, l'éducation n'existe pas. L'auteur n'est pas encore entré dans l'ère du psychologique et il n'a pas encore connu Freud. Cette connaissance aurait sans nul doute rassuré le docteur Pascal, quand, contemplant l'arbre généalogique, il se demande quelle folie il héberge. Page 199 dans le roman éponyme : « S'il devait devenir fou, pourquoi l'Arbre ne le lui disait-il pas nettement... ». Le fait que la maladie soit d'ordre psychologique laisse présager une guérison, ou même la résistance à une tendance familiale mortifère. Pascal voit la folie comme un virus en sommeil qui peut se réveiller à chaque instant et ne dépend absolument pas de l'existence menée ou de l'environnement. Si Nana devient prostituée en vivant enfant avec un parents alcoolique et dans un ménage à trois, le lecteur du XXIème siècle l'attribue pour une part importante au milieu familial et social. L'auteur n'y voit que la conséquence de la conjugaison de deux types de caractère et une tendance innée au vice. Il faut voir dans cette certitude du « vice » chez l'enfant l'expression de la culpabilité de l'être victime d'abus sexuels croyant qu'il est responsable des actes fautifs. Nous avons déjà étudié la relation mère-enfant. Nous allons aborder le statut de la femme, car la vision de la mère déforme celle de la femme aimée. Nous étudierons cette dernière avec les personnages de Christine dans L'œuvre et d'Albine dans La faute de l'abbé Mouret
L’OEUVRE
ou
la femme ou l'autre victime
Claude, un peintre sans succès, vit avec son modèle, Christine. Ils ont un enfant, Jacques qui mourra par manque de soins.
Claude Lantier incarne le peintre naturaliste. Ses théories picturales sont sans ambiguïté: il veut représenter la réalité brute, sans concession et sans doute y arrive-t-il, dans des œuvres mineures. L'enfant mort en est un bon exemple. Mais le tableau, la peinture d’un quai de chargement de la Seine avec une allégorie de la femme qui devrait être la somme de son art dément totalement cette potion. Nous allons essayer d'en définir la raison.
A la recherche de l'inspiration, d'un renouvellement de sa créativité, Claude erre dans Paris, surtout la nuit. Il va se sentir inspirer par un quai de chargement de la Seine. On se situe bien dans l'univers ouvrier du réalisme avec un lumière assez crue et un dédain des sujets « nobles ». Mais, alors que le tableau avance et lui donne satisfaction, il va se trouver arrêté net et irrémédiablement par la peinture d’une figure de femme qui lui semble donner un sens à tout le tableau. Il prend pour modèle son épouse, mais au lieu de la peindre telle qu'elle est, il veut transformer un modèle ancré dans un espace-temps, avec un passé et un avenir, en la Femme intemporelle. Il échoue à cette tâche. D'après Christine, cette femme symbolise la peinture et se pose en rivale par rapport à cette dernière : l'Art en opposition à la réalité id. est. elle-même. Page 291, « ...elle sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même, que cette copie était l'adorée […] Il la tuait à la pose pour embellir l'autre. » or il n'est pas sûr que la rivalité entre les deux « femmes », même si l'une est l'allégorie de la peinture, définisse le problème du couple. Si nous reprenons les rares éléments de description du tableau, nous sommes obligée de constater que Claude a bien peint une femme, non une allégorie. La majuscule à « femme » et le sexe fleuri d'une rose mystique rappellent les métaphores florales d'un Ronsard par exemple et l'idéalisation qui a été un trait de beaucoup de poètes. Christine n'est pas vaincue par un art, mais par un archétype : la Femme. Les pages 412 à 416 le confirment. Lantier a représenté une femme avec des symboles qui la transcendent. Les cuisses évoquant un tabernacle, le ventre, un astre et l'ensemble, un ostensoir garni de pierreries représentent bien une femme, mais vue à travers le symbole et le mythe. Cela peut rappeler Le cantique des cantiques. (Note F1). La jeune femme ne se reconnaît plus dans cette transposition de la réalité au « mythe ». Claude ne peint pas une femme, mais son adoration d’homme et de peintre pour une femme élevée au rang divin. Christine a bien raison de détester la femme peinte, non parce que c'est une rivale, mais parce que c'est elle, mais en mieux. L'effigie a l'immense avantage de l'intemporalité. Christine a changé et même change tous les jours. Sans forcément vieillir et s'enlaidir, son corps en dix ans a muri. La plénitude de l'âge, la maternité ont modifié ses seins et son ventre. Il n'est donc pas étonnant que Lantier ait comme modèle une femme au corps différent étant donné la lenteur de sa production. Or au lieu d'y voir une manifestation de la réalité, il en rejette la faute sur sa femme. Les passages très durs où il lui rappelle sa beauté d'antan sont un signe d'un rejet de la réalité et de la vie d'une vision idéalisée. (Note F2).
Pourtant un cri de rage de Lantier nous permet d'affirmer que son mépris pour le nouveau corps de sa femme n'est pas seulement un dédain pour la vieillesse. Le désignant par « ça », il s'écrit page 305 : « Non, décidément, je ne puis rien faire avec ça...Ah! Vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir d'enfant! ». Certes, ce sont ses seins et son ventre que dénigre Lantier, mais Claude n'est pas un homme à femme et rien n'indique chez lui un attrait pour les nymphettes. Le refus d'inscrire la maternité dans le corps sublimé de la représentation au ventre-tabernacle est étonnant, s'il ne se rattache à un rapport compliqué à la mère. La peinture ne doit pas avoir le moindre indice révélant la maternité. Claude a envers elle une relation d'obscure sensualité. Page 411 « ..la Femme nue demeurait la chair de vertige et le désir de ses heures de travail... » et un peu plus loin, l'acte créatif est décrit comme « ...une confusion énorme et noire, une étreinte emmêlée de membres dans un accouplement brutal. »Il ne s'agit pas d'une excitation sexuelle liée au travail de création, mais du réveil d'une sexualité qui lui donne « le vertige » et apparaît au peintre comme mal définie.
Nous ne pouvons que penser à ce que nous avons déjà analysé pour La bête humaine. Le meurtre de Séverine évoquant aussi un aspect obscur et mal déterminé qui générait le passage à l'acte. Il n'est pas étonnant que la peinture de la Femme ne puisse être terminée. Il faudrait que soient inscrite en elle le désir et la maternité, qu 'elle représente la mère et l'amante en une seule personne. La Femme ne peut pas être épouse et mère pour Lantier, car elle n'est pas mère de ses enfants, mais sa propre mère. Toute femme engendrant est pour Claude sa propre mère. C'est pour cela que les rapports du couple s'amenuisent et que Jacques n'est pas viable. A partir du moment où elle est mère, Christine s'identifie à la mère de son mari. Aussi se suicidera-t-il, non après la mort de son fils, mais après une ultime nuit de renouveau sexuel. Au matin, quand le peintre s'éveille, il est saisi par des sensations semblables à celle de Jacques Lantier après une nuit d'amour avec Séverine quand le reprend sa folie meurtrière. En ouvrant les yeux, il regarde « l'ombre », le mot est à prendre au sens métaphorique hugolien. Le héros sent qu''il a dépassé des limites (sans savoir lesquelles, puisque la faute est toujours dans l'inconscient). Page 421, « la sourde poussée d'idées confuses », « la salissure jaune », « la tache de boue », « les pensées […] débordantes, torturantes, creusant son visage, contractant ses mâchoires dans son dégoût humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face ravagée d'un vieillard », le poids de la cuisse de Christine tel « une lourdeur de plomb », donc il souffre « comme d'un supplice, d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpiées », « l'étouffement qui le fait suffoquer », la sorte de répugnance et de haine irrésistibles qui le soulevait de révolte » rien de tout cela ne peut s'appliquer à une nuit d'amour avec sa femme légitime. Aller se suicider après avoir une nuit préférer s'unir à son épouse que peindre n'est absolument pas réaliste, même pour un artiste, même pour quelqu'un de peu équilibré. Pourtant il a paru vraisemblable à Zola de donner comme cause au suicide des retrouvailles provisoires entre époux. Cela peut seul s'expliquer par l'expression « pour des fautes inexpiées ». Claude au réveil ne se retrouve pas dans le lit conjugal, mais dans celui de sa mère (ou d'une figure maternelle) après un acte incestueux. Nous retrouvons le plaisir pendant l'acte, la sensation de dégoût et le poids pesant sur l'enfant au réveil. Une question se pose : pourquoi la résurgence des souvenirs a-t-elle lieu cette nuit-là et non pas auparavant?
Christine représente la mère et pendant cette nuit, elle lui demande de renier, d'abjurer la Femme telle qu'il la conçoit. Cela signifie que la mère peut être l'épouse, ce que déniait catégoriquement la peinture. Renier son œuvre est pour Lantier admettre que la femme est comme sa mère, alors que son but en peignant a été de refuser cette réalité et de refaire, de recréer une Femme mythique ne portant pas la tache de l'inceste. Ceci explique les théories qui pourraient paraître inquiétantes, exprimées dans Vérité.
VERITE
ou le fantasme devenant réalité
Marc Froment et Geneviève enseignent dans une école de campagne. Simon est accusé à tort du meurtre d’un enfant et Marc se bat pour que la vérité soit reconnue.
Dans cet ouvrage, Marc Froment se trouve devant un dilemme qui fut peut-être celui de Zola. Il est résolument pour l'égalité de l'homme et de la femme, mais, en même temps, ne peut admettre que son épouse ait d'autres idées que les siennes et notamment en matière religieuse. Alors que Geneviève a les mêmes diplômes que Marc, celui-ci est persuadé que l'égalité de la femme passe d'abord par son éducation faite par son époux. Page 326 T.2, « Il a fallu instruire la femme, afin de lui donner près de l'homme sa place légitime d'égale et de compagne » et page 273 T.1, « ...que l'homme fait la femme, dans un ménage qui s'adore. Tout mari, auquel on confie une jeune femme ignorante, n'est-il pas maître de la refaire à sa volonté, à son image, lorsque cette jeune fille l'aime? Il est le dieu, il peut la recréer de son amour. ». Enfin page 344 T.1, « Ni l'époux, ni l'épouse ne pouvaient rien l'un sans l'autre. Et brusquement, Marc vit éclater la vérité, la solution unique : instruire la femme, lui donner près de nous sa vraie place d'égale et de compagne, car, seule la femme libérée peut libérer l'homme. ». Ces propos inquiétants s'expliquent dans une perspective psychanalytique. Le héros masculin de Zola a peur de la femme, car elle représente la mère abusive. Mais il,n'en a pas conscience. Aussi considère-t-il la mère abusive comme la femme que la religion et la société a pervertie. Si on la rééduque, on obtiendra la femme idéale qu'elle est naturellement. L'ayant modelé comme il voulait, l'homme n'en aura plus peur.
LA FAUTE DE L’ABBE MOURET
ou
la fuite
Serge Mouret, prêtre, perd la mémoire à la suite d’une maladie et est soigné en cachette dans une propriété, Le Paradou. Ils s’aiment. Quand Serge retrouve la mémoire, il rompt et revient à la prêtrise. Le frère Archangias est un religieux rigoriste. Serge a une sœur, Désirée, avec un retard mental, qui s’occupe des animaux d’une ferme.
S'il est un roman décrivant la peur de la femme, des relations sexuelles, c'est bien l'histoire de ce jeune prêtre qui doit perdre la mémoire pour découvrir, sans a priori, naturellement, la sensualité et l'amour. La thèse de Zola est simple, c'est l'Eglise qui a « châtré » symboliquement Serge. Les dévotions exagérées, le refus de la nature le conduisent à une maladie qui le rende amnésique. Débarrassé des dogmes de la doctrine catholique, il peut aimer, tel Adam, dans l'Eden du Paradou. Dès qu'il retrouve la mémoire, il est repris par la culpabilité, la frustration d'une Eglise qui refuse la nature et est incarnée par le frère Archangias. Mais si cette lecture est la thèse de Zola et est donc à prendre en compte, elle n'est peut-être pas la seule.
LE RETOUR AU REEL
Lorsque Serge retrouve la mémoire devant la faille dans la muraille, il est évident pour le lecteur que le jeune homme se souvient de son statut de prêtre et qu'il est horrifié d'avoir transgressé son vœu de chasteté. Or une lecture approfondie dément cette trop limpide évidence. Page 277, il entend la voix de l'Eglise qui le rappelle à la raison à travers la sonnerie de l'Angelus. Mais ces mêmes cloches sont comparées à la voix d' « une mère grave et douce ». Certes l'Eglise est la mère des fidèles, mais Zola entretient avec la maternité un rapport plus ambigu, comme nous l'avons vu dans les analyses précédentes? Serge devrait être culpabilisé par son aventure avec Albine, or avant d'en avoir pris conscience, il est envahi par l'angoisse. Page 275, « De quel rêve s'éveillait-il, pour sentir monter de ses reins, une angoisse si poignante, qui grossissait peu à peu dans sa poitrine, jusqu'à l'étouffer? » Cela peut être le pressentiment de sa faute, mais également la confrontation avec le monde réel et tous ses problèmes. Dans le Paradou, le jeune prêtre est un homme neuf, sans passé, sans enfance. Quand il retrouve la mémoire, il ré-endosse tous les fardeaux de sa vie passée. D'ailleurs, quand Albine le supplie de partir, il ne se scandalise pas, mais avoue « qu'il n'a plus la force », non de la rejeter, mais de s'enfuir avec elle. Or le dilemme entre son amour et sa vocation ne devrait pas être évoqué en terme de « force », mais de morale, d'idéologie. Le cri devrait être « je ne dois pas » et non « je ne puis pas » page 399.
Ce qui va caractériser Serge lors des retrouvailles avec Albine dans le Paradou est la fatigue. Serge va progressivement s'effacer. Son silence et le froid qui l'étreint sont les premiers signes de cet effacement. Sa répugnance à explorer les broussailles et son incompréhension du récit d'Albine témoigne d'un renfermement sur lui-même pour aller vers un autre univers ou vers l'Autre. Puis la lassitude le submerge et la réalité devient un rêve : « Le verger […] lui donnant le rêve d'un lieu humide, peuplé d'orties et de serpents ». On peut voir dans cette vision une allusion au sexe féminin interdit. Le passé lui semble mort et pas seulement celui du Paradou, mais également celui de son enfance. Une deuxième évocation de la fatigue se trouve page 393 : « Et Serge tournait la tête pour éviter les yeux d'Albine qui le fatiguaient. » La jeune femme le voit frissonner de « cet air débile ». Or le mot est à prendre dans l'acceptation « atteint d'imbécilité » qu'il a dans les autre romans, pour Charles par exemple. Or Serge n'est pas dépourvu d'intelligence, mais l'évocation des souvenirs le forcent à se refermer sur lui-même, à clore ses sens pour n'offrir à Albine et à son récit une apparence d'idiotie. Après le mental, le renfermement atteint le physique avec les chutes sans doute christiques, mais également le refus de se rappeler et le refuge dans l'inertie. Les passages suivants le montrent : « Il ne pouvait plus marcher », « il retomba, il resta abattu, au milieu du chemin. En face,au-dessous de lui, le Paradou immense s'étendait », « Lui restait écrasé ». Au constat de Serge « Le jardin est mort », Albine réplique : « ...Ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes oreilles , tes membres, ton corps entier. Tu as traversé toutes nos joies, sans le voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as fait que trébucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui. » Tous deux ont raison : la magie du jardin ne s'exerce plus sur Serge, car il a retrouvé tous ses souvenirs et d'une manière inconsciente, il a fermé ses sens pour se protéger. Albine a tort quand elle lui reproche de ne plus l'aimer, elle. Les moyens de défense de l'inconscient lui ont défendu d'aimer quelqu'un de réel, mais pas spécialement la jeune fille. Ensuite Serge va se conduire comme un enfant en ayant peur de sa colère : « ...la suppliant de ne pas se fâcher […] une peur d'enfant […] Un éclat de voix le faisait tressaillir. » Il y a une régression très nette. Il devient petit garçon et lui donne le statut de mère. » La tentative d'explication de Serge au sujet de sa faiblesse (« ...mes bras sont comme brisés, je ne saurais point te tenir, je te laisserais tomber... ») avorte, car il ne sait ce dont il souffre. A la question d'Albine sur la nature de son mal, il répond : « Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en va...Tout à l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur mes épaules une robe glacée, qui collait à ma peau, et qui, de la tête aux pieds, me faisait un corps de pierre...J'ai déjà senti cette robe sur mes épaules...Je ne m'en souviens plus. Il ne l'écoutait pas, il dit brusquement, en poussant un léger cri : Ah! Je me souviens. » Plus tard Serge parle d'immobilité, de froideur et de rigidité, de lèvres de granit. Puis Albine le compare à un cadavre.
Cette inertie du corps et du cœur s'est produite lorsqu'il a reçu une robe sur les épaules. Elle était de pierre, il s'est transformé en pierre. Après un moment de réflexion, Serge assimile cet instant à son ordination. Pourtant le lecteur peut mettre en doute cette affirmation. D'une part il y a un laps de temps entre l'absence du souvenir et sa résurgence. D'autre part celle-ci, devrait être douloureuse, pourtant les souvenirs d'enfance ayant trait à la vie spirituelle sont très heureux. Enfin cette phrase « je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. » qui au XIXème siècle pouvait ressembler à un don total à Dieu devient après Freud un indice de refoulement de souvenirs douloureux (et surtout de l'un d'eux) et la dévotion un souvenir écran. La robe de pierre sur les épaules peut s'interpréter autrement, non plus une soutane, mais la robe d'une femme qui abuse d'un enfant. (D'ailleurs utilisait-on fréquemment « robe »pour soutane ou aube à l'époque du roman?). Quelle femme peut se cacher derrière ce vêtement?
UNE FEMME PEUT EN CACHER UNE AUTRE
Il existe quatre catégories de femmes dans cet ouvrage : la Vierge, la statue, Albine et Désirée. La Vierge incarne l'absence de faute. Dans la longue prière avant son évanouissement, Serge évoque le blanc « voile blanc », « la blancheur ardente », « blancheur vierge », « vos pieds blancs », « une pierre blanche à vos pieds ». Cette répétition du thème de la blancheur permet d'affirmer qu'Albine par l'étymologie (alba=blanc) ne s'oppose pas à la Vierge, mais qu'elle en est l'incarnation. Elle est le visage que l'abbé mettra sur la statue sans face page 183 : l'eau « avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins […] restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une volupté ancienne. » Il s'agit d'une reconstruction du réel. La mère n'est plus la mère, elle n'est que femme sans visage et donc que l'on peut aimer, celle avec qui on a vécu une volupté ancienne, d'enfance. La statue exprime l'amour sans la faute, puisqu'elle n'est pas la mère, puisqu'elle n'a pas de visage. La Vierge est aussi au-delà de la faute, vu qu'elle est en dehors de la faute originelle, puisqu'elle l'Immaculée conception, elle est la chasteté, la pureté. Mais Albine ne s'oppose pas à elle, elle la représente suivant une modalité propre. Vivant dans le Paradou, la jeune fille se situe avant le péché originel, à une « époque » où la « concupiscence » n'existe pas, où l'on peut être pur et avoir une relation avec une femme. Dans la prière à la Sainte, Serge ne rejette pas la vie, mais il refuse la vie avec la faute. « ...je nie la vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination continue qui la propage. » On pourrait croire à un refus de toute procréation. Mais l'abbé ajoute « la faute souille tout. » Ce dernier substantif peut signifier l'acte de chair ou/et le péché originel ou/et l'abus sexuel. Le jeune homme continue « C'est une puanteur universelle gâtant l'amour, empoisonnant la chambre des époux ». Est-ce l'acte sexuel qui est condamné ou, comme pour Jacques Lantier, la pulsion mortifère qu'accompagne l'union charnelle? Empoisonnant « le berceau des nouveaux-nés », cet ajout ne correspond pas à la thématique générale. Pourquoi le nourrisson aurait-il à subir « la faute » dès le berceau, si ce n'est parce qu'il est déjà vicieux, ce qui implique qu'il a subi des attouchements déplacés ou que la faute désigne simplement les conséquences du péché originel. Serge reprend empoissonnant « ...et jusqu'aux fleurs pâmées sous le soleil, et jusqu'aux arbres laissant éclater leurs bourgeons. » Cela suppose une procréation pure au départ qui sera ultérieurement souillée par la faute. Serge est une des multiples figures de cet enfant abusé qu'on trouve en filigrane dans la plupart des ouvrages de Zola. Refusant la relation charnelle, il ne pourra tomber amoureux et pratiquer l'acte sexuel qu'en dehors du réel : le jardin et/ou l'amnésie. Le Paradou signifie le lieu où il n'y a pas de faute, car cela se passe hors du monde incarné par le frère Archangias, dans un endroit où le péché originel n'existe pas et surtout là où Serge a perdu la mémoire. Il ne se souvient plus de la faute qu'il a subie.
Pourtant la suite du texte évoque le refus radical du jeune prêtre de toute vie, de toute chair, il ne voudrait n'être qu'un esprit, qu'une tête sans corps. Mais une autre lecture peut être faite. « Je veux être une chose, une pierre […] qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez jeté, sans oreilles, sans yeux » Cet être sans aucune activité, aucun sens physique, presque mort, rappelle Charles. Serge, à ce moment de son parcours, aspire à n'être rien, juste un être fermé au monde. Il en donne la raison « ...ne pouvant penser à des ordures avec les autres pierres du chemin. » Il veut oublier la faute, les attouchements qui l'obsèdent. Face à cette « envie » de devenir « chose », de se fermer presque totalement au monde extérieur, l'abbé Mouret fuit et s'évade dans l' amour éthéré d'un être inaccessible.
Ainsi ce n'est pas l'exaltation de sa dévotion qui le conduit à l'évanouissement, mais l'impossibilité de supporter le souvenir d'un abus. L'expression de ses sentiments mariaux sont proche du délire qui lui permet de survivre psychiquement et l'évanouissement, tout comme l'amnésie qui lui est consécutive, est une deuxième porte de sortie. Pourquoi l'image de la Vierge est-elle salvatrice dans cet ouvrage, alors qu'elle est oppressante dans Lourdes? Pourquoi s'est-elle inversée au fil du temps? Loin de permettre de surmonter ce traumatisme qui a généré cette vision de la Sainte, les années ont accentué le refus de la maternité en la combinant avec sa maîtrise. Le docteur Pascal croit à un vaccin qui enlèvera toutes les déficiences et au bébé parfait que Clotilde va enfanter. Dans Vérité, l'instituteur pense à rééduquer toutes les femmes et dans Fécondité, la science enlève toute action de la femme sur la maternité. Lourdes se trouve au milieu de ce cheminement : le refus de la mère avant l'accaparement de sa fécondité par l'homme.
Pourquoi la crise de Serge se produit-elle à ce moment de l'intrigue? Est-ce vraiment l'apparition d'Albine qui la génère? (chapitre XVI, pages 1309-10 La Pléiade) Zola décline ainsi les événements qui conduisent Mouret à l'évanouissement. Il contemple la basse-cour de sa sœur et « Brusquement, l'abbé se souvint. La fièvre dont il entendait la poursuite l'avait atteint dans la basse-cour de Désirée, en face les poules chaudes encore de la ponte et des mères lapines s'arrachant le poile du ventre. Alors la sensation d'une respiration sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le prenait ainsi à la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du Paradou. » Si l'on suit le déroulement des événements, l'apparition d'Albine suit le malaise, mais ni le précède, ni le génère. L'élément déclencheur de la crise mystique introduit par « brusquement » est le souvenir de la basse-cour de Désirée. Les lapines et les poules chaudes évoquent le rut et la reproduction, ce qui rappelle à Serge le souvenir d' une respiration et peut-être même une main sur son cou (tout dépend du sens de « prenait »)Il désire « voir enfin » à qui appartient ce souffle. Puis il se souvient d'Albine. Serge est proche du souvenir, mais n'est pas prêt à l'assumer. La jeune fille qui ressemble plus à la Vierge qu'aux femelles en pleine procréation le « sauve ». Il y a déplacement des animaux à Albine, du traumatisme à la faute. L'abbé est certainement attiré par la jeune sauvageonne, mais cet attrait, ce péché, n'est rien par rapport à la prise de danger qu'est la réminiscence du traumatisme de son enfance. La crise mystique qui suit est à considérer, non comme la cause de l'évanouissement, mais comme un délire qui permet au malade d'évacuer une souffrance insupportable.
La quatrième sorte de femme dans cet ouvrage est Désirée et elle est considérée comme une sorte de femme parfaite (à part le retard mental, elle ressemble beaucoup à l'héroïne de Fécondité). Dans le chapitre XI, les qualificatifs dont Zola pare la jeune fille pose le problème de ce que l'auteur attend d'une femme parfaite : « Le cerveau vide, se développant toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang rose, à la peau ferme. C'était une ânesse de race qui aurait eu le don du rire. ». Un animal en pleine santé sans esprit. Page « toute cette poussée d'animal vigoureux », « pas un désir charnel ne monta », « Elle trouvai une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité. ». La mère sans la femme. Désirée n'est que fécondité, sans désir, ni entendement (note 59). Elle ressent « un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce point avec toutes ses mères, qu'elle était comme la mère commune , la mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une sueur d'engendrement .». le manque de désir de Désirée ne la fait pas rejoindre la catégorie des purs, mais celle des animaux. Naturellement, sans que son esprit soit troublé, son corps est prêt pour la reproduction. L'abbé ne se trompe pas sur cette absence de pureté. Il est d'abord pris à la gorge par l' « odeur fauve, si pleine de rudesse. ». L'explication des portées rend Serge proche du malaise : « La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses tempes. ». La description des relations entre la jeune fille et le coq (qui seul a un prénom connu) est ambiguë. Sous la caresse de Désirée : « Il sembla qu'un flot de sang allumait sa crête ». Puis le volatil lance un cri. Mais ce qui est important est l'effarement de l'abbé.
La suite du récit corrobore notre propos. Il est tout d'abord question de poules (mères) qui s'attaquent aux bébés animaux. Puis la jeune handicapée montre à son frère les pis gorgés de lait et cette vision est pour Serge comme une « obscénité » Il déteste les chèvres, car elles sont représentées sur les cathédrales « offrant leurs mamelles pendantes à tout venant […] suant la lubricité ». Il est clair que luxure rime avec seins maternels. Toute cette visite s'achève sur l'évocation d'un évanouissement au sens figuré qui deviendra réel après la crise mystique. Mais la première réaction est l'effacement du jeune homme, sa disparition morale face à l'image maternelle, comme Charles, tandis que la deuxième est la fuite dans le monde neuf et sans mère que représente Albine. Page « ...cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. […] Et le souvenir du Paradou lui revint tout d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs puissantes, sans qu'il put s'en défendre. » Se défendre du délire qui le sauve du souvenir traumatisant et de l'angoisse qu'il génère. (Note 60)
La source de ce souvenir traumatisant présent dans plusieurs romans peut être cherché dans la biographie de Zola
DERRIERE LES VOILES
LE PETIT EMILE
Dans ses œuvres romanesques, Zola retrace en filigrane un traumatisme et ses conséquences : abusé dans son enfance un personnage masculin n’a comme solutions que l’effacement progressif de lui-même qui le fait paraître frappé d’imbécilité, ou la violence envers les femmes. Comment ne pas évoquer l’idée que l’être caché derrière plusieurs protagonistes puisse ,être Zola lui-même ? Nous avons assez peu d’éléments sur l’enfance de l’auteur (certaines biographies commencent presque à l’âge adulte), si ce n’est une « légende » familiale reprise presque mot à mot dans les divers ouvrages : mort du père, présence des grands parents, ruine de la famille, entrée au lycée...Qui a pu abuser le petit Emile, cet enfant triste qui deviendra un adulte, puis un vieillard triste ?
On peut émettre l’hypothèse que l’omniprésente madame Zola soit l’abuseur. En effet son comportement oppressif envers son fils, la docilité de ce dernier, le fait d’être vierge à vingt ans (Guillemin Zola, légende et vérité page 11) , de lui refuser l’autorisation de se marier avant 30 ans (Dictionnaire Zola) corrobore cette hypothèse. Le choix d’épouser Alexandra Meley n’est pas un hasard. Celle-ci vraisemblablement abandonner sa fille et ne désire pas être mère. Comme Claude Lantier l’aurait voulu, Zola épouse une femme qui refuse d’être mère. Quand il rencontrera Jeanne, l’auteur découvrira une simplicité qui lui permettra d’envisager que la femme qu’il aime soit mère. Mais Jeanne, si elle est mère, est-elle épouse ?
La double vie que l’écrivain mène peut l’infirmer. Alexandrine l’épouse, Jeanne la mère, avec cette bigamie, Zola a peut-être résolu le problème de Claude Lantier. Dans une confidence à Céard à propos de sa maîtresse, l’auteur affirme qu’il aime toujours sa femme, « mais dans le but de se reproduire,il avait choisi auprès de lui une personne saine, une tête droite ». Alexandrine l’épouse a trop de points communs avec sa mère, Jeanne n’a pas le même rapport à la maternité. Dans la dédicace à sa maîtresse du docteur Pascal, il révèle que « Jeanne est Clothilde qui m’a rendu mes trente ans ». pourquoi ses tente ans ? A cette époque il épouse Alexandrine. Jeanne lui donne d’engendrer, ce à quoi il avait renoncé en épousant A. Meley. En 1888, quand il rencontre Jeanne, il finit Le Rêve, cette hymne à l’incapacité de devenir adulte et écrit La Bête humaine, le plus explicite des roman sur son destin d’enfant abusé.
Les témoins muets incarnés par Tante Dide et madame Raquin peuvent être les grands parents. Pourquoi n’ont-ils pas parlé? Peut-être n’avaient-ils que des doutes, peut-être ne se sont-ils « rendus compte de rien ». Mais Emile a pu se persuader que tout le monde savait. Nous avons si peu de renseignements sur l’enfant Zola que tout n’est que supposition.Cette femme décrite pourrait être une servante, une nourrice, une voisine, une tante…Cette vision de la femme, ce traumatisme non analysé vont influer sur l’ensemble de l’oeuvre et particulièrement sur le premier roman de Rougon-Macquard.
LA FORTUNE DES ROUGON
Tante Dide a trois enfants de deux lits : un enfant légitime Rougon et deux enfants naturels, Ursule qui épouse Mouret et Macquart. Les deux frères vont s’opposer.
Pascal Rougon est un scientifique qui étudie l’hérédité à travers sa famille. Il aura un enfant de sa nièce Clothilde qu’il a recueillie.
Nous avons avec ce premier roman de L’histoire naturelle d’une famille une reprise des débuts de l'Humanité. Jacques Lantier a senti que son désir de tuer venait d' « avant », de « très loin dans le temps ». Ne connaissant pas la théorie des profondeurs issue des études freudiennes, Zola a imaginé que ce désir de tuer ne venait pas d'un traumatisme de l'enfance enfoui dans l'inconscient, mais d'un instinct, d'une coutume des premiers âges transmis par l'hérédité. Le premier livre de la série nous en donne confirmation.
Dans la société patriarcale décrite par l'auteur, il est étrange que le fondateur de la dynastie soit une femme et qu'en plus elle n'ait pas d'ancêtres. Certes les enfants sont issus d'un mariage et d'une liaison et donc ils ont bien entendu un père, d'ailleurs connu. De même Adélaïde est l'héritière d'une grosse famille de paysans. Mais elle est orpheline à 18 ans, aucun membre de sa parentèle ne se manifeste et, à part la profession et l'état de fortune de ses parents, nous ne savons rien d'eux, ni de leurs ascendants. Adélaïde devient la première connue de la famille et donc, dans le roman, sa fondatrice. Dans Le docteur Pascal, personne ne s'étonne quand elle est désignée par le savant comme l'ancêtre commun. (Note 61). Il faut dire que les conjoints sont inexistants. Ils sont tous les deux des « inférieurs ». Rougon est un domestique qui meurt après quinze mois de mariage et Macquart n'est même pas marié, il est un amant de passage qui revient périodiquement. Adélaïde est donc bien la fondatrice de la dynastie. Mais Zola et le XIXème siècle ne seraient pas fidèles à eux-mêmes, si l'on voyait dans cette fondation un système matriarcal. Pour éviter que l'ancêtre ne fut « la mère », tous les membres de la famille vont lui dénier cette qualité et ce titre en la nommant Tante Dide. Pourquoi avoir insisté sur son rôle fondateur?
Zola veut montrer que sa famille a les mêmes comportements transmis par l'hérédité que les premiers êtres. Mais, soit par une connaissance approximative de la préhistoire, soit en raison d'une prégnance inconsciente d'une idéologie qu'il refuse, soit pour tout autre raison, l'auteur va utiliser le « mythe » le plus connu, celui de la Bible. Adélaïde correspond à Eve, la mère de tous les vivants et les enfants, comme ceux de l'ancêtre légendaire, se déchirent. Poussé par la mort prématurée de son père et l'omniprésence de sa mère, Zola va se polariser sur les enfants. (Que dire d'un père mort et donc presque inconnu et comment oser s'attaquer à madame Zola?)
Il va d'ailleurs avoir une vue très exacte du mythe fondateur, puisqu'au lieu de ne s'appuyer que sur les frères ennemis, Zola va suivre à la lettre la Bible et utiliser l'ensemble des trois frères. En effet Eve a eu trois fils : Caïn, le fratricide, Abel, la victime, et Seth, celui qui vient remplacer son frère mort. Ainsi nous avons trois catégories (qui ne correspondent pas entièrement à celle de La Bible) : le bon/gagnant/positif , le perdant/le mauvais et l'oublié/le mis à l'écart/le marginal. Les enfants de Tante Dide correspondent bien à cette catégorisation. Les deux frères s'opposent : Rougon, le gagnant aura un fils ministre et toute sa descendance appartiendra à la bourgeoisie, parce qu'il est l'enfant légitime. Antoine Macquart, le perdant engendrera des ouvriers et Ursule correspond à l'oubliée. La guerre des deux frères est évidente, elle correspond même à la lutte des classes de Marx. Ce sont les frères ennemis. Le rôle d'Ursule est moins net. Elle correspond socialement à un intermédiaire entre les Rougon, proches du pouvoir et les Macquart, éternels victimes. Sa descendance s'en sort très honorablement socialement : Serge est prêtre, Hélène appartient à la moyenne bourgeoisie et Octave devient millionnaire, mais sans le prestige du service de l'Etat et l'honorabilité de la grande bourgeoisie. La triade se retrouve presque partout, même pour des personnages secondaires n'appartenant pas à la famille.(voir annexe) et est très visible dans l'arbre généalogique. Gervaise a selon l'avancement dans l'œuvre trois ou quatre enfants. Comme nous l'avons expliqué, en reprenant les critiques, Etienne et Jacques étaient un seul et même personnage, mais l'obsession meurtrière du mécanicien était difficilement transposable au mineur sans modifier l'histoire sentimentale. La deuxième exception n'est pas explicable. Les enfants de Pierre Rougon sont cinq : les trois garçons qui adhèrent bien à nos catégories : Eugène le gagnant, Aristide le mauvais ( il triche avec la loi, ruine de nombreuses personnes vulnérables, laisse exécuter son cousin germain, Silvère). Enfin Pascal, l'outsider qui a lui aussi perdu son patronyme.
Mais Marthe et Sidonie n'entrent pas dans le schéma. Seules hypothèses absolument pas convaincantes, nous en sommes consciente, Sidonie est un double d'Aristide et Marthe s'est déclassée en épousant un Macquart, même dans la filiation d'Ursule. Il est certain d'une chose, c'est que les Rougon et les Macquart (pas les Mouret) forment deux branches inégales. Les descendants de Pierre et d'Antoine ne jouent pas dans la même cour. Pierre est fier de sa légitimité, sa supériorité et les romans lui donnent raison. (Note 62) Il existe bien deux « races » dont l'une est la conquérante et l'autre, la soumise jusqu'à La débacle. Seule contradiction : le mariage de Marthe Rougon avec son cousin François Mouret. Le mythe des frères ennemis se voient surtout à la première génération : Pierre/Antoine, puis Eugène/Aristide. Il est indéniablement que le changement de patronyme ,Rougon, en un paronyme, Siccard, du nom des perdants, Macquart, est une façon d'enlever à Aristide son droit d'être un Rougon, confisqué par Eugène. Pour les autres protagonistes, il n'est pas toujours facile de savoir qui est le positif et le méchant. Qui de Claude, Etienne et Jacques est le positif. Certes Jacques est mu par une pulsion de mort, mais il en est presque autant la victime que les femmes qu'ils désirent. Claude et Etienne sont régis par des forces qui les dépassent : l'Art ou la politique. De Victor ou de Maxime, le partage est plus ténu qu'il ne paraît. Si Victor est un violeur, il a des circonstances atténuantes, tandis que Maxime est un égoïste. Pour l'anticlérical Zola, il n'est pas sûr que le prêtre l'emporte en moralité sur le capitaliste Octave Mouret. De toute façon plus on descend dans la généalogie, plus les personnages sont plus les victimes de forces qui les dépassent que libres artisans du bien ou du mal. Par contre, il est plus facile de repérer les « marginaux » : Ursule qui se marie sans dot de sa famille et part à Marseille, Pascal, Clotilde qui est retirée de sa famille pour vivre dans le paradis provençal et scientifique de son oncle. Silvère qui est confié à sa grand-mère et meurt jeune, Hélène isolée de sa famille et enfin Désirée que son handicap mental exclut et protège. Mais il est assez significatif, si l'on met de côté les prolongements artificiels du docteur Pascal, (Note 63) que la famille s'arrête. Sur l'arbre, les derniers représentants qui ont été présents dans les romans sont enfants uniques et décédés (sauf celui de Clotilde). Charles, le fils de Maxime, Jacques, le fils de Claude, Jeanne, la fille d'Hélène et Louiset, le fils de Nana. Le roman commençait par une fille unique orpheline, il se termine par l'extinction de la famille. Seul l'enfant de Clotilde échappe à cette règle et inaugure une ère différente.
Les dernières pages du Docteur Pascal sont révélatrices et inquiétantes. Clotilde, voix de l'auteur, a en l'avenir de son enfant une foi sans réel fondement. S'opposant à ses cousins, le bébé deviendra le sauveur. Les termes « rédempteur » et « messie » sont utilisés pages 1218-9. Le narrateur parle d'un moment d'effusion maternelle de la mère pour son enfant en le comparant à celui causé par un sentiment mystique : « ferveur maternelle », « C'était une prière, une invocation. A l'enfant inconnu, comme au dieu inconnu! ». Clotilde comme le narrateur attend tout du bébé. Il doit restaurer l'humanité et rebâtir sur des bases saines la société. Mais plusieurs points sont inquiétants. Cette croyance en un homme providentiel, qui a assez souvent généré des dictateurs, nie toute efficacité en une lutte collective et décevrait ceux pour qui Zola est essentiellement l'auteur de Germinal et le chef de file des partisans de la révision du procès de Dreyfus. D'autre part, l'enfant n'est pas caractérisé, il n'a pas d'individualité (même pas de prénom). Ce n'est pas lui en tant que tel qui est le « Messie », mais le concept même de l'enfance. Face à cette société décadente et immorale, c'est l'idée de l'enfance, du symbole de renouveau, de créativité, de pureté, de regard neuf qui régénérera l'humanité. Cela annonce le culte de l'enfant émergeant de temps en temps au XXème siècle, l'abandon de la transmission et la volonté de faire table rase en confiant à un être nouveau, non déformé par la tradition, par l'héritage des générations précédentes, de faire du neuf à partir de rien ou d'une vertu naturelle (cf. Rousseau et J.R. Martin Les petits maîtres ou la révolution culturelle chinoise).
Enfin, dans les romans, si l'enfant n'est pas le Messie, il peut être un monstre (Note 64) . Dans l'imagination prophétique du narrateur, il ne semble pas qu'il y ait de moyen terme : Messie ou Antéchrist, le meilleur ou le pire. Ainsi les enfants « ratés » sont assimilés à des monstres que Zola n'hésite pas à faire mourir de mauvais soins. Parlant de la vie qui peut créer un messie ou un Rougon-Macquart ordinaire, le narrateur dit page 1219 « Au risque de faire des monstres, il fallait bien qu'elle créât, puisque, malgré les malades et les fous qu'elle crée, elle ne se lasse pas de créer, avec l'espoir sans doute que les bien portants et les sages viendront un jour. ». L'opposition entre les bons et les mauvais se révèle plus précise et assez inquiétante. D'un côté les mauvais : les malades et les fous, de l'autre les bons : les bien portants et les sages. Même si l'on donne aux fous une valeur métaphorique qui n'aurait rien à voir avec la maladie mentale, l'assimilation des biens portants aux bons se révèle dans la bouche d'un écrivain de la fin du XIXème siècle surprenante et dangereuse. Certes dans la Bible, la maladie est assimilée au péché, le Moyen-Age n'a pas remis en cause cette théorie : la maladie, comme la mort, est entrée en l'homme à cause du péché originel (ce qui est théologiquement vrai), donc toute maladie est générée par les péchés individuels de chaque être humain (ce qui est théologiquement faux). L'erreur vient du passage du général, du collectif (l'Humanité) au particulier (tout homme). La maladie n'est en aucun cas la conséquence de chaque péché individuellement. L'idée inverse se retrouve à la page 1218 : « Qu'importaient les misères, les souffrances, les abominations! La santé était dans l'universel travail, dans la puissance qui féconde et qui enfante. » De même dans Vérité page 68, Marc sait que Simon n'est pas un criminel en raison de sa vie et des circonstances du meurtre, mais également, comme il le précise quelques lignes plus loin : « Simon était sain d'esprit et de corps sans tare physiologique. » (Note 65). Que l'instituteur ne soit pas déséquilibré mental peut être un indice de son innocence, mais pas qu'il soit bien portant et sans handicap. Cette division entre bons et mauvais se poursuit dans l'ensemble des Rougon-Macquart. Mais le problème est abordé plus subtilement dans La débâcle.
LA DEBACLE
ou
Réconciliation et échec
Jean Macquart est soldat pendant la guerre de 1870 où il rencontrera Maurice, un autre combattant.
Pascal Rougon est un scientifique qui étudie l’hérédité à travers sa famille.
Nous l'avons vu, à part le marginal, il existe une opposition farouche entre les deux autres membres de la fratrie. Ces frères ennemis ne vont pas jusqu'au meurtre, car cela n'est d'aucune utilité. Caïn et Abel étaient sur un pied d'égalité, Pierre Rougon n'a pas besoin de tuer Antoine, sa supériorité est incontestable : il est le fils légitime, donc l'héritier. Il ne s'agit nullement du poids de la société (elle donne presque les mêmes droits de succession aux « louveteaux » (La fortune des Rougon page 56), mais d'une loi non écrite ancrée dans les mentalités. Les deux branches seront soit l'élite du second empire, soit ses petites mains. La reproduction presque à l'identique de cette structure avec Eugène et Aristide amputé de son patronyme en fait le sous bassement de la série d'ouvrages. Il n'est donc pas étonnant que l'avant-dernier livre La débacle traite de la structure de deux lignées inégales.
La guerre de 1870 rassemble et oppose Maurice, bourgeois, avocat (ce qui n'est pas sans rappeler le premier métier d'Eugène) à Jean, militaire de carrière après avoir été paysan. Avoir repris le personnage principal de La terre n'est pas anodin. Le lecteur se rappelle que ce dernier est arrivé sans rien au village et qu'il en est reparti quelques années plus tard toujours sans rien, après avoir perdu une ferme, une femme et un enfant. Il est le pauvre, le perdant par excellence, celui qui ne possède rien, pas même une famille et doit se louer pour survivre. Bien que la différence sociale soit respectée par la hiérarchie militaire, Maurice est irrité par le caporal Jean, mais l'hostilité viscérale et instinctive du début se mue progressivement en une amitié égalitaire. Le mot fraternité est à prendre au pied de la lettre : ceux qui ont les mêmes parents, et donc sont égaux. La débâcle est en premier lieu le roman où se dissout la rivalité ancestrale entre deux frères et la constitution de lignées inégales à partir de chacun d'eux. Page 109, « ...comme s'il retrouvait son frère chez ce paysan exécré autrefois, dédaigné encore la veille. » et page 152, « N'était-ce point la fraternité des premiers jours du monde, l'amitié avant toute culture et toutes classes, cette amitié de deux hommes unis et confondus […] Et l'amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s'embrasser, on se touchait à fond, on était l'un dans l'autre, si différents que l'on fût [on] ne faisait plus qu'un être de pitié et de souffrance. » (Note 66)
Le hasard fait que Jean le soldat sans l'avoir voulu tuera Maurice le presque communard. Ce dernier se révolte contre ce coup du sort. Il semble que la fraternité, la réconciliation des deux lignées soit sans poids face à l'archétype des frères ennemis. Jean tuerait Maurice, non pas malgré leur fraternité, mais en raison de celle-ci. Il obéit à une loi non écrite. Quelques lignes plus loin, Maurice se révoltera contre cette situation absurde. Page 557, « C'était donc pour les amener à cette abomination, à ce fratricide monstrueux et imbécile, que leurs cœurs s'étaient fondus l'un dans l'autre, pendant ces quelques semaines d'héroïque vie commune. » (Note 67) Mais après un moment de rébellion, il acceptera son sort, comme faisant partie du cheminement bénéfique de l'humanité. Il déculpabilise Jean en lui disant : « ...c'est moi le membre gâté que tu as abattu . » (Note 68). Le narrateur renchérit (Note 69). Dans une vision toujours manichéenne, il oppose Jean « le sain », i.e. le vertueux au bourgeois détraqué Maurice. C'est la même lecture de la société, mais la situation s'est inversée. Le peuple inférieur devient l'élite et les classes privilégiées sont par essence nuisibles. Ce renversement n'exclut pas une inégalité fondée sur la nature des êtres et le fratricide, même s'il change de côté, anéantit toujours une des lignées. L'univers n'est pas assez grand, selon Zola, pour accueillir les frères ennemis même réconciliés.
Cette « méthode » de régénération de la société est-elle plus sage que celle du grand embrasement de la société réduite en cendres desquelles ressurgira un monde régénéré?(Note 70). Ils annoncent tous deux, non seulement l'anarchisme et le communisme, mais également toutes les tentatives de purification de la race, les purges staliniennes, chinoises et surtout khmers. Il est plus facile de faire tomber des têtes dans une fiction et le romancier aurait sans doute eu comme premier adversaire le défenseur de dreyfusards. Mais si cet homme assez droit avait de telles intuitions, faut-il s'étonner que d'autres moins équilibrés, plus bas, aient passé ou laissé passer à l'acte? La principale raison de cette position extrême chez le romancier est le refus de l'imperfection, du mélange en tout homme du bon et du mauvais.
NOTES
LA BETE HUMAINE
Note 1
page 274 : « Des mains qui lui viendraient d'un autre, des mains l »gués par quelque ancêtre... »
page 281 : « ...absent de son être, d'où l'autre s'en était allé aussi, avec le couteau. »
page 281 : « Il n'avait plus été en lui, il s 'y retrouvait, avec la stupeur des choses qui s'étaient faites en dehors de son vouloir. »
Note 2
page 31 : « Elle, passive, docile qui toute jeune s'était pliée aux désirs d'un vieillard.3
page 114 : « ...il la sentait d'une tendresse soumise... »
page 114 : « ...de son air doux et craintif... »
page 124 : « ...une bonne petite fille, très douce, très docile même, et délicieuse avec ça... »
page 147 : « ...la face brouillée, n 'ayant plus son docile sourire de séduction... »
page 103 : « ...avec la douceur effarée sous l'écrasement noir de sa chevelure... »
page 113 : « ...de son air d'enfant peureux... »
page 167 : « ...si fragile, avec ses doux yeux de pervenche! elle lui apparaissait si femme, tout à l'homme, toujours prête à le subir pour être heureuse! »
page 171 : Séverine avec M. Camy- Lamotte se conduit comme une Lolita « D'un mouvement de caresse instinctive, comme une jolie bête domestique qui remercie et flatte... » L'enfant devient animal de compagnie sans avoir accédé au statut de femme adulte.
Note 3
page 272 : « ...un bonsoir enfantin... » donné par Séverine
Note 4
pages 167-8 : « Cette idée qu'elle avait tué […] la lui montrait différente, grandie, à part . Peut-être n'avait-elle pas aidé seulement, lais frappé. Il en fut convaincu, sans preuve aucune. Et, dès lors, elle sembla lui être sacrée en dehors de tout raisonnement dans l'inconscience du désir effrayé qu'elle lui inspirait. »
Note 5
page 392 : Après le meurtre « Et un souvenir lui revenait, celui de l'autre assassiné, le cadavre du président Grandmorin. »
« Et les deux meurtres s'étaient rejoints, l'un n'était-il pas la logique de l'autre ?»
Note 6
page 61 : « La guerrière se réveillait, cabrée, batailleuse, […] Mais elle luttait toujours, se refusait quand même par un instinct de combat. […] Un instant, elle sembla devoir être la plus forte, elle l'aurait peut-être jeté sous elle... »
page 233 : « Elle, curieusement, en grande fille vagabonde, brave et forte comme un garçon... »
page 235 : « Elle 'avait saisie dans ses bras vigoureux de garçon... »
Note 7
page 62 : « ...et il aurait enfoncé [les ciseaux] dans cette gorge nue, entre les deux seins, aux fleurs blanches... »
page 63 : « ...cette chair, catte gorge, chaude et blanche » page 64 : « ...dégrafée, la gorge nue... »
« ...le cou d'une autre […] un cou très gras, très rose, où il choisissait déjà la place, un signe brun, sous l'oreille » Ce qui peut évoquer le sexe féminin.
page 268 : même pour Grandmorin symbolisant tout abuseur « ...le choc du couteau dans la gorge »
pages 274-5 : « ...on apercevait sa gorge, d'une délicatesse de lait, à peine rosée. »
page 280 : « Le cou apparut, vermeil, avec une fossette légère que l'ombre dorait. ». Ce qui peut rappeler le sexe féminin : l'ombre pubienne sur la blancheur de la peau.
page 389 : « ...la chemise ouverte, coiffée si haut, qu'elle était toute nue, le cou nu, les seins nus... »
page 390 : « ...dans l'ivresse trop forte de cette nudité de femme. Les seins nus s'écrasaient contre ses vêtements, le cou nu se tendait, si blanc, si délicat, d'une irrésistible tentation »
pages 390-1 : « ...découvrant son cou nu, à l'attache voluptueuse de la gorge. Et lui, voyant cette chair blanche, comme dans un éclat d'incendie, leva le poing, armé du couteau. »
Note 8
Suite de la citation pages 64-5 : « Et il sentait aussi dans son accès, une nécessité de bataille pour conquérir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres à jamais. »
page 67 : « ...il sentait que le mâle, en dehors de sa volonté, pousserait la porte, étranglerait la fille, sous le coup de fouet de l'instinct et du rapt et par le besoin de venger l'ancienne injure. »
page 203 : « Elle était à lui sans bataille, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres. Il ne sentait plus sa soif de venger des offenses très anciennes dont il aurait perdu l'exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle,depuis la première tromperie au fond des cavernes. »
page 274 : « Des mains qui lui viendraient d'un autre, des mains léguées par quelque ancêtre, au temps où l'homme, dans les bois, étranglait les bêtes! »
page 277 : « ...ce n'était plus lui qui agissait, mais l'autre , celui qu'il avait senti si fréquemment s'agiter au fond de son être, cet inconnu venu de très loin, brûlé de la soif héréditaire du meurtre. Il avait tué jadis, il voulait tuer encore. » Les théories de l'inconscient et de l'hérédité sont emmêlées.
page 390 : reprise presque similaire de la citation pages 64-5
page 393 : « ...au mépris de son intérêt, il venait d'être emporté par l'hérédité de violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête. »
Note 9
page 260 : Quand Séverine raconte la découverte de l'adultère avec Roubaud, elle précise que son mari « levait son sur [sa ] figure, comme s'il voulait l'écraser. ». Quelques lignes plus loin, les bras de Séverine enlaçant Lantier sont comparés à « des noeuds de couleuvres vives ». C'est l'image de la femme de L'Apocalypse écrasant la tête du serpent de son talon, image qui a été reprise pour la statue de la Vierge de Lourdes. Il est surprenant que Zola inverse les personnages : le serpent, le mal, c'est Grandmorin, or Séverine, victime de ce mal, en devient l'incarnation. Roubaud n'écrase pas ici l'enfant victime, mais Zola, par l'intermédiaire du chef de gare, écrase la tête de la mère-abuseur.
LE VENTRE DE PARIS Vérifié
Note 10
pages 398-9 : « ...Lisa le vit en sueur, les yeux luisant d'une flamme qu'elle ne leur connaissait pas. D'ordinaire, il baissait les paupières devant elle, ainsi qu'une fille. Elle le trouva très bel homme comme ça, avec ses larges épaules, sa grande figure rose, dans les boucles de ses cheveux blonds. Elle le regardaiit si complaisamment, de cet air d'admiration sans danger qu'on peut témoigner aux garçons trop jeunes, qu'une fois encore il redevint timide. » Il y a un aller-retour entre le désir et la peur : le désir du garçon, sa peur, le désir de Lisa, la peur de Marjolin. Nous n'avons pas la peur de la charcutière, puisque c'est elle au contraire qui inspire la gêne, la timidité comme il died à un adulte face à un adolescent. D'autre partles expressions « sans danger » et « garçons trop jeunes » évoquent un enfant non pubère.
Page 330 : « ...il n'avait plus de timidité, il était plein du rut qui chauffait le fumier des poulaillers... ». Même lors de la montée du désir qui générera le viol, ce dernier est attribué à l'ambiance de la resserre. Ce n'est pas Marjolin qui est en « rut », il est seulement le réceptacle du désir d'autrui, comme un enfant participe à un acte sexuel sans éprouver de désir, mais en percevant celui de l'adulte.
page 330 : Lisa le traite comme un enfant « Tu es un brave enfant. »
Note 11
page 331 : « Elle lui avait pris le menton, comme elle le faisait souvent, sans voir qu'il avait grandi. Elle était un peu émue, à la vérité; émue par cette promenade sous terre, d'une émotion très douce, qu'elle aimait à goûter, en chose permise et ne tirant pas à conséquence. Elle oublia peut-être sa main un peu plus longtemps que de coutume, sous ce menton d'adolescent, si délicat à toucher. Alors, à cette caresse, lui, cédant à une poussée de l'instinct, s'assurant d'un regard oblique que personne n'était là, se ramassa, se jeta sur la belle Lisa, avec une force de taureau. »
Note 12
page : 331 « Il s'affaissa, sa tête se fendit contre l'angle d'une pierre d'abattage. A ce moment, un chant de coq, rauque et prolongé, monta des ténèbres. » Ces dernières sont synonymes dU mal (cf. V. Hugo...)
Note 13
page 332 : « Ce n'était pas pour ce gamin qu'elle irait compromettre sa paix; elle était trop à l'aise, entre son mari et sa fille. »
Note14
pages 332-3 : « ...elle ne le toucherait plus là, puisqu'il songeait à des choses impossibles. C'était un petit plaisir permis qu'elle regrettait, en se disant que les enfants gradissent vraiment trop vite. »
Note 15
page 366 : « Il devait nourrir l'idée mauvaise de salir Pauline. »
page 369 : « Muche s' musait beaucoup à voir le tablier blanc devenir tout jaune. Mais il trouva sans doute que c'était trop propre. »
page 370 : « ..elle était noire de la tête au pied [...]toute barbouillée, si drôle avec ses bras de charbonnier que Muche tapa dans ses mains... »
page 370 « Muche la trouva très bien, quand elle fut très sale. »
LA CUREE
Renée
Note 16
page 320 : « ...avec sa mine de garçon impertnent... »
page 404 : « ...ses petites bottes d'homme... »
page 443 : « ...sa tête […] ressamblait à celle d'un vrai gamin... »
page 494 : « ... un air d'adolescent vantard... »
page 327 : « ...je voudrais être une Laure d'Aurigny, une de ces dames qui vivent en garçon. ». Est-ce une revendication féministe ou un aveu d'homosexualité, puisque Laure est lesbienne?
Note 17
page 440 : « Elle rêve d'être une maîtresse passagère de Napoléon III. »
pages 449-50 : « Elle avoue une fascination pour les demi-mondaines et leur monde. »
Maxime
Note 18
page 408 : « ...ce grand gamin qux mines de filles... »
page 421 : « ...cette créature frêle, chez laquelle le sexe avit dû hésiter... »
page 407 : « ...de cet air féminin des demoiselles de collège... »
page 403 : Maxime « à la figure de fille »
page 574 : Maxime pour Renèe « ...son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui ne baissaient jamais... », « ...son corps épilé avait une pose lassée de femme asservie... ». Au contraire, Maxime déguisé ne ressemble pas « à une vraie fille » page 538 et page 281, il est qualifié « d'être neutre ».
Note 19
Dans la note de la page 493 « Dans ses articles Zola poursuivait de ses sarcasmes ces hommes femelles, grandis dans les jupons des dames, si doux et si spoliés qu'ils en sont terrifiants. »
Note 20
page 408 : « Renée l'appelait « mademoiselle » sans savoir que six mois auparavant, elle aurait dit juste. »
Note 21
pages 484-5 : Zola décrit ainsi la nuit d'amour fou : « Renée était l'homme, la volonté pa ssionnée et agissante. Maxime subissait. Cet être neutre, blond et joli, frappé dès l'enfance dans sa virilité, devenait aus bras curieux de la jeune femme une grande fille blonde […]. Renée jouissait de ses dominations, elle pliait sous sa passion cette créature où le sexe hésitait toujours. »
Note 22
Adeline et Suzanne :
page 323 : « ...les deux inséparables, et bien qu'elles fussent ses amies intimes, Renée ajoutait, en pinçant les lèvres, comme pour ne pas dire davantage, qu'il courait de bien vilaines histoires sur leur compte »
page 421 : « ...les amitiés charnelles de ses petites amies. »
page 483 : « ...l'aventure d'Adeline au couvent, quand elle écrivait des lettres à Suzanne et qu'elle sagnait comme un homme : Arthur d'Espanet, en lui proposant de l'enlever. »
page 510 : « L'amitié honteuse d'Adeline d'Espanet et de Suzanne Haffner. »
page 544 : « La marquise d'Espanet et madame Haffner enveloppées du même flot de dentelles, les bras à la taille, les cheveux mêlés, mettaient un coin risqué dans le tableau, un souvenir de Lesbos. »
page 579 : Elles « valsent ensemble amoureusement. »
page 594 : « ...les inséparables, cachées sous leurs ombrelles qui riaient les yeux dans les yeux, étendues côte-à-côte. »
Louise :
page 352 : Pour Maxime, Louise « a l'air d'un garçon »
page 353 : « Et en vérité [avec] sa poitrine plate, [...]sa petite tête laide et futée de gamin, elle ressemblait à un garçon déguisé en fille. »
page 540 : « Le costume de page de Louise lui donnait tout à fait l'air d'un gamin. »
page 570 : « Ce n'est pas une femme, ce petit moricaud-là. »
Sidonie :
page 371 : « On l'eût prise pour un saute-ruisseau déguisé en garçon. »
page 373 : « ...hermaphrodisme étrange de la femme devenue être neutre, homme d'affaire er entremetteuse à la fois. »
page 379 : « Sidonie aimait les prêtres de l'amour dont elle aimait les femmes. »
page 475 : Renée pense que c'était madame Sidonie « qu'elle trouvait à ses pieds, avec sa robe de noire, son visage mou, lui tenant des discours passionnés, lui vantant ses perfections, implorant un rendez-vous d'amour, avec l'adoration d'un amant à cours de résignation. »
Baptiste le valet:
page 511 : Baptiste ne regarde jamais les femmes et est toujours dans les écuries où dorment les palefreniers.
page 347 : ...ses yeux froids où la vue des épaules des femmes ne mettait pas une flamme, un air d'eunuque servant des parisiens de la renaissance et gardant sa dignité. »
page 484 : « En se penchant, les amants le virent souffler sa bougie et se diriger vers les écuries, où dormaient les chevaux et les palefreniers. »
page 591 : Baptiste aime les palefreniers.
Céleste :
pages 590-1 : Ambiguïté de Renée envers Céleste qui fuit les hommes, pour qui elle est comme une mère et qui comme Maxime « se laisse caressser, se laisse embrasser. »
Les groupes de femmes :
page 412 : Les clientes de Worms : « On aurait dit un vol blanc de lesbiennes qui se serait abattu sur les divans d'un salon parisien. »
page 428 : Jeu de marier les personnes au hasard : »on ne riait jamais autant que lorsque le sort accouplait deux hommes ou deux femmes ensembles. »
L'ARGENT (A) et LE DOCTEUR PASCAL (P)
Maxime
Note 23
page 151 A : « ...désireux de ne pas gâter sa vie davantage »
page 190 A : « Désabusé du vice... »
page 272 A : « ...si joliment désabusé des liens humains, même de ceux que crée le plaisir... »
page 113 P : « ...ayant gagné à la débauche précoce la crainte salutaire du plaisir... »
Note 24
page 56 A : il est dit « sage »
page 151 A : Malgré une certaine efféminisation, il a « l'attitude correcte qu'il s'était faite de garçon rangé »
page 190 A : « Désabusé du vice, il ne continuait à en prendre que comme d'un dessert qui lui était défendu, à cause de son estomac déplorable. »
page 275 A : « ...il se leva, donna un coup d'œil à une glace, avec la tranquille aisance d'un joli homme, certain de la correction de sa vie. »
page 113 P : « la crainte salutaire du salut »
Note 25
page 383 P : « ...il s'enfermait, avec la jeune Rose, cette petite blonde à l'air candide, qui l'amusait »
Quand Clotilde veut lui parler : aussi « eut-elle quelque peine à se faire ouvrir, car Rose était en train de le frictionner. »
Note 26
page 119 P : Maxime « ridé déjà à trente-deux ans, les cheveux et la barbe semés de neige. »
page 114 P : Clotilde peine à le reconnaître en raison de sa » décrépitude précoce » : « un étranger jauni et maigri, qu'elle reconnaissait à peine... »
page 131 P : « Lui malade et déjà très vieux »
Note 27
page 190 A : «ce nid de duvet et de soie », « une chambre trop douillette », « son immense lit, d'une mollesse de plumes », « le plus délicieux fouillis d'étoffes. »
Note 28
page 152 A : « Elle n'aperçut pas Maxime, que le dossier du grand fauteuil cachait »
Note 29
page 272 A : « Ses yeux si clairs, si vides, s'étaient troublés d'une petite fumée rousse. » Le vide des yeux n'est pas celui du manque d'intelligence, mais l'absence de sentiments. Le souvenir de Renée fait ressurgir un peu d'émotion.
page 274 A : « Renée, reprit Maxime tout bas, comme malgré lui, n'avait que quelques années de plus que moi... ». « Tout bas » et « malgré lui » ne nécessitent aucun commentaire.
Charles
Toutes les citations proviennent du Docteur Pascal, sauf si un autre ouvrage est indiqué
Note 30
pages 282-3 : « le casque trop lourd de sa royale chevelure »
page 273 : « si beau, si petite fille avec son teint de fleur née à l'ombre »
page 272 : « ses admirables cheveux blonds, sa royale chevelure dont les boucles tombaient sur les épaules »
page 272 : « ce fils de prince »
page 285 : « sa royale chevelure blonde exsangue »
Note 32
page 113 : « ...ses grands yeux clairs étaient vides... »
page 125 : « l'enfant imbécile »
page 272 : « ce fils de prince, fainéant et imbécile »
page 281 : parlant de l'enfant et de son aïeule « ...leurs yeux vides et limpides […] ils regardaient profondément, de leur air d'imbécilité grave […] qui s'endorment de vieillesse et d'imbécilité. »
Note 33
page 275 : « Charles restait dehors, intéressé parle hurlement continu du chien. »
page 278 : « l'enfant amusé, le poussait du pied... »
page 278 : « Charles parut enchanté »
page 282 : « ...il fit signe qu'il avait compris. »
Note34
page 112 : « ...une grâce élancée et fine, pareil à un de ces petits rois exsangues qui finissent une race, couronnés de longs cheveux pâles, légers comme de la soie »
page 125 : « D'une pâleur de lis, ils ressemblaient vraiment à un fils de ces rois qu'il découpait [avec] le ruissellement de ses cheveux blonds »
page 272 : « ...ce fils de prince […] tel qu'un jeune seigneur, un page d'autrefois, allant à la cour. »
page 281 : « ...paquet d'images, des soldats, des capitaines, des rois vêtus de pourpre et d'or. »
page 283 : « ...de son air divinement calme de chérubin... »
page 285 : « ...il restait divinement beau […] au milieu de sa royale chevelure exsangue... »
page 286 : « le royal enfant blanc »
Note 35
page 365 : Dans La fortune des Rougon : « C'est vous qui avez tiré […] J'ai entendu l'or [… je n'ai fait que des loups...toute une famille...toute une portée de loups […]. Il n'y avait qu'un pauvre enfant, et ils l'ont mangé; chacun a donné un coup de dent; ils ont encore du sang plein les lèvres... »
Victor
Note 36
page 185 : « Vous allez le voir, à 12 ans, c'est déjà un homme. »
page 187 : « ce petit monstre »
page 189 : « cet effroyable rejeton »
page 199 : « ...on lui donnerait 18 ans, à le voir vous regarder. »
Note 37
page 194 : « ...content, à l'idée de vivre dans une maison qui avait un beau jardin... »
page 195 : « ...une hâte du petit à monter dans la voiture »
page 195 : « ...de sa face d'enfants, mûri trop vite, ne sortaient que les appétits exaspérés de sa race, une hâte, une violence à jouir, aggravées par le terreau de la misère et d'exemples abominables dans lequel il avait grandi [S]es yeux de jeune fauve étincelèrent davantage [devant le luxe de l'école].
page 196 : « ...il écoutait sonner ses souliers neufs le longs d'immenses corridors, de larges escaliers, de ces dégagements inondés d'air et de lumière, d'une décoration de palais. Ses narines frémissaient, tout cela allait être à lui. »
page 196 : « ...ses yeux de jeune loup ne jetèrent plus sur ce luxe étalé, prodigué, que des regards obliques de bandits envieux; avoir tout ça, mais sans rien faire, le conquérir, s'en repaître, à la force des ongles et des dents. Dès lors, il ne fut plus là qu'en révolté, qu'un prisonnier qui rêve de vol et d'évasion. [Il y restera trois ans sans incident.]
page 197 : A la vue d'Alice faisant des confitures : « Ses regards s'étaient allumés d'une féroce convoitise; et, de cette confiture que le couteau étalait, il remontait [aux parties du corps d'Alice : mains, cou, toute sa personne]. S 'il s'était trouvé seul avec elle, d'un bon coup de tête dans le ventre, comme il l'aurait envoyer rouler contre le mur lui pour prendre ses tartines! » Il n'est pas question de viol à 12 ans. Il faut attendre l'adolescence pour que la peur du violeur héréditaire apparaisse.
pages 198-9 : En voyant la récréation, « de la liberté, de la jouissance, tout le temps, il ne voulait rien d'autre. »
page 457 : A la princesse après le viol : « L'enfant étaient réellement ravagé par des névralgies fréquentes. »
Note 38
Dans Le docteur Pascal
page 199 : Pascal s'interroge : « S'il devait devenir fou, pourquoi l'Arbre ne le lui disait-il pas? »
L'ŒUVRE
Note 39
page 179 : « Puis, ils se raisonnèrent, sans joie pourtant, lui, troublé de ce petit être qui allait venir compliqué l'existence, elle, saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas, comme si elle eût craint que cet accident-là ne fut la fin de leur grand amour. »
page 180 : « ...ce serait l'enfant de la souffrance et de la pitié... »
pages 180-1 : « ...l'enfant, un garçon très fort, tétait si goulument qu'elle devait se lever jusqu'à cinq fois la nuit, pour l'empêcher de crier et de réveiller son père. »
page 181 : « Il fut assez mal tenu, il s'éleva un peu à l'aventure... »
Note 40
page : 182 : « ...ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu comme un petit saint Jean, on le couchait par les journées chaudes, sur une couverture; et il ne fallait plus qu'il bougeât. Mais c'était le diable. Egayé, chatouillé par le soleil, il riait et gigotait […] se roulant, culbutant. »
Note 41
page 283 : « Ce pauvre Jacques, malgré ses neufs ans sonnés, ne poussait guère vite, sa tête seule continuait de grossir... »
page 308 : « ...la tête de l'enfant avait grossi encore, si lourde de crâne maintenant, qu'il ne pouvait plus la porter. Elle reposait inerte, on l'aurait crue déjà morte. »
page 317 « ...la tête enfoncé dans l'oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait... »
«...avec sa tête trop grosse d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins... »
page 318 : « ...ce dessin exagéré de la tête... »
Note 42
page 39 : « C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de pouvoir quitter Paris pour retourner dans le coin de Provence où il était né. [les parents acceptent quand ] un vieux monsieur de là-bas s'était présenté, en leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui : la toquade généreuse d'un original, amateur de tableaux, que les bonshommes barbouillés autrefois par le mioche avait frappé. […] Et, jusqu'à sa rhétorique, pendant sept ans Claude était resté donc dans le Midi, d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. »
LOURDES
Note 43
page 63 : «...il n'était demeuré en lui que sa tendresse pour Bernadette, à laquelle il ne pouvait songer sans un charme délicieux et une infinie pitié. »
page 66 : « ...une figure si charmante restait dans son cœur... »
page 231 : pour Bernadette, Pierre éprouve « une pitié fraternelle »
Note 44
page 28 : les malades sont sur « une couche de misère »
page 35 : « ...toutes de la même laideur pitoyable et triste... »
page 35 : une femme est « fanée avant l'âge [ qui ] respirait un abandon sans bornes, une infinie tristesse... »
page 48-9 : « C'était un enfer, que ce wagon de misère et de douleur, [...]les vieilles hardes accrochées, les paniers usés, raccommodés avec des ficelles; tandis que, […] les vieilles et les jeunes, toutes d'une laideur pitoyable, chantaient sans arrêt, d'un ton aigu, lamentable et faux. » On peut être pauvres et chanter juste!
page 169 : Décrivant les malades « ...l'effrayant défilé, cette cour des miracles de la souffrance humaine... » , « ...la queue des abominations s'allongeait toujours. Aucun ordre, le pêle-mêle de tous les maux, le dégorgement d'un enfer où l'on aurait entassé les maladies monstrueuses, les cas rares et atroces, donnant le frisson. C'étaient des têtes mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséoles, des nez et des bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Des maladies perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lèpre, une autre était recouverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri à l'ombre. […] les tailles déjetées, les bras retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des postures de pantin tragique.[...] Une enfant de vingt ans, à la tête écrasée de crapaud... » La plupart des expressions sont reprises page 376 (C'est presque le même texte.
page 174 : « ...le cortège roulait ses damnées des maladies de la peau, à la chair rongée, ses hydropiques enflées comme des outres, ses rhumatisantes, ses paralytiques, tordues de souffrance […] le flot abominable de la pauvreté et de la douleur humaines, […] ce galop de cauchemar. »
page 535 : Parlant de sa maladie « ...toute cette abomination... ».
Note 45
page 48 : « son visage d'agonie au milieu de sa royale chevelure blonde »
page 55 : « pâlie et amaigrie, sans cesser d'être adorable, avec ses royaux cheveux d'or que la maladie respectait » page 551 : parlant de Marie « ses cheveux d'or, ses cheveux royaux »
page 546 : idem « ses yeux d 'étoiles, son teint de lait, ses cheveux d'or, toute resplendissante de la joie d'être »
page 471 : « sa fille si belle, si divine [...]sa fille vivante, florissante, triomphante »
page 432 et 64 : les cheveux de Marie sont « un manteau d'or »
page 414 : « casquée de son admirable chevelure blonde »
page 403 : « si divine »
Note 46
page 393 : « Sa tête réduite, affinée, avait pris une expression de rêve, les yeux perdus dans la hantise de sa souffrance, les traits immobilisés au fond d'une pensée fixe, en attendant que la secousse du bonheur attendu l'éveillât. Elle était absente d'elle-même, [ Elle] était enfin prête à recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui devait la tirer de son engourdissement et la remettre debout. »
page 170 : Même une femme atteinte d'un cancer du sein a « une stupeur douloureuse »
page 64 : « Et ce qu'il y avait de navrant, dans ce visage pâle, c'était les regards vides et fixes, la continuelle hantise, une expression d'absence, d'anéantissement au fond de son mal. »
page 308 : « visage dévasté » dévasté par l'absence, puisqu'elle est belle.
Note 47
page 64 : « Et ce qu'il y avait au fond de son mal... » i.e. La cause du mal, le traumatisme.
Page 393 : « ...était enfin prête à recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui devait la tirer de son engourdissement et la remettre debout. »
THERESE RAQUIN
Note 48
page 247 : « Elle était redevenue enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle, à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. »
page 243 : « Il fallait la soigner comme une enfant. »
page 245 : Les amis lui parlent comme à « une statue, comme des petites filles à leur poupée. »
Note 49
page 251 : « Ce sont mes enfants qui ont tué mon fils. »
Note 50
page 277 : madame Raquin est « la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu'ils habillaient, qu'ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et déchirées au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. »
Note 51
page 285 : « Elle décida qu'elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui causaient d'horribles dégoûts »
Note 52
page 44 : « Elle n'avait jamais vu un homme... » quand Thérèse voit Laurent, alors qu'elle est déjà mariée à Camille.
Note 53
page 197 : « Ils avaient tué leurs désirs en tuant Camille. »
page 201 : « ...l'embarras cruel où ils étaient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir ressusciter leur passion... »
page 288 : « Une sorte de répulsion et d'attraction les écartait et les retenait à la fois »
Note 54
page 152 : « ...à plus de dix reprises, il vit le noyé s'offrir à son embrassement, lorsqu'il étendait les bras pour saisir et étreindre sa maîtresse. »
Note 55
page 272 : Elle « redevient femme, petite fille même »
page 278 : Elle « se faisait molle et craintive »
page 283 : Quand Laurent la frappe, «Thérèse « mollissait sous les coups; elle goûtait une volupté âpre à être frappée; elle s'abandonnait, elle s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommât davantage »
Note F1 56
page 412 : « ...il peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé, que le tourment de vrai jetait à l'exaltation de l'irréel; et ces cuisses se doraient en colonnes de tabernacles, ce ventre devenait un astre, éclatant de jaunes et rouges purs, splendides et hors de vie. Une si étrange nudité d'ostensoir, où des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration religieuse... »
page 422 : « ...tout près de la Femme au sexe fleuri d'une rose mystique... »
page 423 : « ...la femme rayonnait avec son éclat symbolique d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout... »
Note F2 57
Nous pourrions citer les pages 302 à 305. Nous ne sélectionnons que quelques passages.
page 303 : « Aussi, ma chère, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. […] ton corps a été bigrement bien. […] Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n'est plus ça!... […] Seulement, le ventre, les seins, dame! Ça se gâte. Ainsi, regarde-toi dans la glace : il y a là, près des aisselles, des poches qui se gonflent, et ça n'a rien de beau. Va, tu peux chercher sur son corps, à elle, ces poches n'y sont pas. »
LA FAUTE DE L'ABBE MOURET
Note 58
page : « Moi, je ne pouvais passer devant une église sans y entrer. Dès que la porte retombait silencieusement derrière moi, il me semblait que j'étais dans le paradis lui-même […] Oui, j'aurais voulu vivre là, toujours, perdu au fond de cette béatitude. »
Note 59
page : « Face au rut de ses animaux elle gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair vide de pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier. »
Note 60
page : « Depuis qu'il était là, un étouffement le gagnait, des chaleurs le brûlaient aux mains, à la poitrine, à la face. Peu à peu sa tête avait tourné, il sentait dans un même souffle pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules vierges. Il lui semblait que Désirée avait grandi, s'élargissant des hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes, au ras du sol... »
LA FORTUNE DES ROUGON
Note 61
Dans Le docteur Pascal, page 176 : Les familles « plongeant au-delà de l'ancêtre commun, à travers les couches insondables des races qui ont vécu, jusqu'au premier être. »
Note 62
Macquart est un contrebandier malfamé, sans parents, ni ami. Page 41, les commères « l'accusaient de manger les enfants tout crus », « c'était un ogre ». On nomme ses enfants « les louveteaux », animalisation qui ne les met pas au même rang que Pierre, l'être humain. Pierre domine sa fratrie et c'est le seul qui va aller régulièrement à l'école.
Page 48 : « en face des deux bâtards, Pierre semblait un étranger, il différait d'eux profondément, pour quiconque ne pénétrait pas les racines de son être. »
Note 63
Dans Le docteur Pascal, Zola décrit le futur de beaucoup de personnages et, annonçant Fécondité, il donne aux personnages à peu près positifs de nombreux enfants qui ont échappé à l'hérédité de leurs ancêtres. Cela contraste avec les descriptions des descendants dans les autres romans.
Note 64
Parlant de l'enfant page 1219 : « A moins qu'il ne fût l'Antéchrist, le démon dévastateur, la bête annoncée qui purgerait la terre de l'impureté devenue trop vaste. ET la vie continuerait malgré tout, il faudrait seulement patienter des milliers d'années encore, avant que paraisse l'autre enfant inconnu, le bienfaiteur. »
Note 65
Vérité tome 1 page 68 : « Simon se trouvait naturellement hors de cause, par son être, par sa vie, par les conditions où il se trouvait. »
LA DEBACLE
Note 66
Nous avons le même processus entre Jean et Henriette « ...il sentait bien qu'elle était au-dessus de lui, presque une dame, tandis qu'il n'avait jamais été qu'un paysan et un soldat. [...]Puis il s'était rassuré un peu,en voyant qu'elle le traitait sans fierté, comme son égal... » page 461.
page 537 : « Tous les deux étaient frères pourtant, un lieu solide les attachait, et ce fut un arrachement, lorsque, soudain, une bousculade qui se produisit les sépara. [...]restant quand même le cœur plein l'un de l'autre
page 334 : Napoléon III écrit « Monsieur mon frère » au roi de Prusse, cela montre une égalité de « race ».
Note 67
page 550 : « Mourir, il le voulait, il en avait l'enragée impatience. Mais mourir de la main de son frère, c'était trop, cela lui gâtait la mort, en l'empoisonnant d'un abominable amertume. »
Note 68
page 576 : « ...lorsqu'on avait de la pourriture quelque part, un membre gâté, ça valait mieux de le voir par terre, abattu d'un coup de hache, que d'en crever comme d'un choléra […] Et bien! C'est moi qui suis le membre gâté que tu as abattu... »
Note 69
page 576 : « [Jean, c'était] la partie saine de la France, la raisonnable, la pondérée, la paysanne, celle qui était restée le plus près de la terre, qui supprimait la partie folle, exaspérée, gâtée par l'empire, détraquée de rêveries et de jouissances; et il lui avait ainsi fallu couper dans sa chair même avec un arrachement de tout l'être sans trop savoir ce qu'elle faisait. »
Note 70
A propos de Maurice page 580 : « ...affamé de justice, dans la suprême convulsion du grand rêve noir qu'il avait fait, cette grandiose et monstrueuse conception de la vieille société détruite, de Paris brûlé, du champ retourné et purifié, pour qu'il y poussât l'idylle d'un nouvel âge d'or. »