LES VESTIGES DU PASSE
CONFUCIUS
OU
AU COMMENCEMENT ETAIT
LE RITE
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
Pour accéder à des événements passés, il a fallu un culte du passé dépassant l’âge d’or grec ou le paradis perdu chrétien, une foi au sens de fidélité en un passé sans tache, limpide et incontestablement supérieur. Confucius et les textes taoïstes nous montrent deux applications de ses valeurs.
CONFUCIUS
AU COMMENCEMENT ETAIT
LE RITE
Confucius est resté dans l'imaginaire occidental celui qui a pérennisé un ordre social archaïque fondé sur la soumission aux supérieurs, qu'ils soient empereurs, fonctionnaires, père ou frère aîné. Cette hiérarchie figée dont le respect assure la stabilité du monde paraît à un esprit nourri de Voltaire ou de Marx un endoctrinement propre à assurer de la part des classes sociales les plus basses l'acceptation d'un statut inférieur et pour les gouvernants, la sauvegarde de leurs privilèges. La pensée de Confucius serait un des meilleurs exemples de l'idéologie au service d'intérêts de pouvoir ou d’argent. Une lecture rapide de ses Entretiens recueillis par ses disciples les plus proches corrobore cette impression. La source de cette morale est une totale adhésion à une pensée transmise par de lointains ancêtres et les rites pratiqués par ces ascendants, conservés avec tant de soin, donnent seuls un sens à toute une civilisation. Les sociétés issues du judéo-christianisme et de la philosophie des lumières sont souvent habituées à regarder l'avancée du temps comme une marche vers le progrès matériel, moral, spirituel...Or la pensée de Confucius, comme beaucoup de philosophies antiques, témoigne au contraire de la croyance d'une décadence conduisant à une dégénérescence, à un appauvrissement moral que seules la connaissance et l 'application exacte des rites peuvent enrayer. Mais qu'entend-on par « rite »?
A LA RECHERCHE DU RITE PERDU
Tout d'abord, ce ne sont pas de simples gestuelles de conventions (« des ornements de jade et de soie », XVII, 11). Ils sont le message, ou plutôt le moyen pour un royaume d'accéder à la prospérité, à l'harmonie. Loin d'être limités à une soumission sans concession à l'empereur, ils servent à régir les rapports humains dans la vie quotidienne « ...que votre courtoisie soit conforme aux rites, et vous serez à l'abri de toute insulte. » Ces règles de la vie privée s'étendent jusqu'au domaine public. Tous y sont soumis, même l'empereur, et un bon gouvernement doit, non s'en inspirer comme un vague modèle, mais en être l'incarnation. « Quand le gouvernement repose sur la vertu et que l'ordre est assuré par les rites, le peuple acquiert le sens de l'honneur et se soumet volontiers » (II, 3). C'est l'évidence des bienfaits des rites, la limpidité de leur bien-fondé qui assurent l'obéissance du peuple. Ce dernier n'est pas plus soumis, que d'autres nations régies par d'autres principes, ni plus conditionné à l'acceptation d'un ordre social très hiérarchisé. Au contraire, selon Confucius, son obéissance résulte d'une réflexion, d'un discernement sur la valeur des rites, valeur qui exclut tout autre forme de gouvernement personnel ou social. On pourrait affirmer que le monde confucéen est manichéen (si le mot n'était anachronique). Il divise le monde en bien et en mal. Mais le critère pour reconnaître le premier est sa parfaite adéquation aux rites. Ceux-ci ne sont pas des formes, des critères du bien, ils sont le Bien, et bien sûr le mal est tout ce qui diffère des rites. « Ne regardez rien de contraire aux rites; ne dites rien de contraire aux rites; ne faites rien de contraire aux rites. » (XII, 1). Pourquoi, s'il sont le Bien, ne pas les résumer en quelques axiomes et laisser aux Chinois le soin de discerner, si leurs actions sont conformes à ces directions plus générales? Pourquoi imposer une série de rituels dont la prescription s'est perdue, mais qui laisse peu de doute sur leur aspect tatillon? Pourquoi faut-il toute une vie pour les apprendre? Pourquoi Confucius eut-il toujours la sensation de les méconnaître? Ne se fit-il pas expliquer un jour, lui le spécialiste des rites, dans le Grand Temple du Fondateur de la Dynastie, tout leur fonctionnement ? La réponse qu'il fit à quelqu'un qui s'en étonnait est aussi énigmatique qu'éclairante (n'ayons pas peur de l'oxymore) : « C'est précisément ça, le rituel. »(III, 5)
Réponse énigmatique, car peut-on fonder un ordre social sur un rituel qui paraît peu compréhensible à son plus farouche défenseur et à son plus docte spécialiste? Si le Maître après des années de recherche et de méditation éprouve encore le besoin de « se faire expliquer » les rites qu'il enseigne, pourquoi et comment ce sempiternel apprentissage est-il le rituel? Confucius n'a jamais dit qu'accomplir les rites impliquait une connaissance de ceux-ci. Certes le « dévot » sait ce qu'il doit faire, mais il ignore plus ou moins partiellement la portée de ses actes, le sens réel. (Un peu comme on peut célébrer l'eucharistie avec une plus ou moins grande conscience d'être, stricto senso, aux pieds de la croix.) Le rituel n'est pas seulement la connaissance des actes à faire, mais surtout la lente et toujours plus profonde compréhension de ce que sont réellement ces actes : comment ces gestes anodins peuvent-ils engendrer l'harmonie de notre monde? Sur quel fondement repose la validité des rites, pour qu'on les perçoive à leur juste valeur?
A LA RECHERCHE DU PASSE PERDU
« Je transmets, je n'invente rien. Je suis de bonne foi et j'aime l'Antiquité. » (VII, 1). A la question de la source du savoir de Confucius, son disciple Zigong répondit dans le même sens : « La doctrine du roi Wen et du roi Wu n'est jamais tombée dans l'oubli, elle est restée parmi les hommes. » (XIX, 22).
Confucius n'a pas élaboré une doctrine novatrice, il n'a fait que se mettre à l'écoute de la tradition, l'explorer, essayer de la comprendre et de la mettre en pratique. Les rites comme piliers de l'ordre social ont pour fondement la certitude qu'ils existaient à la nuit des temps et que les Ancêtres qui les ont élaborés étaient meilleurs que nous. Cette croyance en un âge d'or ayant pour corollaire une inexorable décadence n'est ni mise en doute, ni même expliquée ou commentée dans les Entretiens. Ce qui prouve qu'ils sont une certitude, un fait établi depuis longtemps et transmis comme une évidence. Lorsque l'on s'aperçoit que les rois Wen et Wu sont les ancêtres mythiques, cela laisse rêveur un esprit occidental pour lequel « mythique » signifie « inventé ». Pourtant la transmission à travers les générations semble aussi limpide qu'évidente pour le Maître. Ne dit-il pas : « Les Yin ont hérité du rituel des Xia [...]Les Zhou ont hérité du rituel des Yin... » (II, 23). Ou « La dynastie Zhou s'est inspirée des deux dynasties qui l'ont précédée. ». Ou « Quand le monde marche droit, les décisions concernant le rituel, la musique et les expéditions militaires sont prises par le Fils du Ciel... ». Nous savons que ce dernier peut signifier l'empereur contemporain de l'époque où parle Confucius. Mais celle-ci est suffisamment troublée pour que personne et surtout pas un de ces roitelets irrespectueux des rites qui chassèrent à tour de rôle le Maître ne puisse avoir droit à ce titre. Il ne peut s'agir que du Fils du Ciel aussi peu réel que les souverains Wu et Wen. Que peuvent être ces êtres mythiques et pourtant relié à la société présente par une série de dynasties, toutes perpétuant un mode de vie, des valeurs qui se manifestent au temps du Maître par les rites?
Ils sont supérieurs à notre humanité. Certes ils pratiquent les rites, mais sans maladresse, d'une façon si intérieure et si juste que l'harmonie découle de tous leurs gestes : ils n 'en font ni trop, ni trop peu. N'est-ce pas ce qu'affirme Confucius : « Dans la pratique des rites, ce qui compte, c'est l'harmonie. C'est cela qui faisait la beauté de la voie des anciens souverains, et qui inspirait toutes leurs entreprises, grandes ou petites. Mais il faut savoir où s'arrêter : une harmonie pure, cultivée pour elle-même, et qui ne serait plus réglée par les rites, ne saurait convenir... ». Le passage infirme l'hypothèse que la recherche de l'harmonie, et plus exactement de l'ordre social, est le but de ces Ancêtres. Ni la paix civile, ni le bien commun ne sont une priorité. Tous deux découlent des qualités intérieures propres à ces lointains souverains. Bien que Confucius ne nous donne pas d'indications précises, si ce n'est la beauté ou l'harmonie, on peut sans doute supposer que les qualités de la société ne sont que le reflet de dispositions intérieures des monarques Wen et Wu : une harmonie totale entre toutes les composantes de leur être.
Laissons-nous gagner par l'interprétation. Il est un être qui n'était qu'harmonie dans la civilisation occidentale, un être dont tous les actes pouvaient être justes s'il le voulait : le premier homme (au sens bien sûr d'homme ou de femme). Selon le magistère de l'Eglise, pour ceux que la tradition appelle Adam ou Eve, la volonté était soumise à l'intelligence qui elle-même obéissait à l'amour (ou à la charité). Après le péché originel, cet ordre s'est corrompu et chacune de ces puissances a tenté de prendre le pouvoir sur les autres. Dans la Bible, à partir de la faute des premiers parents, nous avons une lente, mais inexorable dégradation des qualités humaines. Cette dernière peut tout à fait correspondre à la suite des dynasties. Celles de la Bible comme celle de la tradition chinoise, à un moment donné, de mythiques deviennent historiques et s'ancrent sans transition dans le temps réel. Il serait téméraire de conclure que le Fils du Ciel ou le roi Wen correspondent à tel personnage des premiers chapitres de la Genèse. L'existence mythique d'Adam et Eve impose la certitude d'un premier homme subissant le péché originel, mais exclut la croyance en nombre de détails, si ce n'est comme symboliques. L'absence de rupture tragique, qui pourtant est présente dans nombre de mythes fondateurs tend à assimiler les premiers souverains chinois aux descendants d' « Eve et Adam », de cette génération qui conservait le souvenir de l'état et du mode de vie adamique. Cette génération ou ces générations ayant perdu ce qui était la source d'un comportement harmonieux individuel et social, c'est-à-dire la grâce originelle, n'a peut-être eu comme seule solution pour garder cet ordre social sans maux d'avant le péché originel, de reproduire le comportement extérieur de leurs ancêtres. Au lieu de se fier au bon sens et à la conscience pour commander à ses actes, cette génération, la grâce adamique ayant disparu, se fia à des gestes extérieurs qu'elle sacralisa et en fit un rituel. On peut peut-être mieux comprendre l'attachement à des comportements tenus pour sacrés si l'on se rappelle le soin que les Juifs chassés de la ville du Temple mirent à conserver leurs rites religieux. L'attention portée à des signes extérieurs ne peut se comprendre qu'en corollaire avec une source de grâce à jamais disparue. Les rites chinois seraient donc la reproduction du comportement adamique sans qu'ils fussent à nouveau inspirés par la grâce originelle. Sans doute le but de Confucius était-elle, certes, de transmettre ce comportement en purifiant et en diffusant les rites, mais également, d'une manière plus personnelle, d'essayer de retrouver ce qui les inspira.
A LA RECHERCHE DE LA CONSCIENCE PERDUE
Il le dit lui-même lorsqu'on lui demande le sens du sacrifice à l'Ancêtre de la Dynastie : « Je ne sais pas. Qui le saurait, tiendrait le monde entier dans le creux de sa main. » (III, 11). Si l'on poursuit notre interprétation, connaître le sens de ce rite équivaudrait à retrouver les qualités de l'homme originel dont la royauté sur la création. En poursuivant notre raisonnement et dans une perspective chrétienne, nous pouvons dire, qu'après le péché originel, ce n'est vers les Ancêtres qu'il convient de rechercher la royauté des hommes sur l'univers, mais vers l'un de leurs descendants, puisque seul le sacrifice du Christ a restauré les hommes dans une royauté plus juste encore que celle d'Adam, mais de manière cachée, mais « de nuit », selon la tradition chrétienne.
Confucius avait pressenti que les rites n'étaient pas une somme d'éléments disparates indiquant aux hommes la façon de se comporter pour chaque instant de sa vie. Il avait en effet intuitivement découvert le fil conducteur reliant les actes extérieurs et leur donnant leur cohérence, tous les rites n'étant que les manifestations d'un état d'esprit. « Le Maître dit: « Zigong, crois-tu que je sois quelqu'un qui étudie une masse de choses et qui les retient par coeur? L'autre répondit : « En effet. N'en est-il pas ainsi? -Nullement. J'ai un seul fil pour enfiler le tout » (XV, 3; IV,8). Ce fil conducteur n'est certainement ni une éthique si élaborée soit-elle, ni une devise permettant de déduire les comportements à tenir. S'il en était ainsi nul doute que les lettrés chinois auraient rapidement découvert l'axiome source des rites. Pour que Confucius l'ait trouvé avec difficulté sans pouvoir le transmettre à ses disciples, il faut que la distance entre ce fil conducteur et les rites fut grande, que le décalage entre l'état d'esprit de ceux qui les vécurent et ceux qui en héritèrent fut un abîme : la chute de l'état d'innocence à l'état actuel de l'Homme.
L'intuition de la grandeur des premiers souverains fondateurs du rituel est présente dans l'esprit du Maître, puisque les rites lui semblent inhérents au statut d'homme, à ce qui constitue la civilisation : « Le roi Wu est mort. Maintenant n'est-ce pas moi qui suis investi du dépôt de la civilisation? » (IX, 5) et « Un homme de cœur, un homme pleinement homme ne cherche pas à survivre aux dépends de son humanité. Au besoin il donne sa vie pour préserver son humanité. » Civilisation est à prendre, non en opposition à d'autres formes de société plus « primitives », mais au sens de construction d'un milieu humain contre un monde naturel et animal. Ces notions évoquent un temps où l'homme muni de tout ce qui le constitue vraiment homme : l'amour, la justice la mémoire des disparus, le sens de la transcendance...devait se différencier des animaux, de ces grands primates qui lui ressemblaient tant physiquement. Aussi les rites ont-ils transmis aux lointains descendants chinois que seule cette conscience par l'homme de son humanité importait et que le principal danger qui le guettait était de perdre ses qualités humaines et de descendre au rang animal
Plusieurs fois Confucius utilise l'équivalent chinois de la Voie (IV, 8; VI, 17) et, dans les écrits taoïstes, Confucius est souvent mis en scène pour montrer qu'il s'est fourvoyé, que son interprétation de la Voie est fausse. Mais, ni les uns, ni les autres ne nient l'identité de cette Voie pour laquelle ils ont simplement des interprétations différentes. Alors comment les tenants du non-agir et Confucius, l’adepte inconditionnel de la maîtrise, peuvent-ils avoir la même référence sur un point aussi fondamental de leur doctrine que la Voie.