Le Ring
ou la Genèse selon Wagner
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
De la déesse à l’esclave : Le Ramayana, L’Iliade et les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme .
Nous avons bien conscience que Le Ring n’est que les anciennes légendes nordiques revisitées par le XIXème siècle, par Wagner. Mais la tétralogie contient plusieurs épisodes qui sont des échos des récits fondateurs
LE RING
ou
la Genèse selon Wagner
Résumé
Le dieu mortel Wotan (Odin) a conquis le pouvoir grâce au frêne du monde et à la source sacrée. Il fait bâtir un palais pour les guerriers morts dans la gloire, le Walhalla, par deux Géants Fafner et Fasolt. Le dieu ne voulant pas les payer, ils enlèvent la déesse Freia, gardienne des pommes de jeunesse. Dans le paiement futur d’Odin se trouve l’anneau qu’a fabriqué Albéric, le roi des nains avec l’or volé du Rhin.
Mine, le nain, son frère, élève Siegfried pour qu’il tue Fafner le géant qui s’est transformé en dragon après l’obtention du trésor contenant l’anneau. Le jeune homme rencontre la Valkyrie Brunehilde et ils décident de s’épouser.
Parti dans le monde des hommes, Siegfried, amnésique, va épouser la sœur du roi Gunther. Constatant cela, Brunehilde détruit par le feu le monde des dieux.
Le mot « crépuscule » semble un doux euphémisme pour cette apocalypse sans parousie ou création d'un autre monde qu'est la dernière partie du Ring. Les dieux sont déchus et leur résidence part en fumée. Siegfried, le héros, meurt d'une traîtrise et Brunehilde, la femme, a déjà tout perdu. Qui prendra le pouvoir désormais vacant, si ce n'est le pâle Günther ? Le monde est désormais entre les mains d'un fantoche. Cet anéantissement du monde est-il la perte d’un âge de perfection ou seulement celle d'un des mondes possibles?
LA CREATION DES DIEUX
L'utilisation du mot « dieu » est piégé. Wotan comme ses frères et sœurs ne sont pas de vraies divinités. L'immortalité ne fait pas partie de leur nature, mais leur est procurée par les pommes d'or de Freia. C'est grâce au verger de la déesse et aux soins qu'elle lui prodigue que les dieux sont des dieux et non de simples mortels. Lorsque les Géants prendront Freia en otage, Wotan et sa parenté seront atteints immédiatement par la décrépitude inhérente à la mortalité. Loki le constate page 57 du livret de l'opéra : « ..les pommes d'or de son jardin vous rendaient alertes et jeunes si vous en mangiez chaque jour […]. Sans les pommes [...] les dieux flétris vont périr ». Fafner l'avait prévu page 43 : « Des pommes d'or poussent dans son jardin; elle seule sait cultiver les pommes! manger ces fruits permet à sa parenté de garder toujours une jeunesse immuable; languides et pâles, les dieux perdront leur vigueur, vieux et faibles ils s'éteindront si Freia vient à leur manquer». Ces dieux qui s'étiolent s'ils n'ont pas leur pomme de jouvence cultivée dans un verger ressemblent étrangement à des hommes. Le verger et ses pommes rappellent le jardin d'Eden, l'île d'Avalon, l'île des Hespérides ou, si on élargit, les fruits de jade des îles immortelles chinoises, souvenir peut-être déformé d'un lieu où la mort n'était pas pour l'Humanité une terrible épée de Damoclès. Epée pourtant peu inquiétante pour Wotan, puisqu'il n'hésite pas à échanger l'immortalité contre le pouvoir. Mais pourquoi seuls le dieu et ses frères et sœurs sont-ils des dieux et non tous les autres hommes?
Il faut remonter au commencement du monde wagnérien pour avoir une bride d'explication. Certes l'immortalité est donnée par les pommes. Mais les maîtres du Walhalla ne sont pas seulement immortels, ils sont aussi les maîtres du monde et habitent dans ce qui semble être le Ciel. Si Wotan est leur chef, c'est parce que c'est lui qui a arraché une parcelle d'éternité à la source et au frêne du monde. En buvant à celle-là et en coupant une branche de celui-ci, il a usurpé un statut qui ne lui était peut-être pas destiné. La source qui se tarit lorsque Wotan en boit rappelle étrangement la grâce adamique qui se reçoit, mais ne se conquiert pas. Quelle est l'erreur du futur Dieu? D’une part prendre et non recevoir. Le fait de perdre un œil montre que ce qui aurait pu être le don de "la nature" à tous les hommes est à recevoir au moment adéquat. Mais plus encore, la faute de la future divinité est d'avoir accaparé pour lui seul et sa maisonnée la grâce. En buvant à la source et surtout en la tarissant, il prive tous les autres êtres (les fameuses autres races) de l'accès à la grâce et à l'immortalité. Le frêne du monde rappelle lui aussi les arbres de la connaissance et de la vie dans l'Eden? En avoir coupé une branche revient à s'approprier une partie du savoir universel et l'immortalité, et donc en priver le reste du monde, puisque l'arbre se dessèche. La faute est la même que pour la source. Le fait de graver les runes dans le bois peut évidemment, comme il est d'usage de l'interpréter, indiquer une limitation à la toute puissance du voleur. Mais il peut avoir une autre signification. Qu'est-ce qui peut limiter le pouvoir de Wotan, sinon une loi quasi-universelle à laquelle il doit lui aussi se soumettre et qui évite l'arbitraire ? Ni Wagner, ni ses sources n'évoquent un ordre du monde auquel tous seraient obligés d'obéir parce que ses lois seraient gravées dans le bois du frêne et que la puissance de Wotan incarnée par la lance dépendrait aussi de sa capacité à observer et faire appliquer ces règles. Mais pourquoi la nécessité de graver ses runes est-elle apparue une fois le frêne mutilé et la source tarie? N'y avait-il aucune loi avant le forfait du dieu aux corbeaux? Si cela était, la perte de l'œil n'aurait pas dû racheter ce qui n'aurait pas vraiment été une faute. Si la loi n'était pas écrite, c'est tout simplement (si ce monde originel s’apparente au Paradis terrestre), parce que la loi n'était pas extérieure à l'homme. La grâce adamique instillait la loi universelle et tout être humain était porté vers le Bien. La loi était intérieure . (On peut le rapprocher de la grâce donnée par le baptême, lors de la réception de l'Esprit Saint qui agit à l'intérieur de l’homme tout en respectant la liberté de l'individu). On peut supposer que, d'homme qu'il était, Wotan et sa parenté se sont faits « dieux » en accaparant à leur profit l'héritage des premiers parents, dont Erda est sans doute une figure très affaiblie. Avec la tétralogie et ses sources, nous nous retrouvons, non tout de suite après la chute, mais bien plus tard : à l'époque du chamanisme et de l'élaboration du patriarcat. Cela explique le pluriel de « mères » page 82 : « la sagesse des mères » s'appliquant à l'unique Erda. Cela explique également la métamorphose de Wotan en loup pour engendrer les Wase. Transformation qui réfère au chamanisme et aux clans : de l'ours, du loup…
Si nous comparons notre explication à l'étude que nous avons faite du Ramayana, nous constatons que les hommes ont cru qu'un reste de grâce adamique était transmise par l'hérédité à travers les dons préternaturels. Les dieux seraient alors les descendants d'Adam, même si lors du barattage de la mère de lait, les dieux ont accaparé cette ascendance. L'accès à la divinité par les exercices de dévotion est considéré comme une faute, voire un péché. Au contraire la divinité des dieux germaniques chez Wagner est très fragile. Elle tient plus à une pilule (ou pomme) de longévité qu'à une quelconque nature supérieure. Si le récit de L'Edda est plus flou, il garde le souvenir de la « création » des dieux par eux-même. (Peut-être est-ce un élément d'explication de l'émergence en premier en Europe de l'idée de la démocratie et de l'égalité entre les hommes.).
L'ANNEAU
Si le frêne et la source se réfèrent à l'arbre de la connaissance et à la grâce adamique , que représentent l'or du Rhin et l'anneau? Bien sûr l'or contient une parcelle de cette vie de grâce adamique que recèle également la source et le frêne. Mais il semble symboliser surtout une fonction de nos premiers parents qui nous a été transmise. Tout homme doit gérer la création et tout chrétien, comme Adam et Eve, (même si la source de ces fonctions est différente : grâce adamique et grâce de la Rédemption) est roi, prophète et prêtre. L'or (comme pour les rois mages) représente la royauté. Cela explique pourquoi tous désirent l'anneau. Celui qui aura l'or du Rhin détiendra un pouvoir absolu sur le monde. Pourquoi l'or devient-il néfaste quand il est la matière de l'anneau et non plus dilué dans le fleuve ? A l'époque de Wagner, l'anneau d'or a deux représentations importantes : l'anneau nuptial et l'anneau épiscopal. Les deux symbolisent le mariage, l'union des deux époux ou du pasteur ( représentant le Christ) et de son Eglise . Symbole éminemment positif, non du pouvoir, mais de l'amour. Or la fin du dix-neuvième siècle offre plutôt l'image d'un clergé attentif à son pouvoir plus qu'à son autorité bienveillante. Il suffit de penser au pape et à la curie accrochés à la puissance temporelle des Etats du Vatican (cf. Rome de Zola). A tort ou à raison, la hiérarchie de l'Eglise représente plutôt le pouvoir à travers cet anneau épiscopal que l'on baise en s'agenouillant devant Dieu à travers l'évêque, comme le dit la foi, ou, comme le pensent peut-être certains, devant l'évêque usurpant la révérence due à Dieu. L'anneau symbolise alors le pouvoir temporel entériné par la religion. (C'est ce dont se souviendra Tolkien dans Le Seigneur des anneaux). Tant que l'or est dans le Rhin, il appartient à tous et à personne. Tout être humain règne sur la création, sans pouvoir sur ses congénères. Quand l'anneau est forgé, il ne peut plus appartenir qu'à un seul qui confisque ainsi toute la royauté sur l'univers et l'étend sur tous les hommes. Il y a usurpation, car l'anneau ne représente pas un pouvoir exclusif, mais un pouvoir partagé entre les époux ou entre tous les évêques ou plus exactement tout le peuple de dieu pour l'Eglise. Il est d'ailleurs significatif que seuls certains subissent la fascination de l'anneau.
La première victime est Alberich, incarnation du monde de l'industrie. Wagner en fait un type de capitaine de la sidérurgie demandant à ses nains-ouvriers des cadences infernales. Si dans la mythologie germanique, les nains représentaient le savoir-faire, la transformation de la matière, dans Le Ring, ils incarnent « l'esclavage » inhumain de la révolution industrielle. (Tolkien s'en souviendra pour les personnages de Sauron et de Saroumane dominant la Comté.) Mime est un pâle ersatz de son frère. Il veut simplement devenir « calife à la place du calife ». Mais, si Alberich a sacrifié sa capacité d'amour pour l'obtention de l'or, Mime est déjà dénué naturellement de tout sentiment paternel envers Siegfried, celui qu'il a élevé. L'interprétation d'un Siegfried pro nazi, bourreau d'un Mime juif, ne tient pas compte d'une évidence simple. Mime récolte les fruits de l'éducation qu'il a donné au jeune homme. Pour qu'un être haïsse autant celui qui l'a élevé tout bébé, celui avec qui il vit en tête-à-tête depuis l'enfance, il faut que les soins prodigués aient été totalement dénués de tendresse, de la plus sommaire affection. Mime n'a même pas élevé Siegfried comme un animal de compagnie, il l'a dressé comme un instrument que l'on entretient pour qu'il soit en état de marche.
Le cas des Géants est plus subtil. Fasolt n'est pas intéressé par l'or. Il ne désire pas Freia pour les pommes d'or et l'immortalité, mais pour elle-même. D'ailleurs il reproche à Wotan de ne pas voir le vrai trésor d'avoir une femme à ses côté. Au contraire Fafner ne voit en Freia que la pourvoyeuse des pommes d'or et donc de l'éternité.La femme n'est pour lui qu'un moyen pour acquérir le statut divin. Mais ni l'un, ni l'autre ne sont attirés par le pouvoir temporel que représente l'anneau. D'ailleurs Fafner transformé en dragon « couvera son or » sans chercher à l'utiliser. Au contraire le métal précieux le plongera dans l'inaction, voire dans l'inertie. Il s'est assoupi sur son or, comme si la défense de celui-ci, et donc de l'anneau, mobilisait toutes ses forces. Quant à Wotan, il ne veut pas la richesse, mais le pouvoir absolu. Avec la conquête de l'or du Rhin, il achèverait ce qu'il a déjà commencé en saccageant la source et le frêne.
Siegfried semble insensible à la fascination de l'anneau. L'homme libre de Wotan, apparaît plutôt comme un être bousculé par les événements. Une fois libéré de Mime, il tombe amoureux de Brunhill, puis perd la mémoire sous l'effet du philtre de Gutrune et surtout devient l'ami de Gunther. La quête de Siegfried (n'en déplaise aux admirateurs du guerrier arien) est peut-être plus celle d'une famille que celle du pouvoir. Il est prêt à se battre pour Gunther, à ne devenir que le beau-frère du roi pour trouver une place chez les hommes. Son obéissance au désir de chacun provient du manque affectif, séquelle de « l'élevage », (et non de l'éducation), de Mime. Pour lui, l'anneau est le symbole de l'amour nuptial. Peut-être le héros peut-il être défini comme libre par Wotan, car il est indifférent à l'anneau du pouvoir absolu. (C.D. page 51: Siegfried « consume sa vie dans la joie et l'ardeur amoureuse »). L'une des qualités du jeune homme est le respect que lui inspire la femme aimée, ce qui n'est pas le cas de tous les protagonistes.
LE CREPUSCULE DE LA FEMME
Si Wotan désire « un homme libre », il ne veut pas de femmes libres. Son attitude envers celles-ci consiste à les utiliser. Il trompe sa femme en vendant sa belle-sœur Freia pour construire le Walhalla. Si le manque des pommes d'or ne le condamnait à la vieillesse et à la mort, sans doute n'aurait-il jamais honoré son contrat avec les Géants et donc libéré la déesse. L'image de cette dernière recouverte par l'or du Rhin pour être rachetée (au sens propre du terme) aux bâtisseurs du Walhalla montre qu'elle est réduite à être comme l'or un moyen pour conquérir ou garder l'immortalité. Quant à Sieglinde, la mère de Siefried, elle ne sert qu'à procréer (elle mourra en couche).
Plus encore le destin de Brunhill est la conséquence du regard utilitaire que Wotan pose sur sa fille préférée. Dès qu'elle ne lui obéit plus, il la condamne à la déchéance. Celle qui était une guerrière se voit soumise à être violée par le premier passant venu. Que cette condition soit muée en la rencontre avec le héros Siegfried n'empêche pas la jeune fille de troquer son armure contre une simple robe (et sans doute un rouet ou plus symboliquement un balai). Il est significatif que la première des Walkyries donne son cheval, toute sa science des runes sacrées à celui qu'elle aime contre un anneau nuptial et non de pouvoir. Sa déchéance est à son comble quand Gutrune prend sa place d'épouse. Elle n'est plus la guerrière, ni la femme aimée. Elle est seulement trahie et abandonnée. Au moment de son refus d'obtempérer, elle n'est plus qu'un instrument pour inciter Siegfried à agir.
Etait-elle autre chose comme Walkyrie? Dans les faits, elle obéit à Wotan, totalement à Wotan. Mais tout comme Freia était dépositaire des pommes d'or d'éternité, Brunhill recèle comme individu une certaine supériorité. Non seulement elle est la fille de deux dieux, mais elle est guerrière, amenant les héros humains au Walhalla. L'armure dont elle sera dépossédée, tout comme son cheval qui perdra sa faculté de voler, est sans doute un symbole de la liberté, de son indépendance vis-à-vis des hommes qui aurait pu caractériser la femme avant la chute biblique. Cela ne veut pas dire que cette dernière a perdu sa fonction, son état, mais que l'être masculin, ayant perdu la pureté de l'état adamique, a modifié son regard admiratif, ou au moins égalitaire, en un regard de condescendance, voire de mépris envers celle qui fut « la chair de sa chair, les os de ses os ». Brunhill laissée seule dans la forêt entourée d'un cercle de feu qui l'empêche de s'échapper, mais ne la protège pas du premier venu (pouvant l'épouser ou/et la violer) est une métaphore de l'impression d'insécurité, d'être un objet sexuel que durent ressentir certaines femmes dans les forêts nordiques. L'insistance de Gutrune pour se marier à Siegfried (même à l'aide d'un philtre magique) est peut-être un écho de la peur d'être livrée légalement ou non à n'importe qui (au sens propre du terme)
Brunhill n'est pas seulement la fille du principal dieu, elle est aussi celle d'Erda, la première des déesses- mères (violée d'ailleurs par Wotan). C'est d'elle qu'elle tient la science des runes sacrées. Mais les mères n'ont aucune incidence sur le destin de leur enfant. Les jumeaux, Siegfried sont orphelins. Erda dort, laissant toute lattitude à Wotan. Les mères de Hagen et Loge, mariées en-dessous de leur condition livrent entièrement leur enfant au pouvoir de leur père ou de leur frère. La femme dans Le Ring, déchoit lamentablement, en étant absente, endormie comme Erda ou peut-être simplement cachée.
LES GEANTS
Si les dieux représentent ceux qui se sont crus les vrais et uniques fils d'Adam, si les nains correspondent à tous les autres hommes, une sorte de tiers état au service des dieux, que représentent les géants? Ils n'apparaissent pas dans la mythologie indienne, mais sont présents chez les grecs. Pourtant leurs caractéristiques sont spécifiques dans Le Ring. Ils ne sont pas au service de Wotan, puisque celui-ci est obligé de les rémunérer pour la construction du Walhalla. L'édification de l'immense et majestueux château des dieux demande une réelle compétence contredite par la naïveté de ses bâtisseurs. Le but de ces derniers est double : conquérir l'éternité et ravir une femme. Ce qui semble duel n'est-il pas similaire? C'est le monde de la femme avant le péché auquel ils souhaitent accéder : « époque » où la mort n'existait pas (au moins sur cette forme), où tous étaient égaux...Les deux géants se disputent pour l'anneau, car l'objet est le symbole (maintenant que Freia a été rendue) de cet univers, sa porte d'entrée. Ils croient naïvement que celui qui aura l'anneau en sa possession aura un pied dans l'Eden ou dans l'éternité. Il n'en est rien, puisque Fafner va sombrer dans le sommeil, « couvant » ce qu'il croit être le dernier vestige du monde paradisiaque (au sens propre du terme).
LE « SUICIDE » DE WOTAN
Il nous reste à nous demander pourquoi Wotan désire tant le crépuscule des dieux. Tout simplement pour le pouvoir. Il a d'abord misé sur le Walhalla : ce château où il peut former une armée des plus puissants chevaliers, mais une armée de morts. Il est prêt à sacrifier la divinité de sa parenté (sacrifice incarné par Freia et ses pommes d'or), puis la divinité de sa fille préférée . Il est prêt à sacrifier sa propre divinité et sans doute son être même pour donner la toute puissance à un de ses descendants. Mais pourquoi Siegfried et non pas Brunhill?
Cette dernière est sa fille, mais aussi celle d'Erda qui incarne les temps immémoriaux, ceux de la source et du frêne. Le jeune homme est au contraire totalement le sang de son sang. La louve n'a laissé aucun signe héréditaire sur les jumeaux, et frère et sœur, ceux-ci ne transmettent que les caractéristiques de Wotan à Siegfried. Ainsi le dieu a l'impression d'avoir engendré les jumeaux et son petit-fils, seul, sans l'aide d'une femme. Il se sacrifie pour commencer à travers le héros éponyme du troisième opéra une nouvelle destinée sans le handicap de la divinité. En effet celle-ci lui permet de régner sur le monde, mais en lui imposant des règles auxquelles tous obéiront ou au moins se référeront. Ce sont les runes gravées sur la lance. Wotan est lié à l'obéissance de ces lois dont il est le gardien, de cet ordre qu'il a lui-même établi en fonction d'une loi universelle, pâle reflet de la source et du frêne. Or il veut une toute puissance qui ne suive aucun ordre, aucune logique, sinon celle de son bon vouloir. Il refuse d’instaurer une loi, mais veut soumettre le monde à l'arbitraire de son bon plaisir. Pour accéder à cela, un désir suicidaire, l'amertume et la solitude du pouvoir lui font désirer la venue de celui qui le vaincra, qui anéantira la suprématie des dieux : Siegfried. Il préfère la perte de sa divinité, sa propre perte à l'obligation d'obéir à cette loi universelle incarnée dans le frêne . Sa seule présence lui est si intolérable qu'il se sacrifiera, lui, son statut et son monde pour leur anéantissement. Malheureusement pour lui, son ersatz, Siegfried ne s'intéresse pas au pouvoir, empêtré dans sa recherche de la mère. (C'est d'ailleurs parce qu'il n'a pas été tenté par l'or en tuant Fafner qu'il va être en mesure d'entendre l'oiseau et de comprendre les desseins de son « parâtre » Mime.).
La destruction d'un ordre hiérarchique, les dieux, la nostalgie d'un monde idéal se retrouvent dans d'autres traditions comme celle de l'Inde védique Le Ramyana, ou l’Antiquité, l’Iliade...