Les Femmes
au commencement était l'usurpation
de la Femme aux femmes
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
Livre fondateur de l’Inde, Le Ramayana nous raconte aussi ce qui s’est passé aux premiers âges de l’Humanité à travers trois figures : le Dharma, le singe et la femme . Ce qui semblait immuable : la place des hommes dans la société se révèle être la mise en place d’une vision du monde totalement masculine au détriment des femmes et avec l’aide des singes.
AU COMMENCEMENT ETAIT
L’USURPATION
De la Femme aux femmes
édition de la Pléiade
Le Ramayana de
Valmiki
Rama, prince héritier du royaume, est contraint de s’exiler dans la forêt avec sa femme, Sita, et un de ses frères. Ravana, un raksassa, « monstre adharmique » (contre l’ordre du monde) enlève la jeune femme et l’emmène dans la ville de Lanka. Hanuman, frère de sugriva, roi du peuple singe va ramener Sita auprès de son époux. Rama deviendra roi.
LA DEPOSSESSION
La grande victime de la destruction de Lanka est celle que l'on est censé protéger : Sita. Rama pensera deux fois à la répudier surtout dans la version primitive du Ramayana et y arrivera la deuxième fois. Humiliée, déshonorée, calomniée, elle sera privée de son rang et Rama profitera de son statut. Elle refusera d'ailleurs de retourner à ses côtés à la suite de l'ordalie lors du sacrifice du cheval. Ce refus n'est pas une vengeance d'ordre psychologique, le Ramayana ne se situe pas à ce niveau. II montre que rien ne peut redonner sa place à Sita, tout en manifestant son innocence. Quelque chose a été détruit et l'âge d'or de Rama commence par un saccage gratuit et se parachève par une injustice. Peut-on parler d'âge d'or ? Ou plutôt cet âge ne peut être parfait que si Lanka est détruite, le verger, souillé et Sita , calomniée.
La situation de la femme dans le début du Ramayana est loin d'être parfaite, elle est surtout ambiguë. Sita est le seul exemple de femme indienne qui nous est donné. Selon le Dharma, l'épouse ne peut accéder au divin que par l'intermédiaire de son mari. Cela était également la position de certains théologiens catholiques jusqu'à Vatican II. En Inde védique, l'homme reçoit une initiation rituelle à laquelle non seulement la femme n'a pas droit, mais ce qui en tient lieu est la cérémonie nuptiale. Le mari sert de gourou, les travaux domestiques pour l'entretien de l'époux remplacent les rites quotidiens auprès du feu sacré chapitre XXIV. La femme n'est pas exclue de l'ordre spirituel, elle est à une place non seulement inférieure, mais subordonnée. Sans son époux, elle ne rentre pas dans la spiritualité. Comme le dit Sita en écho aux paroles de sa belle-mère page 236 "...comment pourrais-je méconnaître, noble femme, que le mari est pour son épouse une divinité ?" Il ne s'agit pas uniquement de supériorité, mais d'une totale dépendance de la femme pour son salut et son accès à la spiritualité page 156 : "...la divinité de la femme est son époux, son époux est sa famille, son époux est son maître spirituel."
Or cette position subalterne que nul ne pense même à contester n'est pas naturelle. Le Ramayana nous apprend (à deux reprises) que l'égalité entre tous les êtres était de mise au commencement, mais Indra n'a pu supporter la beauté d'une femme particulièrement belle, il la viole, elle est alors répudiée par son mari et sa beauté partagée entre beaucoup de femmes. De victime, elle devient coupable, car elle incite ( totalement involontairement) Indra à pécher chapitre XXX. Nous retrouvons la même structure que celle inscrite dans le destin de Sita. De victime, elle se retrouve punie sans être coupable même si l'intervention de Rama permet de venger la victime d'Indra et de lui permettre de reprendre sa place auprès de son mari. Dans le Mahâbhârata, rappelle Madeleine Biardeau dans une note page 1572, Indra est également responsable de la déchéance de la femme. Son péché de brahmicide est divisé entre les arbres, les rivières, la terre et les femmes après un grand sacrifice de cheval. Les boucs émissaires, au sens strict et biblique du terme, sont tous les symboles féminins : l'eau, la terre, les végétaux. Nous retrouvons la même structure : la faute d'un autre est transférée à des innocents arbitrairement. Il y a donc description d'une déchéance due à une injustice. Pourtant le personnage de la femme à travers Sita est symboliquement plus fort que celui de Rama, si l'on considère l'avatar comme une invention plus tardive (cf Dubuisson).
Il est affirmé que les hommes (comme les singes) ne peuvent tuer une femme. Chapitre XXVI, Rama déclare que la condition de femme de la yaksi Tataka protège cette dernière, ce qui ne l'empêchera pas de la tuer quand même. Page 320, Bharata a construit le même paradoxe en affirmant : " On ne doit tuer aucune créature de sexe féminin" et en ajoutant qu'il la tuerait bien lui-même s'il ne craignait la bouderie de Rama. Entre la théorie du discours et la pratique des faits réside le drame de la condition féminine. On doit considérer l'interdiction de tuer une femme comme étant du même ordre que celle du brahmacide, de caractère sacré. (S'il s'agissait d'un reste de celle des animaux n'attaquant pas une femelle, elle serait de l'ordre de l'instinct et donc il n'y aurait pas interrogation et transgression.) La femme est dans une position d'infériorité face à son époux, mais elle garde les qualités de son état originel d’avant le péché d'Indra. Elle subit et provoque chez l'homme un respect sacré pour le symbolisme qu'elle incarne qui ce dernier empêche de la tuer et, dans le même temps, un mépris pour sa situation actuelle. Nous avons vu la condition, quel est le symbole ?
LA REINE HUMILIEE
Comme chez beaucoup de peuples issus des Indo-Européens, Sita est la terre, le pays. Le roi ne peut exercer un pouvoir que s'il se marie à la terre, au pays représenté par la femme. Ni la naissance de Sita, ni sa mort ne laisse de doute quant à cette interprétation. La jeune femme nait directement de la terre (son père laboure et elle émerge du sillon) et meurt lors de l'ordalie finale en s'enfonçant dans la terre. Ainsi on peut dire que Rama en la répudiant a profité de son pouvoir, le lui a confisqué. L'âge d'or n’aurait plus existé s'il avait répudié Sita, s'il s'était remarié. En la séquestrant dans son ermitage, il reste toujours l'époux de la terre en théorie, il ne lui fait aucune injure, mais il lui enlève tout rôle, même uniquement symbolique. Elle n'a jamais eu de pouvoir, mais une autorité, or après la défaite de Lanka, elle ne peut plus l'exercer, mais la garde, car elle ne peut en être dépossédée.
Comme en Inde classique, tout est religieux, elle incarne non seulement la terre, le royaume, mais également le sol sur lequel on procède aux sacrifices : la vedi. C'est en cela qu'elle est sacrée : elle est l'autel consacré auquel les êtres impurs ne saurait toucher (note pages 1515 et 1521). De l'homme prêtre-officiant ou de la femme-autel quel est le plus sacré, le plus spirituel ? Il n'est pas certain que ce soit le premier.
Pourquoi avoir ôté à la femme ce rôle spirituel, pour ne pas dire ce droit à la spiritualité ? Sans doute est-ce tout simplement dans l'ordre du Dharma, cet ordre pour lequel lutte Vishnu (cf « Au commencement était l’ordre » sur le même site. Mais pourquoi subsiste-t-il des traces aussi visibles d'un ordre différent ? Car si Sita est la vedi, les autres rôles féminins secondaires ont presque tous, sauf la mère de Rama, en commun de travailler à renverser l'ordre. Or dans cette lutte entre Dharma et Adharma, entre Vishnu et Shiva, il est important de ne "diaboliser" (si on nous passe anachronisme) les partisans de ce dernier. Lorsque la belle-mère de Bharata impose son fils comme héritier, elle dépossède, certes, celui que la naissance, son père et son peuple désignent comme le futur titulaire du trône, mais on peut également penser qu'elle se soulève contre le droit d'aînesse, la loi de primogéniture. En faisant ainsi, elle bouscule un ordre où tout a une seule et unique place. C'est le même processus pour la Yaksi Tataka. Le texte ne dit pas pourquoi Marica, le fils de la yaksi, s'attaque avec sa mère au "meilleur des rsi". Mais nous allons soumettre une explication osée, puisque elle s'appuie sur un autre texte Le Voyage en occident. Dans cet écrit, les monstres agressent le moine qui va chercher les livres sacrés pour s'approprier ses vertus et ses qualités spirituelles : une sorte de cannibalisme mystique. On peut se demander si les deux futurs raksasa n'ont pas l'idée du même procédé, puisque la naissance leur interdit l'élévation spirituelle, que les propres efforts de méditation sont dangereux pour l'univers et quelquefois pour eux-mêmes (cf l'épisode de la mort du Sûtra ascète). La mort d'un sri peut permettre d'acquérir par une sorte de transfert son degré de spiritualité.
Quoi qu'il en soit Tataka se tourne volontairement vers l" Adharma, comme la mère de Râvana, (nous est-il raconté dans la suite du chapitre XXVI), qui a volontairement rejoint l'Adharma pour que son fils bénéficie de l'enseignement des dieux. Enfin Manthara, la servante conseillère de la belle-mère de Rama, icône de la trahison, est créée dans certaines de versions exprès par Brahma pour mettre le désordre là où règne l'ordre. Etrange dieu créateur que celui qui complote pour détruire ce qu'il a créé, comme si sa création ne devait être que transitoire. La servante est liée à la religion. En effet son nom évoque la friction des bâtons qui engendre le feu sacré. La femme à travers elle est en lien avec le divin. Les bois qui servent aux sacrifices ne sont-ils pas appelés "les mère du feu" note 1465? Paradoxe que l'icône de la trahison soit un nom évoquant ce qui sert l'équilibre. Mais ceci doit-il nous surprendre, puisque nous retrouvons le même processus pour Ravana?
LES MULTIPLES VISAGES DE LA FEMME
Lanka, le lieu de l'Adharma, est aussi celui où Sita est considérée, bien que prisonnière, comme une personne et pas seulement comme l'épouse de Rama. Même Hanuman dans la ville qu'il détruira affirme l'égalité absolue des deux époux : "De Vaidehi, son égale par l'âge, les façons, le caractère, son égale aussi par la naissance et la distinction, Raghava est bien digne, et bien digne de lui cette femme aux lieux sombres". Dans le chapitre LXXX du chant VI, le narrateur met en scène "des raksasi coiffées de turbans rouges". Or dans la note qui accompagne ce passage page 1670, Madeleine Biardeau nous précise que ces femmes raksasi font office de sacrifiant. Dans cette civilisation fondée sur le sacrifice du feu, il est loin d'être anodin que dans un lieu (fût-il celui de l'Adharma) des femmes même raksassi puissent sacrifier, être au niveau des brahmanes. Lanka est donc un des endroits où la femme indienne retrouve une égalité de statut avec l'homme .
Mais surtout Lanka, le lieu d'Adharma, est aussi celui du sacrifice qui pourtant est nécessaire à la conservation du Dharma. Les raksasas sont loin d'être des impies. Au contraire ils sont redoutés pour tuer les sris qui ne sacrifient pas correctement. Ils ont ce rôle d'être les garants de la liturgie et de sa pureté. En quoi donc peuvent-ils être adhamiques? Personne ne peut sacrifier correctement, personne, ou très peu et très rarement, ne peut célébrer comme les dieux. Aussi une certaine tolérance est permise : les sris sacrifient en tant qu'hommes, avec la gaucherie, l'imperfection humaine. Si les racksasas veillent à la pureté de la liturgie, en tuant ce qui la souille, ils montrent que les sris désignés par la naissance ne sont pas dignes de leur tâche, que le Dharma ne peut être respecté, parce qu'il est fondé sur une fausse distinction : les Varna et leur hiérarchie fondée sur la naissance. Mais le rapport entre Lanka et le sacrifice est plus ambigu qu'il n'y paraît. En effet nous avons vu que la grande victime de la chute de la ville est Sita déshonorée, répudiée. Son mari instaure l'âge d'or en raison de son statut royal d'époux de la terre sans qu'elle y participe. /On peut dire qu'il y a une communauté de destins entre trois personnages : Sita, Lanka et Râvana. Pour conserver le Dharma, la ville de Lanka doit être détruite, Sita répudiée, les raksasa, sacrifiés . Les notes nous apprennent que le raksasa peut être considéré comme la victime du sacrifice de cheval. Ce dernier libre pendant 1 ans était tué à la fin de l'année. Pendant cette dernière il lui était interdit de toucher une jument. Ce qui expliquerait l'absence de viol de Sita de la part d'un être considéré comme cruel, brutal…
Nous pouvons compléter cette interprétation par l'étude plus générale du peuple de Râvana. Ce sont des monstres hideux, nous dit-on, mais cela reste subjectif. Dès que l'on veut rejeter un groupe social en Littérature, on le qualifie de "laid" ( cf. Les Africains pendant la traite et surtout le peuple au Moyen-Âge les fameux vilains). Dans le contexte du roman, nous pouvons plutôt dire qu'ils sont adharmiques. Ravana comme chef a un étendard avec une tête d'homme. Pourquoi ? L'hypothèse d'un trophée de l'ennemi ne nous satisfait pas au regard des autres caractéristiques de son peuple. Ils sont cannibales et changent de forme à volonté. Les singes peuvent également se modifier. La métamorphose indiquerait peut-être un statut social peu stable. Nous l'avons vu, il est difficile de situer les singes : dans l'espèce humaine ou le règne animal. En partant de cette hypothèse, les raksasa seraient des êtres pensants dont le statut est flou. L'autre caractéristique est juste une hypothèse. Le cannibalisme a eu plusieurs sens au cours des âges. Nous n'en retiendrons qu'un. Etre mangé peut évoquer la terre, symbole féminin pour Bachelard, qui, lors d'un enterrement absorbe l'individu et l'annihile, tout comme la mère qui a eu l'individu dans son ventre, et qui peut avoir tendance à l'empêcher de grandir, à le cantonner à n'être qu'un nourrisson, tout comme l' amante qui peut devenir mante religieuse. Ajoutons à ceci que les raksasa sont les gardiens des eaux, symbole féminin universel d'après Bachelard et que Lanka en est entourée. Ainsi les raksasa peuvent-ils être un symbole des femmes adharmiques pour qui leur mari n'est pas une divinité. Les origines de ce peuple mettent en relief un trait essentiel de la culture des femmes : l'aspect caché, secret.
AU COMMENCEMENT ETAIENT LES FEMMES
Nous savons tous que la culture au cours des siècles est masculine, même si elle est adoptée par les femmes. Néanmoins certains passages de récit peuvent nous faire deviner des fragments d' une culture féminine. Par la force des circonstances, celle-ci doit être cachée, souterraine. C'est ce que nous raconte l'histoire de Lanka. La cité fut offerte pour les Raksasa (note 1227). Chassés par Vishnu, le destructeur de tout ce qui est adharmique, ils se réfugient dans les souterrains. Si l'on opte pour l'hypothèse de l'identification des raksasa aux femmes, Lanka est sans doute la plus transparente allusion à une culture féminine symbolisée par la ville. Alors qu'elle est censée appartenir à des êtres hideux, la cité est d'un immense raffinement : pierres précieuses, arbres de différentes essences. Il n'est pas anodin que la ville n'ait pas d'artisan, mais de nombreux jardins, car ce n'est ni une ville, ni une région, mais un palais avec les inévitables jardins au centre duquel est planté l'arbre à souhaits. Il n'est pas sans rappeler le jardin terrestre avec ses arbres de la connaissance et de vie. Ville entourée d'eau comme l'île d'Avalon dont le Thor est le seul vestige de la ville au milieu d'un jardin transformé en pommeraie. Ville au pied d'une tour qui rappelle le Thor comme Babel. Toutes ces villes sont détruites ou cachées dans les marécages.
Deux points insistent sur l'irréalité de la cité, sur son aspect symbolique. Tout d'abord, il nous est dit que les fruits satisfont tous les désirs. Or cela peut rappeler les îles des fruits de jade chinois, ceux d'immortalité dans la mythologie nordique, l'arbre de vie de l'Eden. En effet quel est le désir le plus profond de l'Humanité ? La suppression de la mort. Ensuite "les oiseaux chantant en toute saison" de Lanka évoquent le printemps éternel d'Avalon. Les habitants de la ville de Râvana ont deux préoccupations : le combat qui bien sûr rappellent les Amazones et toutes les femmes guerrières mythiques ou non. La deuxième occupation est la fête. Nous n' assistons qu'à une réception terminée comme si la fête en elle-même ne pouvait être décrite, comme si elle était indicible, comme si personne ne pouvait en parler en dehors de critères masculins. Le peu qui nous est raconté est la qualité des mets et la sensualité des femmes. Cette dernière pose une question : Lanka est-elle la ville des femmes ou celle des lesbiennes ? Il est difficile de répondre. (Il est évident que le désir des femmes pour Ravana qui les pousse à s'embrasser entre elles est du pur phantasme masculin). Nous serions tentée de répondre les deux. La destruction de la cité par le feu évoque l'anéantissement de toute culture féminine, mais nous ne savons pas ce que sont devenues les femmes. L'étude de la guerre de Troie nous l'indique.
De la déesse à l’esclave : Le Ramayana, L’Iliade et les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme .
L’opposition entre deux frères,deux classes, deux « races »...prend sa source dans le Ramayana et est exprimée dans de nombreux textes qui sont rassemblés dans l’enkystement.
Un des acteurs essentiels de cette chute est le grand primate (le singe)
Mentions légalesPolitique de confidentialitéParamètres des cookies
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
Livre fondateur de l’Inde, Le Ramayana nous raconte aussi ce qui s’est passé aux premiers âges de l’Humanité à travers trois figures : le Dharma, le singe et la femme . Ce qui semblait immuable : la place des hommes dans la société se révèle être la mise en place d’une vision du monde totalement masculine au détriment des femmes et avec l’aide des singes.
AU COMMENCEMENT ETAIT
L’USURPATION
De la Femme aux femmes
édition de la Pléiade
Le Ramayana de
Valmiki
Rama, prince héritier du royaume, est contraint de s’exiler dans la forêt avec sa femme, Sita, et un de ses frères. Ravana, un raksassa, « monstre adharmique » (contre l’ordre du monde) enlève la jeune femme et l’emmène dans la ville de Lanka. Hanuman, frère de sugriva, roi du peuple singe va ramener Sita auprès de son époux. Rama deviendra roi.
LA DEPOSSESSION
La grande victime de la destruction de Lanka est celle que l'on est censé protéger : Sita. Rama pensera deux fois à la répudier surtout dans la version primitive du Ramayana et y arrivera la deuxième fois. Humiliée, déshonorée, calomniée, elle sera privée de son rang et Rama profitera de son statut. Elle refusera d'ailleurs de retourner à ses côtés à la suite de l'ordalie lors du sacrifice du cheval. Ce refus n'est pas une vengeance d'ordre psychologique, le Ramayana ne se situe pas à ce niveau. II montre que rien ne peut redonner sa place à Sita, tout en manifestant son innocence. Quelque chose a été détruit et l'âge d'or de Rama commence par un saccage gratuit et se parachève par une injustice. Peut-on parler d'âge d'or ? Ou plutôt cet âge ne peut être parfait que si Lanka est détruite, le verger, souillé et Sita , calomniée.
La situation de la femme dans le début du Ramayana est loin d'être parfaite, elle est surtout ambiguë. Sita est le seul exemple de femme indienne qui nous est donné. Selon le Dharma, l'épouse ne peut accéder au divin que par l'intermédiaire de son mari. Cela était également la position de certains théologiens catholiques jusqu'à Vatican II. En Inde védique, l'homme reçoit une initiation rituelle à laquelle non seulement la femme n'a pas droit, mais ce qui en tient lieu est la cérémonie nuptiale. Le mari sert de gourou, les travaux domestiques pour l'entretien de l'époux remplacent les rites quotidiens auprès du feu sacré chapitre XXIV. La femme n'est pas exclue de l'ordre spirituel, elle est à une place non seulement inférieure, mais subordonnée. Sans son époux, elle ne rentre pas dans la spiritualité. Comme le dit Sita en écho aux paroles de sa belle-mère page 236 "...comment pourrais-je méconnaître, noble femme, que le mari est pour son épouse une divinité ?" Il ne s'agit pas uniquement de supériorité, mais d'une totale dépendance de la femme pour son salut et son accès à la spiritualité page 156 : "...la divinité de la femme est son époux, son époux est sa famille, son époux est son maître spirituel."
Or cette position subalterne que nul ne pense même à contester n'est pas naturelle. Le Ramayana nous apprend (à deux reprises) que l'égalité entre tous les êtres était de mise au commencement, mais Indra n'a pu supporter la beauté d'une femme particulièrement belle, il la viole, elle est alors répudiée par son mari et sa beauté partagée entre beaucoup de femmes. De victime, elle devient coupable, car elle incite ( totalement involontairement) Indra à pécher chapitre XXX. Nous retrouvons la même structure que celle inscrite dans le destin de Sita. De victime, elle se retrouve punie sans être coupable même si l'intervention de Rama permet de venger la victime d'Indra et de lui permettre de reprendre sa place auprès de son mari. Dans le Mahâbhârata, rappelle Madeleine Biardeau dans une note page 1572, Indra est également responsable de la déchéance de la femme. Son péché de brahmicide est divisé entre les arbres, les rivières, la terre et les femmes après un grand sacrifice de cheval. Les boucs émissaires, au sens strict et biblique du terme, sont tous les symboles féminins : l'eau, la terre, les végétaux. Nous retrouvons la même structure : la faute d'un autre est transférée à des innocents arbitrairement. Il y a donc description d'une déchéance due à une injustice. Pourtant le personnage de la femme à travers Sita est symboliquement plus fort que celui de Rama, si l'on considère l'avatar comme une invention plus tardive (cf Dubuisson).
Il est affirmé que les hommes (comme les singes) ne peuvent tuer une femme. Chapitre XXVI, Rama déclare que la condition de femme de la yaksi Tataka protège cette dernière, ce qui ne l'empêchera pas de la tuer quand même. Page 320, Bharata a construit le même paradoxe en affirmant : " On ne doit tuer aucune créature de sexe féminin" et en ajoutant qu'il la tuerait bien lui-même s'il ne craignait la bouderie de Rama. Entre la théorie du discours et la pratique des faits réside le drame de la condition féminine. On doit considérer l'interdiction de tuer une femme comme étant du même ordre que celle du brahmacide, de caractère sacré. (S'il s'agissait d'un reste de celle des animaux n'attaquant pas une femelle, elle serait de l'ordre de l'instinct et donc il n'y aurait pas interrogation et transgression.) La femme est dans une position d'infériorité face à son époux, mais elle garde les qualités de son état originel d’avant le péché d'Indra. Elle subit et provoque chez l'homme un respect sacré pour le symbolisme qu'elle incarne qui ce dernier empêche de la tuer et, dans le même temps, un mépris pour sa situation actuelle. Nous avons vu la condition, quel est le symbole ?
LA REINE HUMILIEE
Comme chez beaucoup de peuples issus des Indo-Européens, Sita est la terre, le pays. Le roi ne peut exercer un pouvoir que s'il se marie à la terre, au pays représenté par la femme. Ni la naissance de Sita, ni sa mort ne laisse de doute quant à cette interprétation. La jeune femme nait directement de la terre (son père laboure et elle émerge du sillon) et meurt lors de l'ordalie finale en s'enfonçant dans la terre. Ainsi on peut dire que Rama en la répudiant a profité de son pouvoir, le lui a confisqué. L'âge d'or n’aurait plus existé s'il avait répudié Sita, s'il s'était remarié. En la séquestrant dans son ermitage, il reste toujours l'époux de la terre en théorie, il ne lui fait aucune injure, mais il lui enlève tout rôle, même uniquement symbolique. Elle n'a jamais eu de pouvoir, mais une autorité, or après la défaite de Lanka, elle ne peut plus l'exercer, mais la garde, car elle ne peut en être dépossédée.
Comme en Inde classique, tout est religieux, elle incarne non seulement la terre, le royaume, mais également le sol sur lequel on procède aux sacrifices : la vedi. C'est en cela qu'elle est sacrée : elle est l'autel consacré auquel les êtres impurs ne saurait toucher (note pages 1515 et 1521). De l'homme prêtre-officiant ou de la femme-autel quel est le plus sacré, le plus spirituel ? Il n'est pas certain que ce soit le premier.
Pourquoi avoir ôté à la femme ce rôle spirituel, pour ne pas dire ce droit à la spiritualité ? Sans doute est-ce tout simplement dans l'ordre du Dharma, cet ordre pour lequel lutte Vishnu (cf « Au commencement était l’ordre » sur le même site. Mais pourquoi subsiste-t-il des traces aussi visibles d'un ordre différent ? Car si Sita est la vedi, les autres rôles féminins secondaires ont presque tous, sauf la mère de Rama, en commun de travailler à renverser l'ordre. Or dans cette lutte entre Dharma et Adharma, entre Vishnu et Shiva, il est important de ne "diaboliser" (si on nous passe anachronisme) les partisans de ce dernier. Lorsque la belle-mère de Bharata impose son fils comme héritier, elle dépossède, certes, celui que la naissance, son père et son peuple désignent comme le futur titulaire du trône, mais on peut également penser qu'elle se soulève contre le droit d'aînesse, la loi de primogéniture. En faisant ainsi, elle bouscule un ordre où tout a une seule et unique place. C'est le même processus pour la Yaksi Tataka. Le texte ne dit pas pourquoi Marica, le fils de la yaksi, s'attaque avec sa mère au "meilleur des rsi". Mais nous allons soumettre une explication osée, puisque elle s'appuie sur un autre texte Le Voyage en occident. Dans cet écrit, les monstres agressent le moine qui va chercher les livres sacrés pour s'approprier ses vertus et ses qualités spirituelles : une sorte de cannibalisme mystique. On peut se demander si les deux futurs raksasa n'ont pas l'idée du même procédé, puisque la naissance leur interdit l'élévation spirituelle, que les propres efforts de méditation sont dangereux pour l'univers et quelquefois pour eux-mêmes (cf l'épisode de la mort du Sûtra ascète). La mort d'un sri peut permettre d'acquérir par une sorte de transfert son degré de spiritualité.
Quoi qu'il en soit Tataka se tourne volontairement vers l" Adharma, comme la mère de Râvana, (nous est-il raconté dans la suite du chapitre XXVI), qui a volontairement rejoint l'Adharma pour que son fils bénéficie de l'enseignement des dieux. Enfin Manthara, la servante conseillère de la belle-mère de Rama, icône de la trahison, est créée dans certaines de versions exprès par Brahma pour mettre le désordre là où règne l'ordre. Etrange dieu créateur que celui qui complote pour détruire ce qu'il a créé, comme si sa création ne devait être que transitoire. La servante est liée à la religion. En effet son nom évoque la friction des bâtons qui engendre le feu sacré. La femme à travers elle est en lien avec le divin. Les bois qui servent aux sacrifices ne sont-ils pas appelés "les mère du feu" note 1465? Paradoxe que l'icône de la trahison soit un nom évoquant ce qui sert l'équilibre. Mais ceci doit-il nous surprendre, puisque nous retrouvons le même processus pour Ravana?
LES MULTIPLES VISAGES DE LA FEMME
Lanka, le lieu de l'Adharma, est aussi celui où Sita est considérée, bien que prisonnière, comme une personne et pas seulement comme l'épouse de Rama. Même Hanuman dans la ville qu'il détruira affirme l'égalité absolue des deux époux : "De Vaidehi, son égale par l'âge, les façons, le caractère, son égale aussi par la naissance et la distinction, Raghava est bien digne, et bien digne de lui cette femme aux lieux sombres". Dans le chapitre LXXX du chant VI, le narrateur met en scène "des raksasi coiffées de turbans rouges". Or dans la note qui accompagne ce passage page 1670, Madeleine Biardeau nous précise que ces femmes raksasi font office de sacrifiant. Dans cette civilisation fondée sur le sacrifice du feu, il est loin d'être anodin que dans un lieu (fût-il celui de l'Adharma) des femmes même raksassi puissent sacrifier, être au niveau des brahmanes. Lanka est donc un des endroits où la femme indienne retrouve une égalité de statut avec l'homme .
Mais surtout Lanka, le lieu d'Adharma, est aussi celui du sacrifice qui pourtant est nécessaire à la conservation du Dharma. Les raksasas sont loin d'être des impies. Au contraire ils sont redoutés pour tuer les sris qui ne sacrifient pas correctement. Ils ont ce rôle d'être les garants de la liturgie et de sa pureté. En quoi donc peuvent-ils être adhamiques? Personne ne peut sacrifier correctement, personne, ou très peu et très rarement, ne peut célébrer comme les dieux. Aussi une certaine tolérance est permise : les sris sacrifient en tant qu'hommes, avec la gaucherie, l'imperfection humaine. Si les racksasas veillent à la pureté de la liturgie, en tuant ce qui la souille, ils montrent que les sris désignés par la naissance ne sont pas dignes de leur tâche, que le Dharma ne peut être respecté, parce qu'il est fondé sur une fausse distinction : les Varna et leur hiérarchie fondée sur la naissance. Mais le rapport entre Lanka et le sacrifice est plus ambigu qu'il n'y paraît. En effet nous avons vu que la grande victime de la chute de la ville est Sita déshonorée, répudiée. Son mari instaure l'âge d'or en raison de son statut royal d'époux de la terre sans qu'elle y participe. /On peut dire qu'il y a une communauté de destins entre trois personnages : Sita, Lanka et Râvana. Pour conserver le Dharma, la ville de Lanka doit être détruite, Sita répudiée, les raksasa, sacrifiés . Les notes nous apprennent que le raksasa peut être considéré comme la victime du sacrifice de cheval. Ce dernier libre pendant 1 ans était tué à la fin de l'année. Pendant cette dernière il lui était interdit de toucher une jument. Ce qui expliquerait l'absence de viol de Sita de la part d'un être considéré comme cruel, brutal…
Nous pouvons compléter cette interprétation par l'étude plus générale du peuple de Râvana. Ce sont des monstres hideux, nous dit-on, mais cela reste subjectif. Dès que l'on veut rejeter un groupe social en Littérature, on le qualifie de "laid" ( cf. Les Africains pendant la traite et surtout le peuple au Moyen-Âge les fameux vilains). Dans le contexte du roman, nous pouvons plutôt dire qu'ils sont adharmiques. Ravana comme chef a un étendard avec une tête d'homme. Pourquoi ? L'hypothèse d'un trophée de l'ennemi ne nous satisfait pas au regard des autres caractéristiques de son peuple. Ils sont cannibales et changent de forme à volonté. Les singes peuvent également se modifier. La métamorphose indiquerait peut-être un statut social peu stable. Nous l'avons vu, il est difficile de situer les singes : dans l'espèce humaine ou le règne animal. En partant de cette hypothèse, les raksasa seraient des êtres pensants dont le statut est flou. L'autre caractéristique est juste une hypothèse. Le cannibalisme a eu plusieurs sens au cours des âges. Nous n'en retiendrons qu'un. Etre mangé peut évoquer la terre, symbole féminin pour Bachelard, qui, lors d'un enterrement absorbe l'individu et l'annihile, tout comme la mère qui a eu l'individu dans son ventre, et qui peut avoir tendance à l'empêcher de grandir, à le cantonner à n'être qu'un nourrisson, tout comme l' amante qui peut devenir mante religieuse. Ajoutons à ceci que les raksasa sont les gardiens des eaux, symbole féminin universel d'après Bachelard et que Lanka en est entourée. Ainsi les raksasa peuvent-ils être un symbole des femmes adharmiques pour qui leur mari n'est pas une divinité. Les origines de ce peuple mettent en relief un trait essentiel de la culture des femmes : l'aspect caché, secret.
AU COMMENCEMENT ETAIENT LES FEMMES
Nous savons tous que la culture au cours des siècles est masculine, même si elle est adoptée par les femmes. Néanmoins certains passages de récit peuvent nous faire deviner des fragments d' une culture féminine. Par la force des circonstances, celle-ci doit être cachée, souterraine. C'est ce que nous raconte l'histoire de Lanka. La cité fut offerte pour les Raksasa (note 1227). Chassés par Vishnu, le destructeur de tout ce qui est adharmique, ils se réfugient dans les souterrains. Si l'on opte pour l'hypothèse de l'identification des raksasa aux femmes, Lanka est sans doute la plus transparente allusion à une culture féminine symbolisée par la ville. Alors qu'elle est censée appartenir à des êtres hideux, la cité est d'un immense raffinement : pierres précieuses, arbres de différentes essences. Il n'est pas anodin que la ville n'ait pas d'artisan, mais de nombreux jardins, car ce n'est ni une ville, ni une région, mais un palais avec les inévitables jardins au centre duquel est planté l'arbre à souhaits. Il n'est pas sans rappeler le jardin terrestre avec ses arbres de la connaissance et de vie. Ville entourée d'eau comme l'île d'Avalon dont le Thor est le seul vestige de la ville au milieu d'un jardin transformé en pommeraie. Ville au pied d'une tour qui rappelle le Thor comme Babel. Toutes ces villes sont détruites ou cachées dans les marécages.
Deux points insistent sur l'irréalité de la cité, sur son aspect symbolique. Tout d'abord, il nous est dit que les fruits satisfont tous les désirs. Or cela peut rappeler les îles des fruits de jade chinois, ceux d'immortalité dans la mythologie nordique, l'arbre de vie de l'Eden. En effet quel est le désir le plus profond de l'Humanité ? La suppression de la mort. Ensuite "les oiseaux chantant en toute saison" de Lanka évoquent le printemps éternel d'Avalon. Les habitants de la ville de Râvana ont deux préoccupations : le combat qui bien sûr rappellent les Amazones et toutes les femmes guerrières mythiques ou non. La deuxième occupation est la fête. Nous n' assistons qu'à une réception terminée comme si la fête en elle-même ne pouvait être décrite, comme si elle était indicible, comme si personne ne pouvait en parler en dehors de critères masculins. Le peu qui nous est raconté est la qualité des mets et la sensualité des femmes. Cette dernière pose une question : Lanka est-elle la ville des femmes ou celle des lesbiennes ? Il est difficile de répondre. (Il est évident que le désir des femmes pour Ravana qui les pousse à s'embrasser entre elles est du pur phantasme masculin). Nous serions tentée de répondre les deux. La destruction de la cité par le feu évoque l'anéantissement de toute culture féminine, mais nous ne savons pas ce que sont devenues les femmes. L'étude de la guerre de Troie nous l'indique.
De la déesse à l’esclave : Le Ramayana, L’Iliade et les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme .
L’opposition entre deux frères,deux classes, deux « races »...prend sa source dans le Ramayana et est exprimée dans de nombreux textes qui sont rassemblés dans l’enkystement.
Un des acteurs essentiels de cette chute est le grand primate (le singe)
Mentions légalesPolitique de confidentialitéParamètres des cookies