Gide, Les faux-monnayeurs
ou
dans la famille...
je demande le benjamin
(Les références seront issues de l'édition 1969 du livre de poche. )
Les Faux-Monnayeurs, comme Les Caves du Vatican, se présente comme un hymne à la bâtardise qui permettrait de se libérer du poids de la famille. Or le dernier roman de celui qui s'exclama :"Familles, je vous hais." est structuré par des lignées héréditaires. En effet cinq dynasties se croisent. Deux d'entre elles sont rigoureusement identiques: les Profitendieu et les Molinier sont constitués d’un père et trois garçons dont les âges correspondent ( comme dans les romans déjà étudiés les filles ont un rôle mineur, voire totalement inexistant). Cette symétrie presque parfaite tend à instaurer la structure comme archétypale et toutes les autres comme des anomalies qui bien sûr se révéleront éclairantes. Mais, tout d'abord, quelles sont les caractéristiques de chaque génération? (Les références seront issues de l'édition 1969 du livre de poche. )
LES PERES OU LE REGNE DE LA MENUE MONNAIE
Ils sont au nombre de cinq et aucun ne remplit correctement sa fonction. Celui de Boris est mort et ne l'a pas reconnu. Le pasteur Vedel est insignifiant, perdu dans un univers naïf; il essaie sans succès de devenir un double de son beau-père. Quant à M. de Passavant, il meurt dès le début du roman dans une presque totale indifférence, son fils aîné ne lui reproche-t-il pas son manque de cœur : "Mes premiers élans vers lui [...] ne m'ont valu que des rebuffades, qui m'ont instruit [...]. Il a toujours cru que tout lui était dû" p. 54. Il a sans nul doute des ressemblances avec M. Thibaut. Enfin Oscar MoIinier, décrit comme indifférent à ses enfants ( il sait à peine où ils sont lors du dîner avec Edouard), est presque déchu de son autorité paternelle par sa femme. Elle confie à son demi-frère son inquiètude vis-vis de Georges et surtout lui demande de remplacer Oscar auprès d'Olivier p. 348.
Quant à Profidendieu, il tient une place particulière dans le roman, puisqu'il n'est pas le père naturel de Bernard. Le départ de ce dernier de la maison familiale montre que les liens sont très relâchés. Dans la citation mise en exergue au deuxième chapitre, il est écrit: "Jamais par la suite, il ne marqua de regrets de s'être éloigné [de ses parentsl ". Les premiers chapitres du roman, consacrés uniquement au départ du jeune homme, affirment le désir de s'éloigner de l'image paternelle, à plus forte raison s'il n'y a aucun lien du sang. La connaissance de sa bâtardise semble libérer totalement Bernard de toute entrave, il ne cherche d'ailleurs pas à savoir qui est son père naturel.
Mais le retour du jeune homme à la fin du roman dément ce postulat. De même Profitendieu est l'inverse du Comte de Beaumarchais. Non seulement il a pardonné à sa femme, mais il considère Bernard comme son fils, voire son préféré: ". . . il me témoignait une sorte de prédilection... "admet le secrétaire d'Edouard p.250. Précédemment il rassurait Laure en déclarant que les enfants adoptifs sont les plus aimés. De même, p.427, « Il parlait de Bernard avec une sorte d'admiration contenue qui me faisait douter si peut-être il ne se croyait pas son père. " conclut à tort Edouard, mais la perplexité du romancier révèle sans doute le point de vue du magistrat. En effet Profitendieu aime Bernard, non comme un bâtard dont il s'occupe par devoir ou amour pour la mère, mais comme un fils adopté. Ne désire-t-il pas qu'il revienne alors que sa femme l'a quitté? Ce que fera d'ailleurs Bernard, au lieu de rejoindre sa mère.
Dans une perspective chrétienne, le fils adoptif devrait être aussi aimé que l'enfant naturel, puisque le fils engendré, le Christ, a donné sa vie pour que les hommes soient sauvés et deviennent enfants adoptifs de Dieu le Père. D'autre part la paternité humaine est toujours incomplète puisqu'elle ne peut suppléer la paternité divine. Les pères humains tiennent plus de saint Joseph que de Dieu. "Vous n'avez qu'un seul Père" affirme Jésus et les enfants sont seulement confiés à leurs parents en vue de leur éducation et non donnés pour leur satisfaction. Ce rôle de père adoptif sera également dévolu à Douvier. Ce personnage falot est pourtant décidé à pardonner à Laura et à adopter son enfant. Malgré l'ironie d'Edouard, on ne peut que constater que Douvier ne se conduit ni en pharisien, ni en "monsieur tout le monde". Il a certes l'apparence d'un être sans brio, mais sa générosité n'est pas sans grandeur d'âme. Peut-être est-ce l'amour qu'il porte à Laura qui le différencie du commun des mortels. Pourquoi est-il systématiquement persiflé par un Edouard qui sait d'habitude différencier le clinquant de l'or, même terni par l'usage de la vie quotidienne?
EDOUARD OU LE RENDEZ-VOUS MANQUE
Le romancier semble en dehors des lignées. Célibataire, d'un âge indéterminé, il paraît avoir le recul que sa position d’ « outsider » lui confère. Mais est-il véritablement extérieur à ce jeu des familles? Rien n'est moins sûr: par son rôle dans le roman, il semble appartenir à la catégorie des frères aînés. Il est le rival de Passavant, passe son temps en compagnie d'Olivier et de Bernard; pourtant il est le demi-frère de Pauline Molinier. Malgré la différence d'âge, il appartient à la génération des pères, non des enfants.
Aussi son ironie à l'égard de Douvier provient-elle peut-être d'un sentiment d'incertitude par rapport à sa véritable place. il aurait pu remplir la fonction de Douvier. Laura l'aimait et, sans l'épouser, il aurait pu s'occuper de l'enfant. De même si Bernard devient son secrétaire, est-ce par intérêt littéraire ou pour retrouver un père? Enfin lorsque sa demi-soeur lui demande de suppléer à l'absence morale d'Oscar auprès de ses enfants( citée précédemment), n’ est-ce pas pour le rappeler à son vrai rôle, qu'il n'assume jamais ? Déjà les relations qu'il eut avec Laura étaient ambiguës : éducateur ou amoureux? P.88, il affirme avoir été une sorte d'initiateur intellectuel, d'éveilleur auprès d'elle et cette notion prévaudra dans les relations qu'il entretient avec les jeunes gens. Il reproche à Passavant de ne pas enrichir culturellement Olivier et à Bernard, de ne pas être réceptif à l'éducation de la vie que leur cohabitation lui dispense.
Enfin il sera presque choqué que Georges ait confondu son intérêt pour la psychologie du voleur en une simple approche de "drague", p.111: "...sur un ton gouailleur et insolent, dont je ne l'aurais jamais cru capable et qui proprement me décomposa: "Dites donc... Ça vous arrive souvent de reluquer les lycéens?" Puis, tandis que je balbutiais confusément un semblant de réponse.. . " Edouard mettra un point d'honneur à parfaire son rôle d'oncle-éducateur devant le garçon. Pourtant les expériences de Gide à Djerba auraient dû mettre son double narratif à l'abri de toute stupeur. Mais l’interprétation par Georges de l'attitude de son oncle est choquante pour celui-ci, parce qu'elle isole un seul élément parmi les motivations du narrateur. Elle "décompose" l'être d'Edouard et parmi les différentes composantes, se trouvent certes l'attirance pour les jeunes garçons, mais également le désir de la connaissance de l'âme humaine et le plaisir d'éduquer au sens large du terme. On connaît la déception de l'auteur de ne pas avoir d'enfant au cours des premières années de son mariage, et il n'est pas certain que ceci n'ait pas eu d'influence, non sur son homosexualité, mais sur sa pédérastie. En tout cas, contrairement à l’idée commune, Edouard-Gide travestit ce désir d'éduquer en attirance sexuelle. Quelle est la raison de ce paradoxal masque, indépendamment d'une certaine fidélité au combat engagé dans Si le grain ne meurt et au cri de révolte de "Familles, je vous hais"?
Nous trouverons un élément de réponse dans l'analyse que fait le romancier de ses relations avec Laura. Après avoir revendiqué son rôle de Pigmalion, il ajoute p.88: « . . . je ne me rassemble et ne me définis qu'autour d' elle. Par quelle illusion ai-je pu croire jusqu'à ce jour que je la façonnerais à ma ressemblance ? Tandis qu'au contraire c'est moi qui me plaît à la sienne... ". (Le terme de "ressemblance" bien sûr évoque la création d'Adam et Eve ). Edouard a l'impression d'avoir été une marionnette dans des mains vraisemblablement inconscientes. Or 1a question à poser n'est pas de savoir qui a influencé l'autre. Car ce rapport de forces n'est qu'une parodie de la paternité. Jamais cependant Edouard n'a été plus proche de cette dernière notion, mais il s'agit de paternité divine, et non de son double imparfait: 1a génération humaine. Dans cette dernière, l'enfant reçoit tout de ses parents, alors que dans l'échange trinitaire, si 1e Père donne tout au Fils, ce Dernier ne le lui rend pas, mais le lui redonne. Cette double circulation d'amour, cette spiration d'amour devient une personne: l'Esprit Saint. Il serait donc normal qu'Edouard reçoive à son tour ce qu'il a offert à Laura, mais transformé, enrichi de la personnalité de celle-ci. Cette relation réciproque est refusée par Edouard dans toutes ses relations. Il accepte les confidences de Pauline Molinier; mais reste muet sur lui-même et sur les personnes qu'il côtoie, de même pour La Pérouse, Rachel. (S'iI s'était moins cru maître unique du jeu, peut-être Ie suicide de Boris aurait-il pu être évité).
II reste un père qui pourtant fait partie de la génération suivante: Vincent MoIinier. II est l'anti-père, puisqu'il refuse l'enfant et croit s'en débarrasser avec de l'argent. Il renvoie Laura chez son mari comme le père naturel de Bernard. On peut se demander si dans l'économie du roman, il ne représente pas symboliquement le père de Bernard et fait pendant à ces généreux ridicules que sont Profitendieu et Douvier. Mais le rôle néfaste de Vincent ne s'arrête pas seulement à sa paternité: il est commun à tous les frères aînés.
LES FRERES AINES OU LES EMULES DE CAIN
Ils sont au nombre de quatre: Robert de Passavant (qui a un frère cadet de l'âge de Georges), Vincent Mo1inier, Charles profitendieu et Strouvilhou qui est tantôt 1e cousin, tantôt l'oncle de Guéridanisol, mais tient cette fonction de frère aîné. Tous ont une influence néfaste sur le cours de la vie de leur cadet.
Charles Profitendieu est ravi d'être débarrassé de son demi-frère bâtard. Ne dit-il pas en apprenant le départ du jeune homrne p.32: "Dieu chasse l ' intrus pour. . . " ? Cette raideur et ce mépris bien-pensant rappellent le fils aîné dans la parabole de l'enfant prodigue et l'attitude accusatrice du satan dans le prologue du livre de Job et dans L'Apocalypse (L2, 10). C'est peut-être la raison de la chute des anges déchus, selon certains pères de l'Eglise : le refus que le rang de fils adoptif soit donné à une créature qui leur est inférieure: I'Homme. Il n'est pas utile de commenter l’image du mal incarné par Passavant. Elle est évidente et accentuée par l'opposition qu'il forme avec Edouard. N'oublions pas cependant qu'après la mort du comte, Gontran est laissé aux soins de sa vieille nourrice: il loge chez elle pendant ses jours de congé et à la pension les jours d'éco1e. Son frère le délaisse totalement. De même I'influence désastreuse de Strouvilhou fait de son cousin l'assassin de Boris.
Quant à Vincent, iI va "livrer" Olivier à Passavant pour bénéficier de l'appui de ce dernier et des faveurs de Lilian Griffith. Rappelons que le biologiste aurait tué, selon Alexandre, sa maîtresse au cours d'un naufrage (p. 472-3 ). Cette hypothétique information est là pour situer ce personnage dans la catégorie des êtres sans scrupules: Strouvilhou, Guéridanisol… Le lieu du meurtre et l'identité du médisant le rapproche du frère aîné d'Armand, Alexandre, qui a fui la pension Azaïs pour mener une vie d'aventurier. Le manque d'information sur ce personnage, le nombre de filles de la famille Vedel ayant un rôle important dans l'intrigue et l'absence de benjamin ne permet pas d’affirmer que la lignée Vedel-Azaïs ont la même structure. Les frères aînés, à une exception près, confirment l'archétype des frères ennemis: Caïn/Abel et Satan/Humanité.
LES CADETS OU LES FAUX HEROS
IIs sont au nombre de deux: Bernard et Olivier, le cas d'Armand sera étudié par la suite. Ils ont en commun d'être ballottés au gré des événements. Pour tous les deux, le roman sera initiatique avec des erreurs (Passavant et Rachel), tandis que les autres personnages sont déjà orientés vers un destin qui tend à se réaliser et que leur psychologie est a priori définie. D'autre part ils ne sont pas confrontés à des drames comme l'adultère de Laura ou le suicide-meurtre de Boris. Ils n'ont pas non plus Ia lucidité ou le désespoir d'Armand. Cet aspect banal complété par le statut de personnage principal en font les représentants de l'Humanité. Le lecteur s'identifie facilement à ces deux jeunes gens ou, du moins, comprend leurs actes bons ou mauvais. Ainsi Bernard et Olivier correspondent à tout être humain à la recherche du Père (Edouard et Passavant en sont des figures), méprisé et molesté par certains de ses frères aînés: les anges déchus. Mais dans cette structure que nous tentons de mettre à jour, il n'existe pas de benjamin. A quoi correspond cette troisième génération qui deviendra essentielle dans la deuxième partie du roman ?
LES BENJAMINS OU LE RESTE D’ISRAEL
Ils sont au nombre de trois: Caloub, Georges et Gontran. La place de Guéridanisol est à étudier: en tant que camarade de classe de Georges à la pension Azaïs, il entre dans cette catégorie. Mais tout comme Strouvilhou, sa place peut être contestée. Il est plus âgé, plus mûr également. Instrument de son cousin, il manipule ses condisciples pour les compromettre et faire chanter leurs parents. Les affaires qu'il élabore sous l'égide de Strouvilhou dépassent le cadre de l'école: meurtre et fausse monnaie contrastent avec les autres épisodes de ce roman ancré dans la vie parisienne ou familiale. Nous avançons donc l'hypothèse que Guéridanisol n'appartient pas à la catégorie des benjamins, mais qu'il contrefait leur situation (comme il le fait d'ailleurs pour les pièces de monnaie) pour pervertir ses camarades i.e. les avilir et les détourner de leur finalité. Mais pourquoi Stouvilhou s'acharne-t-il sur cette troisième génération et ne s'attaque-t-il pas aux cadets: Bernard et Olivier? Cela est d'autant plus surprenant que ces deux derniers sont susceptibles de devenir des adeptes de la contrefaçon, tandis que dans la génération suivante, seul Georges
faiIlit.
Caloub et Gontran semblent imperturbablement sérieux. Le jeune Passavant est décrit comme "travaillant assidûment" p.488. Mais il est également intéressant de constater qu'il est celui qui pourrait sauver Boris. Toujours page 488 lors de la scène du suicide, Passavant "cessa presque aussitôt de regarder et se replongea dans son travail. Il se le reprocha beaucoup par la suite. S'il avait pu comprendre ce qui se passait, il l'aurait sûrement empêché, disait-il plus tard en pleurant. " Cette affirmation est accréditée par le narrateur omniscient. En relatant l'entrée de Boris dans la salle d'étude, page 475: "Sans doute aurait-il pu se faire un ami de Gontran de Passavant; c'est un brave garçon et tous deux sont précisément du même âge, mais rien ne distrait Gontran de son travail." Qu'un orphelin, relégué dans une pension assez triste, rejeté par un frère indifférent, se réfugie dans le travail, cela peut être compréhensible. Mais Gontran est décrit comme imperméable à l'ambiance malsaine de la pension, à la proximité de la dureté de son père ou au cynisme de Robert. S'il n'est pas brillant, il est moralement solide, sans défaut. C'est un "brave garçon" au deux sens du termes: il est certes gentil (son amour filial le prouve), mais il détient aussi un certain courage moral, comme le montre sa résistance à toute influence délétère. En cela il contraste avec les deux premières générations, mais il partage sa solidité et sa gentillesse avec le jeune Profitendieu.
Caloub apparaît peu dans Ie roman. Nous le voyons regrettant Ie départ de Bernard au contraire de son frère aîné et il est l'instigateur (conscient ou non) de son retour p.32 "...un livre d'aventure, qui le distrait du départ de Bernard" et p.494 "En apprenant par le petit Caloub, fortuitement rencontré, que le vieux juge n'allait pas bien, Bernard n'a plus écouté que son cœur." D'autre part l'auteur lui donne une place particulière, puisque le roman finit par cette phrase: "Je suis bien curieux de connaître Caloub. " Le garçon, entre ses versions latines et ses romans d'aventure (p27 et 33), devrait paraître bien fade au brillant Edouard. L'enfant semble être le seul à avoir une vie banale sans aspérités et pavée de bons sentiments. Pourquoi, alors, cette attention d'Edouard? Peut-être veut-il vérifier s'il y a une spécificité de cette troisième génération, alerté par le comportement de son plus jeune neveu auquel il porte un intérêt croissant.
Georges est plus complexe qu'il ne paraît: un garnement qui serait effrayé par la portée de ses actes. Pourtant il a la même fermeté, le même "courage" que Gontran et Caloub face aux influences extérieures. Il remet en place son oncle qu'il soupçonne de vouloir le manipuler. Il se charge également de récupérer les effets d’Olivier chez Passavant et il assistera à la visite des témoins lors du duel. Le manque total d'intérêt de Robert pour le garçon est surprenant: Georges ne le voit même pas, il se fait éconduire par un domestique. Cela nous amène à considérer un autre aspect commun à la catégorie des benjamins.
Aucun n'entrera chez l'écrivain. Nous venons d'examiner le cas de G. MoIinier. Caloub ne le connaît pas, quant à Gontran, il vit à la pension ou chez sa nourrice: "Il a compris depuis longtemps qu'il n'avait à attendre de son frère nulle sympathie, nul appui. Il a été passer les vacances en Bretagne, emmené par sa vieille bonne, la fidèle Séraphine, dans la famille de celle-ci. Toutes ses qualités se sont repliées, il travaille. Un secret désir l'éperonne, de prouver à son frère qu'il vaut mieux que lui. C'est de lui-même et par libre choix qu'il est entré en pension; par désir aussi de ne pas loger chez son frère, dans cet hôtel de la rue de Babylone qui ne lui rappelle que de tristes souvenirs.[…] Gontran y a sa chambre, qu'il occupe les jours de sortie; il l'a ornée selon son goût. Il prend deux repas par semaine chez Séraphine [qui] veille à ce qu'il ne manque de rien."p. 319. Gontran n'a plus aucun rapport avec son frère, une fois son père mort. Même Guéridanisol (dont, nous l'avons vu, la place n'est pas nette) est tenu éloigné de Passavant: il ne sera pas engagé comme secrétaire. Lorsque Ie romancier propose à Strouvilhou de lui amener son cousin, le faux-monnayeur refuse sans hésitation (p.417). Le comte représentant le mal par excellence, les benjamins n'ont pas "le droit d'entrer en relation" avec lui. Pourquoi? Si nous poursuivons notre parallèle avec la symbolique chrétienne, nous pouvons nous interroger sur ce benjamin apparu à côté du couple fratricide. Cette appellation nous indique la solution: les fils du patriarche Jacob reproduisent le meurtre originel contre leur frère cadet. Il veulent le tuer, comme Caïn tua Abel et Satan fut l'instigateur de la chute d'Adam et Eve. Mais à chaque fois, un troisième frère prend la place de la victime et restaure ce qui a été abîmé. Benjamin deviendra le préféré de Jacob, Seth se substituera à Abel et le Christ sera le nouvel Adam. Ainsi la troisième génération représente l'ultime victoire sur les frères aînés; ce qui explique l'exemplarité de la conduite de Caloub et Gontran, la conversion de Georges après le suicide de Boris et le désir d'Edouard de rencontrer le jeune Profitendieu. Face aux semi-échecs de l'émancipation de Bernard et à la tentative littéraire d'Olivier, les benjamins représentent une nouvelle chance. Gide reprend donc une structure si évidente pour Ie connaisseur de la Bible qu'il était qu'elle en devient (totalement?) inconsciente.
LA STRUCTURE A HORREUR DU VIDE
Mais il existe trois familles incomplètes et les exceptions sont en littérature aussi signifiantes que les structures de base. Il manque un cadet chez les Passavant : les multiples secrétaires de Robert remplissent cette fonction: Olivier, Armand... qui appartiennent à cette deuxième génération. Le narrateur prend soin d'affirmer le caractère néfaste de ce rôle et donc Passavant se conduit avec ses secrétaires en frère aîné fratricide: Armand et Olivier s'avilissant dans la superficialité et la bassesse que le narrateur attribue au Comte. Strouvilhou ne peut servir de "victime" au romancier, étant de la même génération. Quant à Guéridanisol, il perdrait la place usurpée de benjamin qui lui permet d'être en contact avec cette catégorie. De même cette troisième position est vide chez les Vedel- Azaïs: Alexandre et Armand n'ont pas de frère. Nous avançons l'hypothèse que Boris était destiné à combler ce vide. Les relations très proches des deux grands-pères (p.294), la quasi-adoption de l'enfant par les membres de la famille sont deux éléments qui vont dans ce sens: il prend le thé avec eux à la différence des autres pensionnaires (p.299). Page 3O4, nous apprenons qu'Alexandre a fait des dettes et dépouille sa famille, il a donc le rôIe du frère aîné. Notons qu'Armand aurait été plus lucide sur la situation de Boris que Bernard empêtré dans ses relations sentimentales, si on lui avait confié ce personnage qui semble cristalliser sur lui la tragédie du roman.
BORIS OU LE BOUC EMISSAIRE
Le suicide de l'enfant est difficilement analysable, car il semble se trouver au centre d'un faisceau d'histoires familiales non résolues. Tout d'abord il est le seul passage à l'acte. En effet les aînés ont une attitude néfaste aux puînés, mais aucun ne franchira l'interdit de la mort. D'autre part une des causes de la docilité morbide du garçon est la présence "fortuite" d'un talisman évoquant des pratiques d'onanisme nocturnes ayant selon Boris provoqué la mort du fils de La Pérouse. En ravivant ce traumatisme, presque guéri en Suisse, Stouvilhou fait ainsi entrer le jeune garçon dans un fantasme qui n'est pas, ou occasionnellement, le sien: le meurtre du père.
Ce manipulateur avait prévu de longue date cette exécution. Dès l'été, il va se rendre à Saas-Fée pour faire avouer à Madame Sophoniska le point faible de Boris et emporter son "ta1isman". Le projet était prémédité, puisque page 430, nous apprenons que le village se trouve au fond d'une impasse où l'on ne peut se trouver par hasard. La cause la plus évidente du stratagème de Stouvilhou est la vengeance. P. 130, Laura rappelle son renvoi par M.Azais. Mais est-ce la seule raison dans la structure du roman de la nécessité de l’exécution du jeune garçon?
Eliminons d'emblée une autre piste lançée par l'auteur: le suicide de Boris serait un sacrifice pour sauver Georges. Tout en ironisant sur l'opinion de Madame MoIinier, Ie narrateur fait remarquer le subit revirement du jeune homme. Pourtant cette "conversion" s'amorçait dans les pages précédentes. Celui-ci avait fait preuve de maturité en essayant d'aider Olivier et en ne cédant pas à la tentation de manipuler son frère, son oncle ou Passavant. D'autre part s'il joue sur les sentiments de Boris en singeant l'amitié, le narrateur émet un doute sur sa duplicité: "Et j'en viens à douter s'il ne fut pas pris à son jeu, si les sentiments qu'il feignit n'étaient pas devenus [vrais] dès l'instant que Boris y avait répondu. Il se penchait vers lui avec l'apparence de Ia tendresse... ". Le terme "apparence" et l'épisode du revolver rendu à Guéridanisol infirment la sincérité de cette "conversion" . Si, pourtant celle-ci est réelle, elle est plutôt due à l'immolation symbolique d'Armand qui devient le secrétaire d'un homme qu'il méprise et s'avilit volontairement en publiant ce qu'il sait être des inepties. Le suicide de Boris semble permettre au jeune homme de se ressaisir (p.492). Si l'on tient pour vraisemblable l'idée que Boris soit destiné symboliquement à compléter la fratrie Vedel, son suicide comme celui du Christ devrait sauver le cadet.
LE FRERE FANTASMATIQUE
Mais tout ceci ne tient pas compte d'un élément fondamental: l'utilisation pour ce suicide des pistolets de La Pérouse, héritage de son frère. L'obstination du vieux musicien à garder ces armes et sa négligence à enlever la balle qui devait servir à son propre suicide est une des causes de la mort de Boris. Nous retrouvons un mythe familial déjà rencontré: le père ou l'oncle qui tue (volontairement ou non) sa descendance.
En outre les relations des deux frères sont aussi surprenantes qu'inexpliquées. La Pérouse passe certaines nuits à relire les lettres de son frère disparu en pleurant (p.200 et 314). La jalousie de Madame de la Pérouse ne peut s'expliquer que par un attachement hors du commun, ce qui n'est confirmé par aucun passage ou par un décès par mort violente du frère engendrant un sentiment de culpabilité de la part du musicien. Ceci est bien sûr de l'ordre de l'hypothèse, mais trois éléments la corroborent. Le leg des pistolets et l'attachement du grand-père de Boris au "seul souvenir qui [lui] reste de [son] frère" (p.316) et qu'il garde toujours auprès de lui dans un étui, au chevet de son lit paraissent plus s'appliquer à un drame familial qu'à un héritage plus anodin. De même la ressemblance de Boris à son grand-père, et peut-être au grand-oncle, (p.154) peut faire involontairement endosser au garçon le destin tragique de ce fantasmatique frère. Quelle fut la mort de ce dernier : suicide, meurtre ou l'un caché par l'autre comme pour Boris? Les remords de La Pérouse ne sont-ils pas générés par un rôle joué par le vieillard lors de la mort de son frère? Le retour sans réelle nécessité du pistolet dans la chambre du musicien semble insister sur une responsabilité du vieux surveillant. Lui-même est représenté brandissant des armes à feu sur la caricature faite par les élèves, ce qui est en contradiction avec la peur qu'ils lui inspirent. Le meurtre de Boris semble "indécent" à Edouard, car il fait resurgir une histoire familiale et porter à une autre génération un destin qui ne lui appartient pas.
Symboliquement, Boris meurt, parce qu'il représente le frère dont on veut se débarrasser en réactualisant le conflit du diable avec l'Humanité. mais il est également le fils que l'on veut supprimer symboliquement. Les grands-pères assument le rôle du père néfaste: La Pérouse renie son fils par jalousie et Azais domine souvent négativement toute sa famille, ne laissant à Alexandre que la fuite et à Armand, le désespoir. Le meutre-suicide de Boris, tel le bouc émissaire de l'Ancien Testament, cristallisera sur l’enfant une grande partie des aspects malsains de ce microcosme qu'est la pension Vedel.
L'inconsistance des pères ne révèle pas un vide. La caricature de la paternité se retrouve chez les grands-pères gui font fonction de parâtres. Le rôle de l'ange déchu est dévolu sans surprise au frère aîné, mais le puîné censé incarné l’Humanité manque aux devoirs de sa fonction et les héros "positifs" quoique peu développés sont les benjamins. Mais l'espoir d'Edouard repose sur cette troisième "génération" qui représente en image le Christ. Le Messie est également évoqué par l'idée du sacrifice. En lisant ce roman, le lecteur peut avoir l'impression que dans ce tête-tête entre l'Homme et le diabIe, dans ce cache-cache où les figures de Dieu et de Satan s'opposent, mais aussi se superposent et se brouillent, l'Homme a l'intuition que Celui qui pourrait l'aider, voire le sauver, n 'est pas encore le héros de l'histoire.
Il est certes surprenant que Ie diable ait usurpé Ia paternité de Dieu, mais plus encore que celui qui est l 'incarnation du Mal ait pu donner l'illusion d'avoir acquis certains attributs de Dieu. Comment le dragon a-t-il pu revêtir un habit de lumière?
Il sera répondu à cette question dans la partie appelée LES USURPATEURS avec BAUDELAIRE , HUGO , LAUTREAMONT ET NERVAL ;