COLETTE

ou la parole travestie

 

     Le statut dégradé de la femme et la suprématie de l ‘homme ont eu des conséquences sur la place de l’enfant. Nous aborderons Zola, Collette et Poppy Brite au moyen des connaissances psychanalytiques appliquées aux études littéraires. 









COLETTE 

ou 

LA PAROLE TRAVESTIE 






Les notes sont en fin de texte 



      Traditionnellement, Colette est associée à la subversion, mais également à la nature, à la vie simple en harmonie avec la campagne, l'amour de cette dernière lui ayant été légué par sa mère à laquelle l'écrivain dédie deux livres. Ce modèle d'amour filial mâtiné d'osmose avec la nature, les animaux, a créé le mythe de la mère, de Sido. Mais le mot mythe a plusieurs sens : l'élévation d'un individu au rang de modèle ou la reconstruction de la réalité. Michel Castillo dans Colette, une certaine France affirme qu'il y a eu un mythe Sido et un mythe Colette (dans le deuxième sens du terme) en commentant les photographies familiales. Page 10: « Peu d'auteurs auront travaillé à l'élaboration de leur légende avec autant de persévérance » et page 11, il s'interroge « Jusqu'à quel point les ouvrages sont-ils autobiographiques [?] Pourquoi tant de crédulité, on accepte ses ferveurs, ses rancunes...? » 

Il est vrai que la tristesse de l'auteur petite fille sur la photographie de la première page dément l'évocation rousseauiste d'une enfance heureuse et campagnarde. Il est vrai que la disparition de la mère et des frères dans le roman autobiographique Claudine à l'école semble étrange, tout comme l'absence de l'écrivain à l'enterrement de sa mère, ainsi que le refus de cette dernière d'aller voir sa fille alléguant l'arrosage d'un cactus (anecdote contestée par la mère). Tout ceci ternit le mythe de la mère aimée et aimante, admirée et adulée, mais pourrait n'être que des détails. Un point nous permet de porter notre attention sur ces éléments anecdotiques. Dans une lettre adressée à Missy citée toujours dans Colette, une certaine France, la créatrice de Claudine écrit page 33 : « Les gens parfaitement contents, parfaitement équilibrés, ne font pas de bonne littérature. »Michel Castillo commente cette confidence ainsi : « Superbe manifeste esthétique qui met en évidence le lien entre l'œuvre et la blessure intime. Mais la fêlure se cache dans l'éden de Saint-Sauveur, et c'est ce désarroi qu'elle fuira dans son existence avant de le nier et de le réparer dans ses écrits. » Quelle blessure? Jamais Colette n'évoque un drame familial. L'ambition déçue du père, la jalousie fraternelle vis à vis de la mère sont des thèmes trop banals pour générer une œuvre de cette ampleur et n'expliquent pas la volonté d'élaborer avec tant de soin la légende de son enfance. La déformation avec la réalité est le plus sensible dans le personnage de la mère. Aussi commencerons-nous notre étude par les trois romans consacrés à Sido, en particulier La maison de Claudine





SAINT SAUVEUR UN FAUX EDEN

     Le vrai nom de Colette est Sidonie Gabrielle. Elle a deux frères, Achille et Léo, et appelle sa mère Sido. Elle épousera Willy. 



      Dans le chapitre « L'enlèvement » dans La maison de Claudine, Sido rêve qu'on enlève sa fille et elle précise que par trois fois elle est montée jusqu'à la porte de la chambre de son enfant. L'auteur n'indique pas si elle a pénétré dans la pièce pour s'assurer de la présence de sa fille. Le récit du rêve n'évoque pas l'enlèvement : fantasmé par un chemineau introduit dans la maison par Sido elle-même (dans « Printemps passe »). Cela ressemble plus à une tentative de viol si l'on accepte que « son gourdin [glissé ] entre les battants de la porte d'entrée » soit une image écran du pénis. Il n'y a qu'un rapport très édulcoré avec un enlèvement. De même l'épisode des romanichels évoque la mutilation de ce qui était le symbole à l'époque de la féminité : la vente des cheveux pouvant représenter la prostitution. On peut noter également que Colette-Claudine aura les cheveux coupés et que son mariage avec Willie arrangera beaucoup financièrement les parents de l'auteur. Enfin le vieux monsieur qui offre des bonbons est l'image classique du barbon suborneur (Dutertre offrira aussi des bonbons aux grandes de l'école qu'il désire attirer chez lui dans Claudine à l'école ). Aucun des éléments cités n'évoque un enlèvement, mais tous font allusion à une attaque sexuelle. Les dialogues qui s'instaurent à l'audition du rêve sont également significatifs. L'enfant répond : « Tu as l'air de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve. » Ce qui est une réponse malvenue pour un enlèvement. On dirait que chacune des parties veut faire envisager la réalité d'un événement d'ordre sexuel : la mère pour déclencher un aveu ou avoir un démenti, la fille pour générer une prise de conscience ou/et couper court à une instigation plus poussée. Le père utilise l'expression « pas bien grave » et la mère lui reproche son indifférence. Or il est certain que le cauchemar est insignifiant. Le terme de « grave » est inadapté pour un fait imaginaire et l'aspect anecdotique d'un rêve justifie l'attitude paternelle, mais contredit celle de Sido. En effet elle s'exclame comme si le fait était bien réel : tu ne songes même pas qu'à présent la petite couche en haut et qu'un étage […] la sépare de ma chambre. ». Quelques pages plus loin , la mère en pleine nuit la remettra dans son ancienne chambre. Sido ne nous est jamais présentée voyant des dangers imaginaires. Le basculement du récit du rêve dans la réalité peut nous indiquer que l'enlèvement fictif est un fait écran cachant un fait réel. L'insistance sur les chambres est intéressante. Celle occupée par l'enfant au moment du rêve se trouve au deuxième étage, donc inaccessible pour un étranger. Elle a comme seule caractéristique d'être éloignée de celle des parents. Que veut surveiller Sido en déménageant Sidonie-Gabrielle (Nous ne savons où se trouve la soupente)? Pas un enlèvement, pas une fugue, mais l'introduction dans la chambre de sa fille d'un membre de la maisonnée. La naissance du jour corrobore cette hypothèse. 



      Cette hymne à l'aurore, à la nature... cache peut-être un aspect plus sordide. Sido a insisté pour que sa fille aille se promener à trois heures et demie du matin. La mère l'éveille pour qu'elle aille battre la campagne dans ce pays « sans danger » page 764. Cette affirmation est démentie par le rêve de l'enlèvement et le désir maternel que son enfant ne sorte plus à la nuit tombée. Page 772 : « Ne t'en va pas loin à cette heure-ci! Le soleil se couche dans […] une demi-heure. ». Se promener à trois heures et demie du matin semble plus périlleux à moins que le but de la balade soit d'éviter un danger dans la maison. Cela explique également la prise de position de la mère concernant la religion. Dans « Ma mère et le curé » dans La maison de Claudine, Colette relate la vindicte maternelle contre les rites catholiques, mais son acrimonie se porte surtout sur la confession. Or les biographes n'ont jamais mentionné un anticléricalisme actif de la part de la mère, même s'ils relèvent une indifférence, voire une moquerie certaine. Pourtant Sido s'exclame : « S'il n'y avait encore que le catéchisme! Mais la confession. Ça vraiment...ça, c'est le comble! […] Révéler , avouer et encore avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal! Le taire, s'en punir au fond de soi, voilà qui est mieux. » Que peut donc avouer une enfant qui ne soit parfaitement banal? Si ce n'est un secret de famille inavouable. Page 609, Colette l'avoue : « En racontant sa vie au lecteur une femme sauve de la publicité des secrets confus et considérables, qu'elle-même ne connaît pas bien... » 



      Mais de quel genre de secret s'agit-il? Malgré sa « récupération » par les féministes et les lesbiennes, Colette s'est toujours présentée (hors la légende de l'enfance) comme quelqu'un de malheureux et de soumis. Ne dit-elle pas toujours dans l'ouvrage de M. Castillo page 16 parlant de sa relation avec Willie qu'elle a consenti plus de douze ans à ce qui, avec le recul, lui apparaîtra comme une longue, une incompréhensible humiliation ? Dans cette vaste œuvre, les romans non autobiographiques sont rares et beaucoup de livres se rapprochent plus de la relation de la vie de l'auteur que de création fictionnelle. Pourtant c'est dans ce qui apparaît de l'extérieur comme une vraie fiction que nous approcherons de la vérité de l'auteur, dans Le blé en herbe





LE BLE EN HERBE ou L’AVEU 

Phil et Vinca sont amis d’enfance et amoureux l’un de l’autre. Le garçon va avoir une aventure avec la Dame, madame Dalleray, amie de ses parents. 



      Bien que le roman alterne les points de vue des deux enfants, le lecteur se souvient surtout de celui de Vinca et garde l'idée d'une déception amoureuse (trahison et découverte de la maturité de l'autre pour Vinca et initiation sexuelle pour Phil). Mais les quelques passages qui sont au point de vue interne du garçon ne sont pas aussi conquérants que le voudrait le thème abordé. Avant la guerre de 14, le dépucelage est la grande affaire d'un adolescent, un rite initiatique, une victoire. Il est fort étonnant que le héros n'éprouve pas, malgré sa maladresse et son amour pour son amie d'enfance, une réelle fierté. Son attitude ne correspond pas à celle d'un garçon de l'époque, d'autant plus qu'il est présenté comme un jeune coq (page 1188 : « ...ses seize ans dominateurs, son dédain de joli garçon et son exigence de propriétaire précoce... »). Mais elle pourrait être celle d'une jeune fille de ce temps. En suivant le texte, voyons si cette hypothèse se vérifie. 



      Si Phil représente une jeune fille, la Dame semble être un homme. Page 1197 : « Elle raillait d'une manière virile, condescendante, qui avait le même accent que son regard tranquille. » La moquerie fait partie du stéréotype de l'homme mûr qui fait semblant de ne pas prendre au sérieux la jeune fille qu'il désire. Il utilise la supériorité de l'âge et un savoir-être mondain pour déstabiliser et soumettre l'objet de sa concupiscence. L'adjectif « condescendante » renforce cette idée. «autoritaire et virile » et permet de glisser de la gentille dame au monsieur intimidant. La réaction de l'adolescent corrobore cette hypothèse. Il perd ses moyens, mais l'auteur explique cette paralysie par l'action de la « féminité qui saisit un adolescent devant une femme ». Or nous attendrions le mot « timidité ». Il semble que dès la première rencontre, Colette veuille (volontairement ou non) nous dire qu'il faut lire ces pages à un double niveau : la création romanesque qui retrace l'initiation sexuelle d'un garçon et la relation entre une jeune fille et un homme fait. D'ailleurs Phil manque de s'évanouir, ce qui un lieu commun réservé aux femmes au XIXème siècle. 



     Lors de la deuxième rencontre pages 1211-2, le garçon se trouve seul avec la Dame. Il accepte un verre d'orangeade (ce qui évoque les bonbons chers à Dutertre et aux vieux messieurs mal intentionnés).alors qu'il sent de la part de madame Dubleray du mépris. Le sourire n'est point amical, elle le « toise de la tête aux pieds ». Son ironie le fait pleurer, il est blessé de son impassibilité et, auparavant, de l'impression d'irritabilité exprimée par ses narines. En résumé il n'y a aucune séduction dans l'attitude de la Dame. Seule la soumission de l'un due à la prise de pouvoir de l'autre est exprimée. Phil manque recourir une nouvelle fois au procédé féminin de l'évanouissement, page 1224 : « ...un évanouissement qui l'eût délivré de penser, de choisir et d'obéir ». Il n'est pas séduit, mais sous emprise. Il ne peut pas choisir : dire oui ou non, et tout en sachant qu'il ne devrait pas obéir, il le fait quand même. Il n'est pas leurré, il sait qu'il devrait fuir, mais ne le peut pas. 



     La scène dans la maison est loin de rappeler Julien Sorel conquérant madame de Rénal. L'obscurité de la pièce ne s'explique pas par la chaleur du mois d'août, puisque « la basse température coupe le souffle » du héros (pages 1212-4). si l'hôtesse a fermé les fenêtres, la raison en est la volonté qu'on ne puisse pas voir de l'extérieur ce qui se passe dans la pièce et de créer une ambiance inquiétante engendrant l'angoisse éprouvée par Phil quand il ne sait pas situer « le rire démoniaque qu'il entend ». Toujours aucune séduction, mais la volonté de déstabiliser « la proie ». Il semble étonnant qu'un jeune homme ressente ces impressions, alors qu'il boit de l'orangeade, mais cela paraît vraisemblable pour une jeune fille qui pense qu'elle risque d'être violée. Les passages qui suivent confirment cette hypothèse. « Phil croisa l'une sur l'autre ses jambes nues ». Vêtu d'un short, un garçon n'aurait pas forcément ce geste de pudeur et de protection, contrairement à une jeune fille en jupe. Les jambes nues prennent alors, pour l'époque, toute leur importance. Qu'il s'agisse de chevilles ou de cuisses, l'adjectif souligne la « violation visuelle de l'intimité » dont dépend beaucoup la vulnérabilité de la victime. La volonté de prise de pouvoir de la Dame a pour but d'accroître « la sensation de somptueux cauchemar, d'arrestation arbitraire, d'enlèvement équivoque »chez Phil. Le « somptueux cauchemar » introduit pour la première fois un thème qui reviendra assez souvent. Il y a un attrait, une fascination négative dans cette scène comme si le garçon manifestait un désaccord extérieur contredisant un désir. L'enlèvement rejoint les peurs de Sido, mais le mot « équivoque » précise que l'action est difficile à répertorier. Nous n'avons pas plus de détails sur cette scène, sauf un très révélateur : la métaphore des gouttes de sang perlant de son cœur représente le sang répandu par la brisure de l'hymen. 



     La Dame selon Phil n'a agi que de façon banale, pourtant le garçon en ressent un « traumatisme », « une terreur ». Cela rejoint « enlèvement équivoque ». La scène est banale, cependant l'agression est réelle. Que signifie ceci? Peut-être la volonté de l'auteur d'affirmer la réalité de l'agression par quelqu'un qui fait partie de la vie quotidienne, dont la présence est « banale ». Repensant à son aventure, Phil s'imagine la décrivant à Vinca comme une véritable prise d'otage, puis il ajoute que c'est la vérité. Cela demande qu'on s'arrête sur ce point insolite. Selon sa légende, il aurait été attaqué. Le caractère volontaire vu de l'extérieur est vécu comme une soumission à la force, ce qui peut faire référence à une relation d'emprise. Puis il aurait été enfermé dans une cave : on retrouve toujours l'emprise avec l'impossibilité de sortir (de cette relation) et l'aspect caché de l'aventure (la cave correspondant au secret) . Il est ensuite lié nu à un poteau qui représente le regard impudique de la Dame et éventuellement le dénudement, puis fustigé, mis à la question ce qui représente l'attentat sexuel, le point commun étant l'humiliation et la souffrance physique et morale. « Les narcotiques puissants » qu'il a l'impression d'avoir bus annoncent la sensation de n'avoir rien senti, la douleur a pu être refoulée. Il n'a ressenti l'amertume de « l'orangeade » que très longtemps après : ce qui indique que l'autorité et le lien avec la séducteur l'empêchent de penser. L'épisode de l'orangeade ressemble à une scène écran ou une reconstruction de la réalité dont le but est double et contradictoire : faire deviner sans dire. Cette première scène semble moins une agression sexuelle violente qu'un abus sexuel par un proche, d'où une fascination mêlée au dégoût et au désespoir. Le changement d'une jeune fille en garçon et d'un homme en Dame sert à faire fonctionner la scène écran : raconter tout en brouillant les pistes. Phil est souvent assimilé à une fille, Vinca et la Dame ont des attitudes viriles. (Note 1) 



      Les conséquences de cette première rencontre évoquent plus un abus sexuel qu'un viol ou attouchement unique. En effet; non seulement Phil se soumet à des visites périodiques, mais il éprouve vis-à-vis de la Dame une fascination-répulsion. Son univers se rétrécit et plus rien ne compte que ces rencontres qui sont décrites comme « un mauvais rêve, riche d'ombre glaciale, de rouge sourd, de velours noir et or, [qui] empiétait sur la vie de Phil, diminuait […] les heures du jour ». « La relation qu'il entretient avec la Dame « néantise » toutes les autres parties de sa vie. Il n'est plus que suspendu à ces moments. Cette attitude rappelle l'enfermement, l'emprise que peuvent subir des enfants soumis quotidiennement à des abus et à la présence de leur abuseur. Il ne s'agit pas seulement d'une relation dégradante comme dans Claudine en ménage, d'une relation fusionnelle, mais de moments qui néantisent tous les autres aspects de la vie du héros. Aussi pouvons-nous avancer que le souvenir qui se cache derrière cette scène de roman concerne l'auteur avec quelqu'un de proche, sans doute quelqu'un de la maisonnée, quelqu'un, également, qui ne s'embarrasse pas de tendresse, mais pour qui l'auteur est un dû, une chose, dont il peut se servir à merci. Le passage page 1220 corrobore cette hypothèse. La dame « ne savait qu'ordonner et conduire avec un dureté dissimulée celui qu'elle élevait au rang de mendiant et d'affamé ». Il n'y a même pas l'hypocrite gentillesse du vieux monsieur donneur de bonbons. La Dame se sert de Phil sans aucun sentiment. Cela va au-delà de l'indifférence. Elle se joue de celui qu'elle a mis en manque affectif. Elle éprouve sans doute du plaisir à cette quémande douloureuse du garçon. C'est une assez bonne description d'un abuseur pervers. 



     Un garçon qui fait le mur chaque soir, qui vit déconnecté de la réalité, une jeune fille jalouse qui le provoque et est malheureuse. Cela aurait dû être vite insupportable aux parents (qu'ils en sachent ou non la cause). Mais comme le dit Vinca : « Il n'y a que les parents, pour ne rien savoir... ». Pour les adolescents, leurs parents n'existent pas, ou si peu, car ils ne font pas partie des préoccupations ponctuelles des jeunes gens. Pour Phil, seul compte Vinca, la Dame et lui. Le reste du monde est « néantisé » par ses rapports amoureux. Pour Vinca, le monde se résume à un tête à tête avec Phil agrémenté d'instants heureux avec sa sœur et perturbé par la Dame. Page 1204, les rapports avec les parents sont décrits ainsi : « Ils goûtèrent une solitude parfaite, entre des parents qu'ils frôlaient à toute heure et ne voyaient presque pas. [Vinca] remplissait pourtant tous ses devoirs et vivait, parmi ces parents-fantômes qu'elle distinguait mal et entendait peu, une vie étrange... » Pourtant dans ce constat que les parents ne savent jamais rien, n'y aurait-il pas, outre une certaine condescendance adolescente, un reproche implicite? L'aveuglement des parents ne leur a pas permis d'intervenir et de protéger son camarade. Les deux enfants se sont retrouvés seuls dans la confrontation avec la Dame prédatrice. L'ignorance des parents, cette impression de la part de Phil et Vinca qu'ils vivent dans deux mondes différents, reliés par quelques rites anodins, sont symbolisées par la métaphore des Ombres. La majuscule (comme celle de la dame) en fait des dieux avec qui on ne communique pas. Page 1225 : « Les Ombres familières devenues presque invisibles […] les Ombres dédaignées par les adolescentes. ». La tranquillité dont jouissaient les jeunes gens se retourne contre eux, car nul ne s'interpose entre la Dame et eux. Mais il s'agit peut-être aussi de l'effacement progressif du monde extérieur pour Phil au profit de sa séductrice. Cela n'exclut pas la première hypothèse (la plus pertinente) : du constat de l'insignifiance des parents, on peut vite glisser aux reproches de leurs aveuglement et inaction. L'ingénue libertine présente une sorte d'antithèse au romantisme, à la fragilité des personnages du Blé en herbe, mais les deux romans sont-ils aussi éloignés qu'il paraît? 





L’INGENUE LIBERTINE ou LE REFUS D’ENTENDRE 

Minne, une enfant, va se promener la nuit et est agressée. Les pères Corne et Luzeau sont des personnages de mauvaise réputation qu’elle a rencontrés. Antoine est son cousin amoureux d’elle et Paul, son oncle qui remplace son père. 



     Un des premiers romans après le best selleur des Claudine, L'ingénue libertine reprend, ou inaugure, des thèmes propres à Colette : l'enfant délurée, l'obsession de l'acte sexuel, la fascination pour des personnages interlopes et des vieux messieurs plus ou moins vicieux. Le livre dans sa forme définitive est simple, voire simpliste. Minne, enfant très délurée, deviendra libertine, mais n'éprouvera du plaisir qu'avec le vieux Maugis, ce qui devait faire plaisir à Willy. Les imaginations scabreuses de l'adolescente expliquent le comportement très libre de l'adulte. Minne est obsédée et faite pour les aventures amoureuses et « pourquoi pas? » nous dit Colette. Néanmoins le lecteur sent une différence de tons entre les deux parties. Il peut déterminer sans indices officiels la séparation initiale des deux livres. D'autre part rien n'explique la frigidité de l'héroïne, ni l'impression que la première partie est bancale, car il nous manque des éléments. Le deuxième livre est fade, mais académique, le premier est mal construit, avec une tension dramatique qui ne repose sur rien, si ce n'est les phantasmes de l'adolescente. Mais cette maladresse de construction ne pourrait-elle pas être une volontaire déstructuration pour brouiller des pistes que l'on a volontairement et paradoxalement mises en valeur ? Nous nous attacherons à débrouiller cet étrange petit récit. 




Un mystère non résolu 

      Si le lecteur perçoit bien la fin de cette première partie, il reste perplexe. Il n'y a pas eu viol ou relation sexuelle, l'oncle Paul l'affirme après avoir vérifié la virginité de Minne. Pourtant, malgré le statut de médecin de ce dernier, nous pouvons nous étonner que la mère ne se soit pas chargée de cette tâche et que Antoine soit stupéfait de cette nouvelle : « Si j'y comprends quelque chose! ». On peut s'interroger sur la véracité de cette affirmation. Dans la deuxième partie, Paul estime que la mort de sa sœur est due à Minne sans une véritable raison pour étayer cette assertion, si ce n'est celle donnée par la jeune fille. La mère était persuadée que son enfant avait découvert « ce qu'implique une relation sexuelle. » Elle n'avait pas cru qu'elle n'avait « rencontré sur [sa] route que deux femmes, un vieux et un gros rhume... » page 742 .Comment faut-il interpréter cette phrase à la même page « Epouse Antoine, ma chérie, il t'aime, et tu ne peux en épouser un autre... », si ce n'est que Minne n'est plus vierge, alors que nous savons qu'il ne s'est rien passé? 



      Minne a été absente quelques heures, elle est sale et paniquée. Le viol était possible, mais non obligatoire. Elle a fait croire à une liaison avec un « mauvais garçon ». Lorsqu'elle dément son affirmation, Antoine fait semblant de la croire. Mais les termes utilisés ne conviennent ni à une liaison, ni à un viol (même avec les préjugés de l'époque). Il croit que sa cousine a servi de « jouet consentant , de poupée vicieuse ». Les deux noms évoquent l'enfance, or Minne est déjà une adolescente. Les adjectifs contredisent le viol, les noms, la liaison. Il n'est pas sûr que le jeune homme n'ait pas compris l'euphémisme de la consultation de son père. Alors qu'il devrait être rassuré de ne voir dans l'escapade de la personne aimée qu'une curiosité mythomane, il s'effondre et est persuadé qu'elle est plus « perdue » que si elle avait un amant assassin ou avait subi un viol. « ce qu'il croit » ne s'applique peut-être pas au déni de Minne. Peut-être la croit-il : il sait que l'amant est une fabulation, mais il subodore la raison de cette mythomanie. 




Les personnages écrans 

     Minne a bien été la victime d'abuseurs, mais ce n'était ni des voyous, ni des jardiniers. Ce qui permet d'appuyer cette affirmation est le fil conducteur du « violeur ». Si l'on écarte les beaux voleurs, on a dans le récit fantasmatique de Minne plusieurs violeurs affirmés qui n'en sont pas. Si l'on prend le texte à rebours, nous avons le vieil ivrogne qui la poursuit, mais est distancé. C'est à celui-ci que le lecteur pense quand la jeune fille répond à la question de sa mère : « Ceux qui t'ont fait mal? -Oui le père Corne...et l'autre? » page 734. Cet autre ne peut être logiquement que l'ivrogne, puisqu'il est le seul mentionné. Cependant le discours de Minne n'est pas logique et ne fait pas référence à ce qui vient de se passer. Ni le père Corne, ni l'ivrogne n'ont pénétré dans l'appartement de Paris, donc ils ne peuvent être « partis ». Il y a deux discours dans les pages 733-734 : celui qui fait référence à l'escapade nocturne de Minne où il ne s'est rien passé et celui qui traite en pointillé d'événements antérieurs. Antoine, quand il refuse de croire à une liaison de sa cousine, est dans le premier discours, au contraire il est dans le deuxième lorsqu'il évoque « la poupée vicieuse ». C'est cet entremêlement des deux discours qui fait croire au lecteur à un récit mal construit bâti pour amener ce dernier à un point précis sans l'avouer. 



     Le vieil ivrogne vicieux renvoie au père Corne, pages 731-4 dans lesquelles Minne trouve une ressemblance entre les deux hommes. La similitude ne réside pas uniquement dans la saleté. Corne est assimilé à quelqu'un dont on se venge en « tuant et violant les légumes ». Il est une figure du dieu Pan, puisque, outre son nom, il joue dans son lit du flageolet page 693. Ce personnage conduit au père Luzeau qui « doit enlever des petits-enfants et les donner aux porcs. ». Pages 695-6-7, on apprend qu'il est « vétéran du crime » et que « dans sa petite cabane de chasseur, il attire les fillettes et puis abuse d'elles et il les étrangle! ». Antoine n'en croit rien et il a raison, mais un psychologue moderne pourrait lui dire qu'il peut s'agir d'un personnage écran, qu'il cache un événement que l'on avoue peut-être même pas à soi-même, que Minne n'est pas vicieuse, mais perturbée, car elle a été abusée. 



     Dans ces trois récits fantasmatiques, quels éléments nous permettent d'aller plus loin? L'ivrogne a été pris pour un monsieur au contraire des voyous. L'abuseur serait donc du même milieu que la jeune fille. Les pères Corne et Luzeau font partis de l'univers de la maison sèche où Antoine et son père cohabitent, au contraire de Paris (bien que les deux hommes soient là la nuit de l'escapade). Le père Luzeau est lié à Paul dont il est « la faiblesse » page 695. Les trois « violeurs » sont sales et l'oncle est jaune, car malade (page 719 « jaune et fripé »). Enfin Paul est médecin comme le Dutertre, harceleur sexuel de Claudine. Minne est comme cette dernière la victime tandis que son oncle tient le rôle de l'abuseur. 




Aujourd’hui 

     Nous retrouvons le même aveuglement parental que dans Le Blé en herbe. La mère ne voit rien (ou préfère ne pas voir). Minne le constate page 683 « la paix active de la mère tendre et aveugle ». Mais un préjugé se révèle dans ces pages qui épargnait Phil. L'enfant abusée est à jamais souillée moralement. Le comportement adulte de la jeune fille est certes la conséquence de l'abus, mais transforme irrémédiablement l'ingénue en libertine. Page 734, Antoine pleure sur Minne « ...perdue, avilie,marquée à jamais d'un sceau immonde... ». L'ingénue est devenue libertine, mais a-t-elle jamais été innocente? Cette interrogation sous-tend le choix des adjectifs dans les expressions « poupée vicieuse » et « jouet consentant ». Cela explique cette exclamation de Minne d'une tragique et réelle profondeur page 709 : « Ah! Je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu'on brutalise et qu'on insulte […] Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du monde. » 

De même cette remarque d'Antoine prend autre une résonance page 736 : « Minne, pourquoi as-tu l'air si petite quand tu es triste? » Et la jeune fille pourrait répondre, parce qu'elle était triste quand elle était enfant. Cela rappelle la photographie de Gabrielle-enfant triste (cf M. Castillo déjà cité) 



     Préjugés de l'époque certes, mais aussi dénigrement de la victime par les autres et par elle-même. Cela explique que la plupart des femmes soient chez Colette des courtisanes ou des femmes aux mœurs très libres et souvent rémunérées. Ce n'est pas une ouverture d'esprit de la part de l'écrivain qui, malgré sa légende, était loin d'être féministe. Elle le dit elle-même dans Colette Un génie féminin  de J. Kristeva page 60 « Moi, féministe? […] Ah! Non! Les suffragettes me dégoûtent. […] Savez-vous ce qu'elles méritent, les suffragettes. Le fouet et le harem. » 




La porte de secours 

      La mythomanie de Minne trouve une raison, non dans sa perversité, mais dans son enfance livrée à un abuseur. Le voyou, frisé ou non, lui permet d'oublier son abus. Page 726 , devenir son amante, c'est « ...oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à lui, à lui seul! ». Outre l'oubli, lui appartenir correspond à choisir son maître, ne plus subir la contrainte, mais la choisir. On pourrait rétorquer que c'est changer de maître, non se libérer. Mais l'essentiel semble être pour l'écrivain la prise de décision initiale. Enfin être la femme du frisé revient à avoir une sorte de chien de garde qui n'hésitera pas à tuer les pères Corne en tout genre. Page 718, l'amant « tue toute les nuits […] des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! » L'assassin devient protecteur, car lui n'est pas aveugle comme les parents et il n'a pas peur de la violence. Puisque la monde policé des honnêtes gens n'a pas pu la protéger, Minne, en rêve, se tourne vers ceux qui savent tuer. Il n'est peut-être pas anodin que la jeune fille parte chercher le frisé en pleine nuit, le jour où son oncle reste coucher chez sa sœur. 



      Ainsi L'ingénue libertine ne relate pas l'évolution d'une enfant vers une femme délurée, mais une tentative pour dévoiler un abus sexuel par l'écriture en brouillant les pistes. Colette a déjà utilisé ce procédé dans Claudine à l'école. 




CLAUDINE A L’ECOLE ou 

LES PREMIERS APPELS AU SECOURS 

Mademoiselle Sergent, institutrice de Claudine, a une liaison avec son adjointe, Aimée, et est l’amante de Dutertre, qui inspecte pour la mairie les écoles primaires. Aimée rompra ses fiançailles avec son collègue masculin, Duplessis, quand sera découverte une aventure avec Dutertre. 



     Dans les deux premiers romans de Colette, nous avons deux scènes réelles : l'inceste et le mariage. Bien que moins autobiographique que les deux précédents ouvrages, malgré la légende, Claudine à l'école permet à la jeune auteure de décrire son univers sous couvert de la fiction. Il ne fait aucun doute que Claudine est Colette, non comme elle était ou est encore, mais comme elle se donne à voir ou comme elle aimerait être. Il est intéressant de retrouver sous les personnages du roman les membres de la famille. Ce n'est pas la vérité, mais une piste partielle qui contient un élément de vérité. 


     Tout d'abord le père. Il est caractéristique que monsieur Colette qui devait avoir une forte personnalité, peut-être envahissante, soit assimilé au doux et naïf chercheur du premier roman de l'écrivaine. La caractéristique de ce protagoniste est la cécité qui ne lui permet pas de se rendre compte des manipulations de sa fille, notamment pour les leçons d'anglais avec Aimée. C'est le même aveuglement parental que dans Le blé en herbe (comme dans le chapitre l'enlèvement de La maison de Claudine). « Les parents ne savent jamais rien » pourrait-on dire avec Vinca de ce père inexistant (Note 3). 



      On peut s'étonner que dans un premier roman à tendance autobiographique, la mère, omniprésente dans la vie comme dans les livres de souvenirs, ne soit pas représentée. Le père de Claudine est veuf. Aucune figure maternelle n'est évoquée : ni la défunte, ni une bonne ou mauvaise nourrice (la bonne n'a pratiquement aucun rôle et encore moins celui d'une mère). Pourtant peut-être la clef de ce roman calomniateur envers son ancienne institutrice comme Colette le dit elle-même (Note 4) est-elle à chercher dans cette absence de figure maternelle. Le roman est irréaliste, une fois qu'on a dépassé les phantasmes sur les internats féminins. Mademoiselle Sergent vit une passion possessive avec son adjointe, mais n'hésite pas à la prostituer à son amant (ancien ou actuel) Dutertre (selon la rumeur locale). Les sentiments volcaniques de la directrice s'oppose avec ce rôle de maquerelle. Soit l'ouvrage est un roman sur un amour homosexuel authentique (comme l'a compris la culture lesbienne), soit il s'agit d'une sordide histoire de débauche sur fond de piston ou/et harcèlement sexuel. Nous partirons de l'hypothèse que ces deux thèses sont valables, mais ne recouvrent pas les mêmes facettes des personnages. Comme chez Proust, un protagoniste peut représenter plusieurs références et un être réel peut être présent de façon partielle en différents personnages. L'adjointe adorée et sa directrice passionnée n'ont peut-être pas les mêmes référents que la jeune femme livrée en pâture à l'ambition de sa supérieure. Nous avons dans ce deuxième cas une jeune fille (à peine plus âgée que Claudine) qui doit assouvir les désirs d'un notable libidineux. Mais ce qui nous paraît essentiel, c'est qu'elle y est conduite par quelqu'un qui est censé l'adorer, qu'elle aime et qui, comme sa supérieure et comme femme, devrait la protéger. Pour Aimée (dont le nom recèle une ironie profonde), son amante est aussi une figure maternelle, dominatrice, comme pour chaque élève. Claudine, si elle est condescendante envers son professeur d'anglais, presque protectrice, éprouve pour la directrice une attirance-répulsion patinée d'estime, voire pour certains aspects, d'admiration. Cette dernière est certes sa rivale, mais la jeune fille évoque un désir latent de son institutrice à son égard. (Note 5) Cette figure féminine maternelle, toute puissante et omniprésente peut fort bien représenter la mère. Sido qui n'hésiterait pas à livrer sa fille à un homme qu'elle aime, de qui elle est dépendante affectivement et pécuniairement. Si mademoiselle Sergent est une image de la mère, Colette est double. D'une part l'enfant qui pâtit de l’abus, d'autre part l'être qui aime passionnément sa mère, sans que cette intensité soit réciproque. D'un côté, une victime. De l'autre une opportuniste, une enfant gâtée pour qui cadeau égal amour comme le montrent les nombreux cadeaux et caprices qui lient les relations des deux enseignantes. Aimée représente Gabrielle-Sidonie dont la mère a au moins fermé les yeux sur les agissements d'un homme de leur entourage. Ce dernier est à rechercher parmi les trois membres masculins de la famille. Nous savons que Sido préférait jusqu'à la passion son fils aîné. Mais ce n'est pas un indice suffisant pour étayer cette hypothèse. Dutertre, le séducteur pédéraste qui abuse de son autorité morale et civique peut renvoyer à plusieurs personnages. 



     Une personne à éliminer de suite est le dépressif Léo, le deuxième frère, totalement effacé par son grand frère. Une hypothèse est le père. Comme Dutertre, il fait de la politique et présente son adversaire politique aux élections comme le pervers médecin pourrait être , non seulement une calomnie, mais surtout un coup de maître dissimulateur de l'auteur. Mais on expliquerait mal la cécité (citée à trois reprises) du père. 



     Le plus vraisemblable reste Achille. S'il ne fait pas de politique, il est, comme Dutertre, médecin et a pour mission « d'inspecter les nourrissons de la région ». J. Chalon page 50. Il est adoré de sa mère et de sa soeur qui se présentent en rivales (Note 5). Il apparaît également comme supérieur financièrement aux autres membres de la famille. D'après la mère, il a payé les dettes de ses parents pendant 15 ans (Pichois et Brunet page 44). D'autre part la mère et le fils aîné, les deux préférés de Colette selon la légende qu'elle a créée sont absents des nombreux dédicataires des Vrilles de la vigne (Pichois et Brunet Page 128). Enfin Achille a brûlé les lettres que Colette avait adressé à sa mère, tout en gardant celles des autres émetteurs. Est-ce que celui qui savait la vérité avait peur qu'on décrypte cell-ci sous la façade fictionnelle des romans ou de la légende? 


      Dans les romans précédemment étudiés, la scène de pédophilie se joue presque à deux acteurs : le frère aîné (ou peut-être le père) représenté successivement par la Dame et l'oncle Paul, et Gabrielle incarnée par Phil et Minne. Ce tête à tête est dans la réalité vu, voire encouragé, par la mère. C'est la raison pour laquelle le premier roman de Claudine correspond à cette scène initiale et utilise trois personnages : Aimée, l 'équivalent de Gabrielle, Dutertre, celui de l'abuseur et madame Sergent, la mère. Pourquoi avoir rajouté ce dernier personnage? (les parents sont des « fantômes », des « ombres » dans Le blé en herbe et la mère est aveugle dans L'ingénue libertine). Le propre de madame Sergent, outre son rôle d'entremetteuse, est d'être très amoureuse d'Aimée. Or la petite Gabrielle a sans doute été choquée que sa mère la sacrifie aux désirs et plaisirs du frère aîné (ou du père). Se servir d'elle pour satisfaire l'abuseur n’a pu être supportable qu'à condition que la mère aime de la même manière sa fille et son fils. Les rapports incestuels entre Achille et madame Colette ont généré une jalousie puis des relations amoureuses imaginaires entre la mère et sa fille. Cette élaboration de sentiments se retrouve dans La naissance du jour, Sido...Colette a besoin de se rappeler une mère aimante, presque parfaite pour atténuer ou empêcher la remontée du souvenir de l'abus. Dans ce premier roman de l'écrivain, mademoiselle Sergent allie un amour décrit sans borne (elle acquiesce de façon intéressée à tous les caprices de son adjointe) au sacrifice de celle-ci à Dutertre (son vrai but). Il ne faut pas oublier que le frère médecin comblera aussi souvent les déficits financiers de Colette mariée. Fermer les yeux sur ses agissements, c'est s'assurer son aide pécuniaire. C'est d'ailleurs également la même cause qui générera le mariage avec Willy. 


CLAUDINE A PARIS : VENTE OU MARIAGE

     Claudine part à Paris où elle deviendra l’ami de son cousin Marcel, puis épousera le père de ce dernier Renaud dont l’ami est Maugis, critique littéraire. Luce est une ancienne camarade d’école qui se fait entretenir. 


      Bien que celui-ci soit décrit comme un coup de foudre entre la jeune fille et le critique, la réalité semble tout autre. Willy aime les très jeunes filles et on peut dire qu'on lui vend Gabrielle plus qu'il ne la séduit. (Note 6) Claudine à Paris est une reconstruction. Les scènes et allusions à l'homosexualité féminine et masculine ne servent qu'à donner un côté osé, voire graveleux au récit. Seul compte le coup de foudre entre Renaud et l'héroïne qui est censé être une narration à peine romancée de celui de l'auteure et de son premier mari. Or celui-ci ressemble plus à Maugis qu'à Renaud. 



      Une fois les clefs du roman bien martelées au lecteur, l'écrivain va laisser subodorer que la réalité de son mariage ressemble plus à la vente d'une toute jeune fille à un vieil homme mûr et égrillard qu'à la légende affichée dans son deuxième roman. La scène avec Marcel au sujet du mariage intéressé n'est peut-être pas aussi éloignée de la réalité que l'indignation de l' héroïne le laisserait supposer. Les faits sont là : Marcel va être déshérité, puisque son père rétorque à sa fiancée qui lui a déclaré « Vous savez, je ne veux pas de l'argent de Marcel », « -Bah! Il aura encore toute sa grand-mère à manger » Ce qui sépare ce mariage d'amour d'une vente est juste les sentiments de Claudine (Note 7) 



    Dans l'élaboration de la légende que poursuit Colette, il était difficile de préciser que Willy était surtout un monsieur mûr qui aime les très jeunes filles. Pourtant l'écrivain a su dès le premier livre « dire sans dire ». Il n'est pas anodin que l'héroïne nomme son futur époux « l'Oncle », c'est l'appellation de l'abuseur de Minne, mais surtout celle du protecteur de Luce (Note 8). Nous avons donc une deuxième structure ternaire : la jeune fille que l'on vend (ou qui se vend) Luce/Aimée/ Gabrielle, le séducteur l'oncle de Luce/ Dutertre/Willy, la famille qui « vend » : la mère de Luce (qui veut garder l'héritage futur) /madame Sergent (qui pense à sa protection) / la famille de Colette. 



 Cette vente prend des airs d'abus, voire de viol, quand l'écrivain reprendra le nom d'un protégé de Dutertre le père Corne page 168 pour en faire un des violeurs fantasmatiques de L'ingénue libertine page 734. Par l'intermédiaire de ce personnage et de Dutertre, le mariage et l'abus sont assimilés, c'est le député-médecin de Montigny qui fait le lien entre les deux structures. 


 Colette a reconstruit tout un univers d’enfance heureuse, de famille aimante pour cacher une réalité beaucoup plus sordide et sciemment ou non pour la révéler de manière « cryptée ». 




NOTES 

SUR L'ETUDE DE COLETTE 





Le Blé en herbe 

Note 1 

Phil 

page 1225 : après les nuits avec la Dame : »des traits plaintifs, et moins pareils à ceux d'un homme que ceux d'une jeune fille meurtrie... » , page 1723 dans la note « ...d'une jeune femme meurtrie... » 

page 1228 : Vinca à propos de Phil : « ...un mépris, tout viril, pour la faiblesse suspecte d'un garçon qui pleurait... » 

page 1240 : la dame au sujet de Phil : « ...sa maîtresse, et parfois son maître... » 

pages 1248 et 1270 

page 1197 : « Je crois que je vais me trouver mal. » 



La Dame 

page 1196 : une voix jeune, autoritaire 

page 1198 : l'assurance des gestes, le regard ferme 

page 1215 : « ...son sourire aisé et presque masculin... », « ...l'impérieuse et grave Dame... » 

page 1232 : « ...une belle démone autoritaire... » 

page 1234 : Camille Dalleray «...l'étonnement que lui causait encore ce prénom asexué... » 

: « Sous cette main petite et puissante, il parla, contraint de verser son aveu, comme un fruit pressé répand son suc... » 

page 1240 : « ...sa maîtresse, et parfois son maître... » 



Vinca 

La racine du nom vincere-vaincre 

page 1198 : Vinca porte le blouson de Phil « ...ressemblait à un collégien déguisé pour une charade... » 

page 1205 : Vinca « libre et dévêtue comme un jeune garçon », « comme un échanson » 

page 1219 : La «  tendre et exclusive camaraderie [de Vinca] avec Phil l'avait formée aux jeux garçonniers, à une rivalité sportive. » 

page 1228 : « ...un mépris, tout viril... » 

page 1253 : « Elle le frappa au visage d'un poing si imprévu et si garçonnier... » 



Note 2 

page 1245 : Pour Phil, son père est une « apparence humaine agréable, un peu cotonneux, à contours flous, comme toutes les créatures terrestres qui ne se nommaient ni Vinca, ni Phil, ni Camille Dalleray » 



Claudine à l'école 

Note 3 

Le père rappelle l'ancien instituteur aveugle aux agissements de Dutertre. Page 17 « ...un veuf triste, incolore, on sait à peine s'il existe, il ne quitte sa classe que pour s'enfermer dans sa chambre ». 



Note 4 

Dans Michel Castillo Colette une certaine France Stock : 

page 151 Colette traitera les Claudine de « mauvaise action », elle aura du « remords » et des « regrets », « d'avoir sali ses souvenirs » 

page 155 Castillo précise : « A travers ces malheureuses femmes, c'est la mère qui est visée dans sa foi la plus intime. » 



Note 5 

Ferrier Colette aventurière authentique page 65 

Castillo Colette une certaine France 

La maison de Claudine «Ma mère et la maladie » et « Ma mère et le fruit défendu » 



Note 6 

Pichois et Brunet pages 128-143 

Chalon page 54a 



Note 7 

page 241 « ...c'est son argent, l'argent de Marcel, que je prendrai si je deviens la femme de Renaud; c'est pour son argent qu'il tremble […] Il ne serait pas le seul à y croire, et il dira, et ils diront à Renaud que la petite se vend, qu'elle a enjôlé le pauvre homme qui passe l'âge dangereux de la quarantaine... » 



Note 8 

page 203 «  « Mon oncle! » ça me fait penser à cette horrible Luce. Ca ne lui fait rien, à elle, d'appeler un vieux monsieur qui... »