Jack London
ou "qui suis-je au pays du multiracial"?
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
Les textes fondateurs nous parlent de la chute de la femmes, mais également de l’élaboration de l’injustice. Pourquoi ceux qui auraient dû tous être les héritiers des premiers hommes ont-ils eu des destins si différents : roi, dieu ou esclaves ? Nous essayerons de donner un élément de réponse
JACK LONDON
ou
«QUI SUIS-JE AU PAYS DU
MULTIRACIAL? »
Les notes et textes originaux des
citations se trouvent à la fin du texte
Le mot « race » est utilisé par rapport à la
mentalité américaine à laquelle l’auteur
de ce texte n’adhère absolument pas.
Jack London est le fils de Flora et de Chaney. Sa mère épousera John London qui reconnaîtra l’enfant. Les Prentiss seront ses parents nourriciers.
Tous les biographes l'affirment, Jack London considérait sa nourrice noire comme une seconde mère et sa "vraie maman" et il reçut de son beau-père l'affection et la tendresse qu'il était en droit d'attendre d'un géniteur, alors que les sentiments éprouvés envers lui par sa mère allaient de l'indifférence à des "sautes d'humeur". Cet état de fait était assez douloureux pour qu'adolescent, presque jeune adulte, l'auteur soit jaloux de l'intérêt affectueux que portait Flora, sa mère, au petit-fils deson beau-père, John London. Or les romans ne semblent pas être générés par ces sentiments, (même si l'écrivain a largement utilisé des données autobiographiques). Le dégoût pour les noirs des îles dans Jerry, chien des îles par exemple dément l'amour filial et la reconnaissance que Jack devrait porter aux Prentiss. De même la condescendance, voire le mépris de classe, manifestée dans Le peuple de l'abîme, contredit la pitié bienveillante et pleine de tendresse que l'on s'attendrait à trouver au minimum dans cette description des « ratés » du système américain de la part d’un socialiste. London aurait pu adhérer, comme il l'a fait, au darwinisme social tout en conservant une certaine bienveillance, envers les faibles. Intellectuellement, mais surtout affectivement, London les rejette, les exclut de l'Humanité. Comment peut-on porter en soi une telle contradiction aussi longtemps ? Nous essaierons d'apporter des éléments de réponse à partir d'un procédé que London a exploité : le personnage animal. Puisque Le peuple de l’abîme est dit « infra-humain », nous nous pencherons sur ce que dit London des chiens. Plusieurs livres parlent d'un fil qui relierait l'être moderne à sa forme primitive. Dans L'appel de la forêt, le chien Buck va renier des siècles de domestication pour devenir une sorte de super-héros canin dominant tous les animaux, même les loups. Cette évolution est thème principal des romans, mais nous retrouvons aussi celui de la présence du chien sauvage au milieu les canidés contemporains dans de nombreux livres. Mais auparavant, comme nous y incite inconsciemment le titre de l'ouvrage, nous étudierons cette crypte de l'Humanité qu' est Avant Adam.
AVANT ADAM
ou
l’archéologie londonienne
éd.U.G.C. trad. L. Positif
Le narrateur, sous le nom de Grande Dent, est emmené en rêve dans la préhistoire. Ce monde est divisé en trois catégories selon l’évolution de l’espèce humaine : le monde des bois, celui des cavernes et celui du feu. La Rapide est la compagne du héros, Dent Brisée et Œil Pendant sont ses amis. Œil Rouge est un homme des cavernes brutal.
Dans Avant Adam, un nouveau thème apparaît : des rêves qui replongent le narrateur dans une vie antérieure se passant à la préhistoire.Le lecteur ne peut qu'être surpris que l'auteur appelle "réminiscence" ce qui est actuellement très bien étudié. Les images qui peuplent ses rêves n'évoquent plus au XXIème siècle une quelconque migration de l'âme ou une mémoire de l'espèce, mais les études de Freud et de ses successeurs
« ... je me suis demandé d'où venait la multitude d'images qui peuplait mes rêves, car dans la vie de tous les jours je n'en avais jamais vu de semblables " page 3 dans Avant Adam.(*note 1 en fin de texte).Nous avons donc avec cet ouvrage, non une description, de la préhistoire à travers le point de vue interne d'un de ses membres, mais la narration de l'inconscient d'un homme du début du XXème siècle à travers le symbolisme de la préhistoire. Nous ne savons pas dans quelle mesure le personnage principal du livre est Jack London. Mais nous pouvons partir de l'idée que, protégé par une époque différente, par la croyance qu'il s'agissait d'une sorte de réincarnation, l'auteur, d'autant plus sincère qu'il ignorait la psychanalyse, a révélé beaucoup de lui-même. Que Grande-Dent soit réellement London importe peu. Seules sont importantes les similitudes ou les différences avec les faits autobiographiques que nous possédons.
L’argent
Nous commencerons par un élément caractéristique de la biographie de l'auteur : le rapport de l'argent et de la famille. Page 51, le héros affirme qu'il est devenu autonome. Il a quitté le nid, au sens propre, familial pour les cavernes où il vit seul avec un ami, orphelin comme lui. D'ailleurs tous ses camarades sont des enfants en rupture familiale. La Rapide est orpheline (page 135) et l'on ignore même à quelle "sorte d'homme" elle appartient : homme des cavernes ou homme du feu. Dent Brisée a été mis à la porte du foyer par sa mère quand ses cadets sont nés page 111. Page 81 Œil-pendant est depuis plus d'un an orphelin de mère suppose le narrateur qui ne la voit jamais et personne ne fait allusion à un quelconque géniteur. Le lecteur ne peut s'empêcher de penser que l'autonomie qui s'est imposée à Grande-Dent ressemble beaucoup à celle dont a dû faire preuve Jack travaillant en usine, braconnant, vendant des journaux... Mais l'auteur devait aussi avec l'argent gagné faire vivre sa famille ou y contribuer grandement. L'autonomie, la débrouillardise dont fait preuve le jeune homme des cavernes est la même que celle de l'auteur, mais ce dernier était déjà accablé d'une mère qui lui prenait son salaire et même ses économies (cf. Fauconnier Jack London édition Folio biographies chapitre l'argent de la barque). Il ne fait aucun doute que le futur écrivain dut trouver pesante cette famille et que le nombre d'orphelins ( ou tout comme) présents dans Avant Adam reflète ce sentiment refoulé. Ainsi on peut donner une interprétation de ce texte en le confrontant aux éléments biographiques.
Grande Dent parle de la peur qui règne en maître dans son esprit dès sa naissance. Il l'attribue aux animaux dangereux ( il est significatif que le premier soit un serpent) et à la peur de tomber du nid. Page 4 "...la peur qui dominait l'humanité naissante [...] reine absolue de cette époque primitive...". Pages 25- 26, le narrateur a peur du vide en-dessous de son lit "...espace béant au-dessous de moi, et qui, sans cesse me menaçait comme la gueule ouverte de quelque monstre menaçant"*.
Il est évident que la petite enfance, et peut-être même l'enfance de Jack London, ont été marquées par l’ insécurité. Il ne s'est pas senti protégé par son milieu ou peut-être a-t-il eu peur de ce dernier et surtout de sa mère. Les chutes des arbres qui pourraient être fatales évoquent bien le danger qui peut guetter le bébé dans son lit, lorsqu'il est totalement dépendant de sa mère. Quel est ce danger ? Peut-être ultérieurement a-t-il su que son père voulait que sa mère avorte. Même si elle ne l'a pas fait, le manque de tendresse et d'intérêt que lui a manifesté sa génitrice a confirmé le fait qu'il n'était pas désiré au départ. R. Kingman, dans sa biographie éponyme aux éditions de L'instant, emploie les mots "marque d'infamie" pour désigner la venue de Jack. Le seul fait que sa mère ait voulu se suicider en raison de l'abandon de son mari dû à sa grossesse montre que l'auteur n'a pas bénéficié d'un climat sécurisant. Est-ce pour cela qu'il éprouve une culpabilité vis-à-vis de Flora ? En effet sa naissance a provoqué la destruction des rêves de sa mère. Mais cette culpabilité peut également être la conséquence d'un manque d'amour refoulé envers sa génitrice. Cela explique peut-être la soumission de ce battant quand elle le fait travailler dès six ans, lui prend son salaire, ses économies... Il croit avoir quelque chose à se faire pardonner. Cité page 37, "Je ne saurais expliquer pour quelle raison, mais j'attachais à ses rêves un sentiment de culpabilité, encore qu'il me fut impossible de déterminer la nature de ma faute."
La mère est présentée comme une harpie peu engageante. Le prétendu premier souvenir de l’enfant de la préhistoire l'assimile à un animal, pas seulement par sa ressemblance avec un grand singe, mais également en raison d'un caractère violent. Aucune mention favorable, ou simplement neutre vis-à-vis de cette femme à laquelle Jack est soumis. Page 29 "Et je vous jure que c'était une furie quand elle se mettait en colère". La fuite de Grande Dent hors du nid ne permet pas à l'auteur de parler plus avant de sa mère. Ceci est surprenant, puisque dans la vie de l'auteur, elle va tenir une place assez considérable. Mais, en lisant attentivement le texte, on s'aperçoit que les personnages secondaires sont peu caractérisés. Même la Rapide n'est présentée qu'en tant que femme aimée. Seuls trois d'entre eux suscitent des sentiments chez le narrateur : la mère, le beau-père et Œil Rouge.
Œil rouge ou la rancune
C'est le "méchant". C'est une brute en qui l'espèce humaine n'apparaît que parce qu'il est capable de tuer ses femelles. Il ne forme pas un couple avec elles, puisque, une fois lassé , il les jette du haut de sa caverne et ne les enterre pas. Elles sont réduites au statut d'objets jetables ce qui les abaisse, ainsi que leur mâle, à un niveau infra-humain. À qui correspond Œil Rouge ? Sans nul doute à tous les adultes ou grands adolescents, petits chefs de bande ou apprentis caïds, qui faisaient régner la terreur et/ou leur loi dans les milieux sordides que fréquentait London. Nul doute que dans la conserverie, chez les pilleurs d'huîtres, ou même dans les rues où il vendait les journaux, il n'y eût quelques Œil Rouge en puissance ou en acte. Mais cela n'explique pas l'importance du personnage, puisque, d'après ses souvenirs ou les témoignages de ses proches, Jack ne fut pas confronté à une brute qui se serait acharnée sur lui au point d’en faire un protagoniste important de son roman.
Qui est Œil Rouge ? Nous resterons bien sûr dans l'hypothèse, mais quelques faits semblent significatifs. Le narrateur reproche surtout à son adversaire de molester ses femmes et d'avoir tuer un enfant. Page 111 "Plus d'un matin, au pied de la falaise, nous avons relevé le corps mutilé de la dernière femme de cet échappé de l'Enfer. Une fois morte, il la jetait simplement par l'ouverture de sa caverne." Ce dernier point est capital : les victimes sont des femmes, mais également un bébé (*Note 2). Cet acte est généré par un désir de blesser, de faire mourir le narrateur. On pourrait contracter la scène comme le ferait l'inconscient ou un créateur, en assimilant le bébé à Grande Dent ainsi nous aurions un Œil Rouge tuant ou désirant la mort du héros. Or seul un être a désiré le décès de Jack bébé et rendu sa mère malheureuse par ses mauvais traitements physiques et moraux : son père biologique, Chaney. Page 11 Russ Kingman affirme que Chaney était brutal envers sa femme. D'autre part l'astrologue était un spécialiste des mariages rapides et malheureux. Œil Rouge est donc un mélange des petits chefs aux métiers sans qualification et de cet inconnu dont l’auteur ne sait finalement que peu de choses : il a voulu le faire disparaître par l'avortement de sa mère, il était violent moralement et physiquement avec cette dernière, il n'a jamais voulu le reconnaître. Les raisons de ce refus sont cités dans le livre de Kingman, la lettre de Chaney en réponse au courrier de Jack page 12 évoque les faits qu'il n'était pas marié, qu'il était impuissant, que Flora avait deux liaisons. Mais cette dernière peut également être ajoutée au nombre des êtres qui sont de la matière du souffre-douleur, Œil Rouge.
La mère ou le trompe-l'œil
Nous avons beaucoup d'éléments concernant Flora, mais ils sont peu convergents. Que pouvait penser l'auteur d'une femme qui refusait d'avorter et donc lui sauvait la vie, mais que la naissance de son enfant (si l'on schématise) menait au suicide, d'une mère chez qui il vivait et qui avait l'autorité parentale, mais qui le mettait au travail avant 10 ans et comptait sur son salaire pour faire vivre sa famille, d'une mère dans la mauvaise gestion des ressources financières l'obligeait à arrêter ses études ? Sans doute avait-il du mal à s'avouer que celle-ci l'exploitait et que la violence de ce qu'il subit enfant( l'alcoolisme, les travaux durs...) était en partie de sa responsabilité. La mère de Grande Dent porte cette ambivalence : " Depuis plus d'un an, je ne dépendais plus de ma mère pour m'alimenter. Elle me donnait simplement son aide et sa protection". Le lecteur peut se demander lesquelles. Aucun passage ne relate une quelconque aide de la part de la génitrice et la protection maternelle ne s'applique ni à sa vie dans les cavernes, ni vis-à-vis d' Œil Rouge. Les biographes insistent sur les sautes d'humeur de Flora. B. Fauconnier, après avoir évoqué ses « colères dévastatrices » émet l'hypothèse d'une petite maladie mentale. Page 25,"... Flora dont l'attitude n'est guère rassurante, quant à sa santé mentale". Or rien de cela n'apparaît dans le portrait tracé de Grande Dent. Au contraire, la génitrice est plutôt lasse de le défendre contre son beau-père. Pages 46-47"... ma mère finit par se lasser de prendre ma défense [...] j'étais devenu pour elle une source d'ennuis." Ces quelques lignes s'appliqueraient plutôt à son beau-père : le doux, l'inoffensif John London que l'affection qu'il portait à Jack a certainement conduit à protéger et défendre ce dernier. En tout état de cause il ne ressemble aucunement à la description du Jaseur, être insignifiant qui s'amuse à harceler son beau-fils. Page 43, il me détesta et moi-même je ne tardai pas à redouter sa présence et ses mauvaises farces…". Page 44, "le Jaseur ne cessait de me persécuter, de me pincer, de me gifler et parfois même ne se gênait pas pour me mordre". (Note 3) Page 46 47, "...il s'acharnait contre moi avec méchanceté : j'étais le seul objet capable de retenir son attention plus de 5 minutes à la fois". L'interposition de la mère génère des scènes de ménage dont il fait les frais. Cette attitude ressemble bien à du harcèlement moral dans le cadre familial. Épier tous les faits et gestes du garçon, le harceler par de multiples remarques, chiquenaudes, tout en étant incapable de se fixer sur un autre objet peut être un signe de méchanceté induit par une maladie mentale. Nous avons donc la mère de Grande Dent qui paraît inspirée par John London et le Jaseur, par Flora. Cette inversion des rôles est sans doute due à un désir inconscient de brouiller les pistes. Les deux protagonistes du roman ressemblent si peu physiquement à leur modèle que ce ne saurait être eux. Ce "kiasme" peut provenir du refus de voir en sa mère un harceleur, d'autant plus que Flora dut se positionner en victime de Jack et sans doute également de son mari.
John London, « looser » ou victime du système américain
John est l'éternel perdant. Il va tenter de provoquer le miracle américain, changeant d'activités, d'endroits, travaillant sans doute dur. Cela ne marchera pas. Il accumule les tentatives défectueuses jusqu'à ne plus pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, jusqu'à être dépendant financièrement d'un adolescent. La faute lui en revient certainement, car déjà avant de connaître Flora, avant d'être vieux, il avait déjà placé çà et là ses enfants dont il n'arrivait plus à s'occuper. John est l'envers du miracle américain : partant d'un petit pécule , il s'enfonce dans un dénuement de plus en plus grand. Jack ne l'a jamais dit, mais son beau-père appartient au peuple de l'abîme, ou il y appartiendrait, sans les séances d'escroquerie-spiritisme de Flora et les salaires misérables de son beau-fils. Les biographes nous affirme que John lui a donné, outre son nom, l'affection qu'il aurait dû recevoir d'un père . Pourtant l'auteur du peuple de l'abîme n'a aucune compassion, aucune pitié, même la plus paternaliste, pour ceux qui ne réussissent pas. Certes, Jack, adolescent, a dû souvent pensé que si son beau-père avait simplement eu des revenus moyens de fermier ou d'épicier, il aurait pu continuer ses études et n'aurait pas été obligé d'effectuer des travaux très durs. Peut-être aussi a-t-il pensé qu'à l'école il n'aurait ni sombrer dans l'alcoolisme, ni commis des actes illégaux et dangereux. En résumé il aurait eu une vie normale pour un enfant.
Mais cela n'explique pas le mépris pour les faibles qui suinte de nombreux ouvrages, ce que Fauconnier appelle un nietzschéisme "mâtiné de darwinisme social". Page 13, "darwinisme social que l'on pourrait sommairement réduire au principe de la loi du plus fort, hanté par le mythe du surhomme et de la toute-puissance : mélange détonant, contradictoire".
La chute
Le nid familial est bien sûr représenté par un abri dans les arbres, mais surtout par des chutes ( l'une associe le narrateur et sa mère). Ces dernières peuvent avoir plusieurs représentations symboliques, mais lorsqu'on lit les biographies de London, une lecture s'impose ( sans dédaigner les autres interprétations) : la chute sociale. Il est certain que sa mère voyait dans sa vie adulte, ses deux "mariages", une chute. Même si elle a fui la maison familiale bourgeoise, elle n’en a ni renié certaines valeurs, ni, surtout, rejeté la certitude de faire partie de "l'aristocratie" américaine. Bernard fauconnier emploie le mot page18 Il précise que cet orgueil quasi aristocratique marquera le futur écrivain. La seule attention donnée à Jack par sa mère se résume au moyen de redorer le blason, c'est-à-dire une bonne éducation. Flora désire se distinguer des classes plus modestes que celle de sa famille. Toujours page 18, "Elle-même est issue d'une famille bourgeoise, même si elle s'en détache très tôt, elle n'entend pas que l'on confonde son fils avec des émigrés de fraîche date, et encore moins avec ces vagabonds, ces laissés-pour-compte qui hantent la Californie." Quelques lignes plus bas citant l'écrivain : "J'ai souvent entendu ma mère tirer vanité de ce que nous étions des Américains de vieille souche et non pas comme nos voisins des émigrants irlandais ou italiens. Dans tout notre district, il n'y avait qu'une autre vieille famille américaine". Ce snobisme prend une forme originale dans Avant Adam. Au lieu d'aller du plus ancien et du meilleur au plus récent et méprisable comme dans sa famille, l'auteur inverse les valeurs pour suivre l'évolution de l'homme. Nous avons ainsi trois peuples qui dans l'esprit de l'écrivain sont presque des « races » au sens le plus méprisable du terme : le peuple des Arbres , celui de Cavernes et celui du Feu . London utilise même le mot "espèce" Page 165, "...de toute évidence, un lieu de parenté assez proche unissait ces trois espèces". Le peuple du Feu va tenter de supprimer, grâce à la technique, les deux autres. Page 230, "Ce fut un impitoyable massacre ils n'épargnèrent personne, ni jeunes, ni vieux, débarrassant en fait le pays de notre présence". London justifiera ce "génocide »: par le besoin d'espace vital (!). L'invasion sanguinaire du territoire des deux autres peuples peut être une métaphore de l'immigration des premiers colons américains. On s'attendrait à ce que Grande Dent s'assimile à ce peuple qui incarne l'avenir de l'espèce. Or il n'en n'est rien. Il ne sait pas non plus utiliser leur savoir : quand il trouve des braises et rallume le feu, il n'en conserve pas les flammes comme l'ont fait nos ancêtres. London va ainsi créer une hiérarchie entre les peuples et déterminer qui est capable d'appartenir à l'un ou à l'autre. Le peuple des arbres évolue en peuple des bois et ce changement consacre une relégation au plus bas degré de l'échelle. Page 61, "Nous étions alors en pleine évolution passant de la vie arboricole à la vie terrestre [...], Mais Œil-Rouge appartenait au type le plus primitif de l'époque arboricole. Né dans la horde, il vivait avec nous, mais sa place réelle était ailleurs."(*Note 4)
Le peuple des Bois devient une catégorie à part entière page 65, alors qu'au départ il appartenait au peuple des Cavernes pages 45 et 55. La transition s'effectue par le truchement du personnage Œil-Rouge. Tandis qu'au départ il appartient au peuple des Cavernes et en est le chef, le narrateur va le rétrograder au niveau d'un membre du peuple des Bois, déchu, voire un peu dégénéré page 109. Page 61, le mot est prononcé : "sa vraie place est ailleurs". Or, selon l'évolution des espèces, il n'aurait pas dû être plus primitif que le peuple qui lui avait donné naissance. Cette régression implique que certains êtres ne naissent pas dans leur niveau d'évolution. Ils sont par nature "infra humains". Ce ne sont pas les actes d'Œil-Rouge qui le déclasse, comme on pourrait dire que des actes de barbarie ne sont pas dignes d'un homme. Au contraire c'est en raison de son appartenance au type le plus primitif de l'évolution humaine qu'il est violent. "En cela, il se montrait plus brutal que les bêtes, car en général, les animaux de race inférieure ne tuent pas leur femelle. J'en déduis que Œil-Rouge, malgré cette effroyable tendance atavique, annonçait l'apparition de l'homme, puisque seuls les mâles de l'espèce humaine assassinent leurs compagnes" page 180. Cette théorie est corroborée par un autre personnage : la Rapide. La jeune fille qui correspond à l'idéal féminin est sans aucun critère classée chez le peuple du Feu. Elle subit la même évolution, mais inversée qu'Œil-Rouge. Elle semble appartenir au peuple des Cavernes, peut-être même à celui des Arbres, puisqu'elle y vit. Mais le narrateur en fait une petite orpheline du peuple de Feu égarée. Page 132 "... je me suis souvent demandé si cette jeune fille n'était pas apparentée au peuple du Feu. Son père et sa mère provenaient sans doute de cette souche plus noble." Pourquoi cet élément qui n'apporte rien à l'intrigue et n'est pas exploité ultérieurement? La Rapide n'a aucune des qualités de son peuple, hypothétiquement, d'origine. Sa seule supériorité est de fuir tout combat "Page 134, elle ne se battait pas, mais elle se sauvait toujours en courant." Pourquoi cette obsession d'une hiérarchie que l'on retrouve dans les romans animaliers ? Les chiens et les loups sont classés selon des critères qui ne sont jamais explicités, mais dont la présence est fortement revendiquée.
Puisque nous avons employé une grille de lecture psychanalytique pour les différents protagonistes, utilisons-la également pour ce personnage. Pour Grande Dent, la Rapide incarne la Femme, mais Jack London n'a par aucun de ses amours accédé à la classe supérieure. La femme peut également être représentée par la mère. Cette hypothèse s'avère plus fructueuse. Flora s'est par rébellion « déclassée » . Son enfant illégitime et sa lente, mais inexorable décadence au côté de John London n'ont rien arrangé. Pourtant elle conserve la conscience de son rang et tient à la transmettre à son fils. Nous avons déjà cité son affirmation d'être "une Américaine de vieille souche". Elle n'est pas la seule à avoir réintroduit une hiérarchie dans la masse des émigrants. D'autre part, Russ Kingman nous rapporte que Jack est dans un milieu où l'inégalité des races est acquise : page 17 "... il conçoit une fierté mal placée de son héritage anglo-saxon." Enfin sa nourrice tant aimée : « porte avec orgueil la couleur de sa peau » et elle pensait que « la race noire était supérieure ». On pourrait penser que ces multiples supériorités s'annuleraient dans l'esprit de l'enfant. Or il n’en est rien. Toujours selon Kingman, Jack, lui, pensait que chacun devait être fier de sa race, le biographe ajoute que ce fut cette croyance qui fit de lui un adversaire des métissages. Il pensait que les deux races s'affaiblissaient dans les unions interraciales. Egaux, mais séparés, telle était l'hypocrite devise du Sud juste avant la lutte pour les droits civiques et on connaît la véracité du premier terme! De plus la déficience engendrée par une union interraciale évoque l’impossibilité aux deux espèces de procréer. Jack a dû toujours être persuadé de la supériorité des blancs et surtout des Wasps et de la bourgeoisie américaine de "vieille souche", même s'il ne l'a pas affirmé haut et fort par affection pour sa nourrice. Cette croyance a sans doute fait resurgir des aspects douloureux de ses origines.
Croc-Blanc avant Croc-Blanc
Il n'a pas dû être évident pour l'auteur de trouver sa place dans les multiples familles qui lui étaient proposées. La première qu'il a dû appréhender est sans doute celle de sa nourrice. Pour Bernard Fauconnier page 18 les premiers souvenirs doivent référer à "l'image d'un homme grand, noir, cheveux gris le portant sur ses épaules." Il appartient plus au foyer heureux des Prentiss qu'à sa propre famille. L'environnement chaleureux du couple noir a dû lui apporter un soutien et un équilibre indispensables pour grandir. Mais la construction de sa personnalité a dû aussi se heurter aux faits qu'il ne pouvait de manière évidente être leur fils et que cette famille de classe inférieure à la sienne était plus aisée financièrement que cette dernière et lui-même (cf. le prêt de l'argent de la barque). Le rejet du métissage est peut-être aussi le refus inconscient de ne pas être l'enfant des Prentiss, de ne pas appartenir à cette classe méprisée par sa mère : les Noirs américains. Ensuite il a dû intégrer le fait d'être le fils de cette femme de bonne famille qu'est Flora. S'il est de bonne souche par sa mère, l'identité du père reste hypothétique. Nous ne savons pas les réactions de Jack quand il a appris que John n'était pas son père. Était-ce le soulagement de ne pas être l'héritier du falot et malchanceux fermier ? A-t-il pensé que cela lui procurait la possibilité d'être le fils de quelqu'un « de mieux » ? À aucun moment il ne déclarera ouvertement son racisme ou son élitisme. Au contraire son adhésion au socialisme semble promulguer un égalitarisme bienveillant. Pourtant les romans animaliers démentent cette déclaration.
CROC-BLANC
ou
le réagencement de la hiérarchie
éd. Hachette 1965 trad. Gruger et Positif
Croc-Blanc est un chien aux trois quart loup qui va devenir chien de combat sous différents maîtres brutaux . Il va être sauvé par Scott, un riche blanc. Matt, le domestique de ce dernier, prendra soin de lui. Le père de Scott sera agressé par Jim Hall, mais le chien le sauvera.
Croc-Blanc est le type même du métissage, mais ce qui nous intéresse ici, c'est sa vision du monde humain. En se dissimulant derrière la fidélité du chien à son maître, l'auteur se livre à une hiérarchisation des humains. Le maître aimé et digne de ce nom est Scott, riche blanc. Il est entouré de domestiques et de membres de la famille qui vont tous prendre place sur une échelle sociale dont le sommet est couronné par Scott. Certes ce dernier a sauvé le héros des combats de chiens, en le rachetant, mais la différence entre Matt, le domestique qui le nourrit, le soigne...et Scott ne devrait pas apparaître clairement au chien. Page 177, « De même, il tolérait Matt comme étant la propriété de son maître. C'était Matt qui, le plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que cette nourriture lui venait de son maître. [Il refuse que Matt lui mette le harnais.] Il ne se soumit qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail qui était la volonté de son maître." Que ressentit la nourrice lorsqu'elle lut que la main qui nourrit n'était qu'un instrument? Jack a-t-il toujours pensé que Jenny Prentiss n'était qu'un intermédiaire entre sa mère et lui ? N'est-ce pas pour l'auteur un moyen d'affirmer qu'il ne fait pas partie de la race noire, qu'elle n'est qu'un instrument au service des WASPS, ce que tout son expérience démentait. Page 193, « Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son maître. » L'utilisation du terme "propriété" renvoie surtout à l'esclavage aux États-Unis. London va plus loin que la notion d'échelle des classes. Il institue un maître et des serviteurs qui ne sont que des prolongements de celui-ci. Ainsi le chien est au moins au même rang que les domestiques. Mais si on considère la qualification « d'instrument "qui est attribué, on baisse d'un cran avec une réification. On a alors la hiérarchie suivante : le maître, le chien, les serviteurs. Le passage suivant corrobore cette idée : page 193 « Il n'avait pas à se laisser caresser par les domestiques et ne leur devait aucune affection. »
Jouant sur les figures de style, London va encore plus loin avec le prisonnier Jim Hall. On pourrait dire que les actes de ce dernier, son comportement ne sont pas dignes d'un être humain, sont infra-humains, mais il appartient toujours à l'espèce humaine. Or l'auteur, par l'animalisation, transforme le criminel en véritable bête féroce. Où s'arrête la figure de style ou commence le déclassement ? Page 204, la société "avait fait de lui une bête, une bête humaine, sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers [...] Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme aurait fait un animal de la jungle."(*Note 5)
JERRY,CHIEN DES ILES
ou
l'écran du racisme
éd. R. Laffont collection Bouquins 1985 Trad Gilbert
Jerry est chien de garde sur un navire recrutant des indigènes pour servir de travailleurs. Lamaï, puis Nalasu le sauveront et prendront soin de lui.
Pour le lecteur de London, Jerry, chien des îles est une œuvre gênante . Les gentils sont les négriers et les méchants, des esclaves ou des indigènes que l'on méprise et exploite. De tous les maîtres qui se succéderont, seuls les blancs auront droit à l'amour du chien. Même le petit garçon et l'aveugle n'en bénéficieront pas, puisque ils ne sont que des dieux "nègres". Page 206 "Jerry détestait et méprisait tous les nègres hormis les deux exceptions de Lamai et Nalasu . Il les tolérait et, en ce qui concerne Nalasu, il avait même développé une affection douce et placide. Quant à l'aimer, il ne le pouvait pas." Cela rappelle l'impuissance causée par l' antisémitisme du héros éponyme de Gilles de Drieu La Rochelle. Ce qui dut blesser le plus Jenny Prentiss, si elle a lu le livre, est, outre la banalisation et la justification de l'esclavage, le reproche de cannibalisme. Il est présent chez tous les noirs. L'auteur prévient le reproche d'exagération et l'incrédulité de son public en affirmant dans une préface la véracité de ce fait et de ces dires. Relatant l'histoire d'une femme esclave qui devait être mangée, il dit : « Ce n'était pas un rite religieux [...] mais une simple question de gastronomie. » (Note 6 ). Comment expliquer cette obsession du cannibalisme de la part d'un garçon qui reçut ses premières preuves d’affection d'un foyer noir ? On pourrait rétorquer que London fait la différence entre les Noirs américains et les indigènes qu'il met en scène. Mais la permanente utilisation du mot « nègre » ou « noir » dément cette objection. Peut-être, au contraire, l'anthropophagie est à mettre en relation avec Jenny Prentiss. Être mangé par quelqu'un peut vouloir dire être assimilée à cette personne. Il ne semble pas que la jeune Noire ait eu une relation fusionnelle avec son nourrisson. Mais l'amour que lui portait l'auteur, l'accueil affectueux qu'il trouvait dans ce foyer ont dû inciter Jack à se réfugier souvent dans cette famille, comme le notent ses biographes. Peut-être a-t-il eu l'idée de s'y installer et d'en devenir une sorte de fils adoptif. Mais en ce cas, il se serait déclassé. De fils d'une bourgeoise américaine de vieille souche, il était déjà devenu le beau-fils d'un petit blanc au chômage et couvert de dettes. Déchoirait-il jusqu'à s'assimiler à des noirs, même plus aisés, que sa famille ? Tant qu'il était enfant, Jenny pouvait se confondre avec les nourrices des grandes plantations du Sud, mais déjà la fréquentation assidue du garçon et plus encore, une éventuelle installation, l'assimilerait à ses hôtes. La déchéance aux yeux de Flora serait totale. Cela explique, mais ne justifie pas le manque d'amour du chien pour ses maîtres indigènes. Les aimer serait avouer qu'il est comme eux. Ainsi s'explique le portrait de la jeune noire déjà cité. Page 52 « Idiote, méprisable, molle, malade, pas plus de 10 ans, ne suscitant aucun désir dans le regard des jeunes gens de son village, elle avait été livrée à la marmite par des parents déçus ». Toutes les descriptions sont de la même veine. Il est difficile de déchoir davantage. Passive, sans aucune initiative, n'étant même pas une femme aux yeux des autres, elle se réduit à être un objet de consommation. Aucun sentiment de compassion de la part du chien imbu comme son créateur de sa supériorité, adepte de la loi du plus fort. Elle n'incarne aucune des femmes entourant Jack. Toutes ont de forts caractères, même si nous savons peu de chose de sa deuxième demi-sœur. La première a eu le courage de déserter un navire, la maison maternelle, faisant eau de toute part. La jeune indigène rappelle plutôt les victimes du système américain, du peuple de l'abîme .
LE PEUPLE DE L’ABIME
ou
les deux classes
éd. R. Laffont collection Bouquins Trad. Positif
London fait un reportage sur les hospices de rue londoniens.
Le livre est considéré comme un ouvrage engagé qui conduit London au socialisme. Il décrirait pour la dénoncer la misère des petits blancs américains. Or le texte n'est pas seulement un plaidoyer en faveur d'une certaine justice sociale. Il reconstruit une idéologie qui anticipe les romains animaliers futurs. En premier l'auteur part d'une classe modeste de blancs américains qui n'a pas eu de chance. L'écrivain introduit directement cette notion d'hérédité qui, contrairement à l'éducation, ne peut pas s'acquérir. Ensuite il envisage leur basculement dans la misère. Page 603, « Ils obligent les meilleurs ouvriers à s'expatrier sur les bords de la Cité où l'abîme les attend [...] une femme [une logeuse], du meilleur rang de la place laborieuse anglaise, bien élevée, qui se laissait lentement submerger par la marée nauséabonde et bourbeuse de l'humanité [...] saturant et contaminant... ». Ces hommes sont obligés de s'expatrier en un lieu appelé par l'auteur la Cité de l'abîme. En cet endroit ils vont attraper une sorte de virus de la misère qui les transformera définitivement en peuple de l'abîme. London ne parle même plus d'une déchéance, mais d'une mutation qui les fait appartenir à une autre espèce. Page 703 "...une nouvelle race a surgi, celle des gens de la rue". (Note 7) Nouvelle « espèce » qui imprime ses caractéristiques dans les gènes des générations futures. Page 613, "... l'enfant ne peut que se transformer en adulte dégénéré sans aucune virilité et sans force. C'est une race perdue." Il n'est pas anodin que l'auteur tire son exemple d'une femme, du meilleur rang, bien élevée. On ne peut que penser à sa mère : cette femme de la bourgeoisie américaine que l'amour de l'autonomie et ses différents mariages entraînèrent presque jusqu'à l'indigence. Mais son fils ne reproche pas seulement à son beau-père son manque de savoir des affaires. Il estime que cet homme et son environnement immédiat ont contaminé sa mère d'un microbe qui rend ce qui était accidentel et social en une mutation définitive et génétique. London, malgré le prétexte d'enquête sociologique qu'il mènerait pour servir le socialisme, affirme sa supériorité. Il se déguise en pauvre et ce travestissement affirmé lui permet de surmonter la peur d'être comme sa mère aspiré et assimilé dans la nouvelle « espèce ». Page 594, "… toutes ces multitudes me semblaient autant de vagues moutonnant sur quelqu' océan immense et nauséabond, m'enserrant de toutes parts, menaçant de bondir sur moi et de m'engloutir." Nous retrouvons cette peur transmise par la mère d'appartenir non à la classe maternelle, mais à celle d'un beau-père perdant, d'un père escroc ou d'une nourrice noire. Résigné à n'être qu'un bâtard, London va conquérir les succès littéraires pour affirmer son appartenance à la classe cultivée de sa mère. On pourrait rétorquer qu'il n'est pas un bâtard. Pourtant, qu'importe les questions de vocabulaire, il se vit dans ses romans comme tel.
La batârdise de Croc-Blanc
selon Jack London
Bâtard est un chien dont on ignore l’origine paternelle.
Dans la nouvelle "Bâtard", l'auteur définit la bâtardise comme l'absence de père, non comme une illégitimité difficilement envisageable pour un chien. Le narrateur précise« Bâtard n'avait pas connu son père, d’où son sobriquet, mais John Hamlin [le maître de sa mère] savait que l'auteur de ses jours était un grand loup gris des forêts. [...Sa mère ]n'inspirait aucune confiance et ses fréquentations des loups sauvages attestaient ses instincts dépravés ». Cette nouvelle est capitale, car elle montre le glissement que fait London. La bâtardise devient pour les animaux un mélange de races. Cela prouve qu'être issu de deux classes sociales aussi différentes que deux espèces (comme la bourgeoisie et le peuple de l'abîme) est considéré comme aussi infamant qu'être un enfant illégitime dans l'Amérique puritaine du début du XXème siècle. Mais cela peut montrer également qu'être illégitime est aussi problématique qu'être issu d'un couple de mixité sociale. Quel a été le facteur le plus douloureux : être un enfant illégitime ou la différence sociale de ses parents ? À la lecture de sa vie on pencherait plutôt pour la bâtardise. Quand il s'aperçoit qu'il ne saura pas qui est son père ou quand celui-ci nie sa paternité (cf. la lettre de Chaney page 12 dans la biographie de Kingsman), il n'hésite pas à prendre à son compte la généalogie de son beau-père, toujours dans ce même livre page 108. En revanche si on regarde ses romans animaliers, ils font apparaître la mixité sociale comme la pire faute qui puisse être commise.( Peut-être n'est-ce qu'une métaphore de la bâtardise comme le montrerait le glissement de sens déjà mentionné dans la nouvelle "Bâtard").
Ce thème se retrouve également dans Croc-Blanc. Le chiot est le croisement d'une louve et d'un chien. Mais ce qui pourrait devenir un hymne à la tolérance se résume à une lutte de pouvoir. La Louve après avoir attiré le chien et s'être fait féconder laisse la meute manger le mâle . De même, seul dans la forêt, affamé, Croc-Blanc va s'attaquer à un jeune loup et le manger. (Note 8). A contrario il ne mangera pas Lip-Lip, son premier ennemi et persécuteur. Certes, la fin explique la différence de traitement. Mais il ne faut pas oublier le sens symbolique de "manger" qui équivaut à se laisser assimiler par une classe sociale inférieure. Le héros appartient à deux races. En mangeant un représentant de l'une et pas de l'autre, il choisit celle dont il veut faire partie. Il épargne Lip-Lip, car celui-ci est un congénère et Croc-Blanc refuse le cannibalisme. Au contraire, le jeune loup est d'une espèce différente donc, comme il n'appartient pas à la même espèce, il peut s'en servir comme nourriture. Pourquoi ce choix ? La page 133 nous donne une partie de l'explication. Voilà ce que les chiens pensent du trois-quarts loup qu'est Croc-Blanc : « Comme lui sans doute, ils étaient des loups domestiqués, mais domestiqués depuis des générations, ils avaient perdu l'habitude du Wild. [Croc-Blanc] le personnifiait pour [les chiens]; il en était le symbole. Et quand ils découvraient leurs dents en face de lui, c'était pour eux une manière de se défendre contre les obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au-delà de la limite des feux de campement ».( Note 9)
On retrouve la même peur que dans le peuple de l'Abîme, l'angoisse de se dissoudre dans la misère, de perdre toute dignité, toutes caractéristiques humaines, hormis la vie. Dans Jerry, chien des îles (édition collection Bouquin), nous ne retrouvons plus cette peur de déchoir et encore moins dans Mickael, chien de cirque. (Même si le thème du cannibalisme est présent dans le premier ouvrage). La différence entre chien de blanc et chien de brousse est définie dès les origines. D'un côté ceux qui eurent du courage, de l'autre les lâches (p.178). Les remarques sur le lignage irlandais et quasi royal de Jerry peuvent faire sourire, mais elles indiquent plutôt la certitude pour le chien, et surtout pour l'auteur, de ne plus pouvoir être assimilé aux chiens de brousse oupeuple de l’abîme. Pourquoi cette certitude ? Il est difficile de répondre précisément, mais nous pouvons apporter quelques éléments. Quand London écrit ces deux livres, il est célèbre et riche. La vie lui a montré qu'il était du côté des gagnants. Mais surtout il a sans doute coupé le cordon ombilical délétère qui le relie à une mère aigrie. Sans doute, à cette époque, l'éducation et la maturité ont-elles appris à Jack que l'amertume de Flora n'était que la conséquence d'une vision injuste d'elle-même et de son entourage. Si la métaphore du cannibalisme s'applique fort bien à sa soumission face à Chanay, elle ne permet pas de définir ses relations avec le doux John London. D'autre part peut-être a-t-il pu regarder ce beau-père aimé et méprisé comme ce qu'il était : une victime du système qui lui avait apporté, à lui Jack, la célébrité et la richesse. Pour John, nous n'avançons qu'une hypothèse. Mais nous avons un émouvant exemple de la peur que le racisme et l'élitisme ne le séparent de sa nourrice.
L’APPEL DE LA FORET
ou
la revanche de la nourrice
Le chien Buck est kidnappé et vendu pour devenir chien de traîneau. Il va passer de maître en maître jusqu’à ce qu’il rejoigne le Wild (redevienne sauvage) après avoir vengé son maître tué par une tribu amérindienne. Il devient le chef d’une troupe de loups.
Avant d'étudier cet élan vers le Wild qui caractérise L'appel de la forêt, arrêtons-nous aux premières pages, lorsque Buck est vendu. Le chien est présenté comme le « monarque » dans le « royaume » de son maître . Page 338, « Buck menait l'existence d'un aristocrate blasé, parfaitement satisfait de lui-même et des autres, peut-être légèrement enclin à l'égoïsme, ainsi que le sont trop souvent les grands de ce monde. » Il est vendu par un serviteur et va commencer une vie de prisonnier. On lui met une corde autour du cou, puis on l'enferme dans une cage. Il a faim, soif pendant le voyage et est dressé à coups de gourdin. Trop loin de chez lui pour s'enfuir et rejoindre sa demeure, dans l'impossibilité de se révolter, il se résignera à effectuer un travail épuisant. Page 344-5 « ... une leçon qu'il n'oubliera pas de sa vie c'est qu'il ne pouvait rien contre un être humain armé d'une massue. Se trouvant pour la première fois face à face avec la loi primitive, envisageant les conditions nouvelles et impitoyables de son existence, il perdit la mémoire de la douceur des jours écoulés et se résolut à souffrir l'Inévitable. ». Si l'on remplace le train par le bateau et le chien par un être humain, on pourrait avoir le récit de l'enlèvement d'un jeune noble africain vendu comme esclave. La révolte, les mauvais traitements, la résignation, le travail épuisant, jusqu'au rapport au maître pourraient fort bien être attribués au commerce du « bois d'ébène ». Il est vrai que les Noirs américains sont les grands absents des romans animaliers. Nous avons des indigènes des îles, des Indiens... Mais pas un seul noir. L'esclavage proprement dit n'est pas mentionné. Tous les récits se situent après l'abolition. Même dans Le peuple de l'Abîme, il n'est pas fait mention d'un noir. Si Buck est un Africain emmené en esclavage, cela change la portée de sa vengeance sur son maître et du retour à l'état sauvage. S'il représente un homme noir, le meurtre de l'assassin de Thorton n'est plus seulement une vengeance, mais la suppression de ces dieux qui maintiennent le chien dans une position inférieure malgré leur amitié. Croc-Blanc, Jerry et Michael (en Californie) demeurent toujours les mascottes des maîtres. Favoris, aimés, même choyés, ils restent cependant inférieurs. Buck par son acte de vengeance va supprimer cette classe sociale qui le domine et ne lui permet pas d'être le meilleur.
D'autre part, le retour au Wild va supprimer l’égalité entre canidés sauvages (représentant les Indiens) et le chien des Blancs. Qu'ils soient loups, chiens de brousse ou du Grand Nord, tous sont inférieurs aux chiens domestiqués depuis des siècles. L'égalité semble une notion impossible à envisager pour London. Aussi prend-il la solution de faire du chien de traîneau le chef, le maître des loups. Page 423, « On parle d'un Chien Esprit qui mène la bande des loups, et qui est plus rusé qu'aucun d'eux ». Et page 424, « De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde. » En devenant maître des loups, l’auteur ne renie plus sa nourrice et son beau-père par un racisme et un élitisme ingrats, ni sa mère, puisqu'il reste le meilleur. Que signifie ce retour aux premiers âges de l'humanité ?
Nous avons dit que London ne peut imaginer une société égalitaire, sans hiérarchie. Il a voulu accéder à la classe supérieure, d'une part par son travail physique (il a échoué) et d'autre part par ses écrits. Mais il a sans doute toujours regretté d'avoir laissé sur le bord de la route son beau-père et d'une façon plus générale le peuple de l'Abîme. Le mépris que ce dernier lui inspire a sans doute été nécessaire pour se différencier des "loosers" et devenir un gagnant. Mais l'affection qu'il portait à certains membres de cette catégorie a entraîné une amertume face à un état de fait qu'il ne remet, pourtant jamais en cause. Certes il adhère au Parti socialiste, mais celui-ci ne concerne pas ces petits Blancs tombant de plus en plus dans la déchéance. Jamais, sans doute, n'a-t-il envisagé que ces loosers deviennent par l'éducation, par l'action politique, des militants, des combattants pour la dignité. Cette vision que les proches du Parti communiste français avait du peuple : le Malraux de L'espoir, l'Aragon et l'Eluard des poèmes de la Résistance... Le désir et le besoin de se différencier, la vision pleine de morgue de sa mère sur son mari et le milieu où sa pauvreté l'obligea à vivre, la peur d'être assimilé aux noirs, ces anciens esclaves, rendent à ses yeux indispensables la présence indestructibles de deux classes. Il ne reste à l'auteur qu’une solution : revenir par la fiction au temps mythique où les hommes n'étaient pas répartis en gagnants et perdants. Cette époque de l'ancêtre commun des loups, des chiens de Blancs, des chiens de Brousse... est un symbole pour rêver d'une société où les hommes étaient vraiment égaux, pas uniquement devant la loi , où les plus faibles n'avaient pas « dégénérés » en peuple de l'Abîme.
Malgré son beau sourire et son visage avenant, London est un être profondément élitiste. C'est un vrai self-man, si l'on donne à cette dernière expression le sens de "se faire tout seul", mais surtout "sans les autres". C'est sans doute l'envers du miracle américain : le mépris de ceux qui n'ont pas su ou non pas pu en profiter.
NOTES :
Note 1 : page 4-5 « ... et je comprends que pour vous ils demeureraient dépourvus de signification . »
page 4 . :. « and I know that to you they would be rhymeless and reasonless. »
Page 7 « Ces deux existences absolument distinctes ne présentaient rien de commun , en dehors de ma personne ; je formais en quelque sorte le trait d'union entre ces deux vies. »
page 7 : « My dream life and my waking life werelives apart, with not one thing in common save myself. I was the connecting link that somehow lived both lives »
Note 2 : page 110 « Aucune compagne ne pouvait demeurer avec lui , mais il avait raison d'elle par la force . » « It was impossible for any woman live with him, and yet they did live with him, out of compulsion’.
Page 112 : Œil rouge tue pour se procurer de nouvelles épouses. « Not alone did Red-Eye murder his wives, but he also murdered for his wives, in order to get them. When he wanted a new wife and selected the wife of another man,he promptly killed that man ».
Note 3 : page 46-7 Le Jaseur « rendait insupportable à ma mère et à moi la vie familiale »
« He made home-life a burden for bothmy mother and me. »
Note 4 : page 45 « Mère vit toujours dans les arbres , certains sont descendus à terre ».
Pages 109 : « Œil Rouge est un « élément discordant parmi les membres de la horde . Il était plus rudimentaire qu'aucun d'entre nous . Si grossière que fut notre organisation sociale, il était encore trop grossier pour y vivre . Ses efforts tendaient à détruire la tribu par des actes antisociaux. En réalité, il rétrogradait vers un type plus ancien et sa place était parmi le peuple des Arbres plutôt que parmi nous, qui étions en train de devenir hommes » .
Page 133 « Certains membres des habitants des cavernes reniaient leur tribu pour aller vivre , parmi le peuple des Arbres ».
Page 165 Les hommes de feu différent moins de nous que nous autres des hommes des bois
Note 5 : page 205 : « Lorsqu'on lui jetait sa nourriture , il grondait comme une bête en cage »When his food was shoved in to him, he growled like a wild animal.
Note 6 : page 52 « ...elle avait été livrée à la marmite par des parents déçus .». Elle avait été ficelée [...]comme un cochon [...] sur les épaules des porteurs qui avaient l'intention d'en faire un dîner »
Note 7 : page 703 « Une nouvelle race a surgi, celle des gens de la rue. »
Note 8 : Page 128 « Il rencontra , un jour , un jeune loup , maigre et décharné . S'il n'avait pas été affamé lui-même , Croc Blanc aurait pu se joindre à lui et , peut être , aller reprendre sa place dans la troupe sauvage de ses frères . Mais , étant donné la situation , il courut sur le jeune loup , le tua et le mangea »
Note 9 : page 133 « ...l'habitude du Wild , dont ils n'avaient conservé qu'une notion , celle de son Inconnu, terrible et toujours menaçant . C'était le Wild , dont il était demeuré proche v par son apparence et ses impulsions , qu'il haïssait dans leur compagnon ... »
Textes originaux :
Croc Blanc
Page 177 : « In the same way, he came to tolerate Matt—as a possession of his master. His master rarely fed him. Matt did that, it was his business; yet White Fang divined that it was his master’s food he ate and that it was his master who thus fed him vicariously. Matt it was who tried to put him into the harness and make him haul sled with the other dogs. But Matt failed. It was not untilWeedon Scott put the harness on White Fang and worked him, that he understood. He took it as his master’s will that Matt should drive him and work him just as he drove and worked his master’s other dogs »
Page 193 :No caress of theirs could put the love-croon into his throat, and, try as they would, they could never persuade him into snuggling against them.
Page 193 : This because he considered that they were likewise possessions of the master. Between White Fang and them existed aneutrality and no more.
Page 204 : « The hands of society are harsh, and this man was a striking sample of its handiwork. He was a beast—a human beast, it is true, but nevertheless so terrible a beast that he can best be characterised as carnivorous.[...]ayJim Hall had only his naked hands and his teeth. But he sprang upon the guard one d and used his teeth on the other’s throat just like any jungle animal. »
Avant Adam
page 3 : « Often, before I learned, did I wonder whence came the multitudes of pictures
that thronged my dreams; for they were pictures the like of which I had never seen in real wake-a-day life »
page 4 . :. « and I know that to you they would be rhymeless and reasonless. »
page 7 : « My dream life and my waking life werelives apart, with not one thing in common save myself. I was the connecting link that somehow lived both lives »
page 4 : « the fear that was rampant in the Younger World, and in the youth of the Younger World. In short, the fear that reigned supreme in that period known as the Mid-Pleistocene
page 9 : « For what eternities have I wandered through them, a timid, hunted creature, starting at the least sound, frightened of my own shadow, keyed-up, ever alert and vigilant, ready on the instant to dash away in mad flight for my life. For I was the prey of all manner of fierce life that dwelt in the forest, and itwas in ecstasies of fear that I fled before the hunting monsters »
pages 25-6 : « but I KNEW and feared that space that lurked just beneath meand that ever threatened me like a maw of some all-devouring monster ».
page 37 : « I do not know why, except that I had a feeling of guilt, though I knew no better of what I was guilty. »
page 29 : « And I can tell you she was a fury when she was excited. »
page 111 : « On more than one morning, at the base of the cliff, did we find the body of his latest wife.He had tossed her there, after she had died, from his cave-mouth. »
page 180 : « It was during this winter that Red-Eye killed his latest wife with abuse and repeated beatings
page 117 : « She screamed with fear, and the two-year-old child that was clinging to her released its grip and rolled at Red-Eye's feet. Both he and the mother reached for it, and he got it. The next moment the frail little body had whirled through the air and shattered against the wall. »
page 51 : « For the last year at least I had not been be holden to my mother for food. All she had furnished me was protection and guidance. »
page44 « But to return to the Chatterer. He persistently terrorized me. He was always pinching me and cuffing me, and on occasion he was not above biting me. Often my mother interfered, and the way she made his fur was a joy to see. But the result of all this was a beautiful and un ending family quarrel, in which I was the bone of contention. »
page 46-7 : « He was most malicious in his persecution of me.That was the one purpose to which he held steadfastly for longer than five minutes. »
page 165 : « Certainly,all three kinds were related, and not so remotely related at that »
page 230 : « It was slaughter, indiscriminate slaughter, for they spared none, killing old and young, effectively ridding the land of our presence.