SARTRE

OU

LE REFUS DE LA PATERNITE                                                

                                            ET LE VRAI SOURIRE DU PERE



SARTRE



OU



LE REFUS DE LA PATERNITE











      Les critiques de Sartre à l'égard de la religion nous intéressent particulièrement, car elles prennent leur source dans le désir de ne pas être dépendant d'un créateur humain ou divin, donc de ne pas avoir de père. Dans Nébrassov (tableau I, scène 2), Georges affirme: "C'est à moi seul que je dois des comptes. Je suis le fils de mes œuvres. " Dans L'âge de raison (édition de la Pléiade pour toutes les citations de ce roman), p. 445, Matthieu, ce double de l'auteur, définit sa philosophie de la vie: "Etre libre. Etre cause de soi, pouvoir dire: je suis parce que je le veux; être mon propre commencement". Pourtant les personnages sartriens semblent plus se définir par un refus de la paternité que par l'orgueil d'être "fils de personne".
II existe peu de pères dans l'univers romanesque de l'écrivain, pourtant ce thème est fréquemment abordé. Matthieu refuse d'être géniteur, mais sans l'avouer. Le refus de la paternité est caché derrière les prétextes de la routine de la vie rangée qu'iI aurait avec Marcelle (mais ne l'a-t-il pas déjà?), des soucis d'argent alors qu'il doit réunir 1'argent de l'avortement et un amour pour Ivitch qui se révèle illusoire. Il n'envisage ni le refus, ni l'acceptation de la paternité, il l'exclut de ses pensées. Laissons Marcelle résumer son attitude au sujet du vol d'argent pour l'avortement (page 701): "Fallait-il que tu aies envie de te débarrasser du gosse" . Le problème n'est pas éthique, il ne concerne ni l'avortement, ni le mariage (bien que Sartre ait dû se réjouir de provoquer la bonne société). Seule l’possibilité de Matthieu à assumer une paternité est en cause. Nous disons bien "possibilité" et non "volonté" en raison des différents masques pris par le personnage (notamment avec Hugo) et de l'absence de réflexion sur ce sujet. Matthieu part du postulat qu'ils n'auront pas d'enfant.




D'autre part dans Les mains sales, ce père par substitution que se propose d'être Hoelderer devient le rival de son disciple. Celui qui était père change de génération : il devient de la même génération que celui qui joue le rôle du fils.Même, et surtout, si les sentiments des protagonistes diffèrent de ceux d'un drame de la jalousie amoureuse, la trame de la pièce démontre que la paternité ne peut s'exercer malgré la bonne volonté manifeste de chacun. Enfin il n'est pas négligeable que l'une des trois "fautes" de Huis-Clos soit le suicide de l'amant d'Estelle qui n'a pu être père. Les rôles de ce dernier et de Matthieu sont inversés. Mais le résultat est identique: Ie défenestré de Huis clos aura beau se répéter "Je suis lâche.", lui non plus ne sera pas père.




        Il existe peu de pères biologiques chez Sartre. Le père d'Oreste, celui de Goetz sont morts. Les fantomatiques parents d'Ivitch et de Boris sont trop peu étoffés pour être de vrais personnages. Hugo et Georges ont quitté leur famille. Le seul père qui a un rôle important est celui des Séquestrés d'Altona qui est d'ailleurs appelé "le Père".
Nous découvrirons qu'il a psychologiquement séquestré Frantz et qu'il est en partie responsable des erreurs de ce celui-ci. Les conclusions que nous avons tirées de l'étude de M.Thibault pourraient s'appliquer au père de l'ancien nazi. Un élément nouveau apparaît cependant: Frantz assimile son géniteur à un dieu créateur. P. 103 : " Il m'a créé à son image -à moins qu'il ne soit devenu l'image de ce qu'il créait" et p.172: "Savez-vous qu'il avait fait de moi une assez formidable machine? [. . .] une machine à commander". Ainsi l'identification de Frantz au Christ provient de cet amalgame de son père et de Dieu. La référence au chapitre 1 de la Genèse est claire. Mais nous pouvons rectifier cette comparaison au vu de la deuxième citation. Le terme "machine" dénie tout libre arbitre. Il s'agit d'une parodie de création qui conduit la victime à la folie (peut-être Jacques Thibault après quelques années à Crouy).




      Ce dieu-dictateur se retrouve dans le Jupiter des Mouches. II est le "dieu des mouches et de la mort" est-il dit dans une des didascalies. Ce nom le situe hors des révélations testamentaires, particulièrement quand cette divinité réclame des sacrifices d'animaux pour apaiser les morts comme "de la bonne piété, à l'ancienne, solidement assise sur la terreur". Le complément circonstanciel 'à l'ancienne" n'a aucune signification dans la Grèce archaïque d'Oreste. Par contre il nous indique que Jupiter veut se situer dans un âge ancestral et imaginaire avant toute forme de civilisation. Or ce dieu qui incarne tous les pouvoirs: divin, royal et paternel a pour allié un faux père. Il ne défend pas Agamemnon, père biologique, mais Egiste, usurpateur. Le chef de l'armée grecque sort indemne de cette révolte contre une autorité parentale qui se concentre sur le beau-père. Le personnage de Goetz corrobore la plupart des conclusions précédentes. Les raisons de cet a priori contre toute forme de paternité s'explique certes par l’association père-Satan, mais ne peut-on trouver un autre élément de réponse dans le livre fondateur de la vision sartrienne du monde : La nausée?

 













LA NAUSEE 



OU 



LE VRAI SOURIRE DU PERE 









Les citations sont tirées de l'édition du livre de poche 1968. 



UN FAUX ROMAN A THESE 

      S'appuyant sur les talents de romancier et les essais de l'auteur, on a souvent étudié La Nausée sous l‘angle philosophique. Mais, bien qu'il eût été généralement mentionné, l'aspect de récit d'une expérience n'a pas servi de point de départ à une étude. Or le roman est écrit sous la forme d'un journal relatant une découverte s'effectuant dans le temps. Les commentaires de cette expérience prennent la forme d'une analyse scientifique d’où toute thèse préconçue est exclue. Cela pourrait n'être qu'un procédé littéraire, mais d'une part celui-ci n'est jamais démenti, d'autre part chaque étape de la découverte est présentée comme une vision fortuite. L'ensemble du livre se trouve résumé dans cette phrase: "Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paquet de tabac, puisque c'est cela qui a changé. Il faut déterminer exactement l'étendue et la nature de ce changement. " dit le narrateur dans le premier paragraphe (page 9 de l'édition du Livre de poche 1968). Tout le roman est la description du changement progressif du regard de Roquentin sur le monde: modification d'abord au niveau des sens, puis grâce à l'analyse de l'expérience, au niveau de l'intelligence. Le héros voit différemment le monde qui l'entoure, il voit même "autre chose", il perçoit un peu plus que la réalité de l'univers. 





 Ce rôle du regard qui ne doit pas être assimilé à celui qui existe dans le fantastique, ou dans un certain mysticisme, rappelle celui défini dans la lettre du voyant de Rimbaud et à travers la littérature qui s'y rattache, sciemment ou non. Les poètes ont vu quelque chose, souvent une autre dimension de la réalité et ils racontent cette expérience. Roquentin, lui, l’exprime avec des notions philosophiques, mais celles-ci peuvent être considérées plutôt comme des métaphores pour décrire l'objet presque indicible de la vision (au sens premier d'acte de voir). Que La Nausée s'inscrive dans l'itinéraire philosophique de Sartre, sans aucun doute. Mais on ne peut limiter le roman à ce seul aspect. Nous aborderons donc cette œuvre sous un angle certes partiel et naïf (au sens premier du terme). Nous nous demanderons simplement ce que Roquentin a vu. (Les termes utilisés auront leur sens commun et leur sens philosophique, si les deux existent, sauf bien sûr si cela est précisé. ) 









LA NATURE HUMAINE : UNE NOTION A DEPASSER 

      Une des premières expériences qui soit analysée (et pas seulement décrite comme une nausée) est la vision dans la glace de son propre visage. Roquentin se plaçait auparavant dans la perspective humaniste de classement des règnes (animal, végétal...) dans lequel l'espèce humaine a des caractéristiques communes à tous les individus qui la composent, qui différencie les humains des minéraux, plantes... Or le narrateur ne saisit plus le sens du visage qu'il contemple dans la glace: "Je n'y comprends rien, à ce visage. Ceux des autres ont un sens. Pas le mien. Je ne peux même pas décider s'il est beau ou laid. [... ]Au fond je suis même choqué qu'on puisse lui attribuer des qualités de ce genre, comme si on appelait beau ou laid un morceau de terre ou bien un bloc de rocher. " p. 30. Il s'agit d'une expérience presque initiatique. Le héros voit son visage différemment, mais cette impression ne s'étend pas aux faces des autres hommes. Il faudra attendre une expérience ultérieure pour qu'il puisse attribuer le sentiment d'"absurde" à toutes les physionomies: "ceux des autres ont un sens. Pas le mien. " p.30. Que voit-il sur ce visage? 





      Rien, justement. Il ne voit pas les signes qui le désignent comme être humain différent des autres règnes ou espèces. Son visage n'a subi aucune modification par rapport aux autres fois où il s'est regardé dans une glace. Mais il ne perçoit plus ce qui le distingue d'un minéral ou d'un végétal, au contraire il ne voit que ce qui les unit à lui, leur point commun. Le narrateur ne se transforme pas en morceau de terre ou en rocher, il reste un homme identique à ce qu'il a été et à toute l'espèce humaine. Mais son humanité devient secondaire, ce qui se révèle premier est ce qui l'apparente aux végétaux. On comprend alors pourquoi son visage perd "son sens", car ce dernier est dépendant de la nature humaine, non de la simple existence. 





      "Ma tante Bigeois me disait, quand j'étais petit: "Si tu regardes trop lonqtemps dans la glace, tu y verras un singe. ". J'ai dû me regarder encore plus longtemps: ce que je vois est bien au-dessous du singe, à la lisière du monde végétal, au niveau des polypes.[…] les yeux, le nez et la bouche disparaissent: il ne reste plus rien d'humain." p.30-1. Ce n'est plus l'homme comme animal que Roquentin perçoit, mais l'homme être vivant, puis ensuite comme simple "chose" (vivante ou non). 





      On comprend mieux la présence de la caricature d'humaniste qu'est l'autodidacte. En effet, si Roquentin aimait tous les êtres avec qui il ressent la même affinité que l'autodidacte éprouve avec tous les hommes, il faudrait que le narrateur aime comme un frère la table, le verre, la racine… L'historien vit une expérience où la nature humaine n'existe plus comme différente des autres natures, où l'humanité devient secondaire face à ce point commun: exister. 





       Dans un premier temps (qui n'est pas conforme à la chronologie du roman), les règnes du vivant vont se mélanger : les limites, les barrières entre eux vont voler en 

éclats devant le fait d'exister. La description d'un joueur de cartes en "homme à la tête de chien" (p.35-6) ne doit pas être considérée comme une figure de style ou une caricature. Cet individu n'a pas une figure qui ressemble à celle d'un chien, il n'a pas non plus les caractéristiques d'un animal . Il ne s'agit ni d'humour, ni de jeu sur les mots comme dans "Le dîner de têtes" de Prévert par exemple. Roquentin s'aperçoit par cette vision que les espèces n'ont que des différences accessoires et qu'un "homme à la tête de chien" est une variation aussi minime qu'un homme blond ou roux. 









DU VIVANT A L’ETRE 

      Il va même beaucoup plus loin, puisqu'il désigne ces mêmes joueurs comme des "paquets tièdes" page 33. Le point commun essentiel est celui d'être vivant, toutes les autres distinctions ne sont que des détails. ‘’. . . l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure de catégorie abstraite: c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui; la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre, nues, d'une effrayante et obscène nudité’’ page 180. (Il ajoutera une fois encore que toutes ces "masses" sont de l'existence). 





       Nous retrouvons l'unité du monde et l'absence de distinctions entre les êtres. L'historien a peu à peu descendu l'échelle des "espèces" pour constater que ce qui définit le mieux les "choses": c'est l'existence, point commun entre elles. Pourtant il est difficile de dire exactement ce qu'il a vu (si l'on ne prend des concepts philosophiques comme base de départ). Qu'est-ce qui unit toutes les "choses"? Que représentent ces "masses molles"? Il ne s'agit pas d'une même matière (au sens très large) qui les constituerait: ce n'est ni leur être, ni leur essence. Le narrateur insiste en effet sur ce point page 179. Il oppose son attitude antérieure quand il disait: "c'est une mouette. . . " à la vision à laquelle il a accédé. Aussi est-il logique qu'il refuse comme point commun des "choses", un être qui les aurait crées. Si cela était, cela reviendrait à une sorte d'animisme. Dans l'essence des choses et des êtres, on trouverait le divin ou tout simplement la trace d'un dieu créateur. Mais les "masses molles" ne sont pas considérées pour ce qu'elles sont, mais pour leur existence. Les mots "pâte", "masses molles" sont à considérer comme une métaphore, l'expression la plus juste d'une impression indicible. Toutes les "choses" ne sont pas faites d'une même pâte, mais elles ont une même caractéristique et celle-ci rend caduque toute autre qualité et distinction. Quelle est cette qualité commune? 





     "Toutes les choses, doucement, tendrement, se laissaient aller à l'existence [. . .] elles s'étalaient, les unes en face des autres, elles se faisaient l'abjecte confidence de leur existence. Je compris qu'il n'y avait pas de milieu entre l'inexistence et cette abondance pâmée. "p.181 . Ce qui gêne Roquentin ce n'est pas que les choses soient, à un moment donné, mais qu'elles existent dans le temps, que tout leur être tende à exister. Il y a donc quelque chose de commun à tout être qui tend à le faire exister et c'est la découverte de ce "quelque chose", de cette "force,' qui donne la nausée et le vertige à Roquentin. Qu'est-ce? Il est évident qu'ici commence le domaine de l interprétation. Nous essayerons donc de confronter ce passage à ce que dit la tradition catholique, tout en affirmant, bien sûr, qu'il ne s'agit que d'une lecture possible du récit. 





      Nous l'avons dit ces "masses molles" ne sont pas, Roquentin le dit clairement, des "morceaux du divin ‘’. Néanmoins ce qui fait exister les êtres vivants, c'est la volonté de Dieu. Sans lui, non seulement le monde n'aurait pas été créé, mais il serait instantanément réduit à néant. Chaque minute, chaque seconde de nos existences sont soutenues, ne sont même possibles que par le don de l'existence par le créateur. Si Dieu voulait que le monde ne soit plus, à la minute même de sa décision, plus rien ne vivrait, et même ne serait. Thomas d'Aquin dit en effet dans la réponse de l'article 4 de la question 104 de la Somme théologique :’’ . . .l'existence des créatures dépend à tel point de Dieu qu'elles ne pourraient subsister un instant et seraient réduites au néant si, par l'opération de la puissance divine, elles n'étaient conservées dans l’être, comme dit Saint Grégoire". 





     Ce que découvre Roquentin, c'est la puissance qui fait exister les "choses" et se retrouve donc en tout. Puissance qui évoque la vie et l'abondance, mais qu'il n'identifie absolument pas à une action divine. puissance dont la découverte lui donne la nausée, car elle modifie fondamentalement le rapport de l'Homme à la vie. Mais d'abord pourquoi cette nausée? 





DE L’ARBITRAIRE 

 Disons immédiatement et sans réserve qu'il ne s'agit pas d'un rejet de Dieu ou de quelque chose du même ordre. La découverte d'une puissance dont dépend sa propre existence et qu'on identifie pas, non seulement à un père, mais même à un être intelligent, dont on ne perçoit que le pouvoir, peut inquiéter le narrateur et lui donner le vertige. D'autre part toute relation ( surtout aussi réelle et sensible) à Dieu, au Tout Autre, avant l'Incarnation, a été source de terreur et d'effroi. 





       Cette découverte aura pour conséquence d'infirmer la notion de nature. Pour tout athée ou agnostique, le dieu créateur et pourvoyeur incessant de vie est remplacé par l’idée de nature. C'est elle qui règle la vie des êtres, leur croissance et leur mort, c'est une sorte de système qui ne peut, qu'à de rares exceptions près (considérées comme catastrophes naturelles), modifier un déroulement codifié à l'avance: les saisons se suivent; le têtard devient grenouille et celle-ci, après s'être reproduite, meurt...Lois immuables et rassurantes de la Nature. Mais en découvrant une force extérieure à l'homme qui est la source de sa volonté inconsciente et primaire (et qu'il ne faut pas confondre avec l'instinct de conservation), Roquentin se voit contraint de s'interroger sur la notion de Nature comme loi biologique et moteur de l'existence. p .146 ‘’. . .l'existence prend mes pensées par-derrière et doucement les épanouit par-derrière; on me prend par-derrière, on me force par-derrière de penser, donc d'être quelque chose.".Dans ces pages, l'historien se rend compte que ce qui rend son existence possible n'est pas une loi écrite dans les gènes, mais une force extérieure à lui. Aussi n'utilise-t-il pas le vocabulaire de la mécanique, de la robotique dont se sont servis la plupart des écrivains pour exprimer ce qui tient de l'instinct chez I'Homme. La présence du pronom indéfini "on" dont l'étymologie est "homme" et qui représente une personne infirme toute interprétation mécanique. Sartre utilise le vocabulaire de la contrainte pour exprimer l'intuition que cette force n'est pas interne, mais extérieure. Le monde n'est plus tenu par lui-même et la nature n'est pas immuable. "Ils ont la preuve, cent fois par jour, que tout se fait par mécanisme, que le monde obéit à des lois immuables" p.222 "Je la vois, moi, cette nature, je la vois...Je sais que sa soumission est paresse, je sais qu'elle n'a pas de lois: ce qu'ils prennent pour de la constance...Elle n'a que des habitudes et elle peut en changer demain." P.222. 





      Le monde n'est pas obligatoirement stable. Rien ne garantit qu'il sera toujours le même, ou existera encore demain. Rien ne l'assure, car la nature est dépendante de cette force qui l'a créée et qui la maintient dans l'existence. Thomas d'Aquin l'affirme dans la question 105, dans la réponse à l'article 6: "Dieu peut agir en dehors de l'ordre des choses" et dans les articles 1 et 2, il précise que "Dieu peut mouvoir immédiatement la matière à recevoir la forme" (article 1) et un corps dans l'article 2. Il a la possibilité de changer les lois naturelles quand il le veut et comme il le veut. Roquentin a eu l'intuition de cette capacité et il l'exprime dans deux pages saisissantes dont nous ne pouvons donner que quelques extraits: P.223, "...une mère regardera la joue de son enfant et lui demandera: "Qu'est-ce que tu as là, c'est un bouton?" et elle verra la chair se bouffir un peu, se crevasser, s'entrouvrir et, au fond de la crevasse, un troisième œil, un œil rieur apparaîtra. Ou bien ils sentiront de doux frôlements sur tout leur corps, comme les caresses que les joncs, dans les rivières, font aux nageurs. Et ils sauront que leurs vêtements sont devenus des choses vivantes. Et un autre trouvera qu'il y a quelque chose qui le gratte dans la bouche. Et il s'approchera d'une glace, ouvrira la bouche: et sa langue sera devenue un énorme mille-pattes tout vif, [. . . ] le mille-pattes, ce sera une partie de lui-même. . . ‘’ 





       Longue description de mutations folles pour lesquelles aucune loi, même contre-nature, ne pourra s'appliquer. Description qui se termine par une apostrophe sarcastique aux positivistes et aux humanistes dont les axiomes de départ sont devenus obsolètes, absurdes. 









DE L’INUTILITE D’EXISTER 

       Une autre conséquence de cette découverte est la sensation d'être "de trop". (C'est d'ailleurs ainsi qu'il définit l'absurdité du monde page 182) . "J'ai envie de partir, de m'en aller quelque part où je serais vraiment à ma place, où je m'emboîterais...Mais ma place n'est nulle part; je suis de trop. " p.172. Roquentin découvre que rien ne justifie son existence. Dans le contexte athée du récit, rien ne détermine le but de la vie. Mais dans l’expression "je suis de trop", il y a une nuance supplémentaire au constat de l'absurdité de l'existence humaine. Le héros aurait pu simplement dire: "Rien ne justifie mon existence, mais rien ne s’élève contre.". Or dans l'expression "je suis de trop", le rien se transforme en quelque chose. En effet, s'il est vraiment "de trop", c'est qu'il existe "quelque chose" que son existence dérange. Si l'on enlève Roquentin (symbolisant l'être) selon la logique athée, il ne devrait rien rester. Mais si on l'enlève, alors qu'il est "en trop" , il reste automatiquement quelque chose. Et ce constat s’applique à tout ce qui existe. "Nous étions un tas d'existants gênés, embarrassés de nous mêmes, nous n'avions pas la moindre raison d'être là, ni les uns ni les autres, chaque existant, confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop : c'était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux." p.181. 





       Aussi aurons-nous à nous demander pourquoi Roquentin emploie cette expression et quel est ce "quelque chose" qui reste, lorsque l'on a enlevé tous les "existants". En utilisant les mots "de trop", l'historien se situe par rapport à un ordre naturel du monde. p. 172, il constate qu'il n'a aucune place où il s'emboîterait. Ce dernier verbe est important, car il insinue que dans l'esprit du héros la vie est composée de réseaux de relations entre les "existants". Et il précise page 181, que "de trop" est le seul rapport entre les « existants ». Ainsi tout et lui en premier a une place particulière d'où il se déplacera selon des règles très précises et immuables (un peu comme sur un échiquier). II devrait "s'emboîter" dans un réseau, une chaîne de la vie. Il s'agit encore de s'attaquer à la notion de nature. Les instincts qui portent les êtres à effectuer certains actes: se procurer de la nourriture, se reproduire. . . deviennent aussi insignifiants pour Roquentin que ce qui produit les marées, ce qui use les montagnes. . . Il sait qu'il existe des causes à ces phénomènes, mais cet agencement de la vie se révèle secondaire. Seul importe que quelque chose soit "de trop". Comment peut-on être conscient du fonctionnement de la nature et avoir l'impression que rien n'est justifié? Nous donnerons une des interprétations possibles de cette vision du monde. 





       En constatant que chaque "existant,' pris individuellement est "de trop", Roquentin exprime la valeur absolue de tout être, de toute chose. Rien n'existe comme cause ou effet, rien n'est relatif à autre chose, mais tout a été voulu sans raison. Ces trois derniers mots, proches de l'oxymore, sont pourtant essentiels. L'historien se rend compte que rien n'est négligeable et en même temps que qu'il n'y a aucune cause rationnelle à 'l'existence. 









L'ABSOLUE GRATUITE 

      Roquentin a été voulu et, nous l'avons vu, il l'est encore. sa vie est soutenue volontairement par une force, mais en même temps il ne peut en déterminer la raison. Pourquoi Dieu ( sans qu'il lui donne ce nom) l'a-t-il créé et continue-t-il à le maintenir en vie sans rien demander et sans nécessité? Roquentin expérimente ainsi une gratuité totale, puisqu'il ne connaissait même pas l'existence de ce qui le maintient dans l'existence. Il s’aperçoit qu’il est totalement dépendant de quelque chose pour sa survie, sa stabilité, son intégrité et celles du monde. Il ne peut ni découvrir le prix à payer, ni quel en est le but. Le fait que le héros en reste à cette simple constatation montre que la connaissance, la reconnaissance (aux deux sens du terme) de l'identité de cette force n'est pas demandée par celle-ci. Que peut signifier cela si on le compare au magistère catholique? 





      Le roman (car ce n'est qu’une fiction, non une expérience autobiographique) sert à montrer la gratuité totale de la création de l'univers ainsi que de son existence et donc, dans une perspective religieuse de l'amour de Dieu, si l’on considère que la vie est un cadeau qu'a abîmé le péché originel. Dieu en créant et en continuant de soutenir sa création agit totalement gratuitement, mais cette gratuité ne peut être absolue que si Roquentin ne découvre pas, en tant que personnage de roman, l'identité du donateur. Si l'on avait un récit de conversion, la gratuité deviendrait relative à une certaine reconnaissance. Le don de l'existence serait dépendant de la découverte de son créateur par l'homme et de ses relations avec lui. Au contraire cet épisode de La Nausée montre un amour si désintéressé qu'il admet même l'ignorance du don qu'il fait. Il va de soi que dans la tradition catholique le bonheur de l 'homme provient de la connaissance de son dieu et de son union avec Lui. Aussi l'étendue de cette gratuité, si elle est considérée comme réelle, est-elle rarement montrée d'une façon aussi absolue. 





      Roquentin découvre que ni l'existence. ni la stabilité de l’univers ne sont acquises . La Bible ajoutera ,de manière métaphorique qu'elles sont le résultat de l'alliance de Noé avec le dieu de l'univers et dont l’arc-en-ciel est le signe. Mais, si dans une alliance, il y a union de deux parties, La Nausée met en lumière ce qui est évident la stabilité de l’univers, mais implicite (par qui, par quoi est-il stable? ). 









UN SOURIRE VENU DE NULLE PART 

      Dans cette alliance l'engagement de Dieu est gratuit: il n'a rien à gagner, l'Homme reçoit tout et rien ne lui est demandé en échange, même pas Ia reconnaissance de son être. Certes c'est une force qui insuffle l'existence gratuitement, mais dans le roman, elle tend à devenir, un être. "Le jardin était désert et nu. Mais ...comment dire? Il n'avait pas son aspect ordinaire, il me souriait.[...] C'était là sur les arbres, sur les pelouses comme un léger sourire." p.63. Pendant quelques instants, on peut supposer que Roquentin a remonté de la force qui donne l'existence à l'être qui en est l'origine. Il paraît trop facile de réduire ce passage a une simple personnification. 





      De même, si l'historien voyait le jardin lui sourire sans remonter à la source de cette manifestation, on serait dans de l'animisme. Pourquoi rejetons-nous cette hypothèse dans ce cas? L'animisme est la croyance de la présence de la divinité de chaque chose. Or Roquentin ne découvre pas le sourire de chaque élément du jardin,( ce qui aurait été une manifestation de l'animisme), le sourire concerne l'ensemble des unités, ensemble qu'il appelle "Jardin". Roquentin complique donc sa vision sans autre raison que d'être fidèle à la vérité de ce qu'il voit. Pourtant le jardin est un ensemble composé d'unités disparates et qui n'a de réalité que dans l'esprit du narrateur. Le.jardin, en effet, ne peut avoir d'âme que si le personnage lui en prête une et satisfait à l'anthropomorphisme. Mais ce n'est pas le but de Roquentin. Il retranscrit une expérience visuelle en essayant d'être le plus proche de la réalité. S'il a utilisé le mot "jardin", c'est pour signifier que le sourire semble ne pas avoir de support, il est plus immatériel que celui du chat de Lewis Caroll: il semble planer sur les choses. 





      "Arrivé à la grille, je me suis appuyé à la grille et j’ai longtemps regardé. le sourire des arbres, du massif de lauriers, ça voulait dire quelque chose; c’était le véritable secret de l'existence. Je me rappelai qu'un dimanche, il n'y a pas plus de trois semaines, j'avais déjà saisi sur les choses une sorte d'air complice. Etait-ce à moi qu'il s'adressait? Je sentais avec ennui que je n'avais aucun moyen de comprendre. Aucun moyen. pourtant c'était là, dans l'attente, ça ressemblait à un regard. C'était là, sur le tronc du marronnier...c'était le marronnier. Les choses, on aurait dit des pensées qui s'arrêtaient en route., qui s'oubliaient, qui oubliaient ce qu'elles avaient voulu penser et qui restaient comme ça, ballottantes, avec un drôle de petit sens qui les dépassait." p.190-1. Ce sourire n'est pas impersonnel, comme il pourrait l'être dans le bouddhisme. Les expressions "ça voulait dire quelque chose", "une sorte d'air complice", "est-ce à moi que ça s'adressait", "Ça ressemblait à un regard,' indiquent un rapport personnel . Ce qui soutient tout ce qui existe est un être qui s'adresse au narrateur volontairement. Roquentin ne découvre pas quelque chose, mais quelqu,un qui s'adresse à lui personnellement. 





      Mais cette découverte se double d'une incompréhension totale de l'événement: p. 190 "Ca m'agaçait ce petit sens: je ne pouvais pas le comprendre, quand bien même je serais resté cent sept ans appuyé à la grille; j'avais appris sur l'existence tout ce que je pouvais savoir," Roquentin a été jusqu'au bout de la connaissance de l'existence de ce monde, il ne peut pas par son expérience remonter plus haut. Pourtant il voit le sourire, il sent qu'une communication existe. Le narrateur constate son impuissance à définir humainement ce qu'il voit et pourtant il n'envisage pas l'hypothèse d'un être au-delà de la création. Entre sa raison et ce qu’il voit, il reste intellectuellement paralysé. Pourquoi ne pas avoir envisagé l'existence d 'un être premier, principe de l'existence. Il ne saurait être question de refus ou d'orgueil. Les mots "je ne pouvais pas le comprendre" rendent bien l'impossibilité de tirer des conclusions de ce qu'il a perçu. Le narrateur tient pour réelle cette expérience, mais il ne peut l'associer à l’idée qu'il a de Dieu, même pour la rejeter. (D'ailleurs la crise mystique de Daniel dans Les chemins de la liberté est très différente). Essayons de rechercher la cause de cette incompréhension en interrogeant un texte capital et qui pourtant semble presque "hors sujet": la visite au musée de la ville. 









UN PECHE MORTEL 

      Les bourgeois de Bouville (page 118 à 136) sont des "salauds". Ils incarnent la famille, le devoir, le droit à l'existence et s'opposent au célibataire mourant, volé par une bonne cupide et, de la même façon, au narrateur. La présence, en introduction à la description des tableaux des hobereaux de Bouville, d'une peinture stigmatisant un célibataire , semble indiquer que le défaut des bourgeois de la petite ville réside dans la croyance que la fondation d'une famille leur donne le droit d'être des chefs. Roquentin insiste sur toute une hiérarchie de droits qui conduit à être chef: droit des vieillards, droit sur la nature qui les fait transformer les environs du port... et qu'il résume en celui d'exister. "Son regard était extraordinaire et brillait de droit pur" dit le protagoniste de Jean Parrottin. Or il n'est pas nécessaire de fonder une famille pour être un chef. En opposant les notables aux célibataires, Roquentin introduit en parallèle à la notion de chef, celle de père. Leur droit à exister ne provient ni de l'attachement à l'ordre moral et civil d'Olivier Blévigne, ni de l'indulgence feinte de Rémy Parrottin ou de la soumission totale à la loi de son frère, ni même de leur richesse ou de leur pouvoir. Tout ceci y contribue certes, mais cache également la vraie cause de cette assurance du droit à l'existence et donc à être un chef: la paternité. Roquentin, comme tous les héros de Sartre, ne peut se résoudre à engendrer, car cela lui conférerait un droit qu'il estime ne pas mériter. Pourquoi les bourgeois obsédés de l'accroissement de leur pouvoir et de leur fortune auraient-ils plus le droit d'exister que Roquentin qui, de manière certes un peu dilettante, se consacre à l'étude ou que tout autre être humain? Il est évident que pour le narrateur les hommes sont divisés en deux groupes: ceux qui ont le droit à l'existence et ceux qui ne l'ont pas. 





      Si nous confrontons cette idée avec l'épisode du sourire, nous constatons qu'aucune de ces deux catégories n'a raison. Roquentin refuse une existence qui lui est offerte, mais les notables revendiquent comme un droit ce qui n'est qu'un don. La gratuité de l'existence exclut le droit que s'arrogent les bourgeois bouvillois. ils se croient des chefs en raison d'un droit à l'existence qui n'existe pas pour des créatures. Aussi peut-on continuer le raisonnement en soutenant que le droit qu'ils s'octroient correspond à une divinisation. 





      Ils ont comme un dieu le droit d'être et ce dernier leur semble dû, parce qu'iIs sont pères de leurs enfants, mais également dans l'absolu. Le titre de "père" leur permet aussi de se donner l’existence, de l'octroyer ou de la refuser aux autres. La description du négociant Pacôme conforte cette hypothèse page 122: "Je lus dans ses yeux un jugement calme et implacable. 





      Je compris alors tout ce qui nous séparait: ce que je pouvais penser sur lui ne l'atteignait pas;[…] Mais son jugement me transperçait comme un glaive et mettait en question jusqu'à mon droit d'exister. Et c'était vrai, je m'en étais toujours rendu compte: je n'avais pas le droit d'exister. [...]Pendant soixante ans, sans défaillance, lPacôme] avait fait usage du droit de vivre. " Nous retrouvons le droit à l'existence comme principe de division de l'Humanité, mais il est important de noter que si Pacôme a l’impression que ce droit lui est dû, il le dénie à Roquentin. La certitude de ne pas avoir le droit de vivre est le résultat du jugement de Pacôme. 





      La comparaison de cette scène avec celle du sourire montre une similitude certaine: une communication liée à une appréciation, bienveillante pour le passage du sourire, radicalement méprisante pour celui du musée. (En effet le mépris est si profond qu'il ôte son existence au narrateur. ) Ensuite lors de la scène du tableau vient une formulation de déni d'existence par le héros, l'équivalent (une certitude d'existence) ne suit pas la découverte du sourire. Seul le déni existe, le regard-jugement de Pacôme enlève son droit à être à Roquentin et empêche le héros de poser un jugement d'existence sur lui-même et sur les autres à la suite du sourire. Bien qu'antérieure cette dernière scène est contaminée par tous les regards méprisants des "chefs". Qui peut par son seul jugement dénier le droit à l'existence à un être, sinon celui qui permet de vivre, qui soutient la vie? Seul Dieu peut ou donner l'existence ou la dénier. Les mots "jugement" et surtout "glaive" (page 122) corroborent cette interprétation. Ainsi Pacôme, comme tous les notables bouvillois, usurpent non seulement le droit à l'existence pour lui-même, mais également le rôle de Dieu vis-à-vis d'autrui. Il est celui qui juge s'ils ont le droit d'être ou non. Cette appropriation du pouvoir de donner l'existence s'enracine dans une confusion entre les deux aspects du mot "paternité": celle de Dieu qui donne la vie, le mouvement et l'être, mais également la dignité de fils de Dieu et la paternité humaine qui n'est que collaboration à l'œuvre de Dieu. En mélangeant les deux définitions, les notables de Bouville s'arrogent la même légitimité dans l'acte de jugement que Dieu. D'hommes parmi les hommes, ils deviennent chefs au-dessus des hommes. C'est pour cela, autant, sinon plus, que pour leur fortune, que Roquentin les traite de "salauds". 





      Nous pourrions ajouter que ce qualificatif peut leur être attribué, parce qu'ils empêchent le narrateur de répondre ou seulement de s'interroger sur le sourire du jardin. Le jugement méprisant des notables abîme l'image paternelle que Roquentin pourrait avoir et lui interdit de concevoir un don à l'existence si gratuit qu'il ne présuppose aucun jugement. 





     En morale chrétienne, ce qui détruit la relation d'un homme vis-à-vis de Dieu s'appelle "un péché mortel" 



Les citations sont tirées de I'édition du 1ivre de poche 1968. 








 













LA NAUSEE 



OU 



LE VRAI SOURIRE DU PERE 









Les citations sont tirées de l'édition du livre de poche 1968. 



UN FAUX ROMAN A THESE 

 S'appuyant sur les talents de romancier et les essais de l'auteur, on a souvent étudié La Nausée sous l‘angle philosophique. Mais, bien qu'il eût été généralement mentionné, l'aspect de récit d'une expérience n'a pas servi de point de départ à une étude. Or le roman est écrit sous la forme d'un journal relatant une découverte s'effectuant dans le temps. Les commentaires de cette expérience prennent la forme d'une analyse scientifique d’où toute thèse préconçue est exclue. Cela pourrait n'être qu'un procédé littéraire, mais d'une part celui-ci n'est jamais démenti, d'autre part chaque étape de la découverte est présentée comme une vision fortuite. L'ensemble du livre se trouve résumé dans cette phrase: "Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paquet de tabac, puisque c'est cela qui a changé. Il faut déterminer exactement l'étendue et la nature de ce changement. " dit le narrateur dans le premier paragraphe (page 9 de l'édition du Livre de poche 1968). Tout le roman est la description du changement progressif du regard de Roquentin sur le monde: modification d'abord au niveau des sens, puis grâce à l'analyse de l'expérience, au niveau de l'intelligence. Le héros voit différemment le monde qui l'entoure, il voit même "autre chose", il perçoit un peu plus que la réalité de l'univers. 





 Ce rôle du regard qui ne doit pas être assimilé à celui qui existe dans le fantastique, ou dans un certain mysticisme, rappelle celui défini dans la lettre du voyant de Rimbaud et à travers la littérature qui s'y rattache, sciemment ou non. Les poètes ont vu quelque chose, souvent une autre dimension de la réalité et ils racontent cette expérience. Roquentin, lui, l’exprime avec des notions philosophiques, mais celles-ci peuvent être considérées plutôt comme des métaphores pour décrire l'objet presque indicible de la vision (au sens premier d'acte de voir). Que La Nausée s'inscrive dans l'itinéraire philosophique de Sartre, sans aucun doute. Mais on ne peut limiter le roman à ce seul aspect. Nous aborderons donc cette œuvre sous un angle certes partiel et naïf (au sens premier du terme). Nous nous demanderons simplement ce que Roquentin a vu. (Les termes utilisés auront leur sens commun et leur sens philosophique, si les deux existent, sauf bien sûr si cela est précisé. ) 









LA NATURE HUMAINE : UNE NOTION A DEPASSER 

 Une des premières expériences qui soit analysée (et pas seulement décrite comme une nausée) est la vision dans la glace de son propre visage. Roquentin se plaçait auparavant dans la perspective humaniste de classement des règnes (animal, végétal...) dans lequel l'espèce humaine a des caractéristiques communes à tous les individus qui la composent, qui différencie les humains des minéraux, plantes... Or le narrateur ne saisit plus le sens du visage qu'il contemple dans la glace: "Je n'y comprends rien, à ce visage. Ceux des autres ont un sens. Pas le mien. Je ne peux même pas décider s'il est beau ou laid. [... ]Au fond je suis même choqué qu'on puisse lui attribuer des qualités de ce genre, comme si on appelait beau ou laid un morceau de terre ou bien un bloc de rocher. " p. 30. Il s'agit d'une expérience presque initiatique. Le héros voit son visage différemment, mais cette impression ne s'étend pas aux faces des autres hommes. Il faudra attendre une expérience ultérieure pour qu'il puisse attribuer le sentiment d'"absurde" à toutes les physionomies: "ceux des autres ont un sens. Pas le mien. " p.30. Que voit-il sur ce visage? 





 Rien, justement. Il ne voit pas les signes qui le désignent comme être humain différent des autres règnes ou espèces. Son visage n'a subi aucune modification par rapport aux autres fois où il s'est regardé dans une glace. Mais il ne perçoit plus ce qui le distingue d'un minéral ou d'un végétal, au contraire il ne voit que ce qui les unit à lui, leur point commun. Le narrateur ne se transforme pas en morceau de terre ou en rocher, il reste un homme identique à ce qu'il a été et à toute l'espèce humaine. Mais son humanité devient secondaire, ce qui se révèle premier est ce qui l'apparente aux végétaux. On comprend alors pourquoi son visage perd "son sens", car ce dernier est dépendant de la nature humaine, non de la simple existence. 





 "Ma tante Bigeois me disait, quand j'étais petit: "Si tu regardes trop lonqtemps dans la glace, tu y verras un singe. ". J'ai dû me regarder encore plus longtemps: ce que je vois est bien au-dessous du singe, à la lisière du monde végétal, au niveau des polypes.[…] les yeux, le nez et la bouche disparaissent: il ne reste plus rien d'humain." p.30-1. Ce n'est plus l'homme comme animal que Roquentin perçoit, mais l'homme être vivant, puis ensuite comme simple "chose" (vivante ou non). 





 On comprend mieux la présence de la caricature d'humaniste qu'est l'autodidacte. En effet, si Roquentin aimait tous les êtres avec qui il ressent la même affinité que l'autodidacte éprouve avec tous les hommes, il faudrait que le narrateur aime comme un frère la table, le verre, la racine… L'historien vit une expérience où la nature humaine n'existe plus comme différente des autres natures, où l'humanité devient secondaire face à ce point commun: exister. 





 Dans un premier temps (qui n'est pas conforme à la chronologie du roman), les règnes du vivant vont se mélanger : les limites, les barrières entre eux vont voler en 

éclats devant le fait d'exister. La description d'un joueur de cartes en "homme à la tête de chien" (p.35-6) ne doit pas être considérée comme une figure de style ou une caricature. Cet individu n'a pas une figure qui ressemble à celle d'un chien, il n'a pas non plus les caractéristiques d'un animal . Il ne s'agit ni d'humour, ni de jeu sur les mots comme dans "Le dîner de têtes" de Prévert par exemple. Roquentin s'aperçoit par cette vision que les espèces n'ont que des différences accessoires et qu'un "homme à la tête de chien" est une variation aussi minime qu'un homme blond ou roux. 









DU VIVANT A L’ETRE 

 Il va même beaucoup plus loin, puisqu'il désigne ces mêmes joueurs comme des "paquets tièdes" page 33. Le point commun essentiel est celui d'être vivant, toutes les autres distinctions ne sont que des détails. ‘’. . . l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure de catégorie abstraite: c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui; la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre, nues, d'une effrayante et obscène nudité’’ page 180. (Il ajoutera une fois encore que toutes ces "masses" sont de l'existence). 





 Nous retrouvons l'unité du monde et l'absence de distinctions entre les êtres. L'historien a peu à peu descendu l'échelle des "espèces" pour constater que ce qui définit le mieux les "choses": c'est l'existence, point commun entre elles. Pourtant il est difficile de dire exactement ce qu'il a vu (si l'on ne prend des concepts philosophiques comme base de départ). Qu'est-ce qui unit toutes les "choses"? Que représentent ces "masses molles"? Il ne s'agit pas d'une même matière (au sens très large) qui les constituerait: ce n'est ni leur être, ni leur essence. Le narrateur insiste en effet sur ce point page 179. Il oppose son attitude antérieure quand il disait: "c'est une mouette. . . " à la vision à laquelle il a accédé. Aussi est-il logique qu'il refuse comme point commun des "choses", un être qui les aurait crées. Si cela était, cela reviendrait à une sorte d'animisme. Dans l'essence des choses et des êtres, on trouverait le divin ou tout simplement la trace d'un dieu créateur. Mais les "masses molles" ne sont pas considérées pour ce qu'elles sont, mais pour leur existence. Les mots "pâte", "masses molles" sont à considérer comme une métaphore, l'expression la plus juste d'une impression indicible. Toutes les "choses" ne sont pas faites d'une même pâte, mais elles ont une même caractéristique et celle-ci rend caduque toute autre qualité et distinction. Quelle est cette qualité commune? 





 "Toutes les choses, doucement, tendrement, se laissaient aller à l'existence [. . .] elles s'étalaient, les unes en face des autres, elles se faisaient l'abjecte confidence de leur existence. Je compris qu'il n'y avait pas de milieu entre l'inexistence et cette abondance pâmée. "p.181 . Ce qui gêne Roquentin ce n'est pas que les choses soient, à un moment donné, mais qu'elles existent dans le temps, que tout leur être tende à exister. Il y a donc quelque chose de commun à tout être qui tend à le faire exister et c'est la découverte de ce "quelque chose", de cette "force,' qui donne la nausée et le vertige à Roquentin. Qu'est-ce? Il est évident qu'ici commence le domaine de l interprétation. Nous essayerons donc de confronter ce passage à ce que dit la tradition catholique, tout en affirmant, bien sûr, qu'il ne s'agit que d'une lecture possible du récit. 





 Nous l'avons dit ces "masses molles" ne sont pas, Roquentin le dit clairement, des "morceaux du divin ‘’. Néanmoins ce qui fait exister les êtres vivants, c'est la volonté de Dieu. Sans lui, non seulement le monde n'aurait pas été créé, mais il serait instantanément réduit à néant. Chaque minute, chaque seconde de nos existences sont soutenues, ne sont même possibles que par le don de l'existence par le créateur. Si Dieu voulait que le monde ne soit plus, à la minute même de sa décision, plus rien ne vivrait, et même ne serait. Thomas d'Aquin dit en effet dans la réponse de l'article 4 de la question 104 de la Somme théologique :’’ . . .l'existence des créatures dépend à tel point de Dieu qu'elles ne pourraient subsister un instant et seraient réduites au néant si, par l'opération de la puissance divine, elles n'étaient conservées dans l’être, comme dit Saint Grégoire". 





 Ce que découvre Roquentin, c'est la puissance qui fait exister les "choses" et se retrouve donc en tout. Puissance qui évoque la vie et l'abondance, mais qu'il n'identifie absolument pas à une action divine. puissance dont la découverte lui donne la nausée, car elle modifie fondamentalement le rapport de l'Homme à la vie. Mais d'abord pourquoi cette nausée? 





DE L’ARBITRAIRE 

 Disons immédiatement et sans réserve qu'il ne s'agit pas d'un rejet de Dieu ou de quelque chose du même ordre. La découverte d'une puissance dont dépend sa propre existence et qu'on identifie pas, non seulement à un père, mais même à un être intelligent, dont on ne perçoit que le pouvoir, peut inquiéter le narrateur et lui donner le vertige. D'autre part toute relation ( surtout aussi réelle et sensible) à Dieu, au Tout Autre, avant l'Incarnation, a été source de terreur et d'effroi. 





 Cette découverte aura pour conséquence d'infirmer la notion de nature. Pour tout athée ou agnostique, le dieu créateur et pourvoyeur incessant de vie est remplacé par l’idée de nature. C'est elle qui règle la vie des êtres, leur croissance et leur mort, c'est une sorte de système qui ne peut, qu'à de rares exceptions près (considérées comme catastrophes naturelles), modifier un déroulement codifié à l'avance: les saisons se suivent; le têtard devient grenouille et celle-ci, après s'être reproduite, meurt...Lois immuables et rassurantes de la Nature. Mais en découvrant une force extérieure à l'homme qui est la source de sa volonté inconsciente et primaire (et qu'il ne faut pas confondre avec l'instinct de conservation), Roquentin se voit contraint de s'interroger sur la notion de Nature comme loi biologique et moteur de l'existence. p .146 ‘’. . .l'existence prend mes pensées par-derrière et doucement les épanouit par-derrière; on me prend par-derrière, on me force par-derrière de penser, donc d'être quelque chose.".Dans ces pages, l'historien se rend compte que ce qui rend son existence possible n'est pas une loi écrite dans les gènes, mais une force extérieure à lui. Aussi n'utilise-t-il pas le vocabulaire de la mécanique, de la robotique dont se sont servis la plupart des écrivains pour exprimer ce qui tient de l'instinct chez I'Homme. La présence du pronom indéfini "on" dont l'étymologie est "homme" et qui représente une personne infirme toute interprétation mécanique. Sartre utilise le vocabulaire de la contrainte pour exprimer l'intuition que cette force n'est pas interne, mais extérieure. Le monde n'est plus tenu par lui-même et la nature n'est pas immuable. "Ils ont la preuve, cent fois par jour, que tout se fait par mécanisme, que le monde obéit à des lois immuables" p.222 "Je la vois, moi, cette nature, je la vois...Je sais que sa soumission est paresse, je sais qu'elle n'a pas de lois: ce qu'ils prennent pour de la constance...Elle n'a que des habitudes et elle peut en changer demain." P.222. 





 Le monde n'est pas obligatoirement stable. Rien ne garantit qu'il sera toujours le même, ou existera encore demain. Rien ne l'assure, car la nature est dépendante de cette force qui l'a créée et qui la maintient dans l'existence. Thomas d'Aquin l'affirme dans la question 105, dans la réponse à l'article 6: "Dieu peut agir en dehors de l'ordre des choses" et dans les articles 1 et 2, il précise que "Dieu peut mouvoir immédiatement la matière à recevoir la forme" (article 1) et un corps dans l'article 2. Il a la possibilité de changer les lois naturelles quand il le veut et comme il le veut. Roquentin a eu l'intuition de cette capacité et il l'exprime dans deux pages saisissantes dont nous ne pouvons donner que quelques extraits: P.223, "...une mère regardera la joue de son enfant et lui demandera: "Qu'est-ce que tu as là, c'est un bouton?" et elle verra la chair se bouffir un peu, se crevasser, s'entrouvrir et, au fond de la crevasse, un troisième œil, un œil rieur apparaîtra. Ou bien ils sentiront de doux frôlements sur tout leur corps, comme les caresses que les joncs, dans les rivières, font aux nageurs. Et ils sauront que leurs vêtements sont devenus des choses vivantes. Et un autre trouvera qu'il y a quelque chose qui le gratte dans la bouche. Et il s'approchera d'une glace, ouvrira la bouche: et sa langue sera devenue un énorme mille-pattes tout vif, [. . . ] le mille-pattes, ce sera une partie de lui-même. . . ‘’ 





 Longue description de mutations folles pour lesquelles aucune loi, même contre-nature, ne pourra s'appliquer. Description qui se termine par une apostrophe sarcastique aux positivistes et aux humanistes dont les axiomes de départ sont devenus obsolètes, absurdes. 









DE L’INUTILITE D’EXISTER 

 Une autre conséquence de cette découverte est la sensation d'être "de trop". (C'est d'ailleurs ainsi qu'il définit l'absurdité du monde page 182) . "J'ai envie de partir, de m'en aller quelque part où je serais vraiment à ma place, où je m'emboîterais...Mais ma place n'est nulle part; je suis de trop. " p.172. Roquentin découvre que rien ne justifie son existence. Dans le contexte athée du récit, rien ne détermine le but de la vie. Mais dans l’expression "je suis de trop", il y a une nuance supplémentaire au constat de l'absurdité de l'existence humaine. Le héros aurait pu simplement dire: "Rien ne justifie mon existence, mais rien ne s’élève contre.". Or dans l'expression "je suis de trop", le rien se transforme en quelque chose. En effet, s'il est vraiment "de trop", c'est qu'il existe "quelque chose" que son existence dérange. Si l'on enlève Roquentin (symbolisant l'être) selon la logique athée, il ne devrait rien rester. Mais si on l'enlève, alors qu'il est "en trop" , il reste automatiquement quelque chose. Et ce constat s’applique à tout ce qui existe. "Nous étions un tas d'existants gênés, embarrassés de nous mêmes, nous n'avions pas la moindre raison d'être là, ni les uns ni les autres, chaque existant, confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop : c'était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux." p.181. 





 Aussi aurons-nous à nous demander pourquoi Roquentin emploie cette expression et quel est ce "quelque chose" qui reste, lorsque l'on a enlevé tous les "existants". En utilisant les mots "de trop", l'historien se situe par rapport à un ordre naturel du monde. p. 172, il constate qu'il n'a aucune place où il s'emboîterait. Ce dernier verbe est important, car il insinue que dans l'esprit du héros la vie est composée de réseaux de relations entre les "existants". Et il précise page 181, que "de trop" est le seul rapport entre les « existants ». Ainsi tout et lui en premier a une place particulière d'où il se déplacera selon des règles très précises et immuables (un peu comme sur un échiquier). II devrait "s'emboîter" dans un réseau, une chaîne de la vie. Il s'agit encore de s'attaquer à la notion de nature. Les instincts qui portent les êtres à effectuer certains actes: se procurer de la nourriture, se reproduire. . . deviennent aussi insignifiants pour Roquentin que ce qui produit les marées, ce qui use les montagnes. . . Il sait qu'il existe des causes à ces phénomènes, mais cet agencement de la vie se révèle secondaire. Seul importe que quelque chose soit "de trop". Comment peut-on être conscient du fonctionnement de la nature et avoir l'impression que rien n'est justifié? Nous donnerons une des interprétations possibles de cette vision du monde. 





 En constatant que chaque "existant,' pris individuellement est "de trop", Roquentin exprime la valeur absolue de tout être, de toute chose. Rien n'existe comme cause ou effet, rien n'est relatif à autre chose, mais tout a été voulu sans raison. Ces trois derniers mots, proches de l'oxymore, sont pourtant essentiels. L'historien se rend compte que rien n'est négligeable et en même temps que qu'il n'y a aucune cause rationnelle à 'l'existence. 









L'ABSOLUE GRATUITE 

 Roquentin a été voulu et, nous l'avons vu, il l'est encore. sa vie est soutenue volontairement par une force, mais en même temps il ne peut en déterminer la raison. Pourquoi Dieu ( sans qu'il lui donne ce nom) l'a-t-il créé et continue-t-il à le maintenir en vie sans rien demander et sans nécessité? Roquentin expérimente ainsi une gratuité totale, puisqu'il ne connaissait même pas l'existence de ce qui le maintient dans l'existence. Il s’aperçoit qu’il est totalement dépendant de quelque chose pour sa survie, sa stabilité, son intégrité et celles du monde. Il ne peut ni découvrir le prix à payer, ni quel en est le but. Le fait que le héros en reste à cette simple constatation montre que la connaissance, la reconnaissance (aux deux sens du terme) de l'identité de cette force n'est pas demandée par celle-ci. Que peut signifier cela si on le compare au magistère catholique? 





 Le roman (car ce n'est qu’une fiction, non une expérience autobiographique) sert à montrer la gratuité totale de la création de l'univers ainsi que de son existence et donc, dans une perspective religieuse de l'amour de Dieu, si l’on considère que la vie est un cadeau qu'a abîmé le péché originel. Dieu en créant et en continuant de soutenir sa création agit totalement gratuitement, mais cette gratuité ne peut être absolue que si Roquentin ne découvre pas, en tant que personnage de roman, l'identité du donateur. Si l'on avait un récit de conversion, la gratuité deviendrait relative à une certaine reconnaissance. Le don de l'existence serait dépendant de la découverte de son créateur par l'homme et de ses relations avec lui. Au contraire cet épisode de La Nausée montre un amour si désintéressé qu'il admet même l'ignorance du don qu'il fait. Il va de soi que dans la tradition catholique le bonheur de l 'homme provient de la connaissance de son dieu et de son union avec Lui. Aussi l'étendue de cette gratuité, si elle est considérée comme réelle, est-elle rarement montrée d'une façon aussi absolue. 





 Roquentin découvre que ni l'existence. ni la stabilité de l’univers ne sont acquises . La Bible ajoutera ,de manière métaphorique qu'elles sont le résultat de l'alliance de Noé avec le dieu de l'univers et dont l’arc-en-ciel est le signe. Mais, si dans une alliance, il y a union de deux parties, La Nausée met en lumière ce qui est évident la stabilité de l’univers, mais implicite (par qui, par quoi est-il stable? ). 









UN SOURIRE VENU DE NULLE PART 

 Dans cette alliance l'engagement de Dieu est gratuit: il n'a rien à gagner, l'Homme reçoit tout et rien ne lui est demandé en échange, même pas Ia reconnaissance de son être. Certes c'est une force qui insuffle l'existence gratuitement, mais dans le roman, elle tend à devenir, un être. "Le jardin était désert et nu. Mais ...comment dire? Il n'avait pas son aspect ordinaire, il me souriait.[...] C'était là sur les arbres, sur les pelouses comme un léger sourire." p.63. Pendant quelques instants, on peut supposer que Roquentin a remonté de la force qui donne l'existence à l'être qui en est l'origine. Il paraît trop facile de réduire ce passage a une simple personnification. 





 De même, si l'historien voyait le jardin lui sourire sans remonter à la source de cette manifestation, on serait dans de l'animisme. Pourquoi rejetons-nous cette hypothèse dans ce cas? L'animisme est la croyance de la présence de la divinité de chaque chose. Or Roquentin ne découvre pas le sourire de chaque élément du jardin,( ce qui aurait été une manifestation de l'animisme), le sourire concerne l'ensemble des unités, ensemble qu'il appelle "Jardin". Roquentin complique donc sa vision sans autre raison que d'être fidèle à la vérité de ce qu'il voit. Pourtant le jardin est un ensemble composé d'unités disparates et qui n'a de réalité que dans l'esprit du narrateur. Le.jardin, en effet, ne peut avoir d'âme que si le personnage lui en prête une et satisfait à l'anthropomorphisme. Mais ce n'est pas le but de Roquentin. Il retranscrit une expérience visuelle en essayant d'être le plus proche de la réalité. S'il a utilisé le mot "jardin", c'est pour signifier que le sourire semble ne pas avoir de support, il est plus immatériel que celui du chat de Lewis Caroll: il semble planer sur les choses. 





 "Arrivé à la grille, je me suis appuyé à la grille et j’ai longtemps regardé. le sourire des arbres, du massif de lauriers, ça voulait dire quelque chose; c’était le véritable secret de l'existence. Je me rappelai qu'un dimanche, il n'y a pas plus de trois semaines, j'avais déjà saisi sur les choses une sorte d'air complice. Etait-ce à moi qu'il s'adressait? Je sentais avec ennui que je n'avais aucun moyen de comprendre. Aucun moyen. pourtant c'était là, dans l'attente, ça ressemblait à un regard. C'était là, sur le tronc du marronnier...c'était le marronnier. Les choses, on aurait dit des pensées qui s'arrêtaient en route., qui s'oubliaient, qui oubliaient ce qu'elles avaient voulu penser et qui restaient comme ça, ballottantes, avec un drôle de petit sens qui les dépassait." p.190-1. Ce sourire n'est pas impersonnel, comme il pourrait l'être dans le bouddhisme. Les expressions "ça voulait dire quelque chose", "une sorte d'air complice", "est-ce à moi que ça s'adressait", "Ça ressemblait à un regard,' indiquent un rapport personnel . Ce qui soutient tout ce qui existe est un être qui s'adresse au narrateur volontairement. Roquentin ne découvre pas quelque chose, mais quelqu,un qui s'adresse à lui personnellement. 





 Mais cette découverte se double d'une incompréhension totale de l'événement: p. 190 "Ca m'agaçait ce petit sens: je ne pouvais pas le comprendre, quand bien même je serais resté cent sept ans appuyé à la grille; j'avais appris sur l'existence tout ce que je pouvais savoir," Roquentin a été jusqu'au bout de la connaissance de l'existence de ce monde, il ne peut pas par son expérience remonter plus haut. Pourtant il voit le sourire, il sent qu'une communication existe. Le narrateur constate son impuissance à définir humainement ce qu'il voit et pourtant il n'envisage pas l'hypothèse d'un être au-delà de la création. Entre sa raison et ce qu’il voit, il reste intellectuellement paralysé. Pourquoi ne pas avoir envisagé l'existence d 'un être premier, principe de l'existence. Il ne saurait être question de refus ou d'orgueil. Les mots "je ne pouvais pas le comprendre" rendent bien l'impossibilité de tirer des conclusions de ce qu'il a perçu. Le narrateur tient pour réelle cette expérience, mais il ne peut l'associer à l’idée qu'il a de Dieu, même pour la rejeter. (D'ailleurs la crise mystique de Daniel dans Les chemins de la liberté est très différente). Essayons de rechercher la cause de cette incompréhension en interrogeant un texte capital et qui pourtant semble presque "hors sujet": la visite au musée de la ville. 









UN PECHE MORTEL 

 Les bourgeois de Bouville (page 118 à 136) sont des "salauds". Ils incarnent la famille, le devoir, le droit à l'existence et s'opposent au célibataire mourant, volé par une bonne cupide et, de la même façon, au narrateur. La présence, en introduction à la description des tableaux des hobereaux de Bouville, d'une peinture stigmatisant un célibataire , semble indiquer que le défaut des bourgeois de la petite ville réside dans la croyance que la fondation d'une famille leur donne le droit d'être des chefs. Roquentin insiste sur toute une hiérarchie de droits qui conduit à être chef: droit des vieillards, droit sur la nature qui les fait transformer les environs du port... et qu'il résume en celui d'exister. "Son regard était extraordinaire et brillait de droit pur" dit le protagoniste de Jean Parrottin. Or il n'est pas nécessaire de fonder une famille pour être un chef. En opposant les notables aux célibataires, Roquentin introduit en parallèle à la notion de chef, celle de père. Leur droit à exister ne provient ni de l'attachement à l'ordre moral et civil d'Olivier Blévigne, ni de l'indulgence feinte de Rémy Parrottin ou de la soumission totale à la loi de son frère, ni même de leur richesse ou de leur pouvoir. Tout ceci y contribue certes, mais cache également la vraie cause de cette assurance du droit à l'existence et donc à être un chef: la paternité. Roquentin, comme tous les héros de Sartre, ne peut se résoudre à engendrer, car cela lui conférerait un droit qu'il estime ne pas mériter. Pourquoi les bourgeois obsédés de l'accroissement de leur pouvoir et de leur fortune auraient-ils plus le droit d'exister que Roquentin qui, de manière certes un peu dilettante, se consacre à l'étude ou que tout autre être humain? Il est évident que pour le narrateur les hommes sont divisés en deux groupes: ceux qui ont le droit à l'existence et ceux qui ne l'ont pas. 





 Si nous confrontons cette idée avec l'épisode du sourire, nous constatons qu'aucune de ces deux catégories n'a raison. Roquentin refuse une existence qui lui est offerte, mais les notables revendiquent comme un droit ce qui n'est qu'un don. La gratuité de l'existence exclut le droit que s'arrogent les bourgeois bouvillois. ils se croient des chefs en raison d'un droit à l'existence qui n'existe pas pour des créatures. Aussi peut-on continuer le raisonnement en soutenant que le droit qu'ils s'octroient correspond à une divinisation. 





 Ils ont comme un dieu le droit d'être et ce dernier leur semble dû, parce qu'iIs sont pères de leurs enfants, mais également dans l'absolu. Le titre de "père" leur permet aussi de se donner l’existence, de l'octroyer ou de la refuser aux autres. La description du négociant Pacôme conforte cette hypothèse page 122: "Je lus dans ses yeux un jugement calme et implacable. 





 Je compris alors tout ce qui nous séparait: ce que je pouvais penser sur lui ne l'atteignait pas;[…] Mais son jugement me transperçait comme un glaive et mettait en question jusqu'à mon droit d'exister. Et c'était vrai, je m'en étais toujours rendu compte: je n'avais pas le droit d'exister. [...]Pendant soixante ans, sans défaillance, lPacôme] avait fait usage du droit de vivre. " Nous retrouvons le droit à l'existence comme principe de division de l'Humanité, mais il est important de noter que si Pacôme a l’impression que ce droit lui est dû, il le dénie à Roquentin. La certitude de ne pas avoir le droit de vivre est le résultat du jugement de Pacôme. 





 La comparaison de cette scène avec celle du sourire montre une similitude certaine: une communication liée à une appréciation, bienveillante pour le passage du sourire, radicalement méprisante pour celui du musée. (En effet le mépris est si profond qu'il ôte son existence au narrateur. ) Ensuite lors de la scène du tableau vient une formulation de déni d'existence par le héros, l'équivalent (une certitude d'existence) ne suit pas la découverte du sourire. Seul le déni existe, le regard-jugement de Pacôme enlève son droit à être à Roquentin et empêche le héros de poser un jugement d'existence sur lui-même et sur les autres à la suite du sourire. Bien qu'antérieure cette dernière scène est contaminée par tous les regards méprisants des "chefs". Qui peut par son seul jugement dénier le droit à l'existence à un être, sinon celui qui permet de vivre, qui soutient la vie? Seul Dieu peut ou donner l'existence ou la dénier. Les mots "jugement" et surtout "glaive" (page 122) corroborent cette interprétation. Ainsi Pacôme, comme tous les notables bouvillois, usurpent non seulement le droit à l'existence pour lui-même, mais également le rôle de Dieu vis-à-vis d'autrui. Il est celui qui juge s'ils ont le droit d'être ou non. Cette appropriation du pouvoir de donner l'existence s'enracine dans une confusion entre les deux aspects du mot "paternité": celle de Dieu qui donne la vie, le mouvement et l'être, mais également la dignité de fils de Dieu et la paternité humaine qui n'est que collaboration à l'œuvre de Dieu. En mélangeant les deux définitions, les notables de Bouville s'arrogent la même légitimité dans l'acte de jugement que Dieu. D'hommes parmi les hommes, ils deviennent chefs au-dessus des hommes. C'est pour cela, autant, sinon plus, que pour leur fortune, que Roquentin les traite de "salauds". 





 Nous pourrions ajouter que ce qualificatif peut leur être attribués, parce qu'ils empêchent le narrateur de répondre ou seulement de s'interroger sur le sourire du jardin. Le jugement méprisant des notables abîme l'image paternelle que Roquentin pourrait avoir et lui interdit de concevoir un don à l'existence si gratuit qu'il ne présuppose aucun jugement. 





En morale chrétienne, ce qui détruit la relation d'un homme vis-à-vis de Dieu s'appelle "un péché mortel" 



Les citations sont tirées de I'édition du 1ivre de poche 1968. 

















LA NAUSEE



OU



LE VRAI SOURIRE DU PERE









Les citations sont tirées de l'édition du livre de poche 1968.



UN FAUX ROMAN A THESE

 S'appuyant sur les talents de romancier et les essais de l'auteur, on a souvent étudié La Nausée sous l‘angle philosophique. Mais, bien qu'il eût été généralement mentionné, l'aspect de récit d'une expérience n'a pas servi de point de départ à une étude. Or le roman est écrit sous la forme d'un journal relatant une découverte s'effectuant dans le temps. Les commentaires de cette expérience prennent la forme d'une analyse scientifique d’où toute thèse préconçue est exclue. Cela pourrait n'être qu'un procédé littéraire, mais d'une part celui-ci n'est jamais démenti, d'autre part chaque étape de la découverte est présentée comme une vision fortuite. L'ensemble du livre se trouve résumé dans cette phrase: "Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paquet de tabac, puisque c'est cela qui a changé. Il faut déterminer exactement l'étendue et la nature de ce changement. " dit le narrateur dans le premier paragraphe (page 9 de l'édition du Livre de poche 1968). Tout le roman est la description du changement progressif du regard de Roquentin sur le monde: modification d'abord au niveau des sens, puis grâce à l'analyse de l'expérience, au niveau de l'intelligence. Le héros voit différemment le monde qui l'entoure, il voit même "autre chose", il perçoit un peu plus que la réalité de l'univers.





 Ce rôle du regard qui ne doit pas être assimilé à celui qui existe dans le fantastique, ou dans un certain mysticisme, rappelle celui défini dans la lettre du voyant de Rimbaud et à travers la littérature qui s'y rattache, sciemment ou non. Les poètes ont vu quelque chose, souvent une autre dimension de la réalité et ils racontent cette expérience. Roquentin, lui, l’exprime avec des notions philosophiques, mais celles-ci peuvent être considérées plutôt comme des métaphores pour décrire l'objet presque indicible de la vision (au sens premier d'acte de voir). Que La Nausée s'inscrive dans l'itinéraire philosophique de Sartre, sans aucun doute. Mais on ne peut limiter le roman à ce seul aspect. Nous aborderons donc cette œuvre sous un angle certes partiel et naïf (au sens premier du terme). Nous nous demanderons simplement ce que Roquentin a vu. (Les termes utilisés auront leur sens commun et leur sens philosophique, si les deux existent, sauf bien sûr si cela est précisé. ) 









LA NATURE HUMAINE : UNE NOTION A DEPASSER

 Une des premières expériences qui soit analysée (et pas seulement décrite comme une nausée) est la vision dans la glace de son propre visage. Roquentin se plaçait auparavant dans la perspective humaniste de classement des règnes (animal, végétal...) dans lequel l'espèce humaine a des caractéristiques communes à tous les individus qui la composent, qui différencie les humains des minéraux, plantes... Or le narrateur ne saisit plus le sens du visage qu'il contemple dans la glace: "Je n'y comprends rien, à ce visage. Ceux des autres ont un sens. Pas le mien. Je ne peux même pas décider s'il est beau ou laid. [... ]Au fond je suis même choqué qu'on puisse lui attribuer des qualités de ce genre, comme si on appelait beau ou laid un morceau de terre ou bien un bloc de rocher. " p. 30. Il s'agit d'une expérience presque initiatique. Le héros voit son visage différemment, mais cette impression ne s'étend pas aux faces des autres hommes. Il faudra attendre une expérience ultérieure pour qu'il puisse attribuer le sentiment d'"absurde" à toutes les physionomies: "ceux des autres ont un sens. Pas le mien. " p.30. Que voit-il sur ce visage?





 Rien, justement. Il ne voit pas les signes qui le désignent comme être humain différent des autres règnes ou espèces. Son visage n'a subi aucune modification par rapport aux autres fois où il s'est regardé dans une glace. Mais il ne perçoit plus ce qui le distingue d'un minéral ou d'un végétal, au contraire il ne voit que ce qui les unit à lui, leur point commun. Le narrateur ne se transforme pas en morceau de terre ou en rocher, il reste un homme identique à ce qu'il a été et à toute l'espèce humaine. Mais son humanité devient secondaire, ce qui se révèle premier est ce qui l'apparente aux végétaux. On comprend alors pourquoi son visage perd "son sens", car ce dernier est dépendant de la nature humaine, non de la simple existence.





 "Ma tante Bigeois me disait, quand j'étais petit: "Si tu regardes trop lonqtemps dans la glace, tu y verras un singe. ". J'ai dû me regarder encore plus longtemps: ce que je vois est bien au-dessous du singe, à la lisière du monde végétal, au niveau des polypes.[…] les yeux, le nez et la bouche disparaissent: il ne reste plus rien d'humain." p.30-1. Ce n'est plus l'homme comme animal que Roquentin perçoit, mais l'homme être vivant, puis ensuite comme simple "chose" (vivante ou non).





 On comprend mieux la présence de la caricature d'humaniste qu'est l'autodidacte. En effet, si Roquentin aimait tous les êtres avec qui il ressent la même affinité que l'autodidacte éprouve avec tous les hommes, il faudrait que le narrateur aime comme un frère la table, le verre, la racine… L'historien vit une expérience où la nature humaine n'existe plus comme différente des autres natures, où l'humanité devient secondaire face à ce point commun: exister.





 Dans un premier temps (qui n'est pas conforme à la chronologie du roman), les règnes du vivant vont se mélanger : les limites, les barrières entre eux vont voler en

éclats devant le fait d'exister. La description d'un joueur de cartes en "homme à la tête de chien" (p.35-6) ne doit pas être considérée comme une figure de style ou une caricature. Cet individu n'a pas une figure qui ressemble à celle d'un chien, il n'a pas non plus les caractéristiques d'un animal . Il ne s'agit ni d'humour, ni de jeu sur les mots comme dans "Le dîner de têtes" de Prévert par exemple. Roquentin s'aperçoit par cette vision que les espèces n'ont que des différences accessoires et qu'un "homme à la tête de chien" est une variation aussi minime qu'un homme blond ou roux.









DU VIVANT A L’ETRE

 Il va même beaucoup plus loin, puisqu'il désigne ces mêmes joueurs comme des "paquets tièdes" page 33. Le point commun essentiel est celui d'être vivant, toutes les autres distinctions ne sont que des détails. ‘’. . . l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure de catégorie abstraite: c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui; la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre, nues, d'une effrayante et obscène nudité’’ page 180. (Il ajoutera une fois encore que toutes ces "masses" sont de l'existence).





 Nous retrouvons l'unité du monde et l'absence de distinctions entre les êtres. L'historien a peu à peu descendu l'échelle des "espèces" pour constater que ce qui définit le mieux les "choses": c'est l'existence, point commun entre elles. Pourtant il est difficile de dire exactement ce qu'il a vu (si l'on ne prend des concepts philosophiques comme base de départ). Qu'est-ce qui unit toutes les "choses"? Que représentent ces "masses molles"? Il ne s'agit pas d'une même matière (au sens très large) qui les constituerait: ce n'est ni leur être, ni leur essence. Le narrateur insiste en effet sur ce point page 179. Il oppose son attitude antérieure quand il disait: "c'est une mouette. . . " à la vision à laquelle il a accédé. Aussi est-il logique qu'il refuse comme point commun des "choses", un être qui les aurait crées. Si cela était, cela reviendrait à une sorte d'animisme. Dans l'essence des choses et des êtres, on trouverait le divin ou tout simplement la trace d'un dieu créateur. Mais les "masses molles" ne sont pas considérées pour ce qu'elles sont, mais pour leur existence. Les mots "pâte", "masses molles" sont à considérer comme une métaphore, l'expression la plus juste d'une impression indicible. Toutes les "choses" ne sont pas faites d'une même pâte, mais elles ont une même caractéristique et celle-ci rend caduque toute autre qualité et distinction. Quelle est cette qualité commune?





 "Toutes les choses, doucement, tendrement, se laissaient aller à l'existence [. . .] elles s'étalaient, les unes en face des autres, elles se faisaient l'abjecte confidence de leur existence. Je compris qu'il n'y avait pas de milieu entre l'inexistence et cette abondance pâmée. "p.181 . Ce qui gêne Roquentin ce n'est pas que les choses soient, à un moment donné, mais qu'elles existent dans le temps, que tout leur être tende à exister. Il y a donc quelque chose de commun à tout être qui tend à le faire exister et c'est la découverte de ce "quelque chose", de cette "force,' qui donne la nausée et le vertige à Roquentin. Qu'est-ce? Il est évident qu'ici commence le domaine de l interprétation. Nous essayerons donc de confronter ce passage à ce que dit la tradition catholique, tout en affirmant, bien sûr, qu'il ne s'agit que d'une lecture possible du récit.





 Nous l'avons dit ces "masses molles" ne sont pas, Roquentin le dit clairement, des "morceaux du divin ‘’. Néanmoins ce qui fait exister les êtres vivants, c'est la volonté de Dieu. Sans lui, non seulement le monde n'aurait pas été créé, mais il serait instantanément réduit à néant. Chaque minute, chaque seconde de nos existences sont soutenues, ne sont même possibles que par le don de l'existence par le créateur. Si Dieu voulait que le monde ne soit plus, à la minute même de sa décision, plus rien ne vivrait, et même ne serait. Thomas d'Aquin dit en effet dans la réponse de l'article 4 de la question 104 de la Somme théologique :’’ . . .l'existence des créatures dépend à tel point de Dieu qu'elles ne pourraient subsister un instant et seraient réduites au néant si, par l'opération de la puissance divine, elles n'étaient conservées dans l’être, comme dit Saint Grégoire".





 Ce que découvre Roquentin, c'est la puissance qui fait exister les "choses" et se retrouve donc en tout. Puissance qui évoque la vie et l'abondance, mais qu'il n'identifie absolument pas à une action divine. puissance dont la découverte lui donne la nausée, car elle modifie fondamentalement le rapport de l'Homme à la vie. Mais d'abord pourquoi cette nausée?





DE L’ARBITRAIRE

 Disons immédiatement et sans réserve qu'il ne s'agit pas d'un rejet de Dieu ou de quelque chose du même ordre. La découverte d'une puissance dont dépend sa propre existence et qu'on identifie pas, non seulement à un père, mais même à un être intelligent, dont on ne perçoit que le pouvoir, peut inquiéter le narrateur et lui donner le vertige. D'autre part toute relation ( surtout aussi réelle et sensible) à Dieu, au Tout Autre, avant l'Incarnation, a été source de terreur et d'effroi.





 Cette découverte aura pour conséquence d'infirmer la notion de nature. Pour tout athée ou agnostique, le dieu créateur et pourvoyeur incessant de vie est remplacé par l’idée de nature. C'est elle qui règle la vie des êtres, leur croissance et leur mort, c'est une sorte de système qui ne peut, qu'à de rares exceptions près (considérées comme catastrophes naturelles), modifier un déroulement codifié à l'avance: les saisons se suivent; le têtard devient grenouille et celle-ci, après s'être reproduite, meurt...Lois immuables et rassurantes de la Nature. Mais en découvrant une force extérieure à l'homme qui est la source de sa volonté inconsciente et primaire (et qu'il ne faut pas confondre avec l'instinct de conservation), Roquentin se voit contraint de s'interroger sur la notion de Nature comme loi biologique et moteur de l'existence. p .146 ‘’. . .l'existence prend mes pensées par-derrière et doucement les épanouit par-derrière; on me prend par-derrière, on me force par-derrière de penser, donc d'être quelque chose.".Dans ces pages, l'historien se rend compte que ce qui rend son existence possible n'est pas une loi écrite dans les gènes, mais une force extérieure à lui. Aussi n'utilise-t-il pas le vocabulaire de la mécanique, de la robotique dont se sont servis la plupart des écrivains pour exprimer ce qui tient de l'instinct chez I'Homme. La présence du pronom indéfini "on" dont l'étymologie est "homme" et qui représente une personne infirme toute interprétation mécanique. Sartre utilise le vocabulaire de la contrainte pour exprimer l'intuition que cette force n'est pas interne, mais extérieure. Le monde n'est plus tenu par lui-même et la nature n'est pas immuable. "Ils ont la preuve, cent fois par jour, que tout se fait par mécanisme, que le monde obéit à des lois immuables" p.222 "Je la vois, moi, cette nature, je la vois...Je sais que sa soumission est paresse, je sais qu'elle n'a pas de lois: ce qu'ils prennent pour de la constance...Elle n'a que des habitudes et elle peut en changer demain." P.222.





 Le monde n'est pas obligatoirement stable. Rien ne garantit qu'il sera toujours le même, ou existera encore demain. Rien ne l'assure, car la nature est dépendante de cette force qui l'a créée et qui la maintient dans l'existence. Thomas d'Aquin l'affirme dans la question 105, dans la réponse à l'article 6: "Dieu peut agir en dehors de l'ordre des choses" et dans les articles 1 et 2, il précise que "Dieu peut mouvoir immédiatement la matière à recevoir la forme" (article 1) et un corps dans l'article 2. Il a la possibilité de changer les lois naturelles quand il le veut et comme il le veut. Roquentin a eu l'intuition de cette capacité et il l'exprime dans deux pages saisissantes dont nous ne pouvons donner que quelques extraits: P.223, "...une mère regardera la joue de son enfant et lui demandera: "Qu'est-ce que tu as là, c'est un bouton?" et elle verra la chair se bouffir un peu, se crevasser, s'entrouvrir et, au fond de la crevasse, un troisième œil, un œil rieur apparaîtra. Ou bien ils sentiront de doux frôlements sur tout leur corps, comme les caresses que les joncs, dans les rivières, font aux nageurs. Et ils sauront que leurs vêtements sont devenus des choses vivantes. Et un autre trouvera qu'il y a quelque chose qui le gratte dans la bouche. Et il s'approchera d'une glace, ouvrira la bouche: et sa langue sera devenue un énorme mille-pattes tout vif, [. . . ] le mille-pattes, ce sera une partie de lui-même. . . ‘’





 Longue description de mutations folles pour lesquelles aucune loi, même contre-nature, ne pourra s'appliquer. Description qui se termine par une apostrophe sarcastique aux positivistes et aux humanistes dont les axiomes de départ sont devenus obsolètes, absurdes.









DE L’INUTILITE D’EXISTER

 Une autre conséquence de cette découverte est la sensation d'être "de trop". (C'est d'ailleurs ainsi qu'il définit l'absurdité du monde page 182) . "J'ai envie de partir, de m'en aller quelque part où je serais vraiment à ma place, où je m'emboîterais...Mais ma place n'est nulle part; je suis de trop. " p.172. Roquentin découvre que rien ne justifie son existence. Dans le contexte athée du récit, rien ne détermine le but de la vie. Mais dans l’expression "je suis de trop", il y a une nuance supplémentaire au constat de l'absurdité de l'existence humaine. Le héros aurait pu simplement dire: "Rien ne justifie mon existence, mais rien ne s’élève contre.". Or dans l'expression "je suis de trop", le rien se transforme en quelque chose. En effet, s'il est vraiment "de trop", c'est qu'il existe "quelque chose" que son existence dérange. Si l'on enlève Roquentin (symbolisant l'être) selon la logique athée, il ne devrait rien rester. Mais si on l'enlève, alors qu'il est "en trop" , il reste automatiquement quelque chose. Et ce constat s’applique à tout ce qui existe. "Nous étions un tas d'existants gênés, embarrassés de nous mêmes, nous n'avions pas la moindre raison d'être là, ni les uns ni les autres, chaque existant, confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop : c'était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux." p.181.





 Aussi aurons-nous à nous demander pourquoi Roquentin emploie cette expression et quel est ce "quelque chose" qui reste, lorsque l'on a enlevé tous les "existants". En utilisant les mots "de trop", l'historien se situe par rapport à un ordre naturel du monde. p. 172, il constate qu'il n'a aucune place où il s'emboîterait. Ce dernier verbe est important, car il insinue que dans l'esprit du héros la vie est composée de réseaux de relations entre les "existants". Et il précise page 181, que "de trop" est le seul rapport entre les « existants ». Ainsi tout et lui en premier a une place particulière d'où il se déplacera selon des règles très précises et immuables (un peu comme sur un échiquier). II devrait "s'emboîter" dans un réseau, une chaîne de la vie. Il s'agit encore de s'attaquer à la notion de nature. Les instincts qui portent les êtres à effectuer certains actes: se procurer de la nourriture, se reproduire. . . deviennent aussi insignifiants pour Roquentin que ce qui produit les marées, ce qui use les montagnes. . . Il sait qu'il existe des causes à ces phénomènes, mais cet agencement de la vie se révèle secondaire. Seul importe que quelque chose soit "de trop". Comment peut-on être conscient du fonctionnement de la nature et avoir l'impression que rien n'est justifié? Nous donnerons une des interprétations possibles de cette vision du monde.





 En constatant que chaque "existant,' pris individuellement est "de trop", Roquentin exprime la valeur absolue de tout être, de toute chose. Rien n'existe comme cause ou effet, rien n'est relatif à autre chose, mais tout a été voulu sans raison. Ces trois derniers mots, proches de l'oxymore, sont pourtant essentiels. L'historien se rend compte que rien n'est négligeable et en même temps que qu'il n'y a aucune cause rationnelle à 'l'existence.









L'ABSOLUE GRATUITE

 Roquentin a été voulu et, nous l'avons vu, il l'est encore. sa vie est soutenue volontairement par une force, mais en même temps il ne peut en déterminer la raison. Pourquoi Dieu ( sans qu'il lui donne ce nom) l'a-t-il créé et continue-t-il à le maintenir en vie sans rien demander et sans nécessité? Roquentin expérimente ainsi une gratuité totale, puisqu'il ne connaissait même pas l'existence de ce qui le maintient dans l'existence. Il s’aperçoit qu’il est totalement dépendant de quelque chose pour sa survie, sa stabilité, son intégrité et celles du monde. Il ne peut ni découvrir le prix à payer, ni quel en est le but. Le fait que le héros en reste à cette simple constatation montre que la connaissance, la reconnaissance (aux deux sens du terme) de l'identité de cette force n'est pas demandée par celle-ci. Que peut signifier cela si on le compare au magistère catholique?





 Le roman (car ce n'est qu’une fiction, non une expérience autobiographique) sert à montrer la gratuité totale de la création de l'univers ainsi que de son existence et donc, dans une perspective religieuse de l'amour de Dieu, si l’on considère que la vie est un cadeau qu'a abîmé le péché originel. Dieu en créant et en continuant de soutenir sa création agit totalement gratuitement, mais cette gratuité ne peut être absolue que si Roquentin ne découvre pas, en tant que personnage de roman, l'identité du donateur. Si l'on avait un récit de conversion, la gratuité deviendrait relative à une certaine reconnaissance. Le don de l'existence serait dépendant de la découverte de son créateur par l'homme et de ses relations avec lui. Au contraire cet épisode de La Nausée montre un amour si désintéressé qu'il admet même l'ignorance du don qu'il fait. Il va de soi que dans la tradition catholique le bonheur de l 'homme provient de la connaissance de son dieu et de son union avec Lui. Aussi l'étendue de cette gratuité, si elle est considérée comme réelle, est-elle rarement montrée d'une façon aussi absolue.





 Roquentin découvre que ni l'existence. ni la stabilité de l’univers ne sont acquises . La Bible ajoutera ,de manière métaphorique qu'elles sont le résultat de l'alliance de Noé avec le dieu de l'univers et dont l’arc-en-ciel est le signe. Mais, si dans une alliance, il y a union de deux parties, La Nausée met en lumière ce qui est évident la stabilité de l’univers, mais implicite (par qui, par quoi est-il stable? ).









UN SOURIRE VENU DE NULLE PART

 Dans cette alliance l'engagement de Dieu est gratuit: il n'a rien à gagner, l'Homme reçoit tout et rien ne lui est demandé en échange, même pas Ia reconnaissance de son être. Certes c'est une force qui insuffle l'existence gratuitement, mais dans le roman, elle tend à devenir, un être. "Le jardin était désert et nu. Mais ...comment dire? Il n'avait pas son aspect ordinaire, il me souriait.[...] C'était là sur les arbres, sur les pelouses comme un léger sourire." p.63. Pendant quelques instants, on peut supposer que Roquentin a remonté de la force qui donne l'existence à l'être qui en est l'origine. Il paraît trop facile de réduire ce passage a une simple personnification.





 De même, si l'historien voyait le jardin lui sourire sans remonter à la source de cette manifestation, on serait dans de l'animisme. Pourquoi rejetons-nous cette hypothèse dans ce cas? L'animisme est la croyance de la présence de la divinité de chaque chose. Or Roquentin ne découvre pas le sourire de chaque élément du jardin,( ce qui aurait été une manifestation de l'animisme), le sourire concerne l'ensemble des unités, ensemble qu'il appelle "Jardin". Roquentin complique donc sa vision sans autre raison que d'être fidèle à la vérité de ce qu'il voit. Pourtant le jardin est un ensemble composé d'unités disparates et qui n'a de réalité que dans l'esprit du narrateur. Le.jardin, en effet, ne peut avoir d'âme que si le personnage lui en prête une et satisfait à l'anthropomorphisme. Mais ce n'est pas le but de Roquentin. Il retranscrit une expérience visuelle en essayant d'être le plus proche de la réalité. S'il a utilisé le mot "jardin", c'est pour signifier que le sourire semble ne pas avoir de support, il est plus immatériel que celui du chat de Lewis Caroll: il semble planer sur les choses.





 "Arrivé à la grille, je me suis appuyé à la grille et j’ai longtemps regardé. le sourire des arbres, du massif de lauriers, ça voulait dire quelque chose; c’était le véritable secret de l'existence. Je me rappelai qu'un dimanche, il n'y a pas plus de trois semaines, j'avais déjà saisi sur les choses une sorte d'air complice. Etait-ce à moi qu'il s'adressait? Je sentais avec ennui que je n'avais aucun moyen de comprendre. Aucun moyen. pourtant c'était là, dans l'attente, ça ressemblait à un regard. C'était là, sur le tronc du marronnier...c'était le marronnier. Les choses, on aurait dit des pensées qui s'arrêtaient en route., qui s'oubliaient, qui oubliaient ce qu'elles avaient voulu penser et qui restaient comme ça, ballottantes, avec un drôle de petit sens qui les dépassait." p.190-1. Ce sourire n'est pas impersonnel, comme il pourrait l'être dans le bouddhisme. Les expressions "ça voulait dire quelque chose", "une sorte d'air complice", "est-ce à moi que ça s'adressait", "Ça ressemblait à un regard,' indiquent un rapport personnel . Ce qui soutient tout ce qui existe est un être qui s'adresse au narrateur volontairement. Roquentin ne découvre pas quelque chose, mais quelqu,un qui s'adresse à lui personnellement.





 Mais cette découverte se double d'une incompréhension totale de l'événement: p. 190 "Ca m'agaçait ce petit sens: je ne pouvais pas le comprendre, quand bien même je serais resté cent sept ans appuyé à la grille; j'avais appris sur l'existence tout ce que je pouvais savoir," Roquentin a été jusqu'au bout de la connaissance de l'existence de ce monde, il ne peut pas par son expérience remonter plus haut. Pourtant il voit le sourire, il sent qu'une communication existe. Le narrateur constate son impuissance à définir humainement ce qu'il voit et pourtant il n'envisage pas l'hypothèse d'un être au-delà de la création. Entre sa raison et ce qu’il voit, il reste intellectuellement paralysé. Pourquoi ne pas avoir envisagé l'existence d 'un être premier, principe de l'existence. Il ne saurait être question de refus ou d'orgueil. Les mots "je ne pouvais pas le comprendre" rendent bien l'impossibilité de tirer des conclusions de ce qu'il a perçu. Le narrateur tient pour réelle cette expérience, mais il ne peut l'associer à l’idée qu'il a de Dieu, même pour la rejeter. (D'ailleurs la crise mystique de Daniel dans Les chemins de la liberté est très différente). Essayons de rechercher la cause de cette incompréhension en interrogeant un texte capital et qui pourtant semble presque "hors sujet": la visite au musée de la ville. 









UN PECHE MORTEL

 Les bourgeois de Bouville (page 118 à 136) sont des "salauds". Ils incarnent la famille, le devoir, le droit à l'existence et s'opposent au célibataire mourant, volé par une bonne cupide et, de la même façon, au narrateur. La présence, en introduction à la description des tableaux des hobereaux de Bouville, d'une peinture stigmatisant un célibataire , semble indiquer que le défaut des bourgeois de la petite ville réside dans la croyance que la fondation d'une famille leur donne le droit d'être des chefs. Roquentin insiste sur toute une hiérarchie de droits qui conduit à être chef: droit des vieillards, droit sur la nature qui les fait transformer les environs du port... et qu'il résume en celui d'exister. "Son regard était extraordinaire et brillait de droit pur" dit le protagoniste de Jean Parrottin. Or il n'est pas nécessaire de fonder une famille pour être un chef. En opposant les notables aux célibataires, Roquentin introduit en parallèle à la notion de chef, celle de père. Leur droit à exister ne provient ni de l'attachement à l'ordre moral et civil d'Olivier Blévigne, ni de l'indulgence feinte de Rémy Parrottin ou de la soumission totale à la loi de son frère, ni même de leur richesse ou de leur pouvoir. Tout ceci y contribue certes, mais cache également la vraie cause de cette assurance du droit à l'existence et donc à être un chef: la paternité. Roquentin, comme tous les héros de Sartre, ne peut se résoudre à engendrer, car cela lui conférerait un droit qu'il estime ne pas mériter. Pourquoi les bourgeois obsédés de l'accroissement de leur pouvoir et de leur fortune auraient-ils plus le droit d'exister que Roquentin qui, de manière certes un peu dilettante, se consacre à l'étude ou que tout autre être humain? Il est évident que pour le narrateur les hommes sont divisés en deux groupes: ceux qui ont le droit à l'existence et ceux qui ne l'ont pas.





 Si nous confrontons cette idée avec l'épisode du sourire, nous constatons qu'aucune de ces deux catégories n'a raison. Roquentin refuse une existence qui lui est offerte, mais les notables revendiquent comme un droit ce qui n'est qu'un don. La gratuité de l'existence exclut le droit que s'arrogent les bourgeois bouvillois. ils se croient des chefs en raison d'un droit à l'existence qui n'existe pas pour des créatures. Aussi peut-on continuer le raisonnement en soutenant que le droit qu'ils s'octroient correspond à une divinisation.





 Ils ont comme un dieu le droit d'être et ce dernier leur semble dû, parce qu'iIs sont pères de leurs enfants, mais également dans l'absolu. Le titre de "père" leur permet aussi de se donner l’existence, de l'octroyer ou de la refuser aux autres. La description du négociant Pacôme conforte cette hypothèse page 122: "Je lus dans ses yeux un jugement calme et implacable.





 Je compris alors tout ce qui nous séparait: ce que je pouvais penser sur lui ne l'atteignait pas;[…] Mais son jugement me transperçait comme un glaive et mettait en question jusqu'à mon droit d'exister. Et c'était vrai, je m'en étais toujours rendu compte: je n'avais pas le droit d'exister. [...]Pendant soixante ans, sans défaillance, lPacôme] avait fait usage du droit de vivre. " Nous retrouvons le droit à l'existence comme principe de division de l'Humanité, mais il est important de noter que si Pacôme a l’impression que ce droit lui est dû, il le dénie à Roquentin. La certitude de ne pas avoir le droit de vivre est le résultat du jugement de Pacôme.





 La comparaison de cette scène avec celle du sourire montre une similitude certaine: une communication liée à une appréciation, bienveillante pour le passage du sourire, radicalement méprisante pour celui du musée. (En effet le mépris est si profond qu'il ôte son existence au narrateur. ) Ensuite lors de la scène du tableau vient une formulation de déni d'existence par le héros, l'équivalent (une certitude d'existence) ne suit pas la découverte du sourire. Seul le déni existe, le regard-jugement de Pacôme enlève son droit à être à Roquentin et empêche le héros de poser un jugement d'existence sur lui-même et sur les autres à la suite du sourire. Bien qu'antérieure cette dernière scène est contaminée par tous les regards méprisants des "chefs". Qui peut par son seul jugement dénier le droit à l'existence à un être, sinon celui qui permet de vivre, qui soutient la vie? Seul Dieu peut ou donner l'existence ou la dénier. Les mots "jugement" et surtout "glaive" (page 122) corroborent cette interprétation. Ainsi Pacôme, comme tous les notables bouvillois, usurpent non seulement le droit à l'existence pour lui-même, mais également le rôle de Dieu vis-à-vis d'autrui. Il est celui qui juge s'ils ont le droit d'être ou non. Cette appropriation du pouvoir de donner l'existence s'enracine dans une confusion entre les deux aspects du mot "paternité": celle de Dieu qui donne la vie, le mouvement et l'être, mais également la dignité de fils de Dieu et la paternité humaine qui n'est que collaboration à l'œuvre de Dieu. En mélangeant les deux définitions, les notables de Bouville s'arrogent la même légitimité dans l'acte de jugement que Dieu. D'hommes parmi les hommes, ils deviennent chefs au-dessus des hommes. C'est pour cela, autant, sinon plus, que pour leur fortune, que Roquentin les traite de "salauds".





 Nous pourrions ajouter que ce qualificatif peut leur être attribués, parce qu'ils empêchent le narrateur de répondre ou seulement de s'interroger sur le sourire du jardin. Le jugement méprisant des notables abîme l'image paternelle que Roquentin pourrait avoir et lui interdit de concevoir un don à l'existence si gratuit qu'il ne présuppose aucun jugement. 





En morale chrétienne, ce qui détruit la relation d'un homme vis-à-vis de Dieu s'appelle "un péché mortel"



Les citations sont tirées de I'édition du 1ivre de poche 1968.