L'Iliade
Au commencement était le cheval
Cette étude est strictement littéraire. Aucune des traditions littéraires étudiées n’est la Vérité. Toutes parlent de l’être humain, de ses origines. Toutes sont partielles, toutes sont essentielles Elles se répondent. se complètent.Toutes sont des mythes au sens de métaphores d’une réalité. Nous utiliserons souvent les noms d’Adam et d’Eve pour désigner les êtres humains des origines par facilité.
On a longtemps cru que Le Ramayana et L’Iliade étaient des plagiats l’un de l’autre.Maintenant nous savons qu’ils sont le récit d’un événement beaucoup plus ancien : la chute de la ville des ennemis. Mais qui sont ces derniers pour devoir les détruire totalement par le feu, éradiquer leur cité, leur civilisation ?
AU COMMENCEMENT ETAIT
LE CHEVAL
Asservies, humiliées
les femmes
(Hymne des femmes)
Pâris (Alexandre), troyen,va enlever Hélène, fille de de Zeus, femme de Ménélas mère d’Hermione. Une guerre est déclenchée entre les Grecs et la ville de Troie dirigée par le frère de Ménélas, Agamemnon. Elle commence par le sacrifice d’Iphigénie, fille de ce dernier. Après la victoire des Grecs, les troyennes sont partagées entre les vainqueurs.
Quand Agamemnon, père d’Oreste et d’Electre, rentre à Mycène,il est assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Egisthe. Quelques années plus tard Oreste vengera son père.
Achille tue Hector et est tué par Pâris. Il a pour esclave troyenne Briséis et est l ‘ami de Patrocle qui sera tué par Hector.
Néoptolème (Pyrrhus) est le fils d’Achille et va le remplacer à sa mort dans l’armée grecque.
Au dix-neuvième siècle, une polémique s'était élevée sur l'originalité de L'Iliade. Les points communs entre cette épopée et Le Ramayana incitaient les critiques à penser que la légende grecque était une copie remaniée de l'ouvrage religieux hindou. Il n'est plus question de cela aujourd'hui. Pourtant les similitudes entre les deux récits existent. Il s'agit dans les deux cas de la destruction d'une très belle ville. Cet anéantissement est précédé par une guerre éclair ou longue de dix ans, mais toujours synonyme d'une intrusion dans un lieu protégé et mis à l'écart par les murailles bâties par Apollon et Poséidon pour Troie, par la mer pour Lanka. Mais surtout cette guerre est la conséquence du rapt d'une femme, ou plutôt de la Femme : le prototype de la féminité avec Hélène, la plus belle des femmes et de la Femme-Terre avec Sita. Ce ne sont pas de simples histoires sentimentales, puisque les deux héroïnes incarnent la Femme, comme le veut d'ailleurs le genre de l'épopée. Ces similitudes n'impliquent pas, bien sûr, que l'un des deux textes soit une copie. En effet, les intrigues des deux récits remontent peut-être à un passé si lointain que la mémoire collective a déformé des événements réels ou imaginaires. Cette même histoire a donné lieu à deux récits différents qui furent considérés comme fondateurs pour deux grandes civilisations (même s'ils ne racontent pas la création du monde). Mais surtout ces deux épopées narrent l'anéantissement d'un monde symbolisé par les magnifiques villes fermées de Troie et de Lanka. Nous avons déjà étudié Le Ramayana, penchons-nous désormais sur la destruction d'Ilion, sur ce récit où pour une simple femme adultère une ville fut détruite, des rois abandonnèrent leur royaume au risque d'être détrônés ou assassinés au retour, sacrifièrent leur enfant...Tout cela pour un vulgaire adultère ? Les historiens affirment que les vraies raisons de la guerre de Troie furent territoriales et économiques. On ne détruit pas un monde pour une simple femme volage. Mais Hélène était-elle une simple femme?
Hélène, la porte de la divinité
Deux enfants, Iphigénie, la fille d' Agmemnon, chez les Grecs et Polydore, le fils de Priam, chez les Troyens seront sacrifiés pour qu’ Hélène soit rendue aux Grecs ou reste chez les Troyens. Des milliers de guerriers seront tués, des centaines de femmes, réduites en esclavage pour le caprice de la plus belle des femmes. Si Ménélas peut considérer la violation de son hospitalité comme un outrage à son honneur nécessitant réparation, il est peu vraisemblable que Priam et les Anciens, les hommes les plus sages de la ville, qu’ Hécube même (dans Dyctis) ne renvoient la jeune femme chez son mari pour le bien, la vie même de la cité. Certes, dans L'Iliade, Hélène évoque la rancœur des troyens à son égard. Mais jamais le peuple ou les notables ne pensent sérieusement à la rendre aux Grecs. Cela est d'autant plus curieux qu'ils ne sont pas les seuls à avoir cette attitude.
En effet, personne n'est autant convoitée que la jeune femme. Avant l'épisode de Troie, Tyndare l'avait obligée à choisir parmi les Grecs son futur mari, car tous les Hellènes voulaient l'épouser. Enée, lui-même, l'avait enlevée et, après la mort de Pâris, tous les Troyens la désireront et Déiphobe usera de la force pour l'épouser.
Certes, c'est la plus belle femme du monde. Mais vingt ans s'écoulent entre le rapt et l'incendie de Troie. Même si Hélène était très jeune lors de son mariage avec Ménélas, quelques années ont passées avant l'enlèvement, puisque Hermione est née. La beauté d'Hélène n'est pas simplement humainement parfaite, car tous les hommes ne seraient pas prêts à perdre leur vie pour cela et surtout aucune femme ne sacrifierait sa famille pour un « top modèle sur le retour ».
Hélène est, certes, la fille de Zeus. Mais qui ne l'est pas parmi les rois grecs? Les enfants du chef de l'Olympe avec des mortelles posent un problème de logique. Ils peuvent être des dieux comme Dionysos, des héros proches des demi-dieux ou de simples mortels. On peut résoudre ce problème en étudiant le cas de Léda. Pourquoi Clytemnestre n'est-elle pas appelée la fille de Zeus, pourquoi Castor et Pollux doivent-ils se partager la divinité à tour de rôle? Il semble que le caractère divin de Zeus se transmet par un système semblable à l'A.D.N. Il est dans les gènes, mais n'apparaît pas toujours. Hélène est la fille de Zeus et cela se voit, est même évident pour ceux qui la regardent, alors que la ressemblance de Clytemnestre avec le dieu ne se voit absolument pas. Dans L'iliade (chant III, 75), les Anciens de Troie ne peuvent blâmer ceux qui veulent la posséder et donc acceptent le rapt de Pâris, « elle a terriblement l'air, quand on l'a devant soi, des déesses immortelles ». Mais, dans le monde de L'Iliade, ces dernières sont souvent présentes en prenant forme humaine et en étant aimées de simples mortels. Aurore a séduit sans déclencher une guerre. L'ensemble des mortels ne s'est battu jamais pour une déesse. Alors pourquoi pour Hélène?
Si l'on admet, comme nous l'avons montré précédemment, que les dieux grecs sont une représentation des premiers hommes (ceux que la tradition biblique appelle Adam et Eve), être la fille de Zeus signifie que la divinité est la présence d'un trait physique ou moral des premiers parents chez l'un de leurs descendants. On peut expliquer la suprématie d'Hélène par rapport aux autres femmes. Elle a sans doute les traits physiques de son ancêtre, la « première » femme. Même déchue, celle-ci ayant goûté la grâce originelle devait garder un parfum de cette dernière pour ses descendants. Hélène n'est pas le symbole de la Femme, mais plutôt le portrait d'Eve nimbée de la grâce originelle. Avoir l'épouse de Ménélas dans son camp, dans sa ville, et plus encore être son époux, c'est avoir accès à la grâce originelle et se l'accaparer. Car il est évident que ce qui appartient à la femme est également la possession de son époux dans la société éminemment patriarcale des premiers âges. Épouser Hélène, c'est croire (de manière erronée) que l'on va bénéficier de la grâce adamique ou au moins être en contact avec ce qui garde un parfum de l’Éden. Cela explique le nombre de mariages, enlèvement et convoitise que suscite la jeune femme. Cela explique également sa totale immunité. Alors que les Troyennes sont réduites en esclavage, elle retourne auprès de Ménélas pour y couler une existence heureuse de reine de Sparte. Les conséquences de son rapt n'atteignent ni Hélène, ni Hermione. C'est l'une des rares personnes à ne pas subir les séquelles de la guerre. Elle est intouchable, parce que ceux qui la côtoient s’approchent un instant « la divinité ». Mais elle n'est pas la seule à être convoitée.
Troie, ville ou civilisation ?
Dans une plus faible mesure, tous les grecs essaient d'obtenir une des femmes troyennes. Tout commence par les esclaves : Briséis, Chriséis...Puis après la destruction de la ville, chaque chef grec reçoit en butin une princesse d'Ilion : Néoptolème Andromaque, Agamemmon Cassandre, Ulysse, Hécube. Même Achille mort obtient une des filles de Priam : Polyxème qui ne pouvant appartenir à un décédé sera sacrifiée sur la tombe du fils de Thétis. Seul Ménélas se contente de sa femme Hélène. Ces deux derniers exemples nous montrent qu'il ne s'agit pas du banal partage de richesses et de femmes propre aux guerres antiques. Cela n'apporte rien à Achille qu'on sacrifie la jeune femme qui devait lui échoir comme butin. On peut même considérer que Néoptolème ayant remplacé son père, Andromaque est leur part du sac de Troie. Mais, pour les Grecs, il faut que chaque roi, mort ou vivant, ait accès à la divinité incarnée ici par les femmes de Troie. Chacune d'elles représente une richesse morale ou spirituelle et chaque chef grec doit en posséder une. L'acte sexuel semble le moyen que les Achéens ont trouvé pour « pénétrer de force », au sens propre comme au sens figuré, dans l'univers féminin? Dans Hécube d’ Euripide, les femmes sont captives dans une tente avec le trésor de Troie et les enfants. Ces derniers sont massacrés par Polidor, mais la confrontation de celui-ci avec les femmes ressemble plus à une scène de séduction qu' à un massacre (page 315). Les enfants et les hommes n'existent pas ou doivent disparaître, seuls comptent le secret ou le trésor des femmes dont l'accaparement ne peut se faire que par la possession sexuelle forcée ou consentante. Du trésor à l'abri sous la tente, il n'en est plus question. Hécube nous le décrit comme fallacieux, inventé par elle et correspondant à « une pierre noire dressée au-dessus de la terre ». Ce n'est pas le vrai trésor, car il n'est pas monnayable et sans doute n'est-il visible que sous sa face symbolique. (Comment ne pas penser en lisant cette description à la pierre noire de la Mecque, ville où les divinités féminines régnaient?)
Un autre fait relevé par David Bouvier dans Le Cheval de Troie, Variations autour d'une guerre page 78 est significatif de l'aspect symbolique des amours gréco-troyennes. Aucun enfant n'est né durant la guerre entre guerriers grecs et captives troyennes, ni d'ailleurs après, lorsque les femmes furent partagées entre les rois. Les récits sur la Guerre de Troie ne veulent pas témoigner du siège de la ville. Ils sont la mémoire déformée, mais la mémoire néanmoins, de la disparition d'une civilisation féminine. Le rapport entre Lanka du Ramayana et Troie n'est pas une similitude de conquête guerrière, mais l'idée que les deux villes symbolisent les femmes et la destruction des deux cités représente, la réduction d'une civilisation féminine au silence, à l'inaction et à la soumission. Le but des Grecs n'est pas de venger Ménélas et de ramener Hélène à Sparte, mais d'anéantir Ilion, la ville des femmes. La guerre de Troie est entièrement contenue dans cet épisode presque marginal du sacrifice d'Iphigénie.
L'esprit grec ou la misogynie faite loi
S'il est un représentant de la mentalité grecque, c'est bien le général en chef de l'armée : Agamemnon. Ses remarques sexistes parsèment les tragédies. Dans Hécube page 304, le roi affirme « Je fais peu de cas de la race féminine ». Dans Les Choéphores d’Eschyle page 460, « Il faut mépriser la honteuse domination d'une femme » et à la page 503 des Euménides toujours d’Eschyle, « Zeus […] est plus irrité du meurtre d'un père que de celui d'une mère » et page 504, il donne la justification de cette affirmation « Ce n'est pas ma mère qui engendre celui qu'on nomme son fils, elle n'est que la nourrice du germe. » Page 507 Athéna confirme ces assertions « Je favorise en tout et pour tout les mâles » Electre dans la pièce de Sophocle va dans le même sens pages 571-2 « Il n'y a rien à redouter de cet inutile troupeau de femmes qui sont dans la demeure. » et dans la pièce d'Euripide, elle assène à Egisthe « Car il est honteux qu'une femme commande dans la demeure et non l'homme; je hais les enfants qui, dans la cité, ne portent pas le nom de leur père, mais celui de leur mère » page 632. Même discours dans Oreste page 681 « Mon père m'a engendré [dit le héros éponyme à Tyndare] et ta fille m'a enfanté, de même qu'un champ reçoit d'un autre la semence, car il n'y a point d'enfant sans un père. J'ai donc pensé que je me devais avant tout à celui qui m'avait engendré plutôt qu'à celle qui m'a nourri. » Dans Iphigénie en Tauride d’Euripide page 742 « Les enfants mâles, en effet, sont les colonnes des familles. » Et un peu plus loin Oreste demande à Pylade marié à Electre d'avoir des enfants pour la race paternelle et non pour la race maternelle pourtant d'origine divine page 768. De même page 670 « Quelle autre famille honorée que celle de Tantale issue de noces divines? » Enfin Iphigénie se sacrifierait pour Oreste « ...même si je devais périr pour te sauver . Un homme qui meurt, en effet, est regretté dans sa demeure, mais une femme est de peu de prix. »
Certaines phrases relèvent de la misogynie classique de la Grèce antique. Elles se contentent d'énoncer le constat de la supériorité des hommes. D'autres sont plus précises, elles imposent une hiérarchie. La femme est méprisable par référence à son infériorité à son mari : qu'elle reste à sa place soumise pour que l'homme ne perde pas son statut de dominant. Entendre fustiger la maladresse, voire l'incapacité à se battre des femmes aux pays des Amazones laisse rêveur. Enfin d'autres donnent la raison de cette misogynie. La femme ne donne pas le genre humain, elle n'est qu'un réceptacle nourrissant. Un être humain ne l'est que par son père. C'est l'inverse de la première loi où Eve avait un enfant par Yahvé. La tâche dévolue à la femme même dans les sociétés, les plus patriarcales (faire des enfants) est donc niée. Cette idée explique qu'Oreste rejette sa lignée maternelle (d'origine réellement divine) et ne tient compte que de sa famille paternelle. Agamemnon et son fils représentent l'esprit grec dont le but est l'anéantissement de Troie, terreau féminin. Ce n'est pas un hasard si le sacrifice préludant le départ est celui de la fille du général en chef et non celui de la progéniture de Ménélas et Hélène, responsables de la guerre.
Le sacrifice d'Iphigénie ou
" seul le premier meurtre compte"
Les alexandrins raciniens ont beaucoup contribué à faire de cet épisode un dilemme dont chacun regrette l'issue finale mais s'y soumet obligé par ce destin incarné par la puissance divine. Les textes antiques démentent cette interprétation. Agamemnon est contraint par l'armée (Iphigénie en Aulis d’Euripide). Tout le peuple désire que soit sacrifiée la jeune fille pour aller anéantir Troie. L’Agamemnon antique est moins réticent que le général en chef racinien à tuer sa propre fille. Ce qui est surprenant n'est pas seulement le peu de cas de la mort d'une jeune fille, mais les circonstances qui l'entourent. Pourquoi Artémis, déesse des vierges, voudrait-elle le sacrifice de la jeune princesse? Il y a dans ce désir un aspect suicidaire. Pourquoi tuer celle qui est votre adoratrice innocente et laisser en vie un homme responsable d'un blasphème? La seule explication donnée est celle-ci : Iphigénie doit être tuée pour compenser une faute de son père, la mise à mort d'un cerf de la déesse. Pourquoi la déesse épargnerait-elle Iphigénie en la transportant en Tauride ou en l'élevant aux cieux, si l'immolation était juste et indispensable ? Pour manifester son désaccord avec ce sacrifice. Le remplacement par une biche, (symbole féminin) montre que ce n'est pas la progéniture qui est sacrifiée, mais la jeune fille et, à travers elle, toutes les femmes. Ce premier épisode est une annonce de toute la guerre. Il faut qu'Agamemnon , et à travers lui, tous les grecs puissent consentir à tuer une jeune fille innocente liée à eux par les liens du sang et par l'affection pour qu'ils puissent ensuite anéantir Troie, soumettre et mépriser toutes les femmes. Iphigénie a raison, lorsqu'elle affirme (page 73 Iphigénie en Aulis) : « un seul homme est plus digne que mille femmes de voir la lumière ». Seul le temps du verbe est faux, il faudrait dire « est devenu ». Le sacrifice de la jeune fille est ce qui assure la suprématie des hommes sur les femmes. Si l'on veut relier ce passage à la Genèse, on peut dire que cette immolation correspond au dénuement de la grâce originelle. Adam ne se conduit plus avec Eve comme le premier homme, mais comme le plus évolué des mamifères. Il adopte le comportement des primates envers leurs femelles. De même Chalcas fait œuvre de lucidité, quand il prédit que « rien n'arrivera de cela [navigation et ruine de Troie] si nous ne sacrifions pas ». Cette immolation de tout sentiment d'affection, de respect, premier pas vers l'anéantissement de Troie, sera totalement consommée avec Oreste, ce double d'Agamemnon dans Iphigénie en Tauride.
Le consentement d’Iphigénie ou « l’anesthésiant » grec
L'attitude d'Iphigénie dans la deuxième pièce qui lui est consacrée est surprenante. Cette jeune fille qui a été trahie par son père (il l'a fait venir sous prétexte de la marier et l'a sacrifiée dans la chambre nuptiale, il l'a tuée avec l'approbation de la plupart des grecs), sauvée par la déesse, n'en veut ni à son père, ni à son peuple et elle n'a aucune gratitude pour celle qui l'a sauvée et ceux qui l'ont recueillie. Au contraire, elle prend le parti d'Oreste sans état d'âme et est prête à se sacrifier pour lui. Cette attitude légèrement masochiste ressemble fort à ce que les Grecs auraient aimé que pense Iphigénie (et à travers elle toutes les femmes grecques). Il est confortable à Oreste, qui représente Agamemnon et tous les Hellènes, de constater qu'Iphigénie pense que son propre sacrifice était nécessaire et juste et qu'elle est prète à être immolée de nouveau. La culpabilité est apaisée et, peut-être, disparaît, puisque la sacrifiée ne se sent pas lésée. Il n'y a qu'une victime consentante et même pas de victime du tout. Sans cette dernière, pas de faute et donc pas de coupable. Iphigénie en Tauride est la preuve que le passage au patriarcat, que la mise à l'écart des femmes de la société ne s'est pas fait sans un remords que les poètes se sont empressés d'atténuer. Mais la pièce de théâtre est également la preuve dans l'esprit des Grecs que ce qui avait été l'anéantissement de Troie s'était révélé vain. La « civilisation des femmes » n'avait pas disparu, elle avait été mise à l'écart, avait été occultée, ensevelie, mais elle subsistait. Inconsciemment les Grecs devaient penser qu'un jour ils paieraient le prix de la soumission de Troie, un jour ce qui était caché se révélerait et les femmes pourraient se venger. La princesse Artémis dont on avait usurpé l'autorité pouvait demander des comptes. La Tauride est, comme Troie l'était, un lieu mythique du pouvoir féminin. Après la soumission des femmes, cet endroit devient un lieu mythique de la vengeance. Tous les hommes grecs doivent être sacrifiés à celle qu'ils ont méprisée, Artémis, par la première qu'ils ont tuée de sang froid, Iphigénie. D'ailleurs l'immolation de cette dernière permet à la fille d’Agammenon d'être la seule à pouvoir toucher la statue de la déesse. Cette effigie est le symbole de la puissance, de l'esprit de l'âme féminine. Etre la première à être sacrifiée, parce qu'elle est une femme, donne à la jeune fille le droit de s'approcher de la déesse, de l'essence même de la féminité. Le lecteur pourrait nous rétorquer, comme Oreste, que la statue n'est qu'un bout de bois ou un morceau de pierre. Mais alors pourquoi Oreste veut-il l'enlever et la ramener en Grèce? Il pourrait ainsi parfaire l’œuvre de son père : non seulement soumettre les femmes, mais se servir de leur propre puissance pour fortifier son pouvoir masculin. C'est peut-être l'origine très confuse du mythe de l'éternel féminin qui n'est pas l'essence de la femme, mais une recréation de cette dernière à travers les yeux des hommes. Le vol de l'effigie est aussi un moyen pour que les Erynnies cessent de le tourmenter. Le remords ou un certain sens de la justice rend mal à l'aise l'homme grec aussi misogyne soit-il. Il est plus facile d'avoir une victime consentante (qui comme nous l'avons dit n'en est plus une) qu'une victime réduite à l'impuissance, mais gardant une lucide évaluation de la situation. On peut être physiquement soumis et avoir l'esprit libre. Le transport de la statue d'Artémis en Grèce est le symbole de la collaboration des femmes incarnée par l'Iphigénie de Tauride, Hélène de temps en temps et surtout Electre.
Le meurtre d'Agamemnon ou la loi salique, déjà !
Tous les textes au sujet d'Oreste tournent autour de la culpabilité de Clytemnestre. Pour le jeune homme, il n’y a qu'un acte : le meurtre de son père. La genèse de l'assassinat de ce dernier n'existe pas, elle se limite à l'usurpation du trône par Egysthe et à l'élimination du roi par sa femme en raison de son amour pour l'usurpateur : un meurtre au goût de lucre qui n'a rien d'honorable. La justice veut que l'on élimine les assassins. D'autre part, quand un protagoniste fait remarquer à Oreste qu'on ne tue pas sa mère, le héros clame haut et fort le choix de l'honneur de la lignée de son père, la prise de partie naturelle de celui-ci....Or l'écoute des autres personnages nous incite à une autre lecture. Nous n'insisterons pas sur la polygamie d'Agamemnon et son retour avec Cassandre. Mais nous sommes obligés de constater que les protagonistes du meurtre du général en chef ont agi par vengeance.
Clytemnestre fait justice du sacrifice d'Iphigénie. (Il est d'ailleurs étonnant que ni Oreste, ni Electre ne songe qu'ils auraient pu être à la place de leur sœur). Pour la reine, Agamemnon est l'assassin de deux de ses enfants. En effet, outre Iphigénie, le roi a tué le fils que la reine a eu de Tantale II. Le meurtre du roi peut ainsi être considéré comme un double acte de justice. Mais deux indices montrent qu'il ne s'agit pas seulement d'une histoire familiale comme l'Antiquité en a la spécialité. Pourquoi les récits précisent-ils avec une insistance étonnante que le roi a été assassiné dans sa baignoire? Tout simplement, parce que le lieu implique l'eau symbolique, d'après Bachelard, de la femme. Ce n'est pas une vengeance familiale, mais la première conséquence de la guerre de Troie, de l'anéantissement « d'une civilisation féminine » : la cassure irrémédiable entre les époux, voire la guerre entre mari et femme. Cela explique pourquoi cette vengeance de Clytemnestre a lieu après le sacrifice d'Iphigénie et non après celui du fis de Tantale II. Dans ce cas, le roi éliminait un futur rival et en épousant la jeune femme pensait peut-être conquérir la divinité par la sœur d'Hélène. La polygamie au retour de Troie est significative. La reine n'est qu'une femme parmi d'autres. D'ailleurs il n'est dit nulle part (semble-t-il) que Ménélas a une concubine : il revient avec la fille du cygne.
La deuxième vengeance est celle d'Egyste. Loin d'être une usurpation, l'installation de ce dernier sur le trône de Mycène pourrait être légitime. Il a autant de droit qu'Agamemnon à la couronne. Tous deux ont le même grand-père, roi de Mycène. Leurs pères étaient jumeaux. Seule la possession d'une toison d'or permettra de déterminer le futur roi. La possession de celle-ci résulte d'un vol, puisque le légitime propriétaire est le mari d'Aerope, fille de Minos. Atrèe n'est que son amant et l'acquisition de la toison résulte d'un vol liée à un adultère. (la toison d'or étant sans doute un « reste », souvenir ou don préternaturel, de l'état adamique). Atrèe règle le problème de succession en tuant ses neveux et en les faisant manger par leur père. La principale raison du meurtre d'Agamemnon par Egyste est la vengeance des enfants de Thieste. Mais n'y a-t-il pas une autre raison pour que l'accession au trône d'Egyste soit considérée comme illégitime?
Le fait de n'être que l'amant des reines n'est pas une raison suffisante. Paris est appelé le mari d'Hélène et personne, chez les Troyens, ne songent à dénier la validité du mariage, même s'ils le réprouvent. La vraie question est : pourquoi Thrieste n'épouse-t-il pas Aerope, ce qui lui permettrait de revendiquer et la toison et le trône ? Nous allons explorer une hypothèse toute simple : parce qu'il ne le peut pas. De même puisque Egisthe est élevé avec Agamemnon pourquoi ne tue-t-on pas cet usurpateur potentiel? Une autre réponse simple : parce qu'il ne peut accéder au trône. Si l'on recueille les multiples remarques au sujet d'Egisthe, on s'aperçoit que les auteurs insistent sur son manque de courage et de virilité.
P. 448 dans les Choéphores : « Je ne souffrirai pas que les plus illustres citoyens qui ont courageusement renversé Troie soient soumis à deux femmes, car Egisthe a une âme de femme. »
P.632 Electre d'Euripide : « Et tu entendais tous les Argiens dire entre eux : « C'est le mari de Clytemnestre » et non « C'est la femme d'Egisthe. »! Car il est honteux qu'une femme commande dans la demeure et non l'homme et je hais les enfants qui, dans la cité, ne portent pas le nom de leur père, mais celui de leur mère. »
Ensuite Electre accuse son beau-père d'être d'un rang inférieur à celui de Clytemnestre. Pourtant il a le même rang qu'Agamemnon, puisqu'ils sont de la même lignée.
P. 633 toujours dans Euripide, Electre s'adressant à son beau-père : « Ce que tu as fait contre les femmes, il ne convient pas à une vierge de le dire, et je le tais; mais je l'indiquerai à mots couverts de façon à être comprise. Tu agissais insolemment, en maître du palais royal, et plein de confiance en ta beauté. Pour moi, puisse mon mari être doué, non d'un visage de jeune fille, mais d'un cœur viril! En effet, les enfants de tels hommes sont dévoués à Arès, et ceux qui ne sont que beaux n'ornent que les danses. » C'est bien la première fois qu'en Grèce, on reproche à un souverain de séduire les servantes de son palais!
P.681, dans l'Oreste d'Euripide, l'union d'Egisthe et de Clytemnestre est décrite ainsi : « ...par une union volontaire et illégitime [...]Egisthe était son mari clandestin ». Pourquoi « clandestin », alors que les argiens veulent qu'il conserve le trône, comme l’expliquent pages 675-6 : les Argiens aiment Egisthe comme roi et le préfère à Oreste et page 687, ils veulent venger Egisthe.
On a souvent représenté Egisthe comme un être efféminé. Or si nous partions du postulat inverse. Si au lieu d'être un homme efféminé, il était une femme se faisant passer pour un homme. Cela permettrait de comprendre pourquoi il n'est pas parti à la guerre. Egisthe est de la génération d'Agamemnon. Leurs pères étaient jumeaux et il épouse la femme de ce dernier. Ils étaient en âge de partir à la guerre. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Aucune raison n'est donnée : ni handicap, ni régence donnée par Agamemnon...Tous les hommes en âge d'être guerrier sont partis. A part dans Electre de Sophocle, on ne mentionne dans aucune des nombreuses autres oeuvres dont il est le protagoniste des enfants issus de son union avec la reine. Nulle part il n'y a guerre de succession ou assassinat de ses descendants.
Il semble peu vraisemblable que Clytemnestre, après avoir vu sacrifier sa fille par son mari se soit mise en position de faiblesse par rapport à un homme qui humilie également sa fille Electre. Les relations qu'entretient celle-ci avec le couple royal sont peu claires. Certes, dans l'Electre d'Euripide, Egisthe veut tuer et la jeune fille et son frère? Mais c'est en réponse à la haine et au dessein de meurtre des deux enfants. Le mariage avec un laboureur (dans cette seule version le mettant en scène) est-il vraiment humiliant, quand on songe que Paris et Apollon sont bergers ? Les raisons de la haine que portent les deux jeunes à leur beau-père ne sont pas elles aussi très claires. Il est certes comme leur mère un assassin ou au moins un complice. Mais pourquoi s'entêter à le traiter d'efféminé, l'insulte semble peu justifiée et surtout trop répétitive pour n'avoir pas un sens caché. Après qu'Electre ait dit que Egisthe avait une « âme de femme », Oreste ajoute ( au sens propre ou au sens figuré?) : « S'il ne le sait pas, il le saura bientôt, et clairement. ». En effet Oreste le vaincra et le remettra à la place qui est la sienne : celle d'une femme. A plusieurs reprises, il est reproché au roi de laisser commander sa femme. Dans Electre d'Euripide page 632 : «... et tu entendrais tous les argiens dire entre eux « C'est le mari de Clytemnestre » et non « C 'est la femme d'Egisthe. ». Suit une longue diatribe contre les mésalliances qui seraient la cause de ces appellations. Or Egisthe et Agamemnon sont de même rang, petit fils d'un roi précédent. Ils ont autant l'un que l'autre le droit en théorie de monter sur la trône. Alors pourquoi ne pas prendre au pied de la lettre des remarques qui sont peut-être sous une apparence injurieuse, les restes d'une vérité que l'on a cherché à oublier comme page 460, dans Les Choéphores : « il faut mépriser le foyer sans feu et la honteuse domination d'une femme. » est il dit en parlant du trône de Mycène.
Si Egisthe est efféminé, Clytemnestre est comparée dans la même pièce « à Arès ou à une femme kissienne toujours avide de combat », allusion assez transparente aux Amazones qui réfère toujours plus ou moins au lesbianisme. D'autre part dans Oreste d'Euripide, on nous dit qu « Egisthe était son mari clandestin dans le palais »? Dans aucune version, il ne semble avoir été clandestin. (Dans la Pléiade, on utilise l'expression « son époux en secret et dans Budé, « époux secret »). Le peuple qui soutient Egisthe contre Oreste l'a bien reconnu pour roi. Est-ce que le terme adéquat ne serait pas « officieux » ? Egisthe est souverain de fait, mais il n'est pas roi en titre, car il n'est que le compagnon de la reine. S'il ne peut être roi légitimement, c'est qu'il ne peut épouser la reine (comme Oedipe par exemple), puisqu'il est une femme.
Pour les spectateurs grecs, il ne fait aucun doute qu'Egisthe était un roi usurpateur faible et veule devant sa femme. Mais la création du personnage est plus complexe. Elle provient de l'agglomération de plusieurs traditions : celle de l'usurpateur fourbe qui profite du départ du mari et de la faiblesse de la femme, mais aussi celle plus archaïque de la souveraine d'un temps réel ou mythique où les femmes dirigeaient un pays aussi bien que les hommes et prenaient leur part de responsabilité. Un temps si différent du monde antique que les Grecs classiques ont peu à peu transformé ces femmes dirigeantes en homme pour que la légende ait un minimum de crédibilité. Deux femmes aux rênes de Mycène, c'était impossible. Le récit oral qui relatait cet épisode avait dû se tromper. Les personnages avaient bien existé, mais ce n'était pas deux femmes, mais de toute évidence un homme et une femme. Changement d'une infime partie de la vérité, mais qui modifie radicalement la perception des temps anciens. Modification qui a peut-être permis que ne soit pas, volontairement cette fois, éradiquée la mémoire des femmes...
Pâris ou la revanche de la brutalité
Comme Egisthe, Pâris subit des remarques acerbes sur son manque de virilité. Sa chambre est odorante et parfumée (L'Iliade, III, vers 84 toutes les citations sauf rectificatif seront tirées de ce livre). Diomède recevant une flèche de Pâris (ce qui le forcera à abandonner le combat) s'exclame (XI, 123) : « Je n'en fais pas plus cas que si ce fût femme qui l'eut touché – voire un enfant sans raison. » Les qualificatifs peuvent n'être qu'injures grossières, elles sont néanmoins exactes. Pâris n'est pas viril, aussi son combat ne compte pas. Si Diomède injurie phallocratiquement son adversaire, il est plus étonnant que Priam ne sache combien il a de fils. Quand il se plaint au chapitre XXIV, 157, de n'avoir plus de fils, car ils sont tous morts au combat, on peut s'interroger. Certes il lui en reste d'autres que Pâris, mais ils sont trop jeunes pour livrer bataille (il l'admet au vers 150, chapitre XXIV). Mais dans quelle catégorie range-t-il un Pâris qui vient de blesser Diomède? Dans celle des enfants! Dans celle des guerriers? Dans aucune, si Pâris est un combattant, il n'est peut-être pas au sens propre un homme. Cela expliquerait la contradiction contenue dans les propos d'Hector à son frère (VI, 171). Il lui affirme qu'il a la réputation d'être un bon guerrier courageux : « Pauvre fou! Il n'est pas homme, s'il sait être juste, qui ravale ton travail au combat : tu es brave. ». Alors que quelques pages auparavant, lors du combat avec Ménélas (III, 39 / 45-7), Hector lui crie : « bellâtre, coureur de femmes et suborneur! […] Ah! Ils vont bien rire, je crois, tous ces Achéens chevelus qui se figurent tel champion comme un preux, à voir la beauté sur ses membres, alors qu'au fond de lui il n'est force ni vaillant. » Pâris est un bon guerrier, il a du courage, mais il n'est pas un homme au sens propre. Hector est partagé entre le respect dû à la combattante venant d'une époque antérieure et le récent mépris envers les femmes pouvant aller jusqu'au refus de leur faire porter une arme. Cela explique pourquoi Pâris est la plupart du temps présenté comme l'archer (le combat au corps à corps lui étant défavorable) et par l'épisode célèbre de la dérobade devant Ménélas.
La lâcheté de Pâris est inexplicable, si on lit attentivement le texte et si l'on n’applique pas l'équation : suborneur égale méprisable et donc lâche. Il est évident que lorsque le jeune homme a proposé un duel, il s'attendait à combattre un guerrier grec et Ménélas est loin d'être le plus dangereux des Achéens. Dès que Pâris voit son rival, il recule et va se réfugier chez les Troyens. Pourquoi refuser ce qu’il a lui-même demandé. Homère ne donne aucune une explication. Mais la description de la scène fournit quelques indices. Le sentiment qui l'anime est l'effroi et les symptômes qui l'accompagnent : le frisson et la pâleur. Il n'a pas vu seulement un combattant valeureux à vaincre. Les termes « effroi » (même si ce n'est qu'une traduction) et « pâleur » montrent que Pâris a vu quelque chose qui dépasse le cadre de la guerre. Il est saisi d'horreur, parce qu'il s'attendait à un combat et il est en présence d'autre chose. La comparaison du serpent donne raison au jeune homme. Ce n'est pas être lâche que de s'enfuir devant un serpent, un danger sournois qu'on ne peut vaincre, aussi Homère ne qualifie-t-il pas le troyen de pleutre. Pâris s'attendait à un combat de loin, peut-être en char, se finissant éventuellement à l'épée, mais sans contact physique avec son adversaire. Ce n'est pas le cas, son frère est obligé de lui prêter son armure. Ceci est également corroboré par les paroles d'Iris (III, 36-7) : « Alexandre [nom grec de Pâris dans L’Iliade] et Ménélas, le chéri d'Arès vont ensemble, pour t'avoir, combattre de leurs longues piques... » La servante insiste sur la longueur des armes excluant le combat rapproché. Telle est l'idée de Pâris lorsqu'il a proposé le duel. Quelque chose dans l'attitude de Ménélas lui a fait comprendre que le combat pourrait aller jusqu'à l'empoignade de physique. Si l'on considère à nouveau la comparaison du serpent dressé, elle implique un reptile dressé pour attaquer. Cela peut évoquer le sexe de Ménélas en érection. Le combat se dote alors d'une nuance sexuelle. Si comme nous l'avons suggéré Pâris est une femme, il comprend que son rival ne le traitera pas en guerrier, mais en femme à combattre et à violer. Les reproches d'Hector déjà cités peuvent être lus en ce sens : Toi qui te conduis comme un homme, combats aussi comme tel, ne sois pas une apparence qui fuit dès qu'on lui rappelle qu'il est une femme.
La suite du texte peut également confirmer cette hypothèse. Le combat est plutôt en faveur d'Alexandre, puisque l'épée de l'Atride est brisée. Ménélas va alors abandonner l'art du duel pour tomber dans la rixe. Tout d'abord il tente de le tirer vers le camp de Achéens en l'étranglant. Puis il lui enlève son casque (avec ou non l'aide d'Aphrodite) et le fait tournoyer pour le lancer en trophée. Cela ressemble fort à un déshabillage de force au cours duquel on lance chaque habit ôté à ses compagnons. Ensuite Ménélas « s'élance, brûlant de tuer son adversaire avec la pique de bronze. ». Or comme l'explique en note Paul Mazon, qui a établi le texte dans l'édition des Belles Lettres « la seule pique autorisée a déjà été utilisée ». Le traducteur en conclut que Ménélas a ramassé la pique qu'il avait lancée, mais qui s'était enfoncée dans le bouclier. Une autre explication pourrait être que la pique est une métaphore pour le sexe de Ménélas « qui brûle de tuer [ou plutôt de violer] son adversaire avec la pique de bronze ». Aphrodite dérobe Pâris et le conduit à « sa chambre odorante et parfumée, ce qui est une façon de signifier que par ce viol le guerrier Alexandre est rendue de force à sa « place » de femme de la Grèce antique, délicat objet de plaisir pour les hommes. Il n'est pas sûr que le viol ait eu lieu, puisque la fuite de Pâris cherchant refuge entre les murs de Troie peut être la conséquence de la peur du viol comme du viol lui-même. Rien n'obligeait Ménélas à suspendre sa vengeance : violer celle que lui avait préférée Hélène.
Les réactions des personnages s'accordent également à cette vision de la « lâcheté » de Pâris. Ce dernier, après sa fuite, veut absolument avoir une relation sexuelle avec Hélène comme pour se rassurer et assurer sa vraie victoire sur Ménélas. Aucun Troyen dans l'Iliade ne se moque de sa lâcheté. Au contraire (IV, 94), Pandare envoie une flèche qui semble atteindre le bas ventre très protégé de Ménélas. Pourquoi défendre Pâris le couard, pourquoi viser cet endroit, si ce n'est pour venger un crime d'ordre sexuel? De même (IV, 99), tous les guerriers grecs se mettent en marche pour la vengeance. Malgré les victoires, ils sont comparés aux brebis innombrables « quand on a trait leur lait blanc et que sans répit elles bêlent à l'appel de leur agneaux ». Pourquoi prendre une comparaison insistant sur ce qui différencie le plus les hommes des femmes : l'allaitement. Les guerriers de la ville de Troie ont-t-ils été rappelés à leur identité de femme par le crime sexuel de Mélénas ? Troie est-elle une cité symbolique des femmes ? Ensuite on peut se demander pourquoi la fuite de Pâris n'est pas assimilée à une défaite et donc la ville livrée aux Grecs comme cela avait été convenu. Les Achéens ne cherchent pas à faire valoir leurs droits. Enfin Homère passe sous silence les raisons du refus de se battre d'Alexandre après le duel avec Ménélas. Hector pense que c'est la colère qui retient le jeune homme enfermé, Pâris affirme que la cause en est la douleur. Contre qui être colère quand on a fui? La douleur devrait plutôt s'appeler la honte devant la perte de son honneur. Au contraire les deux termes conviennent parfaitement s'il s'agit d'un viol : colère contre l'agresseur et douleur du traumatisme. Pâris a passé pendant des siècles pour un couard avantageux, peut-être n'est-il que le souvenir déformé d'un monde réel ou sans doute mythique où les femmes n'étaient pas cantonnées au tissage dans le gynécée, mais avaient un rôle dans la cité. Quand on songe qu'Achille est identifié comme homme en raison de son amour pour la guerre, on ne peut que mesurer la distance entre ces deux idéologies. Si Pâris est le souvenir déformé d'une autre époque, qu'en est-il des autres héros et surtout de celui qui fut habillée en fille pendant toute son enfance?
Achille ou la nostalgie de la sororité
Achille est le héros grec par excellence. Sa valeur est incomparable sur le champ de bataille. Il est le modèle de tous les futurs guerriers et pourtant il diffère sur bien des points de ses compagnons grecs. Alors que ces derniers possèdent les captives troyennes, lui tombe amoureux. Si Hélène est convoitée de tous les Grecs, Achille aime toutes les Troyennes. Au contraire de ses camarades de guerre, il ne veut pas s'approprier le pouvoir féminin ou le réduire à néant. Il aime séparément et successivement : Briséis (Diomédeo), Polyxène (d'après Dyctis), Penthésilée (sans compter l'Iphigénie de Racine). Il les aime suffisamment pour arrêter de se battre, épouser, tomber passionnément amoureux d'une morte. Cela est d'autant plus étonnant que le fils de Thétis passa pendant de longs siècles (et même encore actuellement) pour le modèle de l'homosexualité grecque après Castor et Pollux. Son amitié avec Patrocle a suscité bien des prises de position contradictoires. L'édition de La Pléiade, défend l'hétérosexualité d'Achille. Patrocle étant plus vieux, Achille devrait être l'efféminé, ce qui semble impossible pour « le plus grand guerrier de tous les temps ». D'autre part cela contredit ses amours féminines passionnées et successives. Il est difficile de penser qu'il représente une femme comme Egysthe et Pâris. Aucune allusion, même la plus lointaine, à un quelconque comportement efféminé n'affleure dans les textes. Et pourtant son enfance pourrait laisser des doutes. Le fait de rester plusieurs années dans le gynécée habillé en fille, vivant la vie des femmes, paraît surprenant. D'autant plus que son « coming out » avec son amour des armes pourrait être celui d'une Amazone et ne paraîtrait nullement déterminant au vingtième-et-unième siècle. D'autre part son ascendance le place du côté des femmes. Ses insignes de guerre sont celles des Néréides, puisque sa mère en est une. Mais cela signifie surtout qu'il essentiellement le fils de sa mère et non celui de son père. Est-ce parce que la première est une déesse et Pelée, un simple mortel? Certes, dans L'Iliade, page 369, on cite la légende « incertaine » selon laquelle Achille serait le fils d'un fleuve. Quoi qu'il en soit, le guerrier est fortement lié à l'eau, symbole féminin d'après Bachelard.
D'autres éléments relient le héros aux femmes. Il est tué par une flèche tirée par Pâris dans son talon, comme si son point faible restait son rapport favorable aux femmes dans cette guerre des sexes qu'est la conquête de Troie. Conquête dans laquelle son attitude est suspectée. Dans l'Andromaque d'Euripide, Ménélas désire tuer Molossos (petit-fils d’Achille et d’Adromaque), pour ne laisser aucun surgeon troyen qui pourrait se venger. Chacun comprend que le fils d'Andromaque est un véritable danger pour les Grecs. Mais ne le confond-on pas avec Astyanax? L'enfant n'a en effet que très peu de rapport avec la ville détruite. Andromaque est issue d'une ville alliée de Troie, non de cette dernière, avant son mariage. Quant à Molossos, il n'est pas le fils d'Hector, mais celui de Néoptolème (destructeur d'Ilion) et fils d'Achille (page 345). La fidélité vis à vis des Grecs de la descendance de celui-ci ne paraît donc pas digne de confiance par rapport à Troie , car la fidélité du Mirmidon (et donc de ses enfants) est versatile quand une femme, Briséis ou Andromaque, est en cause. Dans la même pièce, pour Thétis, Molossos incarne les races de la Néréide et celle de Troie (mais n'est-ce pas la même?). Enfin dans la continuation Ephéméride de la guerre de Troie, Dyctis imagine que Hector demande à Achille, amoureux de Polyxène, la fille de Priam, de trahir ou tuer le haut commandement hélène. Pourquoi s'adresser à Achille, est-ce parce qu'il est amoureux d'une troyenne ou parce qu'il est susceptible de favoriser Ilion, souvenir de la civilisation des femmes?
Pourquoi faut-il qu'Achille fasse, dans ce récit, tomber Hector dans une embuscade (comme une sorte de refus de la trahison) sur les terres des Amazones? Ne serait- ce pas pour refuser l'action vile de la traitrise, ne pas être totalement hostile aux femmes libres dont les guerrières sont le dernier vestige? Ainsi nous avons un héros, ô combien viril, mais lié, sans explication aux femmes, un Grec que de nombreux éléments rattachent à la cause troyenne. Nous l'avons dit : ce n'est pas une femme, puisque aucune allusion, aucune remarque, ne vient corroborer cette hypothèse comme pour Pâris et Egisthe. Et pourtant...
Nous pouvons peut-être trouver un élément de réponse dans l'attitude de Thétis à la naissance du héros. Dans Les Champs Cypriens, le narrateur affirme que la déesse a quitté la maison de Pelée douze jours après la naissance d'Achille et a confié l'enfant au centaure Chiron? Aucune explication n'est donnée. Aussi peut-on émettre des hypothèses à la lumière de ce que nous avions déjà remarqué au sujet du héros. Si Achille est un garçon, il y a peu de vraisemblance qu'on enlève l'héritier à son père, mais s'il est une fille ou un cas mal connu d'hermaphrodisme, on comprend que Thétis n'ait eu le choix qu'entre l'élever dans le Gynécée où l'enfant deviendrait une femme obéissante aux coutumes grecques ou l'enlever pour lui donner une autre éducation, inaccessible aux fille de l'époque. A l'adolescence, quand il doit retourner dans la société grecque, Achille, soit a pu laisser agir dans le sens masculin son hermaphrodisme, soit est devenu un cas de ce que nous appellerions la transsexualité. Le mécanisme de cette transformation de fille en garçon a été suffisamment énigmatique aux yeux des Grecs pour qu'elle soit confiée à la direction d'un centaure. On peut se demander si la médecine qu'a apprise Chiron à l'enfant (L'Illiade, page 141) n'est pas le moyen de se transformer à l'aide de ce que nous appellerions la chimie. D'ailleurs, dans Iphigénie en Aulis, Euripide rappelle la raison invoquée depuis la nuit des temps de l'écartement d'Achille de la maison paternelle page 39 : « ...afin qu'il ne prît pas les mauvaises mœurs des hommes. » il est évident qu'Euripide ne pensait pas à notre interprétation, mais il rapportait la certitude que les Grecs avaient qu'Achille n'aurait pas été le plus grand guerrier de tous les temps s'il avait vécu chez son père (ce que nous interprétons, mais ce n'est qu'une possibilité, par : s'il avait été élevé en fille).
Cette hypothèse a cependant le mérite de résoudre l'énigme de Patrocle. Ce dernier peut être plus vieux et plus efféminé que son amant, si celui-ci est transsexuel. Ou plutôt, ces critères n'ont plus cours, puisque la situation d'Achille les a tous dépassés . Ou peut-être Patrocle a-t-il été l'aîné plus viril, quand Achille était une fille pour devenir l'aîné moins viril, quand le guerrier s'est transformé. Quoiqu'il en soit la distinction actif / passif, viril / efféminé et le mépris pour les deuxièmes ne peuvent plus avoir le même sens pour un transsexuel. Achille à Troie est douloureusement déchiré entre les deux parties de son êtres : la fille qu'il est par la nature et le garçon qu'il a choisi de devenir. Même si ce dernier est le seul qui existe à ses yeux, peut-il renié, méprisé, comme Ménélas ou Agamemnon , ce qu'il a été . Cela explique la différence d'attitude que nous avons relevée par rapport aux chefs grecs. C'est sans doute pour cela qu'Achille veut, dans Dyctis, enterrer Penthésilée et refuse qu'on la jette aux chiens pour la raison « qu' elle a dépassé les bornes de son sexe ».
Cette guerre des sexes, cette volonté d'anéantir la civilisation des femmes, la combativité héroïque de ces dernières, tout ceci s'oppose au dénouement de l'épopée : l'incompréhensible bêtise des Troyens, l'introduction dans leur ville du fameux cheval.
Le cheval de Troie ou le leurre
Lorsque les élèves de sixième étudient la guerre de Troie, la première, et souvent la seule, question qu'ils posent est celle-ci : « Pourquoi ont-ils fait entrer dans la ville le cheval? » Les réponses des historiens ne sont pas entièrement satisfaisantes (même si elles sont justes). Fait-on entrer dans une cité une effigie de bois, fût-elle une offrande aux dieux, quand il est nécessaire pour cela détruire une partie des murailles pour faire entrer le cheval (Variations autour d'une guerre, ouvrage collectif) ? Celui-ci est en bois, il n'a pas de valeur artistique et sa valeur marchande est celle d'un matériau qu'on pouvait récupérer en le débitant en planches. S'il s'agissait d'une offrande faite par les Grecs, pourquoi ne pas le laisser sur place ou construire un temple autour? Cela ne serait pas plus difficile, coûteux et blasphématoire que de détruire des murailles édifiées par Apollon et Poséidon. Ce n'est pas non plus un trophée, puisqu'il a été laissé par les Grecs volontairement et n'a pas été conquis par les Troyens. D'autre part, Ulysse ne se pose même pas la question d'un désintérêt de ses ennemis pour l'artefact. Il lui paraît évident, ainsi qu'aux autres chefs grecs, que les Troyens vont transférer le cheval dans la ville. On pourrait supposer qu'il ne s'agit que des incohérences propres aux récits mythiques ou aux légendes. Mais nous sommes partie de l'hypothèse dans cet essai que ces incohérences avaient quelque chose à nous dire et que si certains détails ne « collaient » pas avec le réalisme du récit, ils avaient peut-être une signification symbolique.
Deux points sont certains cependant : il faut que le cheval entre dans la cité et l'animal de bois est un leurre. Nul ne sait ce qu'il signifiait dans l'esprit antique, mais l'expression « cheval de Troie » aux autres époques insiste bien sur l'idée de la tromperie, presque de l'appeau. Nous possédons plusieurs récits au sujet du symbole du cheval. Celui qui semble le plus proche concerne le cheval d'octobre à Rome. Au terme d'une course de chars à deux chevaux, l'animal de droite est tué d'un coup de javelot près de l'autel de Mars. Les deux traditions proviennent sans doute d'un élément archaïque commun, mais elles évoluées différemment. L'épisode de Laocoon le montre. Avant de faire pénétrer le cheval dans Troie, le prêtre veut vérifier que celui-ci est vide et il envoie un javelot qui, bien que révélant une cavité dans le ventre de la bête, ne convainc pas les Troyens de se méfier, tout comme les serpents entraînant dans la mer le prêtre et ses enfants.Si l'on se place du point de vue symbolique, on ne peut que constater qu'il y a dans les deux légendes un coup de javelot. Mais à Rome, le coup porté sacrifie le cheval et l'empêche d'aller plus loin. A Troie, non seulement le cheval peut poursuivre son chemin, mais son bourreau est puni. Le fait que l'instrument du châtiment soit des serpents peut paraître étrange, si l'on se souvient d'Apollon tuant le Python. Pourquoi l'ennemi des Hélènes les aiderait-il à conquérir Troie, si ce n'est, parce qu'il est nécessaire pour les Troyens, non d'être vaincus, mais que le cheval pénètre dans la cité ? Un sacrifice de cheval était raconté en Irlande, pendant cette immolation le futur roi devait s'unir à une jument blanche qui était sacrifiée et mangée. Dans l'Inde classique (nous l'avons indiqué dans notre étude sur le Ramayana), un cheval était sacrifié au bout d'une année pendant laquelle il était libre et pouvait approcher toutes les juments. Cette tradition n'est pas sans rappeler le mythe du roi breton le jour des feux de Beltane, pouvant s'unir à toutes les prêtresses avant d'être sacrifié par le feu.
Si le cheval de Troie a été introduit dans la ville (presque la cité des femmes, nous l'avons vu), c'est, parce que les Troyens, les femmes) croyaient qu'il venait comme le cheval ou le roi du sacrifice et non comme le conquérant. Il y a dans la tradition du sacrifice du cheval hindou, une opposition à la phallocratie. La polygamie est contrebalancée par l'immolation. Il n'y a plus un sexe dominant l'autre. Aussi les Troyens ont-ils laissé entrer le cheval qui serait sacrifié et non celui qui les conquerrait et les anéantirait. Il s'agit bien d'un leurre, un cheval mis pour un autre.
Le Ramayana, L’Iliade et les pièces évoquant la guerre de Troie, la Genèse, Le Ring, les mythes mésopotamiens et ceux du croissant fertile, Les Mille et une nuits se complètent pour mettre des mots sur la chute de la femme : de la déesse à l’esclave. .